CHAPITRE XVII
Travaux ré cens en Espagne et en Italie. — MM. d'^lea, Hemandez , Scagliotti, etc.
Oi nous avons vu avec surprise l'art d'instruire les sourds-muets, après avoir été découvert, proposé, appliqué en Hollande et en Angleterre, demeurer ensuite abandonné et comme oublié, pendant près d'un siècle, dans ces deux contrées, nous éprouvons un bien plus grand étonnement lorsque, revenant dans cette Espagne, qui avait été le berceau de l'art, nous retrouvons un intervalle de près de deux siècles entre l'époque de sa naissance , et celle où il fut remis en activité ; lorsque nous voyons cette même Espagne , qui se glorifie justement d'avoir produit les premiers inventeurs, être la dernière contrée de l'Europe à posséder un Institut public pour l'éducation des sourds-muets.
Le souvenir même des découvertes des Ponce et des Bonet s'était presque effacé, au témoignage du docteur Hernandez. C'est peu encore : le premier écrivain qui, dans ces derniers temps, a ramené l'attention publique en Espagne sur l'art d'instruire les sourds-muets, ne semble avoir pris la plume que pour en contester le mérite et l'uti-
lité. D. Ramon Campos, clans son Don de la Parole (i), a voulu établir que « les écoles pour « les sourds-muets, sont des institutions plus loua- « blés par l'intention , que par l'intérêt qui en ré- « suite ; que , tout en apprenant au sourd-muet \ à « force de peines, à mal lire, mal parler et mal « écrire, on lui donne, à la place du langage éner- « gique que la nature lui inspire , un langage faible « et lent; que s'il lui procure quelque avantage « pour le commerce de la vie , il est loin pour cela « de donner plus d'exercice à ses pensées, ni plus « d'étendue à ses discours » (2). D. Ramon Campos avait refusé au sourd-muet la capacité d'acquérir des notions abstraites , et s'était appuyé , dans cette opinion, sur les maximes de quelques métaphysiciens français; il avait été jusqu'à supposer qu'il serait impossible d'apprendre aux sourds-muets, en Chine, à parler dans la langue de leur pays.
(1) Madrid, i8i3, page 9.5.
(2) « Si l'école des sourds -muets à Paris publiait des « rapports bien circonstanciés des expériences de l'enseigne- « ment , dit M. Campos , cette théorie ( son opinion sur l'in- « utilité des écoles des sourds-muets ) pourrait être justifiée « au besoin , ou tout au moins on indiquerait les expériences «et les essais pour l'approfondir.... » Nous ne tarderons pas peut-être à satisfaire au désir de M. Campos; et nous espérons que ces rapports pourront le ramener à des conclusions toutes contraires.
DES SOURDS-MtïKTS. PART. II, CHAP. XVII. 0. I 3
Mais ces assertions ont été bientôt fortement et victorieusement réfutées par un élève de l'abbé de l'Épée; D. Jh. Miguel d'Aléa (i), aux soins duquel l'Espagne doit la création de l'Institut des sourds-muets fondé à Madrid au commencement de ce siècle, qui a dirigé cet établissement, pendant plusieurs années, avec autant de succès que de zèle. En réclamant, en faveur du sourd-muet, la capacité de former des notions abstraites et générales, M. d'Aléa a établi, comme autant de faits environnés d'une évidence morale, que l'esprit humain , essentiellement actif , tient de sa propre énergie la faculté de considérer une qualité indépendamment de son sujet , et crée ainsi la notion abstraite, sans effort comme sans modèle ; qu'il aperçoit cette notion avec la même clarté que les premières images sensibles; que la notion, à son tour, provoque les signes appelés à la représenter; que l'esprit alors, par une convention tacite , associe ce signe à cette notion ; que dès-lors la notion et le signe , par une influence réciproque, se rappellent l'un l'autre; que l'homme doit au privilège de créer, sentir et exprimer les abstractions , le développement de son intelligence.
De ces six considérations fondamentales l'au-
(1) Observations sur la Capacité des Sourds- Muets pour les notions abstraites générales. Madrid , 1 81 4 .
sii 4 de l'éducation
teur tire les cinq conséquences suivantes : « i°. l'ori- « gine de la faculté de généraliser et d'abstraire « est manifeste chez tous les hommes; elle n'est « peut-être autre chose que notre activité mentale; te 2°. les sourds-muets la possèdent dans leur état « naturel ; 3°. loim de dépendre immédiatement « des signes du langage , soit articulé , soit d'ac- « tion, elle psécède nécessairement l'un et l'autre; « 4°. loin d'être extraordinaire et difficile, elle est « facile et toute naturelle; 5°. le langage d'action « est aussi apte pour l'expression de toutes les idées « que celui des sons articulés. »
M. d'Aléa a cité aussi son adversaire au tribunal de l'expérience ; il l'a invité à observer attentivement quelques uns des sourds - muets répandus dans le monde, abandonnés à leur propre instinct et industrie ; il l'a engagé à remarquer s'ils ont de l'imagination et de la mémoire ; s'ils ont des songes; s'ils s'enflamment lorsqu'on leur fait, par gestes, des peintures vives des objets, etc.; il l'a invité aussi à visiter la nouvelle école des sourdsmuets de Madrid, où les doutes pourraient se dissiper en présence des résultats positifs, (i)
Si M. Campos, au lieu d'affirmer d'une manière absolue que le langage d'action ne sépare pas ,
( i ) Observations sur la Capacité des Sourds - Muets , etc. , page 278. = Voyez aussi son -Éloge de l'abbé de VEpée, pages 17 el 26.
DES SOURDS-MUETS. PA.RT. Il, CHAP. XVII. 2>I'5
dans la pensée, les qualités de leurs sujets, s'était borné à dire que ce langage, dans ses premiers rudimens, n'opère cette séparation que d'une manière incomplète; qu'il est en général moins propre à seconder le travail des abstractions que le langage articulé , on eût pu souscrire à cette opinion; mais on reconnaît, dans ses assertions, les emprunts faits à une doctrine récente, qui attribuait au langage artificiel des prérogatives exagérées. M. d'Aléa les a combattues avec avantage, en revendiquant, en faveur de l'activité intellectuelle, la vertu génératrice qui lui appartient; en montrant que le mot ne peut précéder l'idée , et que pour énoncer il faut voir. Mais les philosophes, quelque habitués qu'ils soient à la méditation des notions abstraites, n'accorderont pas à M. d'Aléa que ces notions soient si faciles à former, à saisir. En reconnaissant que la faculté d'abstraire préexiste avant le langage , ils pourront contester que cette faculté s'exerce sans le secours d'un instrument qui aide à opérer, entre le sujet et la qualité, une séparation qui n'existe pas dans la nature : ils hésiteront à admettre que le langage d'action soit, pour exécuter cette dissection, un instrument aussi favorable que la parole et l'écriture.
M. d'Aléa est d'ailleurs fort éloigné de confirmer les sévères arrêts par lesquels certains instituteurs de sourds -muets ont représenté ces infortunés
Ïil6 de l'éducation
comme condamnés à une existence presque brutale, avant qu'ils aient reçu l'instruction qui doit les initier à nos langues. Son expérience l'a conduit à reconnaître que les sourds-muets non encore instruits par l'art, savent compter, classer, par conséquent comparer et distinguer, apprécier les rapports et les exprimer; il n'hésite pas à penser qu'un peuple de sourds-muets se formerait en société , et donnerait à son langage d'action , un développement et des formes suffisantes pour exprimer toutes les idées dans des caractères permanens, formant un système traditionnel, (i)
On voit que M. d'Aléa a cherché dans la psychologie expérimentale, le fondement de l'art d'instruire les sourds-muets. La question , agitée entre M. Campos et lui , met à découvert ces fondemens dans leur plus grande profondeur. M. d'Aléa a considéré cet art comme une application essentiellement philosophique. C'est à l'école de l'abbé de FÉpée qu'il a pris cette manière de voir; il a embrassé les principes , adopté les méthodes de l'instituteur français; et, par une nouvelle singularité, la patrie de Ponce et de Bonet a ainsi reçu de la France l'impulsion et les exemples, dans cette restauration qui de nos jours lui a rendu des instituteurs pour les sourds-muets, et
(i) Observations sur la Capacité des Sourds- Muets , etc., page 2/,.
qui lui a fait obtenir en ce genre sa première école publique.
Le système des signes méthodiques, tel que l'abbé de l'Épée l'a conçu et exécuté , n'a point trouvé , en France même , d'apologiste qui en ait exalté le mérite au même degré que M. d'Aléa. Son admiration pour les méthodes de son illustre maître est sans restriction et sans réserve; il ne consent à reconnaître, dans les travaux de notre vénérable instituteur, ni imperfection, ni lacune (i) ; il combat même, avec chaleur, les critiques de quelques écrivains récens , formés à l'école de l'abbé de l'Épée, qui, en adoptant ses principales vues, ont cru cependant que son ouvrage pouvait être complété ou même rectifié à plusieurs égards (2). Le système des signes méthodiques n'est pas seulement, aux yeux de M. d'Aléa, la véritable voie pour l'instruction des sourds -muets ; il est même le véritable modèle de l'enseignement qui conviendrait pour les enfans doués de tous leurs sens; il peut donc de-
(1) M. d'Aléa avait destiné Y Éloge de l'abbé de l'Épée au concours ouvert en 1817 par la Société royale académique des Sciences. Cependant il n'a point concouru ; il a été imprimé depuis à Madrid en i8a3. Sa traduction française a été publiée à Paris en 1824. Cet écrit a obtenu du cercle académique de Marseille un suffrage fort honorable.
(2) Eloge de l'abbé de l'Epée , pages 2q el suivi,
venir, il devrait être une méthode générale pour l'étude de la langue maternelle et des connaissances élémentaires. « Le langage d'action , dont « les élémens sont des signes d'idées et non des « signes de mots , ne permet aucun écart à l'insti- « tuteur, ne laisse aucune incertitude à l'élève; il « lui impose l'heureuse nécessité de porter dans « l'expression la fidèle empreinte de la pensée , et « de demander 4. ses propres idées la connaissance « des choses (i). C'est en consultant la nature, que « l'abbé de l'Epée invoqua le langage d'action pour « se mettre en rapport avec les sourds-muets ; et «c'est en consultant la nature, qu'il a continué de « les instruire. C'est en élaborant le langage d'ac- « tion , en essayant de l'assujettir aux règles sé- « vères de l'analogie , en faisant de ce langage un « instrument assez descriptif, assez étendu et assez « varié pour marquer les nuances les plus délice cates, qu'il s'est trouvé conduit à suivre et à faire « suivre, par son élève, les vestiges de l'intelligence, « dans ses plus secrètes opérations; et après l'avoir « employé comme un moyen d'instruction , il y « retrouve encore un moyen d'épreuve. » (2)
M. d'Aléa nous avait fait espérer la publication d'une nouvelle suite de travaux sur l'art qu'il a cultivé. Nous ignorons s'il a pu accomplir son
(1) Eloge de l'abbé de l'Épêe, pages 46, 47-
(2) Jbid, , pages 58, 5q.
DES SOURDS-MUE TS. PART. Il , CHAP. XVII. 1\ Ç)
dessein. Les succès qu'il a obtenus dans la pratique ne sauraient être révoqués en doute. Un témoignage éclatant leur a été rendu, après que cet instituteur s'était séparé de l'établissement auquel il avait consacré ses soins.
Dans le discours inaugural prononcé à l'ouverture du collège royal des sourds-muets à Madrid ', en i8i4* le duc de Hijar, en formant des vœux pour que la connaissance de l'art destiné à instruire ces infortunés, se répande le plus généralement possible, raconte une anecdote qui n'est pas sans intérêt : Une mère de deux sourds-muets, en suivant quelque temps les leçons de l'Institut de Madrid, en a assez bien saisi les principes pour devenir elle-même l'institutrice de ses enfans et leur apprendre même à parler, (i)
Le successeur de M. d'Aléa, le docteur D. Tiburgio Hernandez, qui dirige, depuis 181 4 ■> le collège des sourds-muets de Madrid , a pris une direction diamétralement opposée. Il a rejeté les méthodes adoptées en France , n'a voulu accepter
(i) Qracion inaugural ,* etc. , que leyô D. Augustin de Sylva, duque de Hijar, etc. Madrid, 1814, Page 19- — Le duc de Hijar nous annonce, dans ce discours, « qu'on croit « que le manuscrit dans lequel D. Pedro de Ponce avait con- « signé la description de sa méthode, suivant le témoignage « d'un membre de sa congrégation , a péri dans un incendie « qui a consumé les archives du monastère qu'il habitait. > Ibid. , page i i . )
aucun emprunt étranger, et s'est attaché à faire revivre les exemples , à appliquer les leçons qu'il trouvait dans sa propre patrie : c'est la méthode espagnole qu'il a voulu ressusciter et restaurer. Le docteur Hernandez s'était d'abord livré à des recherches sur les moyens de guérir la surdité de naissance ; il réclame la priorité de la découverte d'un traitement par les fumigations d'eau chaude, dont l'essai eut lieu en 1 808 , avec succès , à ce qu'il annonce (1). Il s'est trouvé conduit par là à s'occuper aussi du genre de soins que peut demander le sourd -muet rentré en possession de l'ouïe, pour apprendre à comprendre le langage des autres, et à parler lui-même; pour s'exercer soit à discerner les sons proférés, soit à les imiter à son tour, soit enfin à apprécier les valeurs des termes qui composent la langue usuelle, par conséquent à acquérir, avant tout , les idées que ces termes doivent exprimer, et que dès-lors ils supposent préexistantes dans l'esprit (2). L'examen de la dernière de ces trois questions est un point de départ très favorable pour l'étude de l'art
(1) Discurso pronunciado en la pertura del real colegio de Sordo-Mudos , etc. Madrid, i8i4-= Pian de ensenar a los Sordo-Mudos, etc. Madrid, i8i5, in-8°.
"Nous doutons que l'expérience ait confirmé les espérances qu'il en avait conçues.
(2) Discurso pronunciado en la pertura, etc. 181 4» Pag- 9 et 1 1 .
d'enseigner aux sourds-muets, et doit diriger vers les recherches philosophiques, qui sont l'essence de cet art.
Le docteur Hernandez n'a point suivi les traces de M. d'Aléa, ni adopté le système des signes méthodiques, quoiqu'il admette d'ailleurs l'emploi de la pantomime propre au sourd - muet , comme un moyen indispensable d'explication ; il va jusqu'à attribuer à l'alphabet manuel espagnol, dont il fait d'ailleurs assez peu de cas, une supériorité marquée sur le Dictionnaire des gestes ou signes mimiques : le premier est, au second , suivant lui , ce que l'écriture est aux hiéroglyphes, ce que les chiffres arabes sont au travail de compter par de simples raies. « L'abbé « de l'Épée n'a pu, dit-il, avec ses signes, pas plus « que Péreire avec sa dactylologie, dépasser, en- « vers ses élèves, les bornes d'une instruction puce rement mécanique; les signes mimiques con- « ventionnels ne seraient qu'un obstacle et un « retard. » (i)
Le docteur Hernandez, rejetant tous les procédés modernes, a cru devoir se reporter au berceau de l'art lui-même, aux découvertes de Ponce (2)
(1) Discurso pronunciado en el examen publico. 1820, page 8.
(a) M. le docteur Hernandez cite plusieurs fois, au sujet de Ponce , le témoignage d'un auteur nommé Ocampo , qui
etf de Bonet. Ces deux premiers inventeurs, dont l'Espagne s'honore si justement, ont posé à ses yeux non seulement les véritables principes , mais encore les limites. Non seulement leurs procédés doivent servir de modèles , et n'ont reçu aucun perfectionnement essentiel des travaux de leurs successeurs ; mais on ne pourra les dépasser à l'avenir, du moins par rapport à ce qui en constitue la substance. (1)
Toutefois, M. le docteur Hernandez pense qu'on ne doit lire qu'avec une certaine défiance ce que les contemporains ont écrit au sujet de D. Pedre de Ponce ; il juge que leurs écrits sont empreints d'exagération ; il reproche à Ponce d'avoir abusé de sa découverte , d'avoir voulu porter l'art
nous est entièrement inconnu. D'après cet auteur , l'inventeur de l'art commençait, avant toutes choses, par apprendre à ses élèves à écrire; il les faisait ensuite épeler, puis articuler avec force. Il enseignait à l'aide des signes et de la dactylologie; ses élèves avaient appris l'escrime, l'équitation , l'italien , le latin , le grec ; ils avaient appris l'art de la peinture, la religion, la philosophie naturelle, l'astrologie; quelques uns d'entre eux occupèrent des bénéfices ecclésiastiques. (Discurso pronunciado al prineipiar , etc. ! 8 1 6, pag. 7, 8, i5.)
(1) Discurso pronunciado en la pertura , etc., page 3. = Discurso pronunciado al prineipiar los examenes publicos , etc., la tarde del 17 de octub. de 1816. Madrid, 1816, pages 8, 11, 12, i5.
au-delà de ses limites, en l'étendant jusqu'à l'étude des langues anciennes et de la logique, (i)
Le directeur actuel du collège des sourdsmuets de Madrid diffère aussi de Bonet sur deux points principaux :
i°. Il n'attache pas, à beaucoup près, la même importance à l'alphabet manuel , en fait peu d'usage ; il ne l'emploie qu'avec beaucoup de réserve, ne le considère que comme un simple auxiliaire qui peut assister, au besoin, la mémoire du sourd -muet, à moins qu'un vice d'organisation ou une excessive lenteur de l'intelligence ne rende son secours nécessaire (2) ; il l'emploie à l'origine même, pour apprendre au sourd -muet à écrire, pour lui enseigner la correspondance des caractères de l'écriture avec les sons et avec les jeux de l'organe vocal. (3)
20. Il considère comme une lacune essentielle dans la méthode de Bonet, de n'avoir point enseigné au sourd «muet à lire sur les lèvres des personnes qui lui parlent; il s'est attaché à combler cette lacune : il insiste beaucoup sur ce point.
(1) Discurso pronunciado en la pertura, etc. 1814 , page 2. r= Discurso pronunciado al principiar los examenes , etc. 1816, page 5.
(2) Plan de ensenar, etc., page 112. = Discurso pronunciado al principiar, etc. 1816, page 12.
(3) Ibid., page 16.
1l[\ DE LEDUCATIO]\r
Bonet avait fait remarquer que le spectateur, en apercevant le mouvement extérieur opéré par les lèvres d'une personne qui parle, ne peut cependant découvrir le mouvement de la langue, ni ce qui se passe dans l'intérieur de l'organe ; il en avait conclu que le sourd-muet ne pourra jamais puiser que des indications incomplètes et incertaines dans les observations qu'il fera sur la physionomie des personnes qui parlent en sa présence; il avait pensé que, si quelques sourds-muets parviennent, à force d'exercice et par une habileté particulière , à deviner plutôt qu'à lire, par un semblable genre d'observation, la parole qu'on prononce, il était du moins impossible de réduire un tel prodige en art , et de le soumettre à des règles précises. Ces suppositions, suivant le docteur Hernandez, annoncent dans Bonet une connaissance imparfaite de l'art dont il s'est prétendu l'inventeur ; elles répandent de la contradiction dans son système. Le directeur du collège de Madrid met tous ses soins à faire disparaître pour le sourd-muet la difficulté prétendue d'apprendre à lire sur le seul mouvement des lèvres , et à établir pour le maître la nécessité d'enseigner ce mode de lecture à son élève. Il suppose que la seule portion des mouvemens extérieurs, produits sur les lèvres de la personne qui parle , et que le sourdmuet est à portée de voir , peut suffire à celui-ci , indépendamment des mouvemens intérieurs qu'il
voit point, pour discerner distinctement les diverses lettres prononcées par celle-là, de manière à établir un véritable alphabet , purement labial , dont les caractères correspondent aux élémens de la parole. Mais, pour procurer une semblable faculté au sourd-muet, faculté que nous posséderions tous, au reste, si nous ne négligions de l'obtenir par l'exercice, il faut lui enseigner, avant tout, le mécanisme de la langue, l'ensemble des conditions nécessaires à l'émission de chaque son , et lui faire connaître aussi la valeur des expressions formées par la combinaison diverse des lettres. Dès-lors, il suppléera facilement à ce qu'il ne peut découvrir par les formes extérieures qu'il aperçoit. La forme des caractères de l'écriture alphabétique est - elle moins délicate et moins fugitive que celle qui se trouve figurée sur les lèvres de la personne qui parle? Avec quelle célérité ne parcourons - nous pas une suite de lettres, lorsque nous lisons, en appréciant cependant avec une parfaite exactitude , la valeur de chacune d'elles ! Lorsque nous tenons à la main un ancien manuscrit plein d'abréviations , ne suppléons-nous pas aux lettres qui manquent, à l'aide de celles qui subsistent, grâces à la puissance de l'habitude ? Le tachygraphe n'écrit-il pas à l'aide d'abréviations continuelles , et dont l'intelligence cependant reste toujours aussi rapide que facile? Le sourd - muet se créera aussi une sorte de taîic 1 5
chygraphie dans l'alphabet labial ; il lira dans un livre animé , de la même manière que nous lisons dans un livre immobile. Telle est la substance des raisonnemens que le docteur Hernandez oppose à l'opinion de Bonet (j). «Il y a, dit-il, dans « les expressions de la voix articulée, deux choses « qui peuvent transmettre à notre âme les idées « qu'elles représentent : l'une est le son ; l'autre « est la forme extérieure qu'affecte l'organe vocal , « en prononçant ce son. La première perception « appartient à l'ouïe, la seconde à la vue; substi- « tuer celle-ci à celle-là, voilà tout le secret de « l'art. » (2)
Pour enseigner au sourd-muet le mécanisme de la parole, le docteur Hernandez donne la préférence aux gravures qui représentent , soit de face , soit de profil, tous les détails du jeu des diverses parties de l'organe vocal ; il recommande aussi que le maître, se plaçant en face de son élève, et articulant alors avec lenteur, lui fasse remarquer les conditions nécessaires pour proférer chaque son ; quoique ce second genre de démonstration, toujours incomplet, ne doive qu'accompagner le premier, et ne puisse suffire par lui-même. Mais il proscrit l'emploi de la langue de cuir, et de tous
(1) Plan de ensehar , etc., pages 45 , 98 à 108. = Discurso, etc. 1814, pages 17, 18, 19.
(a) Jbèd., page 3. — Jbid. , page 16.
les autres instrumens introduits dans la bouche de l'élève, comme n'agissant que sur une portion de l'appareil nécessaire à l'émission parfaite des sons. Il rejette l'emploi du miroir , comme ne donnant aussi qu'une image imparfaite , et ne l'obtenant que par une exagération de mouvemens, qui dénature le jeu de l'organe vocal. Il n'approuve point que le maître essaie lui-même de disposer, avec ses doigts, les portions intérieures de cet organe. Il juge d'ailleurs tous ces procédés inutiles , la vue des gravures lui paraissant un moyen suffisant et beaucoup plus sûr. (i) Le système adopté par M. le docteur Hernandez, comme le moins défectueux, consiste dans la combinaison des signes manuels et de ceux de l'écriture avec ceux de la voix (2) ; il veut retrouver encore, même chez le sourd-muet, dans les deux premières espèces de signes , et jusque dans les gestes de la pantomime , la représentation des élémens de la parole ; et de là l'extrême importance qu'il met à l'enseignement de l'articulation artificielle ; il va jusqu'à penser que le sourdmuet auquel elle ne pourra être donnée ,
(1) Plan de ensehar, etc. , pages i3, g4 et suivi
(2) Creo.... que la mariera menos defectuosa de ensenar Mudos , es combinar los signos manuales y los signes escritos , con los ruidos y sonidos, para cuya signification se inventaron» =3 Discurso pronunciado en el examen , etc. 1820, page 8.
n'obtiendra jamais qu'une instruction incomplète (1). Toutefois il reconnaît que les premiers exercices doivent avoir lieu avec la plume ; et c'est à l'aide de l'écriture qu'il fixe les images mobiles des formes empruntées à l'alphabet labial (2). Du reste, il recommande à l'instituteur de s'abstenir de toute conversation orale avec son élève, jusqu*à ce que celui-ci ait appris à bien prononcer, connaisse bien le mécanisme de l'idiome, et ait acquis l'intelligence de la langue.
La marche de l'instituteur de Madrid est en tout rigoureusement synthétique. Loin d'attaquer directement, et dès les premiers exercices, la pensée conservée dans son intégrité, et représentée dans une proposition simple , il ne commence pas même par un nom entier; il enseigne les lettres une à une, et forme les syllabes avant d'arriver aux mots. Ici, il parcourt le vocabulaire dans une assez vaste étendue ; il le fait étudier tour à tour pour chacune des diverses espèces d'élémens qui constituent les parties du discours, avant de construire une phrase : au lieu de faire ressortir de la décomposition du discours, et du rôle qu'y joue chaque élément , les lois qui régissent les formes que cet
(1.) Plan de ensehar, etc. , page 5. = Diseur so, etc. 181 4, pages 17, ai. = Ibid. 1820, page 7.
(2) El exercicio pritnero debe Gacerta con la plume , etc. rr: Plan de ertxenar, etc. , page 108.
DES SOURDS-MUETS. PART. Il , CHAP. XVII. 229
élément subit en conséquence , il assigne ces formes, fait décliner, conjuguer, avant de laisser naître le discours ; il fait passer sous les yeux de l'élève , à la suite l'une de l'autre , la suite des prépositions et celle des conjonctions , sans que la construction de la proposition simple ou composée soit expliquée à l'élève, et vienne éclairer la nature des rapports que ces deux espèces de termes doivent exprimer; nulle part, en un mot, le tableau de la pensée ne se présente qu'en fragmens détachés; nulle part le discours ne se produit vivant. L'élève doit subir de la sorte l'initiation à toutes les règles grammaticales, avant que le fait le plus simple puisse lui être raconté dans la langue usuelle , avant qu'il lui soit permis d'engager une seule conversation avec son maître (i). L'instituteur de Madrid désire cependant que l'élève trouve toujours , dans l'application pratique de la règle , le moyen d'en découvrir le but et d'en pénétrer l'esprit ; mais il ne nous indique pas comment une condition aussi essentielle en effet peut se concevoir avec la marche qu'il juge à propos de suivre. Nous le voyons quelquefois, au contraire, recourir à un amusement dépourvu de tout caractère logique, pour fixer les formes et
(]) Plan de ensehar, etc., chap. Ier, page 5; chap. II, page 8; chap. IV, page 37; chap. V, page 44 ; chap. VII, page 575 chap. VIII, page 7/,; chap. IX, pagt 81, etc.
23o de l'éducation
les règles dans la mémoire du sourd -muet, comme, par exemple , aux jeux de cartes qu'il emploie pour faire apprendre les prépositions et les conjonctions, (i)
Quoique M. le docteur Hernandez ait consacré une grande partie de ses travaux à la partie mécanique de l'art , il est loin de méconnaître la haute importance de la partie logique du même art; il a même marqué avec précision et netteté la séparation de ces deux branches , et la prééminence de la seconde. Il répète souvent que l'acquisition des idées doit précéder celle de leurs signes : c'est dans le parfait accord des idées et des signes , qu'il fait consister le mérite de l'enseignement (2). Mais, pour avoir une idée individuelle, il faut avoir été affecté par sa présence; les idées générales ne peuvent naître que de la classification des individus ; porter dans cette classification la méthode la plus exacte et la plus fidèle, tel est le but que nos langues ont trop mal rempli, que le maître du moins doit chercher à atteindre. En partant de ces principes, l'instituteur espagnol a donc distribué les noms , les verbes, les adverbes, en tableaux de nomenclatures , mais en se bornant à instituer pour chacun un premier ordre de genre , sans poursuivre son
(1) Plan de ensenar, etc., page 83.
(2) Ibid. , pages 37, io5. — Discurso, etc. i8i4> page n
travail jusqu'aux familles (i). Mais s'il donne quelques préceptes sur l'art des classifications , nous lui demandons en vain un guide pour l'ordre des notions intellectuelles et morales que nous révèle la réflexion intérieure ; ou , si nous recevons de lui quelques indications sur ces graves et délicates opérations, elles ne sauraient, il faut le dire, obtenir l'approbation des vrais philosophes. Comment ne pas s'égarer en partant de cette supposition «que, en métaphysique, nos opé- « rations se bornent à connaître et à qualifier les « choses invisibles , en se les figurant matérielles , « et que les progrès de ce genre de pensées est « en proportion de la plus grande multitude des « idées matérielles » (2) ? Aussi ne propose-t-il que la voie des métaphores, pour franchir le passage du monde sensible au monde intellectuel. S'il veut conduire le sourd -muet à la notion du bien et du mal moral, c'est par les exemples ou les inductions tirées des sensations agréables ou désagréables. (3)
M. le docteur Hernandez a judicieusement remarqué que c'est sous l'empire du besoin , sous le contrôle des applications , que les enfans se
(1) Plan de enséhar, etc., pages 37, 4 1 » 4a j 54, 76. ~ Discurso , etc. 1814 > pages 14, i5. =: ïbid. 1816, page i3.
(2) Discurso , etc. 1820, page 10.
(3) Plan de enseTiar, etc., pages 42, 47> 49-
forment des idées justes et claires, et les rectifient lorsqu'elles sont défectueuses : c'est donc ce double ordre de garanties qu'il invoque , dans l'instruction des sourds-muets. Il rejette en général les définitions théoriques ; il appelle à son secours les explications sensibles (i). Il veut que son élève sourd -muet conserve lui-même, par écrit, ses souvenirs, dans un journal. 11 recommande, lorsque l'élève est en état de converser par l'articulation artificielle , qu'on multiplie avec lui les entretiens, et qu'on le contraigne dès-lors à renoncer aux moyens accessoires de se faire comprendre, tels que les signes mimiques.
Il est doux d'entendre le directeur d'un collège de sourds -muets exprimer l'intérêt que ces infortunés inspirent à ceux qui entreprennent leur éducation, et nous dire : « Ils sont fort aimables; « il semble que, dans leurs yeux, respire une cer- « taine vertu pour récompenser le désir qu'on a « de leur faire du bien ; on ne peut être impartial « en parlant d'eux » (Y). Mais on ne pourrait voir sans quelque tristesse le même instituteur leur refuser la perspective de cultiver un jour, avec quelques succès, les études relevées, l'histoire, les
(î) Plan de ensenar, etc., pages 38, 48. = Discurso, etc. 1814, pages i3, 14, i5.
(2) Discurso, etc. 181 4, page 2.
mathématiques, la philosophie (i) : si l'on devait souscrire à un semblable arrêt ! (2)
Quoique l'art d'instruire les sourds -muets soit aujourd'hui cultivé en Italie , l'Italie ne possède encore aucun ouvrage développé qui ait pour objet d'en perfectionner, ni même d'en exposer les méthodes. La littérature italienne n'a produit, dans le siècle dernier, sur cette matière, que la lettre de l'abbé Andrès (3), que nous avons déjà citée, laquelle ne renferme qu'un aperçu historique, et n'a même considéré, dans cet art, que la partie mécanique, l'articulation artificielle. M. Scagliotti, instituteur des sourds -muets et des aveugles à Turin , a publié , il y a peu de temps , un aperçu sommaire sur ce double genre d'éducation (4) ; il jette un coup d'oeil rapide sur l'histoire des
(1) Discurso, etc. 1816, page 6. = Ibid. 1820, page 10.
(2) M. le docteur Hernandez cite plusieurs fois un P. Hervas, comme ayant écrit sur l'art d'instruire les sourdsmuets , mais sans nous indiquer le titre ou le contenu de son travail; nous n'avons pu d'ailleurs en découvrir aucune trace.
Suivant ce P. Hervas, les manuscrits de Ponce seraient perdus, et telle est aussi l'opinion de M. le docteur Hernandez.
(3) Lettera sopra V origine e levicende dell' arte d'ensegnar a par lare a Sordi e Muti.
(4) Cenni istorici sidle instituzioni de' Sordi- Muti e de' Ciechi. Turin, 1823.
méthodes (i); il accorde la prééminence à celle de M. Jh May, de Vienne, qui, comme nous l'avons vu, en adoptant les signes artificiels de l'abbé de l'Épée, les perfectionna, les réforma, dans un système philosophique , et cherchait à en faire une clef générale pour toutes les langues articulées. En se prononçant pour l'emploi de l'articulation artificielle , à laquelle il reconnaît l'avantage d'imprimer plus fortement dans la mémoire la trace des mots, d'inspirer aux élèves plus d'attrait pour l'étude, cet auteur nous apprend que l'adoption de ce genre d'exercice a été ordonnée dans l'Institut de Vienne, à la suite d'une consultation médicale; que la prononciation artificielle a été jugée nécessaire pour prévenir certaines indispositions qu'occasionnait aux sourdsmuets un silence prolongé. (2)
On annonce que M. Scagliotti doit publier, cette année, un traité didactique sur l'enseignement des sourds-muets. L'essai qu'il vient de mettre au jour nous fait espérer de lui une production utile.
Nous regrettons que le P. Assarotti n'ait point
(1) Il nous annonce que l'ouvrage d'Affinati ne se trouve nulle part en Italie , et qu'il ne l'a même vu cité dans aucun des catalogues qu'il a pu se procurer. (Ce/mi istorici, etc., page 16). Voyez, sur le titre et le but de l'ouvrage d'Affinati, la note à la fin du chap. XV, ci-devant, page 166.
(2) Cenni istorici , etc. , page 3 1 .
encore consenti à faire connaître les procédés particuliers dont il fait usage dans l'Institut de Gênes; on annonce que leur application est restreinte à une instruction purement élémentaire.
On a quelquefois reproché aux Instituts de sourcls-muets les soins qu'ils prennent pour initier les sourds-muets aux diverses branches des connaissances humaines. Les partisans de cette opinion auraient voulu réduire leur instruction à l'exercice des arts mécaniques. L'auteur d'un Mémoire publié à Turin , a combattu et réfuté cette sentence , qui déshéritait les sourds-muets de leurs droits aux plus nobles prérogatives de notre nature, (i)
L'art de la pantomime a exercé les recherches de M. l'abbé Requene (2) et de quelques autres auteurs (3) ; mais ils ne les ont point étendues jusqu'aux applications que cet art peut recevoir en se liant à celui qui nous occupe.
(1) Su l'ensegnamento délie Arti mecanische, etc. Turin, i8a3, in-8Q.
(2) Scoperta délia Chironomia , etc. Parme, 1797.
(3) Lettere intorno alla Mimica (traduites de l'allemand de Engel, par M. Rasori); e sull' Arte rappresentativa , par Riccoboni. Milan, 1818.
i36 de l'éducation