‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 3 sur 56 · IO DE L'EDUCATION · texte numérisé non relu

IO DE L'EDUCATION

grettons qu'il n'ait point encore publié l'ouvrage qu'il a composé sur un art qu'il se montre si bien capable de servir, par l'étendue et la justesse de ses vues, (i)

Si les instituteurs allemands ont suivi avec autant de curiosité les travaux exécutés en France dans l'art d'instruire les sourds-muets, ils n'ont pas négligé non plus leurs propres traditions et leur propre expérience. Depuis trente ans cette étude est devenue, en Allemagne, l'objet d'une émulation remarquable. On ne pouvait pas moins attendre d'une nation dont la littérature est si féconde, dont les écrivains sont si laborieux, où les sciences philosophiques sont cultivées avec tant de profondeur et de succès , qui goûte spécialement tout ce qui sert les intérêts de l'éducation et la cause de l'humanité.

En cherchant à classer ces nombreuses et intéressantes productions, nous croyons pouvoir les ranger sous quatre titres : >

La première classe comprend les écrits qui renferment les observations faites sur les sourdsmuets , ou les récits qui peuvent servir à les faine connaître ;

(i) M. Nemnann a étendu ses critiques au système de M. l'abbé Jamet. Il a conçu une idée très avantageuse du Syllabaire dactylologique , dont nous parlerons dans le Chapitre XVIII ci-après.

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La seconde, ceux qui renferment la description des établissemens existans ;

La troisième, ceux qui ont pour objet l'exposition des méthodes d'enseignement, ou l'examen de leur mérite ;

La quatrième + les sujets de lecture et les instructions spécialement destinés aux sourds-muets euxmêmes.

Les écrits qui appartiennent à la seconde catégorie trouveront naturellement leur place dans le tableau que nous tracerons, à la fin de cette partie de notre travail , des établissemens publics actuellement existans en divers pays : essayons de puiser rapidement , dans le grand nombre de ceux qui appartiennent aux trois autres classes , les faits les plus curieux et les vues les plus «essentielles, (i)

Les suffrages aussi justes qu'unanimes de l'Allemagne , signalent d'abord à notre estime et à notre gratitude le fondateur de l'Institut de Berlin, M. le professeur Eschke, qui a consacré ses soins,

(t) Noua ae>néglqge*ons rien pour réparer ici , autant qu'il est en nom, l'ujjuate oubli clans lequel on u laissé enFranee ces utiles travaux des Allemands* Noua J*s avons, étudiés avec toute l'attention qu'ils méritent. Nous essaierons d'en, ex-* traire toute la substance, d'en exposer les résultats avec une stricte impartialité. Cette exposition ne peut être aussi complète cfue nous l'aurions désiré, par l'impossibilité ou nous ayons eîé de nous procurer quelques ouvrages; nous espérons, du moins, pouvoir faire connaître ici les plus important

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ses travaux, ses écrits, sa vie presque entière aux sourds - muets ; son nom reparaît dans presque toutes les catégories d'ouvrages destinés à l'instruction de ces infortunés. Nous nous arrêterons d'abord ici sur celui dans lequel il a consigné les observations qu'il a eu occasion de faire sur eux (i). C'est une espèce de journal tenu par ordre de dates : les six élèves confiés aux soins de M. Eschke y sont passés tour à tour en revue ; un grand nombre d'observations sont entièrement spéciales aux élèves sur lesquels elles ont été faites, et ne concernent que leur caractère personnel ou leurs habitudes ; le plus souvent il s'abstient prudemment de l'étendre aux sourds-muets sans distinction : il est difficile également d'en tirer des conséquences générales; le défaut d'ordre et de méthode, joint à cette circonstance , ne permet guère de résumer ces données éparses. Souvent les remarques faites sur le sourd -muet conviennent aussi aux enfans ordinaires ; l'auteur en fait quelquefois le rapprochement; mais quelquefois aussi il ne s'attache pas assez à distinguer ce qui appartient en propre au premier. Il en est aussi qui sont communes aux individus entendant et parlant, mais privés des avantages d'une éducation libérale. Ces

(1) Kleine Beobactungen ùber Taub-Stummen. Berlin, 1799. = Cet ouvrage, publié par M. Arnemann, est accompagné des notes de MM. les docteurs Biester et Beimarus.

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observations , enfin , à un petit nombre d'exceptions près, n'ont pas pour objet l'histoire naturelle du sourd -muet, tel qu'il est avant le commencement de son éducation ;# elles le peignent tel qu'il se montre pendant le cours, aux diverses périodes de son éducation ; elles montrent l'effet que produisent sur lui les divers moyens employés pour lui procurer ce bienfait; les obstacles qu'ils rencontrent, et le succès qu'ils obtiennent.

Plusieurs des assertions de M. Eschke nous paraissent évidemment erronées, du moins en tant qu'il a prétendu les généraliser et leur donner un caractère absolu ; beaucoup d'autres nous paraissent hasardées, toujours dans le même sens. Son journal n'en offre pas moins, aux instituteurs de sourds-muets, une mine féconde où ils trouveront des faits curieux, des exemples utiles; nous y recueillerons nous-même quelques données intéressantes pour la solution du problème qui nous occupe. Parmi les allégations dont l'exactitude nous semble incertaine, il en est aussi qui méritent d'être vérifiées sur un plfts grand théâtre, % et par la comparaison d'un plus grand nombre d'expériences.

Quoique le professeur Eschke se soit dévoué , avec le zèle le plus pur et le plus ardent , au service des sourds - muets , il les jugç avec une extrême sévérité. Il accuse le sourd-muet de ne vivre que pour lui - même , d'être absolument

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étranger à foute espèce d'affections , d'être privé de toute sociabilité , avant qu'il ait commencé à recevoir l'instruction dans un établissement d'éducation (i); il l'accuse d'être sans pitié (a); il lui reproche tout ensemble et la légèreté , l'inconstance , et ( ce qui paraîtrait contradictoire ) l'obstination (3). « Le sourd - muet , à ses yeux , « ne connaît pas l'obéissance (4) ; il hait la répricc mande (5) ; il s'irrite facilement , et se livre à « des emportemens extrêmes ; il va jusqu'à frap- « per son maître , par les plus frivoles motifs (6) ; « il aime à faire le jpal pour le mal (7) ; il hait « facilement. » M. Eschke a trouvé les sourds-muets qui lui son( arrivés , dans une disposition de haine très prononcée contre ' les Juifs , contre les Français, oc Les sourds-muets aiment naturellement la « guerre, et se plaisent au récit* des batailles (8). «Pendant que leur frivolité se joue de tout, ils « se font un jeu d'exciter les querelles , les tracas- « séries, d'intriguer à la fois dans les deux partis (9):

( 1 ) Voyez l'ouvra^ déjà cité , ae Recherche , page 37.

(2) Ibid,, 5e Recherche y page 90.

(3) Ibid., ire Recherche, page 7.

(4) Ibid., 7* Recherche, page i3o.

(5) Ibid., ire Recherche, page 7.

(6) Ibid., 2e Recherche; p. 37 ; 8e Recherche, p. 148, i5i-

(7) Ibid. , 5e Recherche , page 99.

(8) Ibid. , 8e Recherche , page 1 5 1 .

(9) Ibid. , 6e Recherche, page 127.

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« ils sont méfians ; ils ont un éloignement mar- « que peur toutes les personnes douées de l'au- « dition (i); ils ont, à l'égard de celles-ci, les « mêmes préventions que les paysans à l'égard « des citadins ; leur sensualité est extrême, ou place tôt ils ne sont gouvernés que par les sens (a); « l'ardeur et l'impétuosité de leurs désirs ne oona naît aucune mesure (3). Malgré son état d'infé- « riorité, et quoiqu'il rougisse d'être sourd-muet, « au point de redouter tout ce qui peut le lui <* rappeler (4), cet infortuné est très satisfait de « lui - même ; il est plein d'amour - propre , de « vanité; cette passion est en lui accompagnée « d'une susceptibilité souvent aveugle : il aime à « se distinguer; il est facilement enivré par la « louange; enfin, il redoute très vivement la « mort » (5). "Voilà, certes, bien des défauts et des vices; et ce n'est pas dans quelques sujets seulement que Eschke croit les avoir reconnus , c'est dans tous généralement. (6)

Le sévère auteur, dans d'autres passages, admet cependant quelques modifications à des arrêts

(î) Voyez l'ouvrage déjà cité, 6e Recherche, page i3a.

(2) Ibid.y in Recherche, page 8; 5e Recherche , page 96.

(3) Ibid., 7e Recherche, page i32.

(4) Ibid., ire Recherche, page 8.

(5) Ibid.y 5e Recherche , page 96 5 1 ir Recherche , p. 196 ; 8e Recherche, page 160.

(6) Ibid.y 8f Recherche, page i5i.

ï6 DK L'iDUCàTIOff

aussi absolus, ou les contredit même à quelques égards. C'est ainsi qu'il rend à deux de ses élèves le témoignage qu'il a trouvé en eux tout ce que l'affection fraternelle a de plus tendre, et qu il en . a vu un autre très sensible à l'amitié ( i). C'est ainsi qu'il remarque encore que ces malheureux aiment à rire, et qu'il en conclut assez justement qu'ils ne sont pas mécbans (a). C'est ainsi qu'il a reconnu en eux une compassion très vive pour les enfans en bas âge et pour les malades. « Ils aiment beauce coup les premiers , dit notre auteur, et ils ont de « grands égards pour les seconds» (3). Assurément si l'intérêt pour la faiblesse et le malheur est le début naturel , le premier essor des affections humaines , il est aussi , parmi ces affections , l'une de celles qui ont un caractère plus moral et plus pur, qui sont le plus utiles dans leurs effets, le plus généreuses dans leur principe.

Ceux qui ont impartialement et attentivement étudié les sourds-muets, apprécieront sans doute tout ce qu'il y a d'exagéré dans le tableau que nous venons de retracer d'après M. Eschke. On sait que nous sommes presque tous enclins à remar-

(i) Voyez l'ouvrage déjà cité, 7e Recherche , page i34; 8' Recherche , p. 1 48.

(2) Ibid.% 8e Recherche, page i52.

ÇSyibid., page i5i.

DES SOIT RDS-MUETS. PART. II, CIIAP. X. \n

quer, dans ceux qui nous entourent, plutôt les défauts que les bonnes qualités , à grossir les premiers^ que souvent les instituteurs y sont particulièrement disposés, à l'égard de leurs élèves, par le sentiment trop vif des obstacles qu'ils rencontrent dans l'éducation de ceux-ci, et par l'effet même du zèle qu'ils y apportent; cette disposition doit s'accroître encore davantage vis-à-vis d'un pauvre sourd-muet, lorsqu'on le compare "à un enfant de son âge. Cependant, en admettant, comme on doit le faire , que , si le tableau est trop chargé , le fond en a quelque vérité ; nous voyons jaillir de cette triste expérience une grande vérité , qui , tout en excusant l'infortuné dans lequel tant d'imperfections se manifestent, achève de nous révéler une importante dispensation de la Providence : c'est que tous ces défauts, tous ces vices, naissent d'une circonstance principale de l'espèce de séquestration à laquelle le sourd-muet est condamné : il vit au milieu des hommes , mais sans que son âme communique avec celle de ses frères ; il voit en eux plutôt des rivaux que des amis ; comment cet isolement moral ne produirait-il pas la personnalité et toutes les funestes conséquences qu'elle traîne à sa suite? Il reste donc bien confirmé que l'état de société est, pour l'homme moral, ce que l'air est pour l'homme organique, la condition essentielle de la vie.

Le sourd -muet serait encore excusé, dans la u. 2

pensée de M. Eschke , par une autre circonstance , mais qui, en lui enlevant toute culpabilité, ne ferait que rendre sa situation plus misérable : c'est que le sourd-muet serait incapable de tout mérite ou démérite ; car « il ne connaît ni la « vertu ni le devoir. » Telle est la terrible sentence prononcée contre lui par notre auteur, ainsi que nous l'avions déjà annoncé (i) ; il la répète à diverses reprises, avec l'affirmation la plus absolue (2) : « La loi du» plus fort est, pour le sourdes muet , la seule loi naturelle ; il est au dernier « degré de l'humanité ; il est semblable à l'enfant « qui vient de naître ; il est au-dessous des sauce vages les moins civilisés, des Groënlandais , par « exemple ; il ne se distingue pas de la brute ; « l'éducation seule peut le rendre supérieur à celleci ci : car il n'a pas même cette réminiscence du « passé , cette prévoyance de l'avenir, qui établis- « sent une ligne de démarcation entre les derniers « des sauvages et les animaux. » M. Eschke essaie de justifier une assertion aussi extraordinaire par le raisonnement. « Il n'y a , pour le sourd - muet , « ni bien ni mal; car l'un et l'autre supposent

(1) Voyez ci-devant, iM Partie, ae note à la suite du Chap. IV, tome Ie*, page i34.

(a) Observations sur les Sourds -Muets (en allemand), a' Recherche, page 37; 5* Recherche, pages 95, 96, 99; 6* Recherche ; pages 104, 10 5;

ce la liberté des déterminations; mais la volonté ne « commence à être libre , que lorsque la raison a « commencé aussi à exercer sur elle quelque in- « fluence; cette influence, à son tour, ne peut « s'établir que lorsque la raison , c'est - à - dire la « faculté de déduire et de rapporter les cas partice culiers à un principe général, a été suffisamment <c formée, ou a pu acquérir la conscience d'eile- « même. Or, la raison ire peut naître qu'avec le « langage, qui seul donne la netteté à nos per- « ceptions, la richesse à notre mémoire ; la notion « du devoir et de l'obligation qu'il impose, suppose «-aussi une expérience variée des conséquences » qu'entraînent certaines actions , et par consé- « quent l'usage de la langue, laquelle seule a la « faculté de donner à de telles idées les exprès* « sions qui leur sont nécessaires. »

Que le sourd-muet n'ait qu'un sentiment confus de la liberté morale, c'est ce que nous sommes loin de contester ; mais qu'il ne jouisse en réalké d'aucune liberté intérieure dans ses déterminations; que, pour commencer à pouvoir exercer ce pouvoir, il faille être capable de remonter du fait particulier au principe général, il faille être en possession de notions abstraites déterminées par les langues artificielles, voilà ce que nous ne saurions admettre. Les prévisions du sourd-muet, sur les conséquences des actions humaines, sont peu étendues, sans doute; mais il n'en est point

ao ûe l'éducation

dépourvu : il y a pour lui un avenir, comme un passé ; et il se dirige en conséquence. C'est à l'occasion des actions particulières, et non par des formules générales, que le sentiment moral se produit dans le cœur de l'homme ; en présence d'une bonne ou d'une mauvaise action , il s'élève au fond de lui-même une voix qui approuve ou désapprouve ; avant d'exécuter une action , sollicité par des motifs différens et opposés , il hésite : d'une part, un penchant sensuel le sollicite; de l'autre, il désire peut-être obtenir cette approbation intérieure ; peut-être il craint de subir la désapprobation de sa conscience : tout cela se passe en lui d'une manière rapide. Le sourd-muet sent la louange et le reproche qui lui sont adressés par les autres hommes; il est donc capable de s'en adresser à lui-même : la liberté- morale n'est point en lui le résultat d'une déduction raisonnée , d'une réflexion approfondie; il n'en généralise pas la notion ; sa liberté morale n'est encore qu'un fait ; elle est, dans chaque cas particulier, l'exercice d'un pouvoir qui lui a été donné pour se déterminer par lui-même, et dont il use presque sans le remarquer (i). M. Eschke lui-même trouve les sourds-

(i) Le seul des élèves de M. Eschke, qui ait examiné la question de la liberté morale , a commencé , dit cet auteur (ibid., 2e Recherche , page 33 ) , par supposer que les actions humaines étaient inévitablement déterminées ; plus tard seule-

muets extrêmement sensibles à l'injustice (i); il suppose donc en eux un sentiment du juste et de . l'injuste.

M. Eschke, comme on le voit, ne traite pas plus favorablement le sourd-muet sous le rapport intellectuel, que sous le rapport moral. « Le sourd- « muet, dit-il, ne pense qu'avec sa mémoire; les a idées chez lui ne sont associées que par un seul « lien , celui de leur succession fortuite (2) ; une « aveugle imitation est son seul guide ; tout critç- « rium lui manque : cette imitation n'est pas même a accompagnée de sympathie (3) ; c'est avec la plus « grande peine qu'on parvient à fixer son atten*- « tion » (4) ; aussi l'auteur regarde-t-il comme très , difficile, sinon comme absolument impossible , de

ment il a reconnu son erreur. Mais, d'après l'explication que nous donne Fauteur, on voit que cette opinion, chez son élève, n'était qu'une conséquence faussement déduite des idées sur la prévision et la toute-puissance divines; que, par conséquent , elle était née pendant le cours de l'instruction qu'il avait reçue. Avant cette instruction , il eût été fort embarrassé sans doute pour traiter une question semblable ; mais il n'en possédait pas moins la faculté de se déterminer dans les cas particuliers.

(1) Observations sur les Sourds - Muets , ae Recherche, page 37.

(s) Ibid., page 43.

(3) Ibid. , 5e Recherche , page 89.

~(4) lbid.7 1 3e Recherche, page 201.

faire concevoir aux sourds-muets les notions intellectuelles ( i ) ; il paraît même admettre les limites qu'Heinicke avait assignées à leur capacité, (a)

Toutefois , notre observateur a reconnu chez les sourds-muets cette curiosité active , qui est comme la soif de l'intelligenée (3). La curiosité est en eux une. véritable tendance à l'instruction, car ils veulent remonter à l'origine des choses (4) ; aussi n'aiment-ils point les répétitions. S'ils manquent de jugement, M, Eschke leur accorde cependant un rare talent d'imitation ; il leur applique ce que les Romains disaient des .Grecs , que « c'était une naît tion comédienne. » (5)

« Le sourd-muet craint singulièrement l'obscu- « rite » (6) , ce qui s'explique naturellement : la lumière est sa vie , puisque l'œil est le seul organe dont tout dépend pour lui. « Il a de singulières « idées de là beauté ; l'embonpoint est à ses yeux « le caractère essentiel de la beauté dans les formes « humaines : il méprise la pauvreté , il admire le «c pouvoir , la richesse. » (j)

(i) Observation* sur les Sourds *- Muets , .&• Recherche, page 89.

(2) Ibid. Introduction, page xij.

(3) Ibid., 6e Recherche, pages ki$, ifri.

(4) Ibid. , ae Recherche , page 35.

(5) Ibid. ,11e Recherche , p. 1 80 ; 8* Recherche , p. 1 5 1 .

(6) Ibid., ne Recherche, page i83. .

(7) Ibid., 8e Recherche, page 167.

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Le sourd-muet , suivant M. Eschke , ne possède aucune autre idée que celles dont il a institué les signes, (i)

« Il ne conçoit point les idées religieuses avant « qu'il ait reçu l'instruction méthodique (21) ; il ne « comprend pa$ l'Être invisible , l'Être présent en « tous lieux; mais voyant les vapeurs s'élever vers « les deux, certains phénomènes s'y déployer, cer- « taines influences en descendre , c'est là qu'il va a chercher le souverain maître de toutes choses; il « demande à le voir, à être conduit auprès de lui (3). «La religion, chez le sourd -muet, n'est que la « produit de la crainte. (4) » M. Eschke raconte de l'un de des élèves, qu'après avoir été introduit à la connaissance de Dieu , rapportant directement au bienfaiteur suprême tout ce qui lui arrivait de favorable et d'heureux, il ne consentait plus k éprouver de reconnaissance pour personne , et se refusait à faire des remercîmens. Cet élève faisait de luimême des prières fréquentes, mais courtes, et supposait être entendu de Dieu , de la même manière qu'il l'était des autres hommes. (5)

(1) Observations sur las Sourds - Muets , 5* Recherche, page 91.

(s) Ibid., 3e Recherche , page 43.

(3) Ibid.y 6e Recherche , page 106.

(4) lbid., page 104.

(5) lbid, , pages 106, 10g.

« Les signes sont, pour le sourd-muet, bien « plus qu'une langue maternelle ; car la langue mace te rn elle est donnée toute faite par la tradition, « et le langage mimique T au contraire , est institué « par le sourd-muet lui-même ; aussi est-il entière* «ment individuel (i). Le sourd -muet a une très « haute idée de sa pantomime (2) ; il la croit bien « supérieure à nos idiomes; cependant il l'aban- « donne bien vite, pour l'articulation artificielle, « dès qu'il est en état d'employer nos idiomes (3) , « sans doute parce qu'il trouve dans ceux-ci un « moyen de communication plus. général, et aussi, * par l'effet de ce penchant qui le porte à rougir de «son infirmité, et à sortir d'un état exceptionnel. « La marche du langage mimique étant, sous plu- « sieurs rapports, opposée à celle de nos langues (4), « le sourd-muet éprouve la plus grande peine à se « plier aux formes que celles-ci ont adoptées ; il ne « parvient jamais à les observer avec rigueur ; il ne « les adopte que par une répétition mécanique; il « ne fait aucun cas de nos articles , de nos conjono « tions, il les supprime volontiers (&) ; il crée même

(1) Observations sur les Sourds- Muets , 5* Reckerche , page 91.

(2) ïbid.y 1* Recherche, page lu*

(3) Ibid» , page 5.

(4) Ibid.9 5e Recherche, page 84.

(5) Ibid., page 100.

« de nouveaux mots (i) ; il critique sans cesse nos « locutions, notre langage ; il critique dans nos écri- « vains les tenpes qui ne lui paraissent pas con- « formes à une logique rigoureuse. » (a)

Les langues russe, polonaise et anglaise sont, au témoignage de M. Eschke, celles que le sourd-muet apprend le plus facilement ; les deux premières comme- étant dégagées d'articles, la troisième à cause de la simplicité de sa syntaxe. Celles que le sourd-muet apprend avec le plus de difficulté, sont les langues espagnole, portugaise, française , mais surtout la langue allemande. Les difficultés dont celle-ci est hérissée pour lui , proviennent de l'embarras de sa construction et de l'arbitraire qu'elle accorde pour la disposition des termes. M. Eschke ne conçoit pas qu'un sourdmuet puisse jamais penser en français; il suppose que notre langue ne peut avoir pour lui d'accès que dans la mémoire. (3)

Une remarque aussi curieuse qu'importante de M. Eschke, c'est que le sourd-muet, dans sa pantomime, n'a aucun signe qui corresponde à notre verbe être, circonstance qui lui est commune

(1) Observations sur les Sourds - Muets , a* Recherche» page 19.

(a) Ibid. Introduction, pages xiij et suiv. ; 6€ Recherche > page i5i.

(3) Ibid., 5e Recherche, pages 100, 101.

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avec plusieurs langues de l'antiquité , comme avec quelques idiomes encore subsistons dans le Nouveau-Monde, (i)

ce Le sens de la vue, dit-il encore, a beaucoup « plus de délicatesse que celui de l'ouïe » ; il croit pouvoir en conclure que les sourds-muets reçoivent des impressions plus vives que celles des autres hommes, (a)

«Le sourd -muet auquel on a donné Particule lation artificielle , prononce souvent des paroles « pendant ses songes. » (3)

Quelle que soit l'extrême sévérité avec laquelle M. Eschke a jugé les sourds-muets , il conseille de les traiter avec indulgence et douceur ; lui-même paraît avoir adopté ce principe de conduite : il exhorte surtout les instituteurs à la patience. « Les « sourds-muets, dit-il, portent en eux-mêmes tous « les germes du bien ; il ne s'agit que de les foire « fructifier. Ennoblissons leurs penchans , enno- «f blissons leurs plaisirs eux-mêmes (4) ; ayons avec « eux un visage serein (5) , et quelle que soit la « rudesse de leurs manières , que les nôtres leur

(i) Observations sur les Sourds - Muets , î ie Recherche , page 196.

(2) Ibid., page 197.

(3) Ibid,, 1" Recherche, page 7.

(4) Ibid. , 8e Recherche , page 167.

(5) Ibid. , 4' Recherche , page 67.

DES SOURDS-MUETS. — PART. II, Cil À P. X. 37

« inspirent toujours l'aménité et la dignité oonvep nable. » *

M. Eschke recommande avec raison d'enseigner au sourd-muet à concevoir, avant de lui enseigner à parler; « car il faut, dit- il, avoir les matériaux a avant les signes» (i). Il rejette tout projet d'une écriture idéographique pour l'usage du sourdmuet (a) ; il désapprouve fortement que l'on commence d'abord par apprendre mécaniquement au sourd-muet la lecture et l'écriture, avant d'entreprendre pour lui l'explication de la valeur des mots de la langue. « Il vaut mieux, dit-il, que « l'élève ne sache rien , lorsqu'il est remis aux « mains de son instituteur , que d'être déjà pourvu « de cet instrument, sans attacher aucune idée à « son emploi. » (3)

M. Eschke, comme on vient de le voir, employait le procédé de l'articulation artificielle. D'après son expérience , il faut beaucoup de temps et d'efforts aux sourds-muets pour apprendre k parler de la sorte (4)* Mais il s'était attaché aussi k perfectionner la pantomime de ses élèves, et il se persuadait qu'ils ne peuvent avoir aucune idée

(i) Observations sur les Sourds-Muets, i" Recherche» page 9 ; 5e Recherche , page g5.

(a) Ibid., ï'i* Recherche, page 177.

(3) Ibid., 8e Recherche, page 34o.

(4) Ibid., 5e Recherche , page 84.

28 DE LÉDUCÀTION

dont ils n'aient également le signe mimique (i). Il avait eu l'occasion d'entretenir l'abbé de l'Épée à Paris ; il professe une juste et profonde vénération envers ce célèbre instituteur ; il associe aussi Heinicke à ses éloges.

Pendant que M. Eschke notait chaque jour les observations dont ses élèves lui offraient le sujet , il engageait ceux-ci , dès qu'ils en étaient capables , à écrire eux-mêmes, chaque soir, le récit de ce qui les avait le plus frappés pendant le jour, à conserver ces notes, et à les revoir ensuite après six mois; pratique excellente, et qu'on ne peut trop recommander (a). Il employait avec succès les jeux imaginés par le célèbre Bazedow, le bienfaiteur de l'enfance, pour exercer le jugement et la mémoire des enfans. (3)

M. Eschke a reproduit à peu près les mêmes vues dans ses écrits détachés (4), dans ses lettres sur la manière de penser des sourds-muets, adressés au professeur De Well ; dans un grand nombre d'articles épars en divers ouvrages périodiques de

(i) Observations sur les Sourds - Muets f 12e Recherche, page 204*.

(a) Ibid.9 !«• Recherche, page 9« • •

(3) Ibid., page 19. =Par ex. le Nomen latens, et le Judicierspiely etc.

(4) Kleine-Schriften. Berlin, i8o5 , in-8°.

l'Allemagne (i) : il a essayé aussi de tirer, des instructives expériences que fournissent la condition du sourd-muet et son éducation, quelques résultats applicables à la psychologie et à la philosophie du langage (2). Peu d'écrivains ont fourni d'aussi abondans matériaux à l'étude de l'art qui nous occupe. Nous avons cru devoir nous arrêter à donner ici une esquisse de la portion de ses travaux qui embrasse l'histoire naturelle du sourdmuet lui-même, à en exprimer même toute la substance, dans l'intention d'offrir aux instituteurs un exemple propre à exciter Jeur émulation , et en même temps un texte qui demande à être médité par eux.

Heinicke , comme nous l'avons vu , avait déjà , par quelques essais du même genre , précédé M. Eschke dans cette carrière. Il y a été suivi par MM. Caesar (3), Petschke (4), Pfingsten (5),

(1) Spécialement dans Berlin Monats-Schrift , le Genius der Zeit, etc.

(2) Ueber Stumme, eine behùlfe zur Seelen lehre und sprach hunde. Berlin, 1791, in-8°.

(3) Ueber Taub-Stummen , etc.

(4) Ueber die Nothtvendigkeit Taub-Stummen zu unterrichten.

(5) Ueber den Tmstand der Taub-Stummen der alteren und jungeren zeit, etc. Kiel, 1817.

3o de l'éducation

Grashoff (i) et quelques autres. Le premier s'est spécialement attaché au caractère des sourdsmuets ; les trois autres ont traité de la condition dans laquelle ils sont placés.

M. Eschke évalue le nombre des sourds-muets , terme moyen, à 556 individus, sur une population d'un million." Mais il estime que cette infirmité se rencontre plus fréquemment vers le Nord et dans le voisinage de la mer (2). L'abbé Ziegenbein, dans un écrit qu'on pourrait considérer comme offrant le tableau statistique des sourds-muets en Prusse (3), porte cette évaluation à 590 individus par million. D'après le dénombrement qui en a été fait dans ce royaume, les relevés qu'il met sous nos yeux présentent un résultat singulier : le nombre de ceux qu'on a signalés dans l'âge de 1 à 5 ans n'est que le quart de celui qu'on trouve de 5 à 10, et ce dernier ne change pas de 10 à i5 ; il ne diminue, de i5 à 20, que d'une manière presque insensible. Ce résultat provient sans doute de ce qu'un certain nombre de sourds -muets ne sont atteints de cette infirmité

(1) Forschlag zu einer Taub-Stummen gemeinde. Berlin,

(1) Voyez l'ouvrage déjà cité, 1 1* Recherche , page 184.

(3) Coup d'œil historique et pédagogique sur l'art d'instruire les Sourds- Muets 9 et sur les. Instituts de Sourds- Muets (en allemand). Brunswick, i8a3.

DES SOURDS-MUETS. — PART. H, CHAP. X. 3l

que pendant les premières années de leur vie ; mais il provient probablement aussi de ce que les informations prises sur les enfans en bas âge sont plus incomplètes, et de ce que la muti-surdité n'a pas été alors , dans un grand nombre de cas , suffisamment reconnue, (i)

(i) Voici le relevé de ce tableau :

De i an à 5, 2g5 sourds-muets.

45 et au -dessus, 724

Total , 6,876 sur une population totale de 1 i,5oo,ooo habitans. Mais M. l'abbé Ziegenbein estime qu'à raison des omissions commises à l'égard du premier âge , ce nombre doit être porté à environ 8,000 sourds-muets. Sur ce nombre, il y en a 2,000 qui sont en âge de recevoir l'instruction.

On remarque avec surprise que cette infirmité est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. Dans les provinces où la distinction a été faite, le rapport des sourdsmuets aux sourdes-muettes est , terme moyen, de 1 ,o32 à 694*

3a dis l'éducation

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