‹ De l'éducation des fillesChapitre 84 sur 129 · LXXV. -- LOUIS XI ET L'EM PEREUR MAXIMILIEN · texte numérisé non relu

LXXV. -- LOUIS XI ET L'EM PEREUR MAXIMILIEN

Malheurs où tombe un prince ombrageux et soupçonneux.

Max. — Serons-nous encore après notre mort aussi jaloux Tun de l'autre qu'après la bataille de Guinegate?

Louis. — Non ; il n'est plus question de rien ; il n'y a plus ici ni conquête ni mariage qui puisse nous inquiéter. Il est vrai que j'ai craint le progrès de votre maison : vous aviez déjà l'empire ; c'était bien assez pour des comtes de Hapsbourg en Suisse. Je n'ai pu voir joindre à vos États d'Allemagne la comté de Bourgogne , avec tous les Pays-Bas réunis sur la

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tête de ma cousine que vous avez épousée , sans craindre cet excès de puissance. Cela n'est-il pas naturel?

Max. — Sans doute ; mais si vous craigniez tant cette puissance, pourquoi ne Tavez-vous pas prévenue? Il ne tenait qu'à vous de marier avec votre dauphin la princesse que j*ai épousée : elle le souhaitait ardemment : ses sujets le souhal* taient comme elle ; il vous était capital d'unir à votre monarchie une puissance qui avait pensé lui être fatale : vous ne deviez point perdre l'occasion d'agrandir vos États du côté où la frontière était trop voisine de Paris , centre de votre ro}aume. Vous coupiez la racine de toutes les guerres , et vous ne laissiez dans l'Europe aucune puissance qui pût faire le contre-poids de la vôtre.

Louis. —Il est vrai , et j'ai vu tout cela aussi clairement que vous pouvez le voir.

Max.— Eh! qu'est-ce donc qui vous a arrêté? Étiez-vous ensorcelé ? Y avait-il quelque enchantement qui empêchât , malgré toute votre politique raffinée , de faire ce que le génie le plus borné aurait fait? Je vous remercie de cette faute; car elle a fait toute la grandeur de notre maison.

Louis. — L'extrême disproportion d'âge m'empêcha de marier mon fils avec ma cousine : elle avait neuf ou dix ans plus que lui ; mon fils était malsain , bossu , et si petit , que c'eût été le perdre.

Max. — Il n'y avait qu'à les marier , pour mettre les choses en sûreté ; vous les eussiez tenus séparés jusqu'à ce que le dauphin fût devenu plus grand et plus robuste : cependant vous auriez été en possession de tout. Avouez-le de bonne foi ; vous ne me dites pas vos véritables raisons, et vous usez encore de dissimulation après votre mort.

Louis. — Oh bien, puisque vous me pressez tant, et que nous sommes ici hors de toute intrigue , je vais vous découvrir tout mon mystère. Je craignais fort un étranger qui épouserait cette grande héritière, et qui ferait sortir tant de beaux États de la maison de France; mais , à parler franche* ment , je craignais encore davantage un prince de mon sang ,

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sur rexpérieoce des derniers ducs de Bourgogne. De là vient que je ne voulus écouter aucune proposition sur aucun des princes de la maison royale. Pour mon fils , je le craignais plus qu'aucun autre prince ; je n'avais pas oublié toutes les peines dans lesquelles j*avais fait mourir mon père , quoique je n'eusse aucun pays dont je fusse le maître. Je disais en moi-même : Mon fils pourrait me faire bien pis , s'il était souverain des deux Bourgognes et des dix-sept provinces des Pays-Bas : il serait bien plus redoutable pour moi dans ma vieillesse , que le duc Charles de Boui^ogne , qui avait pensé me détrôner : tous mes sujets , qui me haïssaient , se seraient attachés à lui. Il était doux^ commode , propre à se faire aimer , facile pour écouter toutes sortes de conseils : s'il eût été si puissant , c'était fait de moi.

Bf AX. Je vois bien maintenant ce qui vous a arrêté sur ce mariage ; vous avez préféré votre sûreté à l-aecroissement de votre monarchie. Mais pourquoi refusâtes-vous encore Jeanne , héritière de Castille , et fille du roi Henri IV ? Son droit était incontestable , et sa tante Isabelle , qui avait épousé le prince Ferdinand d'Aragon, ne pouvait lui disputer la couronne. Henri, en mourant, avait déclaré qu'elle ^tait sa fille , et qu'il n'avait jamais abandonné la reine sa femme à Bertrand delà Cueva. Ijcslois décidaient clairement pour Jeanne; le roi de Portugal son oncle la soutenait ; la plupart des Castillans étaient pour le haà parti : oa vous offrait cette princesse pour votre dauphin ; si vous l'eussiez acceptée, Ferdinand et Isabelle n'auraient osé prétendre la succession; la Castille était acquise à la France; c'était une occupation éloignée pour votre dauphin ; il eût régné loia de vous , et sans impatience de vous succéder. La Castille na.devaitpas vous donner les mêmes inquiétudes que la Flandre et la Bourgogne , qui sont des pairies de votre couronne , et aux portes de Paris. Que ne faisiez- vous ce mariage ? Pour ne l'avoir pas fait , vous avez achevé de mettre au comble la grandeur de ma maison ; car mon fils a épousé la fille unique de Ferdinand et d'Isabelle ; par là , il a uni TEspagae avec tous nos États d'Aile-

magne, et aveclou9 ceux d^la maison de Bourgogne; ce qui met notre puissance fort au-dessus de celle de votre maison.

Louis. -^ Je:];i'aya}i!i.p^ prévu Iç mariage de votre fils , qui est encore plus redoutd)le que le vâtre pour la liberté de rSurope. Mais Je vous ai dit ce qui . m*a déterminé pour tous ces mariages : ce n'est point le ressentiment que j'avais contre la mémoire du duc de Bouigogne qui m'a éloigné d'accepter sa fille ; ce n'est point le désir de réunir par un mariage la Bretagne à la France qui nii'a fait penser à Anne de Bretagne : je n'ai pas même songé à marier iPQn fils , pendant ma vie; je B'al .pensé q^k ^^ défier de lui, qu'à ï'élever dans l'ignorance et dans la timidité, qu'à le tenir renfermé à Amboise , le plus longtemps que jç pourrais. La couronne de Castille, qu'il aurait eue sans peine, lui aurait donné trop d^utMrité en France , où j'étais universellement haï. Vous ne savez pas ce que c'est qu'uapèrç vieux , soupçonneux , jaloux deson autorité , qui a dimné à spn fils un mauvais exemple contre son père; son ombre lui fait peur.

Max. — Je vous entends. Vous âiez bien malheureux dans vos larmes. Quand on a abandonné le chemin de la probité, <» ne marche plus qu'entre des précipices dans sa propre famille : on est misérable, et on le mérite.

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