LXXIX. — HARPAGON ET DORANTE
Contre ravarioe, qni fait négliger à un père de famUle l'éducation
et rhonneur de ses enfants.
DOR. — l^on , je ne puis goûter vos raisons; ce ne sont que
de vains prétextes par lesquels vous voulez m*éblouir , et vous délivrer de mes remontrances. Votre manière de vivre n*est pas soutenable.
Habp. —Vous en parlez bien à votre aise, vous qui ne vous êtes point marié ^ et qui êtes sans suite : j'ai des enfants , je veux me faire aimer d'eux en leur amassant du bien , et leur donnant moyen de men^ une vie heureuse.
DoB. — Vous voulez, dites^vous, vous ifaire aimer de vos enfants?
Hàbp. — Oui , sans doute ; et je leur en donne un sujet bien fort en me refusant pour eux les choses les plus nécesssâres.
Don. — Si vous avez envie de vous faire haîr d'eux , vous ne pouvez pas prendre une plus sdre voie.
Hàbf. -. Ah! il faudrait qu'ils fussent ies plus dénaturés des hommes : un père qui n'envisage qa*eux , qui se compte pour rien , qui renonce à toutes les commodités ^ à toutes les douceurs de la vie!
DoB. — Seigneur Harpagon, j'ai une autre chose à vous d ire ; mais je crains de vous fâcher.
Habp. — Non, non; je ne veux pas qu'on me dissimule rien.
DoB. — Vous n'aimez que vos enfants , dites-vous?
Habp Je vous en fais vous-même le juge ; voyez ce que
je fais pour eux.
DoR. -v C'est /VOUS qui m'obligez déparier : vous ne les aimez point, seigneur Harpagon; et vous^ vous croyez ne vous point aimer?
Habp. — Moi! Eh! de quelle manière est-ce que je me traite?
DOB. — Vous n'aimez que volis.
Habp. — 0 ciel ! pouvais-je attendre cette injustice de mon meilleur ami ? .
DoB. — Doucement; mon but est de vous détromper par une persuasion qui vous soit utile , et non de vous aigrir. Vous aimez , dites-vous , vos enfants ? *
Habp. — Si je les aime!
DIALOGUES DBS MORTS. S3f
DOR. — Avez-Tous eu soin de leur éducatioD ?
Hàbp. — Hélas ! jeii*étâis pas en état de cela ; les maîtres étaient d*une cherté épouvantable : à quoi leur aurait servi la science , si je les avais Èdssés sans pain?
DoB. — Cest-à-dire ( car il faut convenir de bonne foi de la vérité) que vous les avez laissés dans une grossière ignorance , indigne de gens qui ont une naissance honnête. Vous n'avez eu nul soin de cultiver en eux la vertu ; vous n'avez jamais étudié leurs inclinations : s'ils ont de la probité , vous n'y avez aucune part , et c'est un bonheur que vous ne méritez pas.
Hâkp. — Mais on ne peut leur procurer tous les avantages.
DoB — Mais on doit au moins songer au plus important de tous , à celui dont rien ne dédommage , à celui qui peut suppléer à tout ce qui manque ; cet avantage , c'est la vertu.
Habf. - Il faut être honnête homme , mais il faut avoir de quoi vivre , et rien n*est plus méprisable qu'un homme dans la pauvreté.
DOB. ~ Un malhonnête homme Test bien davantage , eût-il toutes les richesses de Crésus.
Hâbp Ëhbien ! j'ai trop tourné ma tendresse pour mes
enfants du côté du bien : prouverez-vous par là que je ne les ai point aimés ?
DoB. — Oui , seigneur Harpagon , vous ne les aimez pas ; et ce n'est point de les rendre riches que vous êtes occupé.
Hàbp. - Comment ? Je leur conserve tout mon bien , et je n'y ose toucher : tout n'ira-t-il pas à eux après ma mort ?
Dob. — Ce n'est pas à eux que vous conservez votre bien , c'est à votre passion : il y a deux plaisirs, celui de dépenser et celui d'amasser ; vous n'êtes touché que du second ; vous vous y abandonnez sans réserve , et vous ne faites que suivre votre goût.
Habp. — Mais encore , s'il vous plaît , à qui ira ma succession?
Dob. —A vos enfants, sans doute; mais lorsque vous ne pourrez plus jouir de vos richesses , lorsque vous en serez se-
paré par la dure nécessité de la mort , votre volonté n'aura nulle part alors au profit que feront vos enfants. Vous leur avez refusé tout ce qui dépendait de vous , et ils ne seront riches alors que parce que vous ne serez plus le mattre de rempêcher.
Habp. — Et sans mon économie , ce temps-là arriverait-il jamais pour eux ?
DoB. — Cest-à-dire qu'ils se trouveront bien de ce que la ppssion d'amasser vous a tyrannisé , pourvu que vous ne les ruiniez pas auparavant ; car c'est ce que j'appréhende : et c'est ce qui montre encore que vous ne les aimez pas.
Hàbp. — Jamais homme n'a dit tant de choses aussi peu vraisemblables que vous.
DoB. — Elles n'en sont pas moins vraies; et la preuve en est bien aisée. Y a-t-il rien de plus ruineux que d'emprunter à grosses usures? Vous savez ce que font vos enfants, vous savez ce qui vous est arrivé à vous-même : ils ne le font que parce que vous leur refusez les secours les plus nécessaires ; s'ils continuent , ils se trouveront , à votre mort , accables de dettes. Il ne tient qu'à vous de l'empêcher , et vous n'en faites rien. Et vous venez parler de l'amitié que vous avez pour eux , et de l'envie que vous avez de les rendre heureux ! Ah ! vous n'aimez que votre argent ; vous vivez de la vue de vos coffres-forts; vous préférez ce plaisir à tous les autres, dont vous êtes moins touché. Vous paraissez vous épargner tout , et vous ne vous refusez rien ; car vous ne vous demandez à vous-même que d'augmenter toujours vos trésors , et c'est ce que vous faites nuit et jour. Allez, vous n'aimez pas plus vos enfants et leurs intérêts que votre réputation, que vous sacrifiez à l'avarice, Ai-je tort de dire que vous n'aimez que vous?
OPUSCULKS DIVERS,
COMPOSÉS POUR L'iDUC4TI0N