CHAPITRE IL
Questions qui restent à résoudre. — Causes qui ont retardé les progrès de l'art.
.Le parallèle des divers systèmes, en faisant ressortir les points de contact qui les lient, et les lignes de démarcation qui les séparent , a fort circonscrit le champ des discussions sur le mérite de chacun d'eux ; il a ainsi simplifié l'examen qui nous reste à faire ; il a en même temps déterminé plus exactement le nombre et la nature des questions qui restent encore à résoudre; par là même, il en a préparé la solution , et cette solution sera favorisée encore par les lumières qui jaillissent, soit de l'accord des témoignages, soit des expériences acquises.
Sous le rapport du choix des instrumens , il s'agit essentiellement de se prononcer sur le mérite respectif de l'articulation artificielle et celui des signes méthodiques.
Mais , en examinant ces deux premières questions, on n'est point contraint de les décider dans le but de faire accorder la préférence à l'un ou l'autre système; car, on peut être conduit, ou à les rejeter tous deux, ou à les combiner ensemble.
DES SOURDS-MUETS. PART. III, CIIAP. II. 3/jO,
Sous le rapport philosophique et grammatical , il s'agit essentiellement d'opter entre le plan qui divise l'enseignement de la langue en deux modes successifs; l'un familier, l'autre classique; et celui qui n'admet qu'un seul enseignement réunissant le double caractère.
Autour de ces trois questions principales viennent se grouper plusieurs questions subordonnées : car, après s'être fixé sur le mérite de telle sorte d'instrument , il reste à choisir entre les diverses formes qu'il peut recevoir, et entre les divers procédés imaginés pour son emploi; il reste à déterminer le rang qui lui sera accordé , l'ordre suivant lequel il sera mis en usage.
Il convient d'examiner jusqu'à quel point l'enseignement usuel doit être abandonné aux caprices du hasard , jusqu'à quel point les théories de la métaphysique et de la grammaire générale peuvent être introduites dans l'enseignement raisonné et analytique ; si la nomenclature doit être montrée séparément et avant la syntaxe, et en quelle étendue. Il ne suffit pas non plus de juger si chaque procédé en particulier est utile; il convient d'examiner jusqu'à quel point on peut, sans inconvénient, ou compliquer l'enseignement par leur réunion , ou le simplifier en se bornant à faire un choix.
D'ailleurs, il ne suffit pas de résoudre les questions qui naissent, soit des controverses qui ont eu lieu.
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soit de la divergence des systèmes existans, il reste d'autres questions entièrement neuves et fort importantes. Ce sont celles qui se rapportent aux perfectionnemens encore désirables et possibles. Ici s'ouvre une carrière dont on n'aperçoit pas les limites. S'il n'y a pas d'instrumens d'un nouveau genre à procurer au sourd-muet, ne peut-on du moins donner une forme meilleure à ceux qu'on lui prête? Le langage des signes méthodiques , par exemple , n'est-il pas susceptible de recevoir un caractère qui réponde njieux à sa destination ? Combien ne reste-t-il pas surtout à faire pour la portion logique et grammaticale de l'enseignement, surtout si l'on veut débuter par l'instruction classique , et même si, adoptant la marche de l'éducation ordinaire , on veut s'affranchir des nombreux inconvéniens auxquels elle est sujette ?
Enfin, il ne faut pas oublier que les solutions de ces diverses questions peuvent être relatives, et se modifier suivant la destination particulière qui attend le sourd-muet dans le sein de la société ; suivant aussi qu'il est instruit dans un établissement public, ou qu'il reçoit l'éducation particulière et domestique.
En cherchant à résumer, dans un coup d'oeil général, l'histoire de l'art d'instruire les sourdsmuets , à observer la marche qu'il a suivie , à examiner son état présent, nous sommes frappé d'abord d'une première considération; c'est que
l'inventeur de cet art, le bénédictin D. Pèdre de Ponce , autant que nous pouvons en juger sur les témoignages qui nous restent de ses travaux, avait embrassé à la fois à peu près tous les moyens successivement employés depuis, à diverses époques et en divers pays , à l'exception des signes méthodiques , tels qu'ils ont été élaborés par les abbés de l'Épée et Sicard ; qu'il avait aussi , s'il en faut croire les mêmes témoignages, obtenu des résultats aussi complets que ceux dont s'applaudissent aujourd'hui les instituts qui obtiennent le plus de succès ; c'est qu'il en fut de même après lui de Bonet , et que , dans l'écrit qui nous reste de celui-ci , nous trouvons à peu près le germe de toutes les vues qui ont été développées plus tard ; car il ne faut pas oublier que Bonet s'est emparé des signes mimiques du sourd-muet , quoique sans chercher à les étendre artificiellement, et qu'il a traité aussi l'art dans ses parties philosophiques et grammaticales, mérite qu'on ne lui avait point reconnu jusqu'à ce jour. L'alphabet labial est le seul instrument dont il a cru que l'usage ne pouvait être enseigné.
La pratique de cet art bienfaisant, nécessaire même à une portion de l'humanité , avait cependant langui; elle s'était bornée à des tentatives partielles et isolées. L'art s'est enrichi alors d'un nouvel instrument , celui des signes méthodiques ; mais la branche vraiment essentielle de l'art, celle
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par laquelle il se lie à la philosophie et à la grammaire , a été depuis cette époque cultivée avec beaucoup plus de soin. Ce progrès remarquable est dû en grande partie aux discussions qui se sont élevées entre l'abbé de l'Epée et ses adversaires , à la rivalité qui s'est établie entre les diverses écoles. Toutefois il est juste de reconnaître aussi qu'il est dû également à l'influence exercée par le système des signes méthodiques, qui a dû ramener les instituteurs à mieux étudier les secrets de la pensée pour les peindre dans le Jableau vivant de la pantomime , qui a dû les faire remonter aux principes de la grammaire générale, pour donner à cette pantomime une syntaxe qui lui manquait, et pour la mettre en rapport avec nos langues.
Si cependant le perfectionnement de l'art n'a pas encore été porté aussi loin qu'on aurait dû l'attendre, dans un siècle où la théorie du langage a été l'objet de tant d'études profondes ; si même les principes fondamentaux de cet art ne paraissent pas encore avoir été , sinon posés avec certitude , du moins généralement reconnus ; si une sorte de vague et d'indécision subsiste encore, relativement au choix de la direction qu'il doit suivre, on en peut assigner sept causes principales.
La première cause consiste en ce que les diverses écoles et les divers instituteurs restent encore trop étrangers les uns aux autres , en ce qu'il n'existe point entre eux de correspondance régulière et
générale. Ainsi, les expériences particulières sur les moyens employés, sur les résultats obtenus, ne sont point rapprochées, comparées entre elles : quelques controverses momentanées et partielles se sont élevées et ont cessé , il faut le dire , plutôt qu'elles n'ont été résolues; mais aucune discussion méthodique n'a été ni engagée, ni soutenue; le parallèle raisonné des divers systèmes n'a pas même encore été établi.
L'étude de l'art est aussi restée, jusqu'à ce jour, trop exclusivement concentrée dans le cercle de ceux qui l'appliquent ; et c'est ici une seconde cause qui a dû ralentir les progrès. Si la curiosité amène chaque jour des spectateurs aux exercices publics, on peut juger par leur étonnement et même par leur admiration, combien la plupart d'entre eux soupçonnent peu l'existence des principes qui président à ce genre d'instruction. Cependant , tout art a besoin , pour se perfectionner, d'un public éclairé qui soit le témoin , le juge impartial des travaux dont il est l'objet , dont les encouragemens ou les critiques soutiennent ou avertissent les artistes. On a droit de s'étonner surtout que, parmi les savans qui se sont exercés dans l'étude de la psychologie et de la grammaire générale , il s'en rencontre peu qui aient daigné les suivre dans l'une de leurs applications les plus immédiates.
Ici nous apercevons une troisième cause, et la