DUCLOS
A c6té de rautorîté des Écritures , un homme ,
puissant d'éloquence, est venu placer rautorilc du genre humain. Nous n'examinerons pas comment ces autorités peuvent marcher ensemble ; ce point de doctrine est hors de notre sujet : il s'agit pour nous.de chercher les fondements de la certitude , la règle infaillible du vrai : cette règle est-elle dans le témoignage universel ? en d'autres u i mes , le consentement de tous les hommes suffit^il pour établir la vérité? voilà la question.
Et cette question en renferme une autre dont la solution serait décisive , savoir : si la voix du genre humain a toujours proclamé la vérité*
Car s'il arrivait que la voix du gepre humain eût proclamé l'erreur, elle ne poun aitplus ètreap-
pelée en témoignante. Comment d'une opinion transitoire ferei-vous &ortir une vérité éternelle ? l'autorité n^estinraillible qu'autant qu'elle est immuable.
Pour établir le principe de Tautorité du genre humain, on s'est attaché à démontrer, d'une part, la faiblesse de la raison individuelle, d'autre part, la grandeur de la raison générale. M. de La Mennais veut que Tune soit abjecte , et que l'autre soit infaillible; comme Pascal, il humilie la raison humaine , et , comme Vicot il défie la raison du genre humain.
Mais si chaque raison individuelle n'enfante que l'erreur, comment l'ensemble de toutes ces rai-sons produira-t-il la vérité? Est-ce donc un des privilèges du mensonge de disparaître en grossis^ sant ? Vous dites que je ne suis que ténèbres , et vous ajoutez : de la réunion de toutes ces ténèbres jaillira la lumière. Ainsi ma logique sera de repousser la raison de chacun comme une chose insensée , et d'adopter la raison de tous comme une autorité respectable; je m'approcherai de ce cloaque impur, où chaque raison individuelle ap* porte sa folie et ses crimes, où l'une crée les doctrines du néant, où l'autre crée les mœurs du siÀsle de Tibère ; car c'est la raison, dites-vous , qui enfante toutes ces monstruosités : elle forma Pétrone et Néron ^ J'écoulerai Tlade et la Chine, l'Orient
. * Essai sur Vindifférence , etc. , t. U , p. J2ô.
et rOccideat, etaa miiiea de ces épouvautableg clameurs de toates les raisons humaines , la ▼oix qui dominera sur Tablme sera la voix de la vé* rité!
Pour détruire de pareils sophismcs , il sufGl de les présenter clairement ; ils portent avec eux lejir réfutation. Que H. de La Mennais peigne la raison sons les traits du crime et de la démence ; la raison ne lui répond pas , elle se montre i et q^i'• conque peut seulement Pentre?oir, la déclare méconnue et calomniée.
£t quant à l'autorité du genre humain , à cette raison universelle qui doit servir de règle et de principe, à quelle époque proclamait^lle la vérité ? Choisirons^nous les premiers temps de This^ toire? Alors la barbarie et ridolâtrie se partageaient le globe ; toutes les nations avaient des esclaves, et toutes les religions des sacrifices humains, Yoilà les plus anciens témoignages de la raison dite universelle I Plus tard , la sainteté du célibat , la diTÎnité des vierges , la puissance du démon , les enchanteurs, les revenants, la sorcellerie , la magie, les oracles , se répandent sur le globe entier , et le couvre de chaînes qui ne sont point encore brisées. C'est ainsi que la doctrine se présente } il fimt croire à la vérité de toutes ces choses ou repousser l'autorité du genre humain.
Voyez un peu ce que serait devenu le monde si les rares intelligences qui ont agrandi la pensée
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humaioe, si Socnite, si Aristole , si Galilée, si
Descartes, s'étaient arrêtés devant les croyances générales de leurs siècles? Plongé dans les iéoè-^ bres de Fidolfltrie et de l'esclavage, encore anjourd'hui, le monde se croirait civilisé en vendant des peuples entiers à l'encan comme César , ou en se prosternant devant un bœuf comme Scsostris. L'autorité universelle, c'est l'immobilité universelle, et rimmobilité dans la folie et dans le crime.
Vainement le raison individuelle proteste contre ces aberrations de ce qu'on ose appeler la raison générale, elle est écrasée par le nombre. L'autorité ne juge pas, elle compte : ce qui est attesté par la généralité des hommes, il faut le croire, non parce que la sagesse nous y invite, mais parce que la généralité des hommes l'atteste. C'est là le principe , et il n'en est pas de plus falal à l'humanité et à la vérité. Le genre iiumain sait tout; dès-lors point de progrès, point de développement : son témoignage est une espèce de droit divin devant lequel le génie et la raison doivent se taire.
Je sais que 11 • dé La Mennais croit avoir répondu d'avance à ces objections en établissant deux principes : l'ordre de foi, c'est-à-dire l'autorité da genre humain; et l'ordre'de conception, c'est-àdire le travail de rintelligeuce , qui ne devient lui-même une autorité que par le suffrage universel. iMais de deux choses l'une : ou les découvertes de Tordre de conception ne peuvent rien changer
aux croyances du genre hamaih, ou ces croyances peuvent être modiCées par la double aotioii du génie et du temps : dans' le premier cas, le genre humain est immobile, tout perfectionnement lui esi interdit ^ il reste avec sçs faux dieux et ses esclaves ; dans le second cas , le monument élevé avec tant de soin manque par la. base, et s'écroule. Qa'esi-ce qu'un témoignage qu'un seul homme peut abattre!" Où vous placez l'inccrLitudc, ila'j a a plus d'autorité.
Ces deux ordres sont donc incompatibles : Taclivité de l'un tend sans cesse à ébranler la puissance de l'autre. Copernic en arrêtant le soleil , comme Josué, Jésus-Christ en renversant les idoles et en détruisant l'esclavage, ont prouvé qu'il y avait des erreurs universelles ; dès -lors nulle opinion universelle n'a pu devenir le critérium de la vérité.
Le système de Tautorité n'est qu'un débris de
l'ancienne école , une des ruines faites par Descartes ; seulement on tente de substituer le témoignage du genre humain au témoignage du maître : toujours ïipse dixU.
Et cependant il y a tin fait immense qui sape ce système par la base ; c'est que les hautes vérités répandues aujourd'hui sur la terre ne sont arrivées à la raison générale cpie par l'entremise des raisons individuelles ; les masses ne savent rien que ce qu'elles croient , et ce qu'elles croient elles le dé-
fendent avec toute Tardeur de l'ignorance et de la fcS. Ainsi Moïse est seul contre son peuple, Soerate est seul contre la Grèce, Jésus-Christ est seul contre le inonde ! d'une part, le genre humain ; de l'autre, Qti sage, un homme, un Dieu. 0 misère de manité! je vois une croix qui s'élève , des bourreaux qui s'apprêtent ; le témoignage universel a été convaincu d'erreur j et il s'est vengé par des supplices !