LIVRE IIL
CHAPiXJtŒ PK£MI£K.
DB L*EftRBVft ST 0B liA VÈmà.
Que pu it-je «avoir? qae dois-je faire?
4U*0M-Jcefpérer? (Kàiix.)
Et de quel autre lujet un liommo «ensé pourrait>iI s'entretenir plut souvent et plut voIoDtiecf ?
(Pla-XOM, Rep., 1. 11.)
Que puis-je savoir? que dois-je faire? qu'osé-je • espérer ? J'élève la voix, j'interroge toutes Iesphi> iosophies, toutes les religions, et toutes me disent : u Venez à nous ! » Alors, prêtant l'oreille, f entends les unes me proposer de ne croire à rien, les autres de croiiv sans examiner. On commence par exiger
8 Di l'ihrbde
le doute, et l'on (iuil par me demander ia crédulité. Si je parie de verlu, j'entends donner ce nom au crime; si je parle de Dieu, j'entends donner ce nom à la matière. Plus j'avance, plus ma raison se trouble; je finis par n'être sûr de rien^ pas même de la substance de mon âme, pas même de la matière démon corps; la métaphysique ne me laisse que mes sensations ; la logique , que l'incertitude entre deux raisonnements contraires. Ainsi je touche à tous les systèmessans arriver à aucune conviction; et plongé dans ces ténèbres philosophiques et religieuses , après avoir tout étudié , tout approfondi, je m'arrête , effrayé de. ne comprendre que mon néant it
Mais quoi ! esl-il bien vrai que la connaissance de la vérité nous soit refusée ? que nous en éprouvons le désir, que nous en avons le besoin, et que rien, en nous, ne peut y atteindre? Ah ! si la vérité n'était pas nécessaire à la vertu, je croirais au règne éternel du mensonge! Mais la vérité, c'est la vie de l'âme ; la vérité, c'est ce qui est beau, c'est ce qui est juste! Que serait le monde sans la vérité?
que serait l'homme sans la jusLice?
£n jetant les yeux sur moi-même , je vois s'ac- ' complir tous les besoins de mon être : l'oreille est faite pour les sons ; la voix de la nature entière s'élève pour. la charmer* Les yeux sont f^its pour la lumière; la lomière y arrive à travers trente-trois millions de lieues; et l'âme faite pour la vérité ^ la chercherait sans espérance I, le premier besoin
BT OB Là. TtalTÉ. 9
de son être lui manquerait ! L'œil a sou soleil; Tàme n'aurait pas le sien l Quel monstre dans la nature
que l'homme, si, condamné à vivre dans le doute, entre le crime et la vertu, il ne pouvait ni se contenter dé la vie animale, ni aspirer à la vie humaine ! ce monstre n'existe pas.
^ A commencer par les erreurs des sens, en estril une seule que rexpérieuee ne rectifie, ne juge et ne corrige? QueHalebranche ' les signale avec toute la; sagacité de son esprit méthodique, qu'il nous en fasse reconnaître les illusions el les déceptions; plus il avance dans son travail , plus j'admire qu'il en échapper les résultats : le philosophe voit les sens qui nous trompent; moi je vois la puissance qui les rectifie : comment découvrirait-il le miensonge
s'il ne possédait pas la vérité ?
, Chaque matin et chaque soir, le soleil se lève et se couche; nos yeux le voient rouler dans les cieux, qu'il remplit de sa lumière, puis s'enfoncera l'horizon. £h bien ! en présence de ce soleil qui nous paraît en mouvement , en présence de cette terre qui nous parait immobile , un homme vient nous déclarer que - nos yeilx nous trompent et que le genre humain tout entier est dans l'erreur. Cet homme , ou le jette dans un cachot} il a contre lui l'Orient et l'Occident , Tautorité des moines , Pautorité des peuples , et six mille ans de croyance ,
' Recherches sur ta vérité , liv. L
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fondée sur le double témoignage de nos sens el de la sainte Écriture. Mais, du pied frappant la terre : « El cependant elle louriie ! » s'écric-t-il ; mot sublime , qui change en même temps et le système physique de l'univers, et le système moral du monde religieux. Pour la première fois, rautorité de la' chose vue et écrite venait de fléchir devant Tantorilé du génie découvrant la loi de la nature !
Ainsi rhomme s'élève jusqu'à Tintelligence delà matière. Il trouve dans la géométrie la base solide de toutes les vérités physiques ; mais où trouverat-il la base solide des vérités morales, le critérium de la vérité?
Chercher le principe de certitude, établir sur ce principe la séparation du bien et du mal , du vice et de la vertu; dégager ainsi la vérité des préjugés qui la voilent, et le genre humain des erreurs qui le dévorent ; voilà le problème à résoudre.
La nature nous invile à ce travail. Elle veut que nous y employions à la fois toutes les forces de notre être ; et , pour nous y incliner, elle met en nous le sentiment du juste et de Tinjuste, quia besoin d'un juge ; elle donne des ailes à notre âme , puis elle l'emporte dans les champs de Tinfini, où l'ànie rencontre Dieu , le ciel , Tenfer , Timmortalité et le néant.
Terribles ai>paritions5 qui, sur la terre, ne tourmentent que la conscience de l'homme ! Là se trouvent comprises les plus hautes questions où Fâme
SI ÙU LA VÉAil^. 11
puisse atteindre ^ tous les intérêts de la loatièi e et de l'esprit , Tètre dans ses rapports avec les choses visibles el invisibles, c'est-à-dire Tétre double; car aussitôt que l'homme s'interroge il entend deux réponses , l'aue qui réclame en faveur de ses passions terrestres, et Tautre qui le sé[)are de ces passions et le rappelle, pour ainsi dire , au sein de la Divinité.
Que fera-t-il de ces doubles qualités ? sur quelle loi les réglera-t-il ? quelle lumière le guidera dans cette route couverte de ténèbres? c'est ici la grande affaire delà vie, et, il faut le dire, celle qui semble le moins nous inquiéter. On en dispute quelque peu au collège ; mais , une fois dans le monde , on se hftte de tout oublier. Les ehoses sont arrangées de façon que le cours de philosophie ne puisse nous apprendre à philosopher; car on veut de bons écoliers, et non de bons philosophes. Ceci regarde les hommes; pour les femmes, c'est pis encore : personne ne songe à développer leur âme , et il y a bientôt six mille ans qu'elles conduisent le monde, sans que le monde ait pensé que , dans l'exercice d'une telle puissance , la vérité pouvait leur être bonne à quelque chose.
L'élude que nous allons entreprendre les vengera de cet oubli : nous tracerons pour elles quelques pages de l'histoire de la sagesse humaine, puis , abandonnant ces routes arides que les philosophes hérissent i plaisir d'abstractions et de syllogismes,
12 Dfi l'eiuikuii st la V£aiT£.
nous entrerons dans une roule nouvelle, où la nature elle-même doit nous servir de guide , où tout est facile , où tout est beau ; ou Téme , inquiète de son avenir , trouve le terme de ses craintes et de ses incertitudes; où la sagesse n'est que ramour, où la vérité produit Tencliantement !
CHiPITRK U.
DB I4A RAISOn LOGIQUE, OU DE L/AUTORlXi; DU
11 y a uoe force de vérité invincibla ^ tout le âccplicltme; U y a une impuiifaiice de démoiistralion fnvidoible & tout le dog- ' matiine*
' Nous employons le raisonnement dans toutes les aflfairesde la vie; nous voulons qu'il gagne nos procès , qu^l dirige nos sciences; nous le- portons du collège au barreau, et du barreau à la tribune : c'est le rempart inexpugnable de nos opinions et le défenseur officieux de nos intcrOLs. Toujours divers et toujours conséquent , il prend son point d'appui dms nos mœurs, nos usages , nos lois et nos préjugés , et c'est ainsi que , malgré ses con- Iradictions, il devient une autorité imposante» écontei sur le même sujet un légiste et an soldat, tous deux raisonnent juste, et ils arrivent chacun k des conclusions différentes* Ge n'est donc pas le
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raisonnement qui les trompe , c'est le point de dé* part : faites que les prémisses soient lionnes , et la vérité en sortira.
Les sophistes se plaignent des erreurs du raisonnement; ils Taccusent de tous les triomphes du mensonge; c'est comme s'ils accttsaient la pondre à canon de tous les crimes de la guerre. Le raisonnement est Tarme de rintelligence , et non rintelligence elle-même; éclairez Tintelligence, et vous réformerez le raisonnement.
Une de nos illusions les pins singulières ^ c'est de vouloir Tinterroger sur tout. Le raisonnement a ses limites ; hors de la sphère des sensations j il ne voit rien , il ne saurait arriver à rien. N'importe ! nous cootinuons de lui demander la solution des vérités les plus hautes, nous voulons qu'il décide des principes éternels, lui qui ne peut s'appuyer que sur des intérêts humains. Nous ne cessons de le consulter , de le tourmenter , quoiqu'il ne cesse de nous jeter au visage les humiliations de ses doutes et les démences de son scepticisme. Ainsi, toujours trompée, notre intelligence s'épuise dans ces contemplations, qui ne sont pas (ailes ponr elle, et qui se terminent pas réblonissement.
Consulter Ti n le ] 1 i ge n ce s u r les mystères du monde invisible , c'est placer un aveugle en présence des plus sublimes tableaux de la nature , et lui en demander la description*
La métaphysique transcendante n'est que l'ap^
9M hk BAISON LOGIQUJb»
plication du raisonneinent à de» questions qui ne sont pas de son ressort. Comment pourrait-elle arriver i une seule vérité positive ? r«istenoe même lui est an problème insoluble : les corps qui m'environnent et l'âme qui en reçoit les images, la métaphysique les nie sans que je poisse réfuter sa négation; il n'y a pour elle ni matière, ni esprit, ni être percevant, ni objet perçu. Qu'y a4-il donc? des sensations. Ou nons voyons une ville, un fleuve, le soleil,.le firmament, les merveilles de la nature et les merveilles des cieux; où nous voyons un homme qui voit tout cela, il n*y a qu'une sensation dont rien ne peut encore nous prouver la réalité. « Les corps n'existent pas, dit Berkeley. *
Reste l'âme ou les substances spirituelles, )i « Les substances spirituelles n'existent pas, dit Hume. — Restent les sensations* » «c Qu'esta que sentir? suis-jc même certain de sentir? » dit H. de La Mennais ^ Ainsi les plus grands efforts de rintelligence nous conduisent au dernier terme de l'absurdité. L'homme ne peut rien affirmer de son être; il ne peut dire ni je suis, ni je sens,, ni je pense ! Montrez-moi à celle heure ce qui reste de la création !
Et l'on s'étonne que celte métaphysique qui nous refuse les preuves de notre propre existence, ne
1 £nai sur l'Indifférence en Matière de Religion, um. II, p. Iâ7.
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puisse nous donner des preuves de Texistence de Dieu!
Comment Tbomme {nrouyemMl on Diea anse des raisonnements qui ne peuventlui prouver même la inalîère de son corps?
Dans Homère et dans Virgile, on voit les ombres des morts; dans les discussions métaphysiques on ne Yoît rien, c'est le vide complet^ il n'y a plus de substance; le logicien ne nous laisse pas même un fantôme, pas même cette poussière qui re«) tourne en poussiérë^ suivant l'énergique expression de rÉcriture. Chercherons-nous la vérité dans, le néant? ».
Un homme qui fut à la fois le plus grand des moralistes et le plus puissant des logiciens, Kant, Toalut en finir avec cette science incapable et menaçante : plus elle parait grande, plus il braled'en embrasser l'ensemble et d'en saisir les limites ; son regard ^aigle y plonge comme dans un abime ; il s'agit d'examiner Tintelligence humaine, de lui demander compte de tout ce qu'elle peut et de
tout ce qu'elle veut, de l'étudier à la fois dans ses rapports avec Dieu et la nature, avec le temps et l'éternité : de cet examen, le plus consciencieux et le plus profond qui soit jamais sorti d'une tête philosophique, il résulte un fait immense : c'est que l'instrument de la pensée ( l'organe cognitif) ne peut rien au-delà des perceptions sensibles; c'est que la logique est sans puissance dans toutes
os LA aAison logiqub. 17
les questions qai nous placent hors de l'espace et
du temps.
Et ce résultat si positif n'est pas le produit d'un raisonneniciil, il est le produit d'un fait. Kant place sur deux lignes parallèles les arguments métaphysiques pour et contre l'existence de Dieu, puis il les jétte dans la même balance, et démontre leur égalité. L'argumentation n'ayant rien décidé, le doute parait, et la vérité reste inconnue. Autant de fois il répète Texpérience, autant de fois il rencontre le néant : la liberté de l'homme, l'é-ternité du inonde, Timmortalité de l'âme, problèmes Insolubles aux perceptions des sens ! Le raisonnement rampe sur la terre : comment te fini comprendrait-il l'infini?
Ainsi la plus haute des intelligences a employé toutes les forces de l'abstraction pour établir que l'abstraction est impuissante à la recherche des principes; et au lieu de nous plaindre de cette faiblesse, il faut en remercier la nature. Que serait derenue la vérité, cette vérité qui doit être universelle, si la nature impitoyable avait placé sa démonstration dans des raisonnements inintelligibles aux trois quarts et demi du genre humain?