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CHAPITRE XIV

Travaux rècens en Suisse. — MM. Ulrich, Naëf; Institut bernois.

L'art destinera réhabiliter les sourds-muets de naissance fut transporté aux pieds des Alpes , par MM. Relier et Ulrich. Les premiers , ces deux instituteurs donnèrent à la Suisse un établissement dont elle était digne , un exemple qui a été imité avec empressement. Relier, pasteur de Schlieren , dans le canton de Zurich , avait consacré ses loisirs à l'éducation de deux jeunes sourds-muets. Il avait soumis ses vues à l'abbé de l'Épée , par le canal d'Hottingue , et avait reçu l'approbation entière de ce célèbre instituteur. Bientôt il forma et entretint avec celui-ci une correspondance suivie, le consultant dans toutes les difficultés qu'il rencontrait. Relier, cependant, loin d'être un imitateur aveugle , se dirigeait aussi par des vues qui lui étaient propres; il emprunta en modifiant. Témoin des travaux de ce respectable pasteur, M. Ulrich fut admis à les partager, et se dévoua sans réserve à cette honorable mission; il entra en correspondance avec l'abbé de l'Épée, se rendit à Paris auprès de lui, passa un an à ses côtés, mérita son estime,

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son amitié, se montra animé du même zèle et revint dans sa patrie où les infortunés privés de l'ouïe, trouvèrent en lui un bienfaiteur, un père, autant qu'un maître. Il combina les procédés de l'abbé de l'Épée avec ceux de Relier, sans s'attacher exclusivement ni aux uns ni aux autres, en s'appliquant à réunir les avantages de tous deux , en y joignant le fruit de ses propres méditations (i). C'est ainsi qu'il a adopté une marche qui lui est particulière , et dont les heureux résultats nous sont attestés par l'honorable témoignage que lui a rendu l'Académie de Zurich (2). Plus tard , M. Ulrich, par un semblable succès obtenu sur une sourde - muette de Genève, a reçu un suffrage non moins remarquable de la part de la commission d'instruction publique de cette ville (3). Le mode de procéder de Relier et de M. Ulrich était essentiellement analytique. C'était en se rendant compte de l'origine des idées, qu'ils cherchaient à en donner une juste explication à l'élève ; ils s'atta-

(1) Voyez l'ouvrage intitulé Versuch ùber die beste lehrart Taub-Stummen zu unterrichten. Zurich, 1786.

(2) Voyez la lettre de l'Académie de Zurich à l'abbé de l'Epée, à la suite de la Véritable Manière d'Instruire les Sourds-Muets , page 3o2.

(3) Notice succincte relative à l'établissement d'une école pour l'Instruction des Sourds- Muets , h Zurich; brochure publiée sans date, il y a plus de trente ans.

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chaient à réunir la simplicité avec l'enchaînement dans leur enseignement , et l'un de ces deux caractères était la conséquence de l'autre. Aux yeux de M. Ulrich les deux systèmes de la parole artificielle et des signes mimiques offrent , chacun , des avantages dont l'instituteur doit tirer parti , et c'est de leur association qu'il peut se promettre les plus grands avantages, (i)

Comme M. Ulsich s'était formé auprès du pasteur Keller, M. Naëf s'est formé à son tour sous les yeux et sous la direction de M. Ulrich. Comme son digne maître aussi, il s'est approprié la méthode dont il a hérité ; il y a apporté des modifications importantes. Ayant placé son institut à Yverdun , dans la même ville où s'exécutaient les travaux du célèbre Pestalozzi, M. Naëf a été à

(i) Loin d'être le partisan exclusif d'une méthode particulière , M. Ulrich considère avec raison ces préférences trop souvent excitées ou nourries par l'amour-propre des instituteurs , comme un obstacle aux progrès de l'art et à la propagation de ses bienfaits. Il blâme les disputes qui se sont élevées sur ce sujet. Son expérience lui a appris que chaque procédé , employé à propos dans les limites qui lui conviennent , et par un homme de talent , a son utilité. Telle est l'opinion que ce respectable instituteur, aujourd'hui magistrat et membre du Tribunal suprême du canton de Zurich , exprime dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire dernièrement, à l'occasion de ses travaux , dont il ne parle lui-même qu'avec une extrême modestie.

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portée d'étudier les principes de cet instituteur; il y a puisé les vues qui l'ont dirigé dans l'enseignement des sourds-rouets, et l'application qu'il a faite de ces principes a constitué le caractère spécial de sa manière de procéder.

Les observations que M. Naè'f s'est étudié à faire sur les sourds-muets, l'ont conduit à reconnaître que ces infortunés, alors même qu'ils sont encore abandonnés, sont bien loin d'être réduits à l'état d'un pur automate , comme l'ont supposé plusieurs écrivains ; il s'est assuré que les sourds-muets possèdent déjà des idées dont ils n'ont pas encore les signes.

M. Naè'f a essentiellement considéré sous un aspect philosophique la tâche confiée à l'instituteur des sourds - muets. L'intuition est l'esprit de sa méthode (i). L'enseignement, à ses yeux, ne peut

(i) « La méthode intuitive, dit M. Naëf , se fonde sur le « besoin qu'éprouve et que manifeste sans cesse la nature « humaine , d'être éclairée sur ce qui se passe en elle , et d'en « acquérir une parfaite conscience. Ayant pour principe fon- « damenlal de toujours suivre la marche de la nature , elle « doit, dans la première époque de l'existence de l'individu, « où celui-ci reçoit toutes ses notions par la voie des sens, « et principalement par celui de la vue, se proposer de dis- « siper la confusion avec laquelle tous les objets extérieurs « frappent les sens. A cet effet , elle prend pour guide l'or- « ganisation sensitive de l'être humain , et elle lui apprend « à classer les impressions variées qu'il reçoit suivant les

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être séparé de l'éducation; il attend de celle-ci les plus précieuses influences.

« différens organes par lesquels ils lui parviennent. Ce rap- « port raisonné, dans lequel l'individu se trouve placé avec « toutes ses impressions , soit intérieures , soit extérieures , « amène infailliblement le développement de l'esprit , qui a « dès-lors, sur les lois primitives de toute existence, des note tions aussi immédiates que l'étaient d'abord les impressions « des sens. Dès-lors , aussi , la méthode intuitive se détache « de ce qui a rapport aux sens ; elle s'adresse immédiatement « à l'esprit ; comme auparavant elle a su mettre de l'ordre « dans ses sensations , elle règle maintenant les idées , en « prenant pour guide la distinction des facultés intellectuelles « et morales, dont l'activité concurrente a produit la variété, « et avec elle la confusion des idées.

« La méthode intuitive n'est donc que l'analyse des opérait tions de la nature. Elle donne par degrés à l'individu une « vue claire et distincte de ce qui se passe en lui; en un mot , « de toutes ses connaissances , et par là même elle lui donne « la facilité de les étendre pendant tout le cours de son existe tence. »

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que la méthode intuitive est ici définie d'après les vues propres à Pestalozzi, et telle qu'elle a servi de base à son système.

Ces passages sont extraits, en partie, d'un avis publié à Yverdon, par M. Naëf, en allemand et en français (mars \ 8 1 6); en partie d'un Mémoire manuscrit qui nous est parvenu par les soins obligeans de S. E. M. le baron de Damas, ministre secrétaire d'Etat au département des affaires étrangères ; en partie aussi d'explications que M. Naëf a bien voulu m'adresser, avec une obligeance dont je m'empresse de lui témoigner ici toute ma gratitude.

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« Le sourd-muet doit, avant tout et à tous égards, « être considéré et développé comme une créature « raisonnable , chez qui , comme chez toute autre de «son espèce, doit se manifester la vie spirituelle, « émanation de la Divinité. » Tel est le principe fondamental du système de M. Naëf. « L'esprit et le « cœur du sourd-muet, dit-il, ne sont ni sourds ni « muets. L'école, dit-il encore , doit être une répé- « tition de la vie. » Il a cherché à agir sur la faculté la plus noble de notre nature , sur la sensibilité morale de son élève. « La direction maternelle , « dans le sens le plus intime de ce mot, est une « condition indispensable pour le succès. La vie « des élèves, dans l'institut, doit être organisée « dans l'esprit d'une vie de famille (i). Le pauvre « sourd-muet , qui a tant de peine à se faire com- « prendre et à comprendre les autres, a tant be- « soin d'amour, et il en est si digne! Il est si aisé « de lui faire tort, de le blesser par un malentendu, « de le rendre sournois , méfiant , malheureux et « même méchant! »

Faire naître et développer les idées, pour leur donner des expressions , telle est la règle fonda-

(i) « Un traitement affectueux qui s'étend à tous, qui em- « brasse tous les détails des soins dont ils sont l'objet, doit « allumer en eux le feu sacré de l'amour pour leur maître et -< pour ceux qui les entourent , doit exciter en eux les senti- •-< mens de la reconnaissance et de la confiance. »

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mentale que M. Naëf s'est prescrite dans l'enseignement; elle lui paraît même être la seule possible. « Elle est fort différente sans doute de l'usage « suivi dans l'éducation ordinaire, où les expres- « sions sont d'abord offertes aux élèves , sauf à lui « faire ensuite acquérir les idées ; et de là les pré- « ventions répandues contre la capacité du sourdce muet pour les notions abstraites, parce qu'on « ne peut , à son égard , se faire , en l'instruisant ce par les mêmes moyens, les mêmes illusions qu'on ce se fait à l'égard des autres enfans que l'on supcc pose pourvus de ces notions, parce qu'ils en pro- « noncent les termes.

ce L'esprit est conduit par sa propre nature à géce néraliser ce qu'il a vu dans un cas individuel ; ce mais, en généralisant, il est souvent induit en ec erreur. La vie et l'instruction doivent donc être <e assez riches pour lui fournir des termes de cornée paraison qui suffisent pour circonscrire exactece ment les notions qu'il s'institue.

« La valeur des formes de la langue et des lois ee de la syntaxe ne peut être expliquée au sourd- <c muet, qu'autant qu'il a perçu lui-même les rapce ports dont ces formes sont l'expression.

« C'est la nature elle-même qui invite l'instituée teur des sourds-muets à s'emparer de ce langage « mimique et physionomique, dont elle a si abonee damment pourvu ces infortunés, et qu'elle les ce a rendus si habiles à exécuter; l'instituteur les

« excitera, les aidera à perfectionner ce langage « comme à l'étendre. Quelquefois même il con- « courra avec eux pour sa formation. L'instituteur « ne peut assigner aucune limite déterminée à « ce langage; car il s'étend de lui-même avec le « cercle des idées de l'élève; il s'en servira pour « vérifier si l'élève a saisi le sens de ses leçons, et « pour le lui faire saisir quand il n'y serait pas « parvenu par lui-même. »

M. Naëf renonce aux secours du langage mimique , dès que les signes naturels ne suffisent plus pour faire comprendre la signification des mots de la langue. Les signes artificiels ne répondraient plus alors au but que l'instituteur se propose ; il a recours aux mots de la langue déjà connus, à l'aide desquels il explique ceux qu'il s'agit de faire connaître.

Toutefois, M. Naëf a cru devoir adopter les signes grammaticaux de l'abbé Sicard ; mais il évite de trop s'occuper de leur signification abstraite; il les considère comme des cadres où vont se ranger les tableaux mouvans produits par les scènes mimiques du développement de la langue, dont il puise toujours la matière dans la vie de l'élève et les circonstances qui l'environnent. Il ne donne les signes grammaticaux à celui-ci, qu'après lui en avoir fait sentir la nécessité ; il le conduit à les construire en quelque sorte par luimême en instituant les lois delà grammaire.

C'est sur la langue écrite que M. Naèf fait reposer essentiellement l'enseignement des sourdsmuets; il en fait une sorte d'exercice pour la réflexion , en les accoutumant à se rendre compte par écrit de l'expérience qu'ils acquièrent. Les occu^ pations de ses élèves, leurs jeux, leurs délassemens, les événemens qui se passent autour d'eux, les scènes qui s'offrent à eux dans leurs promenades, sont autant d'occasions qu'il met à profit.

Il a eu l'idée ingénieuse de faire tenir par chacun d'eux un journal où ils consignent ces observations, ces souvenirs, qu'ils se communiquent les uns aux autres , et qui est ensuite corrigé par l'instituteur. Il les exerce aussi de très bonne heure à la lecture , en mettant sous leurs yeux des contes et des fables à leur portée. Quand ils ont appris à connaître la valeur des formes de la langue , il leur fait dresser par eux-mêmes, et d'après l'analogie , des tableaux de déclinaisons et de conjugaisons.

En conservant ainsi son rang à l'écriture et à la lecture, en tirant le plus grand parti du langage mimique, M. Naéf estime cependant que l'enseignement de la parole artificielle est d'une extrême importance; il ne s'en dissimule pas les lenteurs et les difficultés, surtout pour une réunion nombreuse d'élèves, surtout encore pour les sourdsmuets qui ont déjà passé le premier âge. Indépendamment de l'avantage qu'obtient le sourd-muet

d'être admis par Ja parole artificielle à la conversation habituelle et générale, M. Naëf suppose que cet exercice de l'organe vocal donne au sourdmuet beaucoup de lumières sur la nature de la langue , lui inspire plus d'intérêt pour l'étude , et lui fait faire des progrès plus rapides dans son étude.

M. Naëf fait également usage de l'alphabet manuel; il l'emploie alternativement avec les signes mimiques naturels, par des traductions réciproques de l'un de ces deux langages en l'autre.

Il désapprouve avec raison , comme une marche peu naturelle et peu attrayante pour l'élève , l'enseignement séparé et prolongé de la nomenclature; il s'empresse de combiner les mots en propositions, pour reproduire en son entier le tableau de la pensée. Son expérience l'a conduit à penser que l'abbé de l'Épée et l'abbé Sicard sont tombés dans deux erreurs opposées, l'un en s' attachant trop à la construction mécanique du mot de la langue, l'autre en voulant donner à ce même mot une explication trop métaphysique.

L'instituteur d'Yverdon nous semble avoir apprécié avec beaucoup de sagacité les fruits qu'on peut retirer, pour l'instruction des sourds-muets, de l'art du dessin, des notions élémentaires du calcul et de la géométrie; il leur fait jouer, avec raison, un rôle essentiel dans son plan. Après avoir débuté par le dessin linéaire, l'élève copie des

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modèles, exécute même des figures de son invention; mais en procédant des formes les plus simples aux plus composées, et en se soumettant, pour les dessiner, à certaines conditions données, relatives aux lignes , aux angles , etc. A ces exercices se rattache un cours pratique de perspective. Le calcul et la géométrie élémentaires sont montrés d'après la méthode intuitive de Pestalozzi.

M. Naéf a remarqué que la géographie intéresse beaucoup ses élèves; ils s'y appliquent d'eux-mêmes pendant leurs heures de loisir. Il a soin d'accroître encore cet intérêt , en associant l'histoire à la connaissance des lieux qui lui servent de théâtre. Il a remarqué encore, et c'est une observation que nous recueillons avec une douceur singulière, avec un empressement mêlé de joie, chaque fois qu'elle s'offre à nous; il a remarqué que le sourdmuet embrasse avec une grande ardeur les idées religieuses, dès qu'elles lui sont offertes ; qu'il aime à s'en pénétrer, qu'il y puise une abondante consolation.

La gymnastique est le principal exercice corporel que M. Naè'f admette pour ses élèves ; il en a recueilli beaucoup d'utilité; mais il s'est fortement prononcé contre l'introduction dé toute espèce d'apprentissage de métiers industriels dans un institut de sourds-muets. Il est convaincu que par de semblables travaux mécaniques , on contrarie le développement harmonieux des facultés intellec-

tuelles et morales, qu'on enlève à leur culture un temps dont elle ne peut se passer, qu'on fortifie chez le sourd-muet une prépondérance de l'homme physique sur l'homme moral, déjà trop fortement prononcée par l'effet du retard qu'a éprouvé son éducation. Il croit même que l'on contrarie ainsi les voies de la Providence , qui a , dit-il , réservé le premier âge de la vie, comme une époque sacrée, pour la libre préparation à la haute destinée qui lui appartient, et qui a voulu que cet âge fût exempt de tout service et de tout travail pour la subsistance de l'individu, en confiant à ses parens le soin d'y pourvoir.

C'est auprès de M. Naéf que s'est formé M. Burki, auquel les administrateurs de l'Institut des sourdsmuets placé à Bachtelen, près Berne, ont confié la direction de cet établissement. Les principes d'après lesquels il est régi , le plan qui y est adopté, présentent, sous deux rapports essentiels, un intérêt particulier : on s'est attaché, dans cet institut, à simplifier, autant qu'il était possible, les procédés employés pour l'instruction du sourdmuet; on y a donné, à l'éducation du sourd-muet, une direction éminemment morale.

Des circonstances relatives à la situation économique de l'Institut des sourds-muets près de Berne , ont mis ses administrateurs dans l'heureuse nécessité de chercher à réduire les méthodes d'enseignement au plus haut degré de simplicité dont

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elles soient susceptibles , et par là ils se sont trouvés naturellement conduits à rendre ces méthodes accessibles aux instituteurs ordinaires; de sorte que l'emploi pourrait par la suite en être répandu dans les écoles ordinaires; qu'ainsi tous les sourds -muets seraient à portée des moyens d'instruction (i), et que l'institut spécial formé pour eux ne serait plus destiné qu'à être un établissement normal. En lisant les judicieux rapports publiés par ces administrateurs (p.) , on est frappé de la parfaite analogie de leurs vues avec celles qu'a exposées M. le pasteur Daniel (3). Les méditations théoriques de cet estimable auteur se sont rencontrées avec les directions pratiques adoptées dans l'Institut bernois, et servent de confirmation réciproque. (4)

(i) On compte environ 1,000 sourds-muets dans le canton de Berne.

(2) Bericht ùher Taub-Stummen anstalt bey Bern. Berne, 1823, 1824.

(3) Voyez l'ouvrage dont nous avons donné l'analyse au Chapitre précédent.

(4) M. le pasteur Daniel et MM. les administrateurs de l'Institut près de Berne , ont , chacun de leur côté , reconnu cet heureux accord. M. Neumann [Die Taub-Stummen anstalt zu Paris, page 23, dans la note) conteste cependant cette analogie. Mais le témoignage des administrateurs de l'Institut bernois est positif. « Nous avons eu la joie de décou- « vrir, disent-ils {Zweiter bericht, etc. Berne, 1824, pag. 4 « et 5), que M. le professeur Daniel, dans son ouvrage sur

On avait d'abord conçu l'idée d'employer, dans l'Institut bernois, le langage des signes, avec le développement artificiel et systématique qu'il a reçu dans l'établissement de Paris et dans un grand nombre d'autres ; mais on a été bientôt contraint d'y renoncer, pour se renfermer dans les limites qui étaient imposées par les circonstances, et pour atteindre à cette simplicité de ressorts qu'on se proposait d'obtenir. On a jugé d'ailleurs que ce langage était trop difficile pour devenir un instrument à l'usage des maîtres d'école ordinaires , et qu'il serait à peu près inutile aux élèves eux-mêmes, après leur sortie de l'établissement, pour leur communication avec les autres hommes. On n'a eu garde d'ailleurs d'abandonner les signes mimiques de la création du sourd-muet; on s'en est emparé , au contraire; comme du premier anneau de communication entre le maître et les élèves; mais c'est à ces signes indispensables, comme moyen de préparation à l'étude de la langue, qu'on a restreint le secours de la pantomime, (i)

« l'instruction des sourds - muets et des aveugles , a été « conduit, indépendamment de nous, aux mêmes vues que « nous sur la méthode que nous suivons , comme il le re- « marque lui-même dans son écrit; et nous sommes entrés à « ce sujet en correspondance avec lui. »

(i) Dans le rapport des administrateurs, on compare les signes mimiques à une béquille, qu'il faut rejeter le plus tôt possible , dès que le convalescent est en état de marcher,

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On n'attache point non plus , dans l'Institut bernois, à l'articulation artificielle, le même degré d'importance que dans quelques autres établissemens étrangers. Cet art a paru exiger trop de temps , présenter trop de difficultés, pour pouvoir être d'un emploi général, et d'ailleurs, on a remarqué que les résultats qu'il produit compensent rarement les peines qu'il coûte. On ne néglige cependant point d'exercer les élèves à lire sur les lèvres de ceux qui parlent , et à imiter la prononciation , mais sans en faire un but essentiel dans leur instruction. Ces exercices ont donné lieu , dans l'Institut bernois , à une remarque d'un grand intérêt , qui n'avait point encore été faite. Cet institut renferme , comme tous les autres , avec quelques enfans absolument sourds , d'autres qui ne sont atteints que d'une surdité plus ou moins incomplète. Tandis que, dans la plupart des instituts, ceux-ci achèvent de devenir entièrement sourds , dans l'Institut bernois , ils retrouvent , au contraire , graduellement , une faculté d'audition plus ou moins marquée, par le soin qu'on prend à leur faire prêter attention aux sons, (i)

Ce sont donc les caractères de l'écriture que l'on considère et que l'on emploie dans l'Institut bernois, comme l'instrument essentiel pour l'enseignement de la langue , parce que c'est celui

(ï) Bericht , etc. 1823, pages 12 et i3.

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dont l'usage s'apprend le plus facilement, et qui, après la parole, jouit d'une plus grande généralité. Pour le sourd -muet, le mot écrit doit non pas représenter , mais remplacer absolument le mot parlé ; il doit représenter immédiatement l'objet. (1)

On n'a point prétendu, dans l'Institut bernois, substituer l'enseignement classique au premier enseignement de la langue, tel que le reçoivent les enfans ordinaires : mais, en continuant à distinguer les leçons de la nourrice , pour nous servir de l'expression du rapport, des instructions données par le maître, les instituteurs des sourdsmuets se sont chargés tour à tour des uns et des autres. L'instituteur remplit la première fonction, cette espèce d'office maternel (2), en enseignant à son élève à regarder autour de lui, à noter ce qu'il observe, à l'exprimer, dès qu'il lui est possible, par de petites phrases; car on a judicieusement remarqué que nos perceptions ne sont jamais, dans notre esprit, isolées d'un jugement; que la marche de la nature est de commencer de bonne heure à exprimer des faits dans des propositions simples. On se hâte donc d'introduire, le plus tôt possible, le sourd-muet à l'adoption de ces pro-

(1) Bericht, etc. 1823 , page i3.

(2) IbùL, page 14.

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positions; on évite de se traîner avec lui sur une nomenclature dépourvue d'intérêt et de sens. On ne s'attache point d'abord aux mots isolés, aux déclinaisons , aux conjugaisons , aux formes diverses que reçoivent les mots dans le discours ; mais on fait d'abord débuter l'enseignement syntaxique avec l'emploi du premier adjectif, et la construction des phrases avance toujours parallèlement avec %1'expression des idées simples. De cette manière, on se trouve promptement dégagé des signes mimiques , comme moyens de définition. Alors aussi on peut provoquer sans cesse des jugemens nouveaux. Les questions sont proposées ; elles sont échangées entre l'élève et le maître ; l'intelligence , aux facultés actives desquelles on fait ainsi un constant appel , s'éveille plus vivement, et prend un rapide essor, (i)

C'est ensuite de la syntaxe , ainsi enseignée par l'usage , qu'on fait dériver les formes grammaticales.

On considère , avec raison , dans l'Institut bernois , le calcul comme une des parties essentielles de l'instruction des sourds - muets ; mais on y a adopté, pour principe, de faire précéder les opérations sur les chiffres, par le calcul de tête : afin de diminuer pour l'élève les premières difficultés de la numération , on fait usage de fiches de différentes

(i) Bericht, etc. i8a3, pages i5 et 16.

couleurs, suivant, dans leurs valeurs, la progrès sion décuple. On enseigne aussi le dessin, mais surtout dans l'intention de former l'œil et la main \ aussi a-t-on judicieusement lié cet exercice avec l'étude des formes géométriques.

On ne partage point, dans l'Tnstitut bernois, l'opinion désavantageuse que d'autres personnes ont conçue et exprimée sur le caractère des sourdsmuets ; et, tout en reconnaissant que l'isolement auquel ils sont condamnés, que l'abandon dans lequel on a trop généralement le tort de les laisser, doit inévitablement leur être funeste , on proteste hautement contre l'excessive sévérité de quelques arrêts portés même par des instituteurs de sourds-muets, et qui ont représenté ces infortunés sous les couleurs les plus défavorables (i). C'est avec autant de confiance que de zèle qu'on a entrepris leur éducation. La culture des facultés du sourd-muet, tel est le but éminent auquel on se dirige dans l'Institut bernois : c'est surtout l'homme moral qu'on veut former, en développant l'homme intellectuel. Une bonne éducation physique, des exercices gymnastiques, sont appelés à y concourir comme préparation ou comme moyens auxiliaires. Les deux grands ressorts qu'on emploie sont : Y affection et X exemple ; le travail

(i) Zweiier Berichl , etc. 1824, page 11.

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et Y ordre complètent le régime moral (i). Les châtimens corporels en sont bannis, comme les récompenses puériles; le nom de l'élève coupable, affiché contre un mur, suffit comme punition. On a jugé convenable de ne point précipiter l'enseignement religieux, de peur de donner aux enfans, sur le sujet le plus auguste et le plus grave, des idées fausses qui auraient des conséquences funestes; on fait jaillir cet enseignement du spectacle de la nature et des témoignages de la conscience , lorsque sa voix commence à se faire entendre d'une manière distincte (2). Déjà on ressent les heureux effets de ce système; les élèves sont heureux et deviennent bons , connaissent leurs devoirs et s'y attachent.

(i) Zweiter Bericht , etc. 1824, pages i5, 17. (2) Bericht , etc. 1823, page 21.

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