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plus importante peut-être , qui a retardé les progrès. L'art d'instruire les sourds-muets n'est point encore convenablement remonté à sa véritable source , à l'étude de la psychologie et de la grammaire générale : ces deux sciences sont en effet les deux flambeaux de l'art ; c'est du secours de ces deux sciences qu'il attend les vues destinées à compléter sa propre théorie ; c'est des rangs de leurs adeptes que doivent sortir les instituteurs des sourds-muets ; c'est le suffrage de leurs maîtres qui doit prononcer sur le mérite des méthodes. Mais , la philosophie elle-même a-t-elle suffisamment résolu les problèmes relatifs aux directions que l'art d'instruire les sourds -muets lui demande? cet ordre généalogique des idées dans lequel réside véritablement et demeure encore enveloppé le principe vivifiant de l'art, a-t-il été établi d'une manière satisfaisante et complète , par les travaux des métaphysiciens? Nous ne le pensons pas; et, dans ce qui manque à cette théorie, nous croyons apercevoir une quatrième cause de ce qui manque aussi à son application. Les métaphysiciens ont sans doute clairement indiqué comment les notions générales naissent de la comparaison des idées particulières ; les classifications et les nomenclatures qui président aux sciences naturelles ont fourni d'admirables exemples et de précieux modèles de la manière de procéder, pour déterminer la progression des genres, et la valeur des noms imposés aux
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objets sensibles. Mais le domaine des notions morales, dont l'importance est si grande, dont les productions se combinent sans cesse avec celles du monde sensible, n'a point encore été soumis à un semblable travail , et la subordination logique des notions qui lui appartiennent n'a point encore été tracée. C'est là le secours que nous invoquons de la philosophie. Mais, comme elle doit elle-même emprunter à l'expérience les lumières qui doivent lui révéler la marche de l'esprit humain , dans la formation de cette région supérieure de notions , c'est encore en se rapprochant des sourds-muets qu'elle recueillera les phénomènes les plus propres à l'éclairer; et, sous ce rapport, elle recevra de l'art qui les instruit, autant qu'elle lui aura donné.
Et ceci nous conduit à remarquer une autre cause qui a concouru à retarder les progrès de cet art : c'est qu'on a en effet généralement trop négligé d'étudier avec suite et méthode ce que nous appelons X Histoire naturelle du Sourd-Muet, c'està-dire le phénomène intellectuel et moral que présente le sourd-muet, avant qu'il reçoive l'instruction d'un maître , et lorsqu'il n'a reçu encore que l'éducation des circonstances.
La première condition du succès dans cette éducation est, en effet, de bien connaître la capacité et les dispositions du sourd-muet , les idées dont il est déjà pourvu , les formes dont elles s'enveloppent, les liens qu'elles ont entre elles, les
motifs qui le déterminent, lés impressions qu'il reçoit, les influences qui agissent sur lui, et la manière de sentir et de concevoir qui est propre à un sujet placé dans une situation si différente de la nôtre. Cependant, on le compare aux enfans ordinaires, on veut le traiter comme eux, se hâter du moins de le rendre semblable à eux; on lui fait presque un tort des obstacles que sa condition lui crée, et, quelquefois même, des erreurs qu'on commettait envers lui ; on ne se met point assez à sa place : et, tandis qu'on s'embarrasse dans les difficultés que l'on rencontre, on ne tire pas assez de parti des ressources cachées qui subsistent. Mais il ne suffit pas, pour bien connaître le sourd-muet, d'observer l'effet de l'éducation qu'on tente sur lui. Lorsqu'il entre dans un Institut, placé sur un nouveau théâtre, dépaysé, étonné, ne pouvant plus laisser le même cours à ses habitudes, il n'est déjà plus le même, et ne peut être convenablement étudié ; bientôt il subit de rapides changemens. Il eût fallu l'observer dans le sein de sa famille, livré à lui-même, lorsque ses dispositions pouvaient se trahir naturellement. Ce ne serait rien encore d'avoir fait ces observations sur un petit nombre d'individus : elles devraient être répétées sur plusieurs, en différentes positions, à différens âges, et soigneusement comparées entre elles. A peine, dans le nombre des ouvrages publiés sur les sourds-muets, en trouve-
t-on quelques uns qui, comme celui de M. Eschke, aient apporté quelque document pour cette étude ; mais les expériences qu'ils nous offrent sont incomplètes, incertaines, souvent empreintes d'une évidente exagération. Ces expériences se contredisent entre elles : tandis que les uns nous présentent le sourd-muet sous l'aspect le plus défavorable, d'autres supposent, dans ce fonds mystérieux qui est voilé à nos yeux, plus de richesses réelles qu'il n'en contient. Ces signes mimiques propres au sourd-muet, inventés par lui, qui nous offriraient une image fidèle de ce qui se passe dans son intelligence, n'ont même encore été recueillis et tracés dans aucun vocabulaire.
Le dirons-nous ? Indépendamment des préventions trop facilement conçues à l'égard des sourdsmuets, indépendamment de la préoccupation naturelle à ceux qui exercent , en faveur des procédés qu'ils sont accoutumés à mettre en œuvre , et dont le mérite croît souvent à leurs yeux en proportion même des efforts qu'ils leur coûtent , on voit des instituteurs , des écrivains qui ont traité de la théorie de l'art, être encore esclaves des préjugés ordinaires que nous avons signalés au commencement de cet ouvrage. Ce n'est plus sans doute ce vieux préjugé vulgaire qui interdisait l'accès de toute instruction. Mais les uns continuent d'attribuer aux sons de la voix humaine, à la parole articulée, un privilège exclusif et mystérieux pour
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représenter et exprimer la pensée; d'autres demeurent persuadés que les langues artificielles n'ont pu être inventées; d'autres ne peuvent concevoir que les caractères de l'écriture puissent devenir des signes directs et immédiats des idées, et se croient obligés de chercher, dans la parole artificielle ou la pantomime, un intermédiaire indispensable : il en est qui croient obéir à la voix de la nature quand ils négligent la méthode, et qui réputent naturel un langage encore informe et dépourvu de règles; comme si l'ordre n'était pas aussi un vœu impérieux de la nature, dans tout ce qui ressort de l'intelligence. On en voit qui, s'ils n'excluent pas le sourd-muet de tout enseignement , renferment , du moins dans d'étroites limites, la culture qu'ils lui accordent, et qui ne consentent pas à lui laisser l'espérance d'un entier développement intellectuel. Combien n'en est -il pas enfin qui se sont fait un monstre des difficultés qu'ils avaient à surmonter; qui, n'espérant le succès que d'une sorte de prodige, ont cru dès -lors ne pouvoir assez multiplier et compliquer les ressorts de l'art , se sont donné beaucoup de peines pour suggérer à leur élève des idées dont celui-ci était dès long-temps pourvu, ont pris la peine de remonter aux abstractions les plus relevées, pour lui rendre raison de ce qu'il aurait conçu naturellement et sans effort !
Si l'enseignement laisse encore beaucoup à dé-
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sirer, l'éducation proprement dite obtient - elle aussi, dans les soins donnés au sourd-muet, toute l'attention qu'elle réclame ? Sans doute le reproche qu'on peut faire, sous ce rapport, à un assez grand nombre d'écoles de sourds - muets , n'est autre que celui qu'on est en droit d'adresser aussi à la plupart des écoles ordinaires, d'après une erreur trop générale. Mais les conséquences en sont plus graves peut-être encore pour le sourdmuet de naissance. Car, d'une part, il s'agit réellement de l'introduire à la civilisation; l'enseignement qu'on lui donne a essentiellement un but moral et social; il ne s'agit pas seulement de lui apprendre des mots; ce sont ses facultés intellectuelles et morales qu'il s'agit d'éveiller et de cultiver ; c'est en vain qu'on ferait passer sous ses yeux le dictionnaire entier des expressions qui appartiennent aux sentimens et aux notions sur lesquelles se fondent les relations sociales, si on ne l'a rendu capable d'éprouver ces sentimens , et de faire les réflexions dont ces notions résultent. D'un autre côté , plusieurs circonstances agrandissent considérablement entre le sourd-muet et son instituteur, la distance qui sépare ordinairement l'élève du maître : cet intervalle doit être comblé ; on a besoin de sympathie pour se faire comprendre; les affections ont, pour seconder la transmission des idées, une puissance trop peu connue, et qui, quoique trop souvent négligée à
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l'égard du sourd -muet, produit sur lui un effet véritablement magique. On ne peut , du reste , appliquer aveuglement aux sourds- muets les maximes générales de l'éducation ordinaire ; la condition qui leur est propre , et surtout les habitudes qu'ils ont contractées , exigent pour eux un régime tout particulier. Nous cherchons, dans les traités publiés à leur sujet, les règles dont ce régime doit se composer, et, nous sommes contraint de l'avouer , nous n'y trouvons guère que quelques aperçus incomplets , sans liaison , jetés au hasard. Plusieurs instituteurs ont , dans la pratique, nous aimons à le reconnaître, cultivé l'éducation des sourds-muets avec le zèle le plus respectable et aussi le mieux récompensé. Mais ils nous ont rarement fait partager comme nous l'aurions désiré, les fruits qu'ils ont recueillis de leur expérience , en nous mettant à portée d'étudier et de suivre leurs exemples. Cependant, c'est seulement lorsqu'on aura bien connu les moyens de rendre les sourds-muets capables d'attention, de réflexion , d'amour de l'ordre , de désir de savoir, d'attachement et de confiance pour leurs maîtres, qu'on pourra se flatteF de posséder l'art de les instruire : les meilleurs procédés supposent, avant tout, dans le sujet auquel on les applique, les facultés et les dispositions convenables.