‹ De l'éducation des fillesChapitre 72 sur 129 · ET BAYARD · texte numérisé non relu

ET BAYARD

Il n*est jamais permis de prendre les armes contre sa patrie.

BouBB. — N*est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied de cet arbre , étendu sur Therbe , et percé d*un grand coup ? Oui, c'est lui-même. Hélas ! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes , Vandenesse et lui. Ces deux Français étaient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cœur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah ! mon pauvre Bayard, c'est avec douleur que je te vois en cet état.

Bây. — Cestavec douleur que je vous vois aussi.

BouBB. — Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux point te traiter en prisonnier; je te veux garder comme un bon ami , et prendre soin de ta guérison comme si tu étais mon propre frère : ainsi tu ne dois pas être fâché de me voir.

Bay. — £hl croyez-vous que je ne suis pas fâché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France? Ce n'est point de ma captivité ni de ma blessure dont je suis en peine. Je meurs: dans un moment, la mort va me délivrer de vos mains.

BouBB. — Non, mon cher Bayard , j'espère que nos soins réussiront pour te guérir.

BAY. — Ce n'est point là ce que je cherche , et je suis content de mourir.

BouRB. — Qu'aS'tu donc' Est-ce que tu ne saurais te consoler d'avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retrait:^ de Bonnivet ? Ce n'est pas ta faute ; c'est la sienne : les armes sont journalières. Ta gloire est assez bien établie par tant de

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belles actions. Les Impériaux ne pourront Jamais oublier cette vigoureuse défense de Mézières contre eux.

Bày. — Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand connétable , ce^prince du plus noble sang qu'ily ait dans le monde y et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.

BouBB. — Quoi ! Bayard, je te loue, et tu me condamnes ! je te plains, et tu m'insultes !

Bay. *- Si vous me plaignez, je vous plains aussi ; et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors d» la vie sans tache ; j'ai sacriûé la mienne à mon devoir ; je meurs pour mon pays , pour mon roi , estimé des ennemis de la France , et regretté de tous les bons Français. lEIon état est digne d'envie.

BouBB. — Et moi je suis victorieux d'un ennemi qui m'a outragé ; je me venge de lui ; je le chasse du Milanez ; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m'avoir perdu en me poussant à bout : appelles-tu cela être à plaindre?

BA.Y Oui: on est toujours à plaindre quand on agit

contre son devoir: il vaut mieux périr en combattant pour la patrie, que la vaincre et triompher d'elle. Ah I quelle horrible gloire que celle de détruire son propre pays !

BouBB. ~ Mais ma patrie a été ingrate après tant de ser^» vices que je lui avais rendus. Madame m'a fait traiter indignement par un dépit d'amour. Le roi , par faiblesse pour ell3, m'a fait une injustice énorme en me dépouillant de mon bien. On a détaché de moi jusqu'à mes domestiques Matignon et d'Argouges. J'ai été contraint , pour sauver ma vie , de m'enfuir presque seul : que voulais-tu que je fisse ?

Bay. — Que vous soufi&issiez toutes sortes de maux, plutôt que de nianquer à la France et à la grandeur de votre maison. Si la persécution était trop violente , vous pouviez vous retirer ^ mais il valait mieux être pauvre , obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été ai| comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.

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BoDBB. — Mais ne vois-ta pas que la vengeance s'est jointe à l*ambition pour me jeter dans cette extrémité? J'ai voulu que le roi se repentit de m'avoir traité si mal.

Bjly. — Il fallait Ten faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d*un héros que le cou* rage.

BouBB. — Mais le roi , étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritait- il que j'eusse de si grands égards pour lui?

BA.Y. — Si le roi ne le méritait pas , la France entière le méritait. La dignité même de la couronne , dont vous êtes un des héritiers, le méri^ait. Vous vous deviez à vous-même d'épargner la France , dont vous pouviez être un jour roi.

BouBB. — £h bien! j'ai tort, je Tavoue; mais ne sais-tu pas combien les meiUeurs cœurs ont de peine à résister à leur ressentiment?

BkY. •— Je le sais bien, mais le vrai courage consiste à y résister. Si vous connaissez votre faute , hâtez-vous de la réparer. Pour moi, je meurs ; et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités , que moi dans mes souffrances. Quand l'empereur ne vous tromperait pas , quand même il vous donnerait sa soeur en mariage, et qu'il partagerait la France avec vous, il n'effacerait point la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bourbon rebelle! ah! quelle honte i Écoutez Bayard mourant comme il a vécu, et ne cessant de dire la vérité.

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