LIVRE PREMIER
CHAPITB£ PREMIER.
DE Ii'UFLIIEHCE de JDESCAATES fiUft L'iDOCATIOU
0£â PEUPLES.
Kûtre siècle est lent à se former. Depuis quarante ans que nous combattons, rien ne se décide : il semble que le mouvement généreux imprimé aux esprits n'ait servi qu'à les diviser. On diseute m tout, on n'a de principes sor rien ; et les re*
(CECILE F£e , FcQsées, p. 123.;
Je commence à m'apcrcevoirque dans ce monde damné il n'y a de bon que la verfu. Je SUIS la» du vice» dontj^ai goùlc louies les
28 o£ l'irfluerge m descabtbs
gles de la morale, comme les délicatesses du goût,
comme les doctrines de la philosophie, ont cessé d'être des lois à mesure qu'elles devenaient des opinions. Non, jamais l'esprit humain n'était tombé si bas ! jamais l'esprit humain ne s'était élevé si haut ! passant par tous les excès pour arriver à la vérité : des doctrines les plus rationnelles aux actions les plus insensées, des actions les plus glo*
rieuses aux doctrines les plus abjectes; philosophes, chrétiens, évangélistes, royalistes, congréganistes, jacobins, nous nous sommes montrés au monde couverts des oripeaux de l'empire , des guenilles des sans-culottés^ U ^des scapulaires du jésuitisme, tenant d'une main la table sublime des droits de l'homme , de l'autre le sabre de Buonaparte , ou la hache de Robespierre, et tombant de chute en chute, de repentir en repentir , jusqu'à l'indifférence de tous ces objets de nos adorations. Alors on s'affranchissait des préjugés, on renonçait aux privilèges, l'Intelligence reprenait sa place, et la civilisation grandissait; alors aussi on faisait de la raison une idole, de la propriété un crime, de l'industrie une morale, de la terreur une politique, et de Marat un apôtre : la vertu avait ses gémonies, et le crime ses apothéoses. Étrange aveuglement! au milieu de cette confusion universelle des principes ; après ce drame sanglant où tant d'hommes ont manqué de cœur, après cette risible comédie où tant d'hommes ont manqué de mé-
SUR ifteUGATIOn DBS mf£l8.
moire, une seule chose reste stable^ c'est la foi dediaque intelligence à sa propre infidllibilité t On n'imagine guère sans doute qu'une situation si bizarre ait pu naître des maximes de la sagesse* Il y a loin de nous à Descartes, démeublaut et rcmeabianl son âme en présence du monde civilisé, n'y laissant rien entrer sans l'étudier et le juger, repOQSsant le fatras de l'école et cherchantla vérité
Et cependant cette première impulsion décida du sort de TEurope.^ Les révolutions opérées par legéniedans le monde des pensées, se terminent toajours par une révolution dans le monde actit et populaire. Jusqu'alors la foi avait été la mesure de la sagesse : toutes les matières philosophiques et théoiogiqnes se décidaient en quatre mots : le maître l'a dit. Les doctrines d'Aiistote étaient aussi sacrées que celles de Jésus^hrist; on les sou* iemii avec des syllogismes , mais lorsque cette manière de raisonner ne suthsait pas ^^on en cherdiait une autre : la flamme des bûchers fut pendant quelques siècles la dernière raison des docteors, comme Tartillerie est la dernière raison des rois.
Beseartes en appelle à Texamen ; et cette seule
pensée donne, pour ainsi dire, un nouveau sens à i*£arope. Pour la première fois on ose contredire
l'autorité du maître, et le monde intellectuel tout entier se trouve soumis au jugement de la raison.
30 m li^isnusiiGE i»& BE&c^xsa
Iln petit volume de cent pages, l'exanieii de conscience d'ua officier de vingt-trois ans^ médité sons la tente , aehevé dans les loisirs d^nne profonde solitude, venait de changer les destinées des peuples et des rois J Des peuples et des rois ! et ce* pendant la méthode ne frappait que les erreurs de l'école ! mais sur ces erreurs, enseignées avec autorité , reposait tout le système social. Descartes crut réformer la philosophie, et non changer une civilisation î Quelles étaient donc les puissances de la terre ? et comment, au premier examen de la raison , tout s'est-il écroulé?
La mission philosophique de Descartes fut sublime, mais incomplète : il découvrit le principe qui devait nous délivrer de l'erreur, et se trompa sur le principe qui devait nous rendre à la vérité. « Pour atteindre la vérité, dit-il , il faut une fois » dans sa vie se défaire de toutes les opinions qu'on » a reçues, et reconstruire de nouveau tout le sys-^ » tème de ses connaissances. )» Admirable travail que la France pensante voulut faire à son exemple, et qui la délivra tout à coup des castes, des privilèges, des superstitions, des préjugés, de toutes les erreurs, de tous les vices qui la dévoraient. Mais lorsque vint le moment de reconstruire avec ces ruines, chacun prenant sa raison pour juge, l'unité manqua. On cherchait le principe, et Ton ne rencontrait que des opinions. Alors, faute d'autorité comnmne, ou plutôt sur l'autorité de
SUA l'ébiicaxioh ïïês nmiM. Sf
Descartes, chaque raison individuelle se fit souve^ raine; il 7 eat dirision, discussion, aoardrie^ et le
siècle tomba dans le chaos !
(Test là le point où nous en sommes^ oe sont Ji les maux qu'il faut guérir : entreprise diflScile, et éont le succès peut seul auj(»ird'hui commencer
Aotresalnt. Il s'agiten effet d'arradier Thomme an
mensonge, et de le guider vers la vérité à travers le torrent de ses passions et de ses opinions ; il s'agit de reconstruire le monde civilise sur les bases da monde moral , et de sortir de la licence pour sauver la liberté : les pédants et les législateurs ne peavent rien là. Ce n'est ni à la tribune, ni dans les clubs, ni dans les collèges, ni par des lois, ni par des règlements, que cette révolution doit s'ac*» complir. Ne demandons rien anx rois de la terre 1 pourquoi s'occuperaient-ils de ravenir, eux qui n'ont pas même de lendemain ! N'exigeons rien de Pînstructioii publique; comment formerait-elle de boas citoyens, on ne lui demande que de bons éco^ liers! un peuple sans religion peut avoirdes écoles^ des collèges, de la science, rien de plus! Cherchons donc une puissance de toutes les heures, de tons les moments , de tous les siècles ; une puissance indestructible, infatigable, amoureuse de- son on* vrage, et qui enveloppe la société tout entière : adreâ6onsHaous.à la famille, demapdons-lui secours poar la famille, pour la patrie et pour l'humanité. L'homme aveuglé par ses passions marclie sur les
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bords de Tabîme , mais il ne veut pas y entraîner son enfant* Une mère peul désirer la fortune, peut rêver la puissance poar le fils qu'elle chérit; mais quelle épouvante si on lui disait : Ce fils, objet de tant d'amour, que tu nourris de ton lait, que tu couvres de tes caresses, fera l'apologie de Robespierre ^ et mourra sur l'échafaud ! Perdue ! à jamais perdue la génération qui vient de naître, si dans chaque famille il ne s'élève une voix en faveur de la vérité ! c'est la vérité qui nous man-* que! la vérité, seule vie de Tàme, et seul avenir du genre humain !
Mais quelle est cette voix dont l'éloquence doit s'insinuer doueement jusqu'au fond de notre âme?
qui fera entendre à nos enfants ces autorités éternelles qu'aucune révolution ne peut renverser ï il Y a dans chaque famille une divinité méconnue, dont la puissance est irrésistible, la bonté inépuisable; qui ne vit que de notre vie, qui n'a de joie que de notre joie, de bonheur que de notre bonheur, et dont toute la force vient de l'amour : c'est elle que nous invoquerons. Mais avant de lui confier nos vœux, avant de lui demander la gloire de la patrie et le bonheur de nos enfants, nous devons étudier ce qui a été fait, de nos jours , sur des matières si importantes , et toutefois si nouvelles* n sera temps d'appeler l'ouvrier lorsque nous connattrons l'étendue de l'ouvrage.
Napoléon disait un jour à madame Gampan :
SUA L'ÉDUCàTlOU DES PEUPLES. 33
«t Les anciens systèmes d'éducation ne valent rien; que manque^t-il am; jeunes personnes pour être bieo ëlerées, en France ? — Des mères , » répondît madame Gampan. Ce mot frappa rempereur, la pensée jaillit de son regard : «Eh bien, dit-il, voilà toat un système d'éducation : il (aut, madame, qae vous fassiez des mères qui sachent élever
lears enfants ! »
Cette parole profonde est le sujet même de notre Li?re. N'attendant plus rien de la génération i>rcsente, n'espérant plus rien de nos éducations publiques, nous nous sommes dit i notre tour : « Il » faut que nous fassions des mères qui sachent ^ élever leurs enfants ! »
CUAPITEE II.
J'ai toujours pensé qu'on réformerait le genre humai a si l'on léioriuatt l'éducation de la jeunesse.
(Leibkitz, Lettres à Placciai, t. Y.)
Ce fut anmaavaissiècle qae le siècle de Louis XY:
un roi sans pouvoir, des nobles sans dignité, un clergé sans vertu; les mœurs flasques de la régence, mêlées aux préjugés gothiques du moyen âge; toute la race (éoi/àe en habits brodés, princes, ducs , marquis , gentilshommes et gentillfttres , . faisant un art de la corruption, et un mérite de la débauche , nobles par la grflce de Dieu , philosophes par la grâce de Diderot : têtes légères, tètes folles , lisant VEncyclopédw comme ses censeurs, sans la comprendre; aspirant aux pensées profondes, et se réfugiant dans l'incrédulité sur la foi des facéties de Voltaire ou d'un conte de Yoisenon ! Tel fut le siècle oiï parut Rousseau ! Au-dessous de cette troupe dorée, il y avait un
peuple qui regardait : on l'avait oublié li en lias, dans la raé, et cependant il regardait; t'amnsant de ce grand spectacle, dont les actears, dépouillés imt à coup de leurs armures de fer et de leurs enseignes féodales, commençaient à lui paraître d'une race moins pure et moins formidablOnCourbé sous le poids de sa longue servitude , ce peuple * était resté barbare au sein de la civilisation, ignorant au sein de la science, misérable au sein de la richesse : on ne Favait instruit ni de ses droits, ni de ses devoirs, et il se trouvait en face de ses mat* ires comme un lion devant une proie, libre dans sa force et dans sa féroeité I
Et qu'opposait le pouvoir à ces périls inimineats? où était la législation qui devait protéger les citoyens, et le culte évangélique qui devait ré* lormer les mœurs? le pouvoir n'imaginait rien $ il continuait le passé sans songer à l'avenir, sans soûger au peuple; se servant de la fiastille contre les nobles, de la Sorbone contre les philosophes^
n'ayant la force ni de modiûer les lois restées krbares au milieu du (urogrès du siècle, ni de réveiller SOS docteurs stupidement occupes des miracles de saint Péris en présence des encyclopédistes!
Un homme, un seul homme pensait alors à l'avenir du pays : cet homme n'était pas même Français; c'était le fils d'un pauvre horloger de Genève, il se nommait Rousseau ! Élève de Plutarque,
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républicain adouci par rÉvangile, sa misère l'avait rapproché du peuple, sa fierté l'avait éloigné des grands. Frappé de la dissolutioB générale, il conçoit une de ces idées fécondes auxquelles se rattache, par des fils imperceptibles, le destin de l'humanité ! Son but était de donner des citoyens à la patrie ; il semble ne songer qu'à donner des
mères à nos enfants. Le lait maternel sera le lait de la liberté. Cachant la régénération de la franco sous le voile d'une éducation isolée, il dérobe son élève à tous les mensonges de l'éducaLioii publique : dans ce plan si vaste,, où l'on ne voit qu'un enfant et son gouverneur, le génie de Rousseau comprend tout ce qui peut former un grand peuple 5 il sait que les idées de liberté individuelles ne tardent pas à devenir des idées 4e liberté nationales. En élevant un homme, il songe à faire une nation.
Mais quel sera le mobile de cette grande révolution? au milieu de tant d'avilissement, qui osera vivifier les flmes du saint amour de la vérité? il y a dans le cœur de la femme quelque chose de républicain qui l'appelle à l'héroïsme et au dévouement : c'est là que Rousseau cherche un appui, c'est là aussi qu'il trouve la puissance. 11 ne vient pas^ sévère moraliste, imposer de tristes et d'importuns devoirs : c'est une féte de famille qu'il invoque, c'est une mère qu'il présente aux adorations du monde, assise près d'un berceau^
m M enfiint sur son sein, et toote resplendis*
santé de joie sur les tendres regards de sou époux* TaUeia ravissant, qui révélait aux femmes mie puissance toute divine, celle de nous rendre heufeux par la yertiu Non^ jamais la parole humaine ne remplit une mission plus sainte : à la voix de Uoosseau chaque feoune redevient mère^ chaque mèie redevient épouse, chaque enfant veut être citoyen. CAkl gloire inespérée! cette génération qu'il replace sur le sein maternel, devait commencer Ja liberté du monde î
Ainsi fut renouvelée la famille, et par la famille la nation! ainsi les fennmcs travaillaient sans le savoir à une régénération universelle l Rousseau les avait mises de son parti sans les mettre dans sa con- Mence ; et lorsque l'Europe croyait ne lui devoir qnele bonheur de& enfants et la vertu des mères, il venait de jeter les fondements de la liberté du genre humain!
Il faut le dire toutefois, il fut merveilleusement secondé par l'éducation publique, qui tranchait avec le siècle. De temps immémorial vivait dans les collèges l'admiration vertueuse de la Grèce et de Rome : nos pères ne voyaient là qu'une étude de mots froide et pédantesque ; mais ces mots exprimaient de grandes choses, et Us passionnaient la jeunesse pour la vie héroïque, la gloire et la liberté. Quel mécompte et quelle indignation, lorsqu^en soi tant du collège ce jeune républicain se
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trouviuiil tout à coup obligé de jouer son râle dans
la comédie du monde! il avait rêvé Rome et Siparte, et voilà qu'on le réveillait au milieu des '/iialadioB, dçs oourtisanes et des abbés I toutes ses vertus étaient devenues des crimes, et la vie de Brutn&, d'Aristide ou d'Épaminondas pouvait tout au plus le conduire aux petites-maisons?
Aussi quel enthousiasme à l'appanSbu d'un Hvre où respirait l'amour de cette patrie que nous envions à l'antiquité. Aousseau ne lit pas naître le sentiment, il lui donna une direction inattendae; il reporta notre âme du passé au présent, en sorte qu'un jour la nation entière s'étant confédérée dans une féte civique, au brillant soleil de juillet, toutes les provinces y perdirent leurs noms, et il n'y
eut plus en France qu'an peuple français; peuple libre par la puissance de Housseau, et roi à son tour par la grâce de Dieu !
Telle fut l'inûuence de Housseau sur les femmes, et plus tard sur la nation. Tout ce qu'il exigea des femmes, il l'obtint : elles furent épouses et mères. Un pas de plus, et en leur confiant l'éducation morale comme il leur avait confié l'éducation physique, il faisait de l'amour maternel le plus puissant mobile de riiumanité : malheureusement il s'arrêta* Celui qui, en parlant des femmes, avait si bien dit i a Que de grandes choses on ferait avec ce ressort! » n'ose rien leur proposer de grand; il abandonne à leur tendresse les soins de la pre**
Vvii\pu\s\on qu i! iim force^ par Icet agent qu^l' doctes et les phUoso^i îmiMéAmibêmmdi OBt de Ter : on aciiéi
enfant. Laissez^ Jaiss
confie en naissa/it au'*
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«'il i,\
■ CHAPITRE m.
SOUTB DU MÊME SCJIET.
DE QCELt}UES DOUCES IIIFIiUERGES i>£ LA FAHIJLL.E:.
ientinMnU qn\ durent toujours toot ceux ^ui naiiient «atonr da notre heroeuii* et la voix det vieillardi nous repèle aeaen ^ne noB premtàret ëmotiont sont ausei net derniers fouTenirs. { A )
. U y a dans le livre de Rousseau une contradic^ tien apparente , sur laquelle il est bon de jeter quelque lumière.
Si d'une part il rend les mères aux enfants , et travaille ainsi à rétablir la famille , d'autre part, il reprend l'enfant des bras de la mère , et le livre à un gouverneur idéal qui doit tout remplacer. Ou dirait que son but est de briser tous les liens de la nature, car la nature donne à l'enfant des frères, des sœurs ^ des oncles , un père , un grand-père , douce prévoyance qui l'environne en naissant des joies de son âge et de la raison des temps passés! Chasserez-vous cette foule joyeuse , qui le reçoit avec tendresse aux portes de la vie ? Détruirez-vous