‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 3)Chapitre 2 sur 41 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

DE jJÉDVCkTlOfi

premier inventeur de l'art. Le système des signes méthodiques , en complétant la provision des res* sources offertes à Tart, imprima une direction nouvelle aux travaux de ceux-là mêmes qui ne l'adoptèrent point, les invita ou les contraignit à approfondir la partie essentielle de cet art, ses élemens philosophiques trop négligés jusqu'alors. Ce système, porté en divers pays par les élèves des Ubbés de i'Épée et Sicard , s'y rencontra avec d^autres procédés qui s'y trouvaient déjà pratiqués, se combina avec eux, se modifia; des communications furent ouvertes , des voyages furent entrepris , des parallèles furent établis. De là na-* quit un second ordre de travaux , produit par cette comparaison , par le choix ou le mélange de ces systèmes primitifs, et qui ne pouvait être bien exposé et bien compris que lorsque les élémens dont il avait été formé auraient été étudiés dans tes travaux solitaires dont nous avons esquissé le tableau.

L'Allemagne est entrée la première dans cette nouvelle carrière; elle y a joué, elle y joue le râle le plus considérable; elle est la seule contrée de l'Europe où Fart d'instruire les sourds-muets est cultivé sans interruption depuis plus d'un siècle ; elle est celle qui a soumis cet art aux modifications les plus variées et les plus nombreuses.

Si nous avons le tort en France , en cette malière comme en beaucoup d'aulrcs, de Irop négliger

DES SOUBUa-irtFETS. PART. Il, cn*p. X. i

r^de des travaux faits en Allemagne. les AJIemaods M>Dt bien loin de nous imiter; ils examinent avec le plus grand soin ce qui se fait et se publie pxmii nous. Le professeur Bjomstahl fit connaître k l'Allemagne les travaux de Péreire, et le phénomène que présentait Saboureux de Fontenai (i); Rudiger, la manière de procéder du P. Vanin (a). Ijes journaux scientiGques de l'Allemagne annoncèrent immédiatement les Mémoires de Péreire, et l'ouvrage de l'abbé Descbamps (i). L'institut fondé par l'abbé de l'Epée attira, dés sa naissance, l'attention de l'Allemagne savante. Dés 1 798 , Petschkea traduit l'abbé Sicard. en accompagnant sa traduction de remarques. Nous ne comptons pas moins de cinquante écrivains allemands qui ont traité avec plus ou moins de développement des écrits de ces deux instituteurs, ont décrit l'établissement dirigé par eux tour à tour , et même les étab\issemens des sourds-muets en France , indépeodamment des articles fréquemment insérés sur

(t) Briefe afjTseinen aiaUtndischen reisen, eu. Straliand, 1777, 1" Partie, p»ge 88.

(]) Zutfacks SMT tprach-iimdf. 1783 , *«ct. k , 9- "8.

(3) KnÊÛch* naehriehun. Greiswalde, n* 35, page 266. ^Gekhne nemgkeiten. Htmb. , lySt, n* 35, page 379.:^ Magatin det ^uifft tuid Stuhhandets. 1783, n*a, pagei78; n* 6, pa^e ^96. = Deiiuchet Muséum. 1783, tome II, 7* cahier, etc.

essentiellement mépris sur le véritable emploi d signes mimiques dans l'instruction des sourc muets. L'erreur de l'abbé de l'Épée a consisté , si vant lui , à vouloir prêter au langage mimique sourd-muet un genre de perfection dont il n'* pas susceptible. Dans son opinion , les signes nomenclature sont trop arbitraires et souvi dérivés d'une analyse étymologique trop in dèle; les signes grammaticaux sont sans valeur sans mérite pour le sourd-muet, incapable encc de saisir les notions et les formes qu'ils sont di tinés à eiLprimer : l'abbé SiCard, en voulant étenc encore et développer le système de son illus maître , n'a fait qu'accroître et exagérer aussi < inconvéniens ; et ses signes, moins simples q ceux de l'abbé de l'Épée, sont d'autant plus viciei qu'ils renferment plus d*art (i). L'erreur de Fab Sicard , à ses yeux , a consisté dans le dessein vouloir tout définir directement. Il reproche a signes mimiques de doctrine, renfermés dans Théorie des Signes de l'abbé Sicard, leur excessi étendue , qui en fiait une description èxubéram sans que ces signes puissent faire cepends l'office d'une définition exacte. Il reproche a signes mimiques de rappel, employés dans l'usa de l'Institut, d'être à peu près arbitraires, et perdre par conséquent l'avantage attaché à la ps Il > - . - .

(i) Die Taub-Stummen-anstalt zu Paris, été., p. 84 » i!

8 DE L^ÉDVCkTlOtf

ques; il réclame aussi cçntre les fausses idées qu'on s'est &ites parmi nous , des motif» qui les portent à employer l'articulation artificielle dans l'enseignement des sourds-muets, de l'importance qu'ik lui éiitadient , et du rôle qu'ils lui font jouer. A l'exception d'un petit nombre d'esprits exaltés , qui ont attribué à la parole une sorte d'influence directe sur les opérations de l'esprit , et dont BL Neumann est loin de partager les illusions, les instituteurs allemands n'ont point prétendu faire , de l'articulation artificielle , le moyen de la culture intellectuelle, comme ils n'ont point négligé l'emploi de la pantomime pour cette culture ; ils n'ont TU , dans la parole artificielle , qu'un moyen mécanique, accessoire, mais cepiBndant indispensable pour l'étude de la langue usuelle , et pour le succès réel de l'instruction. « Les instituteurs fran- « çais se méprennent, à leur tour, lorsqu'ils veu- <c lent associer directement des images de l'objet à ce son expression par le mot .écrit; car cette assocc ciation n'est pas naturelle, les lettres de l'alphabet a n'étant que la représentation des élémens de la a parole, (i)

a Si l'abbé de l'Épée s'est égaré en accordant a trop, dans son enseignement, aux règles gramme maticales, l'abbé Sicard, par un excès contraire.

(i) Die Taub-Stummen-anstaU zu Pom, e/c, pages lo» 32 , 35, i:i5 y i68.

lO BB l'éducation

grettons qu'il n'ait point encore publié l'ouvrage qu'il a composé sur un art qu'il se montre si bien capable de servir, par l'étendue et la justesse de ses vues, (t)

Si les instituteurs allemands ont suivi avec autant de curiosité les travaux ei^écutés en France dans l'art d'instruire les sourds -muets, ils n'ont pas négligé non plus leurs propres traditions et . leur propre expérience. Depuis trente ans cette étude est devenue, en Allemagne, l'objet d'une émulation remarquable» On ne pouvait pas moins attendre d'une nation dont la littérature est si féconde, dont les écrivains sont si laborieux, où les sciences philosophiques sont cultivées avec tant de profondeur et de succès , qui goûte spé^ cialement tout ce qui sert les intérêts de l'édu^ cation et la cause de l'humanité.

En cherchant à classer ces nombreuses et inté*reissantes productions, nous croyons pouvoir les ranger sous quatre titres :

La première dasse comprend les écrits qui renferment les observations faites sur les sourds^ muets , ou les récits qui peuvent servir à les faire connaître ;

(i) IL Nettmaiiti a étendtl è^è critiques au système de M. l*abbé Jamet. Il a conçu une idée très ayantÀgeuse du Syllabaire (lactylologiquc , dont nous parlerons dans le Chapilre XVIII ci-après.

la DE l'i^DUCATION

ses travaux , ses écrits, sa vie presque entière aux sourds - muets ; son nom reparadt dans presque toutes les catégories d'ouvrages destinés à l'instruction de ces infortunés. Nous nous arrêterons d'abord ici sur celui dans lequel il a consigné les observations qu'il a eu occasion de faire sur eux (i). C'est une espèce de journal tenu par ordre de dates : les six élèves confiés aux soins de M. Eschke y sont passés tour à tour en revue ; un grand nombre d'observations sont entièrement spéciales aux élèves sur lesquels elles ont été faites, et ne concernent que leur caractère personnel ou leurs habitudes ; le plus souvent il s'abstient prudemment de l'éten* dre aux sourds-muets sans distinction : il est difficUe également d'en tirer des conséquences géné^ raies; le défaut d'ordre et de méthode, joint à cette circonstance, ne permet guère de résumer ces données éparses. Souvent les remarques faites sur le sourd -muet conviennent aussi aux enfans ordinaires ; l'auteur en fait quelquefois le rapprochement; mais quelquefois aussi il ne s'attache pas assez à distinguer ce qui appartient en propre au premier. Il en est aussi qui sont communes aux individus entendant et parlant, mais privés des avantages d'une éducation libérale. Ces

(i) Eleine Beobactungen uber Taub-Stummen. Berlin, ^799* =;?Cet ouvrage, publié par M. Arnemann, est accompagoé des notes de MM. les docteurs Biester et Reimarus.

l4 BE L'ÉnUGATIOir

étranger à toute espèce d'affections , d'être privé de toute sociabilité , avant qu'il ait commencé à recevoir l'instruction dans un établissement d'éducation (i); il l'accuse d'être sans pitié (a); il lui reproche tout ensemble et la légèreté, l'inconstance, et (ce qui paraîtrait conti*adictoire ) l'obstination (3). « Le sourd - muet , à ses yeux , 0 ne connaît pas l'obéissance (4) ; il hait la répri* ir mande (5); il s'irrite facilement, et se livre à a des emportemens extrêmes ; il va jusqu'à frapce per son maître , par les plus frivoles motif» (6) ; « il aime à faire le mal pour le mal (7) ; il hait a facilement. » M. Eschke a trouvé les sourds-muets qui lui sont arrivés , dans une disposition de haine très prononcée contre les Jui& , contre les Français, ce Les sourds-muets aiment naturellement la « guerre , et se plaisent au récit des batailles (8). « Pendant que leur frivolité se joue de tout, ils a se font un jeu d'exciter les querelles , les tracas- « séries, d'intriguer à la fois dans les deux partis (9) :

( I ) Voyez roavrage déjà cité , 1' Recherche , page 87. (s) Ibid,, 5* Recherche, P*ge 90.

(3) Ibid,, 1" Recherche ^ page 7.

(4) Ibid. y 7* Recherche, page i3o.

(5) Ibid.^ 1" Recherche, page 7.

(6) ïbid,y a*^ Recherche; p. 87 ; 8* Recherche, p. 14B, i5i.

(7) Ibid. , 6« Recherche , page 99.

(8) Ibid. y 8' Recherche , page 1 5 1 .

(9) Ibid.^ 6* Recherche, page 127.

l6 DE L'iêDUCATIOW

aussi absolus, ou les contredit même à quelques égards. C'est ainsi qu'il rend à deux de ses élèves le témoignage qu'il a trouvé en eux tout ce que ra£fection fraternelle a de plus tefldre, et qu'il en a vu un autre très sensible à l'amitié (i). C'est ainsi qu'il i^emarque encore que ces malheureux aimetit à rire , et qu'il en conclut assez justement qu'ils ne sont pas méchans (a). C'^t ainsi qu'il ai reconnu en eux une compassion très vive pour les^ enfans en bas âge et pour les malades, a Ils aiment beauoc coup les premiers , dit notre auteur, et ils ont de ce grands égards pour les seconds» (3). Assurément si l'intérêt pour la faiblesse et le malbeur est le début naturel , le premier essor des affections humaines , il est aussi , parmi ces affections , l'une de celles qui ont un caractère plus moral et plus pur, qui sont le plus utiles dans leurs effets, le plus généreuses dans leur principe.

Ceux qui ont impartialement et attentivement étudié les sourds-muets , apprécieront sans doute tout ce qu'il y a d'exagéré dans le tableau que nous venons de retracer d'après M. Eschke. On sait que nous sommes presque tous enclins à remar-

(i) Voyez Touvrage déjà cité, 7» Recherche, page i34i 8< Recherche , p. 1 48.

(2) Ibid,^ 8* Recherche, page iSa.

(3) Ibid., page i5i.

l8 DK l'^ducatiow

pensée de M. Eschke, par une autre circonstance, mais qui, en lui enlevant toute culpabilité, ne ferait que rendre sa situation plus misérable : c'est que le sourd-muet serait incapable de tout mérite ou démérite ; car <c il ne connaît ni la ce vertu ni le devoir. » Telle est la terrible sentence prononcée contre lui par notre auteur, ainsi que nous l'avions déjà annoncé (i); il la répète à diverses reprises, avec l'affirmation la plus absolue (a) : « La loi du plus fort est, pour le sourdce niuet , la seule loi naturelle ; il est au dernier « degré de l'bumanité ; il est semblable à l'enfant a qui vient de naître ; il est au-dessous des sauce vages les moins civilisés, des Groënlandais , par «c exemple ; il ne se distingue pas de la brute ; « l'éducation seule peut le rendre supérieur à cellea ci : car il n'a pas même cette réminiscence du « passé , cette prévoyance de l'avenir, qui établis- « sent une ligne de démarcation entre les derniers « des sauvages et les animaux. » M. Eschke essaie de justifier une assertion aussi extraordinaire par le raisonnement, ail n'y a, pour le sourd -muet, a ni bien ni mal ; car l'un et l'autre supposent

(i) Fojrez ci-devant, i'* Partie, a* note à^la suite da Chap. IV, tomel", page i34.

(s) Observations sur les Sourds ~ Muets (en allemand), a* Recherche, page 87; 5* Recherche, pages qS, 96, 9g; 6* Recherche, pages 104, io5.

aO DE L*ÉDUCATIOrr

dépourvu : il y a pour lui un avenir, comme un passé; et il se dirige en conséquence. C'est à l'occasion des actions particulières, et non par des formules générales, que le sentiment moral se produit dans le cœur de l'homme ; en présence d'une bonne ou d'une mauvaise action , il s'élève au fond de lui-même une voix qui approuve ou désapprouve ; avant d'exécuter une action , sollicité par des motifs différens et opposés, il hésite : d'une part, un penchant sensuel le sollicite; de l'autre, il désire peut-être obtenir cette approbation intérieure ; peut-être il craint de subir la désapprobation de sa conscience : tout cela se passe en lui d'une manière rapide. Le sourd-muet sent la louange et le reproche qui lui sont adressés par les autres hommes ; il est donc capable de s'en adresser à lui-même : la liberté morale n'est point en lui le résultat d'une déduction raisonnée, d'une réflexion approfondie; il n'en généralise pas la notion ; sa liberté morale n'est encore qu'un fait ; elle est, dans chaque cas particulier, l'exercice d'un pouvoir qui lui a été donné pour se déterminer par lui-même, et dont il use presque sans le remarquer (i). M. Eschke lui-même trouve les sourds-

(i) Le seul des élèves de M. Eschke, qui ait examiné la question de la liberté morale, a commencé, dit cet auteur (ihid., 1* Recherche , page S3 ) , par supposer que les actions humaines étaient inévitablement déterminées ; plus tard seule-

22 DE l'ÉDUGATION

faire concevoir aux sourds^muets les notions intellectuelles (i); il parait même admettre les limites qu'Heinicke avait assignées à leur capacité. (2)

Toutefois , notre observateur a reconnu chez les sourds-muets cette curiosité active , qui est comme la soif de l'intelligence (3). La curiosité est en eux une véritable tendance à l'instruction, car ils veulent remonter à l'origine des choses (4) ; aussi n'aiment-ils point les répétitions. S'ils manquent de jugement, M. Ëschke leur accorde cependant un rare talent d'imitation ; il leur applique ce que les Romains disaient des Grecs, que « c'était une na^ « tion comédienne. » (5)

«r Le sourd-muet craint singulièrement l'obscua rite 9 (6) , ce qui s'explique naturellement : la lumière est sa vie , puisque l'œil est le seul organe dont tout dépend pour lui. « Il a de singulières a idées de la beauté ; l'embonpoint est à ses yeux a le caractère essentiel de la beauté dans les formes c< humaines : il méprise la pauvreté , il admire le «c pouvoir, la richesse. » (7)

(i) Obiervations sw les SouriU '^ l^uefs , 5* Recherche t page 89.

(a) IbUf. Introduction, page xij.

(3) IM., 6« Rechercha» pi^et |iÇ, i^i.

(4) Ibid. , a* Recherche , page 35.

(5) Ibid. > 1 1*. Recherche , p. 1 80 ; 8* Recherche , p. 1 5 1 .

(6) Ibid., ii'Recherebei p^e «83.

(7) Ibid,, 8« Recherche, page 167.

24 I>K l'éducation

« Les signes sont, pour le sourd-muet, bien « plus qu'une langue maternelle; car la langue maa ternelle est donnée toute faite par la tradition , « et le langage mimique, au contraire, est institué « par le sourd-muet Im-méme ; aussi est-il entière- «ment individuel (i). Le sourd -muet a ude très « haute idée de sa pantomime (2) ; il la croit bien «supérieure à nos idiomes; cependant il Taban- « donne bien vite , pour l'articutation artificielle , « dès qu'il est en état d'employer nos idiomes (3) , «sans doute parce qu'il trouve dans ceux-ci un Cl moyen de communication plus général , et aussi , 9 par l'effet de ce penchant qui le porte à rougir de «son infirmité, et à sortir d'un état exceptionnel, (c La marche du langage mimique étant, sous plucc sieurs rapports, opposée à celle de nos langues (4), « le sourd-muet éprouve la plus grande peine à se « plier aux formes que celles-ci ont adoptées; il ne « parvient jamais à les observer avec rigueur ; il ne « les adopte que par une répétition mécanique; il « ne fait aucun cas de nos articles , de nos conjono- « tions, il les supprime volontiers (5) ; il crée même

(i) Observations sur les Sourds^ MueU y 5« Recherche, page 91.

(a) Ihid.y 1* Recherche, page la.

(3) Ihid, y page 5.

(4) Ihid.y 5* Recherche, page 84.

(6) Ibid,, page 100.

tW5 SODRDS-MUKTS. PABT. II, CHAP. X. l5

«A nouveaux roots (i)j il critique sans cesse nos « locutions, noire langage; il critique dans nos écri- « vains les termes qui ne lui paraissent pas con- ■ forme» à une logique rigoureuse. « (a)

ÏJËS langues russe, polonaise el anglaise sont, au témoignage de M. £scbke , celles que le sourd-muet apprend le plus facilement; tes deux premières comme étant dégagées d'articles, la troisième à cause de la simplicité de sa syntaxe. Celles que le sourd-muet apprend avec le plus de difficulté, sont les langues espagnole, portugaise , française, mais surtout la langue allemande. Les diflicultés dont celle-ci est hérissée pour lui , provieniKDt de rembarras de sa construction et de rarbitraîre qu'elle accorde pour la disposition des termes. M. Eschke ne conçoit pas qu'un sourdmnet puisse jamais penser en français; il suppose qne notre langue ne peut avoir pour lui d'accès que dans la mémoire. (3)

Une remarque aussi curieuse qu'importante de M. Eschie, c'est que le sourd-muet, dans sa pantomime, n'a aucun signe qui corresponde à notre verbe éire, circonstance qui lui est commune

(i) Oiuervatiom lur Ut Sourd» - lUueU , a' Recherche,

PV '9-

'i) Ibid. Introduction, pag«* itij et mût.; 6* Hecliercbe, pige i5i.

(3) Ibid., 5' Hccberche , p«ge> loo, loi.

a6 DE L'^DUCATfON

avec plusieurs langues de l'antiquité , comme avec quelques idiomes encore subsistans dans le Nouveau-Monde. ( i )

a Le sens de la vue, dit-^il encore, a beaucoup c( plus de délicatesse que celui de l'ouïe » ; il croit pouvoir en conclure que les sourds-muets reçoivent des impressions plus vives que celles des autres hommes, (a)

«Le sourd -muet auquel on a donné l'artica- « lation artificielle , prononce souvent des paroles ce pendant ses songes. »(3)

Quelle que soit l'extrême sévérité avec laquelle M. Ëschke a j ygé les sourds-muets , il conseille de les traiter avec indulgence et douceur ; kiinméme parait avoir adopté ce principe de conduite : il exhorte surtout les instituteurs à la patience. « Les « sourds-muets, ditril, portent en eux-mêmes tous « les germes du bien ; il ne s'agit que de les fietire (c fructifier. Ennoblissons leurs penchans , enno* « blissons leurs plaisirs eux-mêmes (4) ; ayons avec <c eux un visage serein (5) , et quelle que soit la « rudesse de leurs manières , que les nôtres leur

(i) Observations sur les Sourds ~ Muets , 1 1' Recherche , pag« 195.

(2) Ibid.y page 197.

(3) Ibid.y i^' R«eherolM, page 7.

(4) Ibid, y 8* Recherche , page 167.

(5) 2bid, , 4' Recherche , page 67.

a8 DE L EDUCATION

dont ils n'aient également le signe mimique (i ). I) avait eu l'occasion d'entretenir l'abbé de l'Epée à Paris ; il professe une juste et profonde vénération envers ce célèbre instituteur ; il associe aussi Heinicke à ses éloges.

Pendant que M. Ëschke notait chaque jour les observations dont ses élèves lui offraient le sujet , il engageait ceux-ci, dès qu'ils en étaient capables, à écrire eux-mêmes, chaque soir, le récit de ce qui les avait le plus frappés pendant le jour, à conserver ces notes, et à les revoir ensuite après six mois; pratique excellente, et qu'on ne peut trop reconmiander (a). Il employait avec succès les jeux imaginés par le célèbre Bazedow, le bienfaiteur de l'enfance, pour exercer le jugement et la mémoire des enfans. (3)

M. Eschke a reproduit à peu près les mêmes vues dans ses écrits détachés (4) j dans ses lettres sur la manière de penser des sourds-muets, adressés au professeur De Well ; dans un grand nombre d'articles épars en divers ouvrages périodiques de

(i) Observations sur les Sourds -Muets, i2« Recherche, page 204.

(a) Ibid., i>* Recherché , page 9.

(3) Ibid., page 19. = Par ex. le Nomen latens, et le Judi-cierspiely etc.

(4) Kleine-Schnfien, Berlin, i8o5 , iii-8*.

3o DE L'ÉDUCATIOlf

Grashoff (i) et quelques autres. Le premier s'est spécialement attaché au caractère des sourdsmuets ; les trois autres ont traité de la condition dans laquelle ils sont placés.

M. Eschke évalue le nombre des sourds-muets, terme moyen, à 556 individus sur une population d'un million. Mais il estime que cette infirmité se rencontre plus fréquemment vers le Nord et dans le voisinage de la mer (a). L'abbé Ziegenbein, dans un écrit qu'on pourrait considérer comme offrant lé tableau statistique des sourds-muets en Prusse (3), porte cette évaluation à 590 individus par million. D'après le dénombrement qui en a été fait dans ce royaume, les relevés qu'il met sous hos yeux présentent un résultat singulier: 'le nombre de ceux qu'on a signalés dans l'âge de I à 5 ans n'est que le quart de celui qu'on trouve de 5 à 10, et ce dernier ne change pas de 10 à 1 5 ; il ne diminue , de 1 5 à 20, que d'une manière presque insensible. Ce résultat provient sans doute de ce «qu'un certain nombre de sourds -muets ne sont atteints de cette infirmité

(i) Forschlag zu einer Taub^tummen gemeinde. Berlin, i8ao.

(d) Foyez Tonvrage déjà cité, 1 1 « Recherche , page 184.

(3) Coup d*œil historique et pédagogique sur l*art d'irt" struire les Sourds^ Muets, et sur les Instituts de Sourds-Muets (en allemand). Brunswick, 1823. ^

DE L'ÉDUCATIOff

Page 1