‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 2 sur 56 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Coup d' œil général sur les travaux récens exécutés en Allemagne. — MM. Neumanny Eschke, etc.

Jusqu'ici nous avons vu les divers systèmes conçus pour l'éducation des sourds-muets, naître, se développer tour à tour, mais d'une manière solitaire, et sans que leurs auteurs cessassent de rester presque entièrement étrangers les uns aux autres. L'abbé de l'Épée , qui imagina le dernier de ces systèmes , ignorait tout ce qui s'était fait avant lui , quand il commença ses travaux, et aujourd'hui encore beaucoup de gens le considèrent comme le h. i *

premier inventeur de l'art. Le système des signes méthodiques, en complétant la provision des ressources offertes à l'art, imprima une direction nouvelle aux travaux de ceux-là mêmes qui ne l'adoptèrent point, les invita ou les contraignit à approfondir la partie essentielle de cet art, ses élémens philosophiques trop négligés jusqu'alors. Ce système , porté en divers pays par les élèves des abbés de l'Épée et Sicard , s'y rencontra avec d'autres procédés qui s'y trouvaient déjà pratiqués, se combina avec eux, se modifia; des communications furent ouvertes, des voyages furent entrepris , des parallèles furent établis. De là naquit un second ordre de travaux , produit par cette comparaison , par le choix ou le mélange de ces systèmes primitifs, et qui ne pouvait être bien exposé et bien compris que lorsque les élémens dont il avait été formé auraient été étudiés dans les travaux solitaires dont nous avons esquissé le tableau.

L'Allemagne est entrée la première dans cette nouvelle carrière; elle y a joué, elle y joue le rôle le plus considérable; elle est la seule contrée de l'Europe où l'art d'instruire les sourds-muets est cultivé sans interruption depuis plus d'un siècle ; elle est celle qui a soumis cet art aux modifications les plus variées et les plus nombreuses.

Si nous avons le tort en France , en cette matière comme en beaucoup d'autres, de trop négliger

l'étude des travaux faits en Allemagne, les Allemands sont bien loin de nous imiter; ils examinent avec le plus grand soin ce qui se fait et se publie parmi nous. Le professeur Bjôrnstahl fit connaître à l'Allemagne les travaux de Péreire, et le phénomène que présentait Saboureux de Fontenai (i); Rudiger, la manière de procéder du P. Vanin (a). Les journaux scientifiques de l'Allemagne annoncèrent immédiatement les Mémoires de Péreire, et l'ouvrage de l'abbé Deschamps (3). L'institut fondé par l'abbé de l'Épée attira, dès sa naissance, l'attention de l'Allemagne savante. Dès 1798, Petschke a traduit F abbé Sicard, en accompagnant sa traduction de remarques. Nous ne comptons pas moins de cinquante écrivains allemands qui ont traité avec plus ou moins de développement des écrits de ces deux instituteurs, ont décrit l'établissement dirigé par eux tour à tour , et même les ^établissements des sourds-muets en France , indépendamment des articles fréquemment insérés sur

(1) Briefe auf seinen auslandischen reisen, etc. Stralsund, 1777, impartie, page 88.

(a) Zuwachs zeer sprach-kunds* 1783 , sect. 4 9 P« aa&.

(3) Kritische nachrichten. Greiswalde, n° 35, page 266. •= Gelehrte neuigkeiten. Hamb. , iy5i, n° 35 , page a 79. = Magazin des Kunft und BuckhandeU. 178a, n° a , page 178; n° 6, page 496. = Deutsches Muséum. 178s, tome II, 7« cahier, etc.

le même sujet dans les divers recueils périodiques (i). C'est, en général, avec l'expression d'une profonde et sincère estime, que" les écrivains allemands ont parlé des instituteurs français et de leurs méthodes , quoiqu'ils aient souvent fait , sur celles-ci, des observations critiques. Mais aucun auteur n'a recueilli avec un soin plus scrupuleux les détails de tout ce qui s'est fait en France pour l'instruction des sourds-muets , que M. le docteur Ferdinand Neumann , directeur de l'Institut royal des sourds-muets à Kœnigsberg, dans l'intéressant ouvrage qu'il vient de publier (2). Cet ouvrage est le fruit d'un voyage que Fauteur a fait en

(1) Ces récits ne sont cependant pas toujours d'une grande exactitude; nous ne citerons ici que deux exemples des erreurs singulières qu'on pourrait y signaler en assez grand nombre. L'abbé Ziegènbein, dans un exposé historique que nous avons eu occasion de citer, fait appeler notre jeune Clerc en Amérique, par Washington, quoiqu'il n'ait quitté l'Institut de Paris que depuis peu d'années. Un journal allemand a annoncé à Leipsick , en 1 825 , qu'on venait d'ouvrir, dans l'Institution royale des Sourds-Muets de Paris, un laboratoire de physique et de chimie; qu'une commission de savans, parmi lesquels on fait figurer M. le baron Cuvier, est chargée de diriger ce nouvel enseignement scientifique , ce qui n'a pas, comme on sait, le moindre fondement.

(2) Die Taub-Stummen-anstah zu Paris; nebst Geschichte und litteratur der Taub - Stummen unterrichtes in Spanien und Frankreich. Kœnigsberg, 1827, in~8°.

France, en i8aa. On y rencontre sans doute encore quelques légères erreurs, qu'il faut attribuer à l'inexactitude des renseignemens fournis à M. Neumann {i); mais, en général, on y reconnaît un observateur judicieux, impartial, quoique sévère. Nous pouvons retrouver dans ses critiques un résumé général de celles qu'à diverses reprises ont suggérées aux étrangers l'Institution de Paris , et les procédés qui y sont employés, (a)

Les deux principales critiques de M. Neumann roulent sur le développement que les instituteurs français ont donné au langage mimique du sourdmuet , et sur les préventions qui les empêchent de faire* usage de la prononciation artificielle.

Les instituteurs français lui paraissent s'être

(i) C'est ainsi, par exemple, que M. Neumann prenant la Société académique des Sciences pour X Académie des Sciences, attribue à M. Sicard le titre de président de ce dernier corps savant , et suppose aussi que l'éloge de M. l'abbé Sicard a été proposé par la même compagnie. C'est ainsi encore qu'il a considéré V Aperçu du plan d'Education publié en 1821 par M. Paulmier, comme servant de règle à la distribution des classes dans l'Institution royale de Paris , quoique ce Plan n'ait point été adopté par nous , etç,

(2) Ces critiques nous sont utiles , nécessaires même à connaître; loin de vouloir nous aveugler sur les imperfections de l'établissement confié à nos soins , nous désirons les découvrir, nous voulons y porter remède; nous avons donc extrait ici, avec une scrupuleuse fidélité, les reproches que lui adresse M. Neumann.

essentiellement mépris sur le véritable emploi des signes mimiques dans l'instruction des sourdsmuets. L'erreur de l'abbé de l'Épée a consisté , suivant lui , à vouloir prêter au langage mimique du sourd-muet un genre de perfection dont il n'est pas susceptible. Dans son opinion , les signes de nomenclature sont trop arbitraires et souvent dérivés d'une analyse étymologique trop infidèle; les signes grammaticaux sont sans valeur et sans mérite pour le sourd-muet , incapable encore de saisir les notions et les formes qu'ils sont des* tinés à exprimer : l'abbé Sicard, en voulant étendre encore et développer le système de son illustre maître , n'a fait qu'accroître et exagérer aussi ces iqconvéniens ; et ses signes, moins simples que ceux de l'abbé de l'Épée, sont d'autant plus vicieux, qu'ils renferment plus d'art (i). L'erreur de l'abbé Sicard, à ses yeux, a consisté dans le dessein de vouloir tout définir directemep t. Il .reproche aux signes mimiques de doctrine, renfermés dans la Théorie des Signes de l'abbé Sicard, leur excessive étendue, qui en fiait une description exubérante, sans que ces signes puissent faire cependant l'office d'une définition exacte. Il Reproche aux signes mimiques de rappel, employés dai>s l'usage de l'Institut, d'être à peu près arbitraires, et de perdre par conséquent l'avantage attaché à la pau-

(i) Die Taub-Stummen-anstalt zu Farts, etc., p. 84 * x&2*

tomime. Il reproché au procédé de réduction , par lequel la seconde espèce de signes est tirée de la première, d'être contraire à la marche naturelle de l'esprit humain, qui va toujours du simple au composé. En général, tout cet appareil de signes artificiels n'est , dans l'opinion de M. Neumann , qu'un obstacle aux progrès de l'élève; il ne donne le plus souvent que des idées vagues et confuses ; il retarde l'étude de la langue nationale. Ce n'est pas que l'instituteur de Kœnigsberg ne reconnaisse la haute importance de l'emploi des signés mimiques dans l'enseignement relatif aux sourds-muets; mais il veut que ce langage reste renfermé dans les limites qui lui sont propres, que l'instituteur se borne à recueillir les signes institués par son élève , en aidant toutefois celui-ci k les eorriger,à leur donner plus de précision, en les faisant servir . à exercer les facultés iutellectuelles de l'élève, et à appliquer les mots lorsque la connaissance déjà acquise de la langue ne fournit pas, pour cette application , des ressources suffisantes : il y voit, en un mot, une préparation nécessaire; mais il ne les admet que comme une préparation, (i) JVL Neumann désavoue, au nom des instituteurs allemands * la prévention qu'on leur suppose en Fnmce oontre l'emploi légitime des signes mimi-

^ÊSm

(i) Die Tcuth-Stommen-anstak zu Paris , etc., pages a6, 27> >47» i5a, etc.

ques; il réclame aussi contre les fausses idées qu'on s'est faites parmi nous , des motifs qui les portent à employer l'articulation artificielle dans renseignement des sourds-muets, de l'importance qu'ils lui attachent, et du rôle qu'ils lui font jouer. À l'exception d9 un petit nombre d'esprits exaltés , qui ont attribué à la parole une sorte d'influence directe sur les opérations de l'esprit, et dont M. Neumann est loin de partager les illusions, les instituteurs allemands n'ont point prétendu faire , de l'articulation artificielle , le moyen de la culture intellectuelle , comme ils n'ont point négligé l'emploi de la pantomime pour cette culture; ils n'ont vu, dans la parole artificielle, qu'un moyen mécanique, accessoire, mais cependant indispensable pour l'étude dé la langue usuelle , et pour le succès réel de l'instruction. « Les instituteurs fran- « çais se méprennent, à leur tour, lorsqu'ils veu- « lent associer directement des images de l'objet à «son expression par le mot écrit; car cette assoa dation n'est pas naturelle, les lettres de l'alphabet « n'étant que la représentation des élémens de la «parole. (1)

« Si l'abbé de l'Épée s'est égaré; eu accordant « trop, dans son enseignement, aux règles gram- « maticales, l'abbé Sicard, par un excès contraire,

(1) Die Taub-Stummen-anstalt zu Paris, etc., pages io» 3a , 35, ia5, 168.

« s'est égaré en accordant trop aux analyses logi- « ques. La métaphysique du langage ne saurait « appartenir à un enseignement élémentaire. » Vouloir commencer l'étude de la langue maternelle par celle de la grammaire et de la métaphysique , accabler l'esprit des élèves sous les difficultés des abstractions, telle est l'erreur fondamentale des instituteurs parisiens, aux yeux de M. Neumann; aussi croit-il avoir remarqué que ce mode d'enseignement ne réussit qu'auprès d'un petit nombre d'élèves privilégiés, favorisés tout ensemble par la nature et par le maître; que la foule des élèves ordinaires en profite peu; que leur instruction, en général, embrasse plutôt des notions théoriques et spéculatives, que les choses de la vie pratique et les connaissances applicables, (i)

Il a trouvé les élèves de l'Institut de Paris extrêmement faibles pour le calcul , et s'est étonné de ne voir dans leurs mains aucun recueil de dessins ou d'estampes, (a)

Le but qu'assigne M. Neumann aux institutions de sourds - muets consiste dans l'enseignement méthodique de la langue, de manière à les conduire par des exercices bien gradués , du connu à l'inconnu, et du simple au composé (3). Nous re-

(i) JJde Tqup-Stymmen-anstalt zu Paris , etc. , pages, 1 9 , ai, 3^ 38, 54, i^ig, i»9.

(a) laid., pages ij, 5o.

(3) Ibid. y page i5a.

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