‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 27 sur 56 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Nouveaux procédés dernièrement proposés en France. — Signes de rappel de MM. l'abbé Jamet et Dudésert. — • Syllabaire dactylologique de M. Recoing. — Mimographie de M. Bébian.

J\l. l'abbé Jamet, aujourd'hui recteur de l'Académie de Caen, a formé dans cette ville un institut de sourds - muets , qu'il a long -temps dirigé luimême, et où il a appliqué des procédés qui lui sont propres. Le zèle le plus respectable a inspiré cette création, l'a soutenu, et' l'on s'accorde à rendre témoignage aux succès que l'instituteur a obtenus. Deux mémoires lus par M. l'abbé Jamet, dans les séances de l'Académie royale des Sciences, Arts et Belles-Lettres de la ville de Caen , les 27 avril 1820 et 20 novembre 1821 (1), nous font connaître, d'une manière succincte, la marche qu'il a suivie, les principes qu'il a adoptés, le caractère de sa méthode. Celles des abbés de l'Épée et Sicard lui étaient inconnues quand il commença ses travaux ; mais il a beaucoup profité ensuite de la lecture de leurs ouvragés. (2)

(1) Caen, 1824 1 in-40.

(a) Premier Mémoire , page 2/1 , Deuxième Mémoire , page 53.

Le premier de ces deux mémoires renferme un aperçu sur l'histoire de l'art , et l'indication des vues par lesquelles l'instituteur a été conduit à chercher une voie nouvelle. Cet aperçu, nous avons le regret d'être contraint de le faire remarquer, est une suite d'erreurs où les faits sont fréquemment dénaturés , et le vrai caractère des méthodes généralement méconnu (i). Il suppose que Péreire (a) ne songeait qu'à délier l'organe de la parole chez les sourds-muets ; que le P. Vaun a tenté la méthode des signes , et il attribue i celui-ci l'honneur de cette importante découverte (3). Il se montre également injuste envers Ernaud et l'abbé Deschamps , et leur prête un caractère d'hostilité dont ils n'ont point donné l'exemple. Il distingue trois méthodes : celle qui fait parler les sourds -muets, celle de l'abbé de l'Épée, celle de l'abbé Sicard : trop sévère envers la seconde , il n'a pas reconnu que la troisième n'en est que le développement et la rectification.

(1) Nous ayons eu occasion de relever quelques unes de ces erreurs ; mais nous avons dû nous borner aux plus essentielles. Les noms mêmes des auteurs y sont altérés. A côté de Wallis , M. Jamet fait paraître en Angleterre un Wally ; il fait du chevalier Digby un instituteur de sourds-muets ; il fait de Péreire , de Heinicke , des disciples d'Amman , etc. , etc*.

(a) Qu'il a voulu sans doute désigner sous le nom à'Ant. Pereirès.

(3) Premier Mémoire , pages 10, 11. '

a38 ' BE i/ftHJCÀTION

Enfin, trompé par les ouvrages théoriques de l'abbé Sicard, il juge la méthode de celui-ci, d'après ce que ces théories lui faisaient supposer, et il s'occupe de lui faire subir précisément les mêmes modifications et les mêmes réformes qu'elle avait subies en effet dans l'application usuelle (1). « Il manque quelque chose, dit-il, à « la manière d'enseigner dé l'abbé Sicard ; c'est « que le sourd-muet puisse parler le langage qu'il « étudie. L'élève de l'abbé Sicard a bien une « langue écrite, mais ce n'est point une langue « manuelle; il ne peut la parler que la plume « ou le crayon à la main; tandis qu'il reçoit la « leçon , il peut converser avec son maître ; l'écri- « ture est un moyen de communication facile entre « eux; mais, hors de là, le maître ne peut plus « l'entretenir, sinon d'une manière vague et pué- «r rile ; il manque d'un véhicule expéditif et sur « pour lui transmettre ses pensées » (a). M. l'abbé Jamet a supposé que les seuls signes usités dans

(i) Pénétré d'estime pour l'honorable caractère de M. l'abbé Jamet , nous devons à l'intérêt de l'art , qui est ici l'intérêt de l'humanité , de signaler ses erreurs avec une entière franchise , comme nous avons marqué les imperfections des systèmes des abbés de l'Épée et Sicard , et nous espérons que M. l'abbé Jamet verra, dans cette franchise même, une preuve de la confiance que nous avons dans les généreuses intentions qui l'animent.

(2) Premier Mémoire, page 24.

DES SOURDS-MUETS.— PART. II, GHAP. XVIII. 23g

l'enseignement de l'abbé Sicard, sont ceux que celui-ci a décrits dans sa théorie. Il ignore que ces signes subissaient , dans la pratique , une réduction qui* en faisait précisément ce véhicule , ce moyen de remplacer l'écriture, qu'il se plaint de voir manquer à la méthode.

M. l'abbé Jamet s'est placé dans le même point de vue que les abbés de l'Épée et Sicard; il a cru à la nécessité d'un langage -complet de signes mimiques pour remplacer la parole , pour servir de texte à la traduction.

En partant de là , il fonde sa méthode sur une distinction judicieuse : il distingue essentiellement de la pantomime les signes expéditifs. Il emploie d'abord les scènes mimiques, lorsqu'il s'agit de faire concevoir au sourd-muet le vrai sens ou les diverses acceptions d'un mot ; mais une fois que ce mot est compris, il rejette le secours de la pantomime ; il la remplace par un signe unique , concis, qu'il s'attache à rendre aussi simple qu'il est possible , et d'une exécution très facile. « Ces « signes , dit - il , tiennent lieu de la voix dans « les entretiens des élèves ; c'est une parole ma- « nuelle » (i). C'est bien là^ce qui se pratique, en réalité , dans l'institution de Paris ; mais les signes de M. l'abbé Jamet diffèrent , à quelques égards ,

(1) Premier Mémoire, page 25; Deuxième Mémoire, pages 38 et 39, 44 & 49.

de ceux qui sont adoptés dans notre établissement. M. l'abbé Jamet « s'est fait une loi de n'employer « jamais qu'un seul signe pour lés mots de notre « langue qui auraient le plus d'acceptions diffé- « rentes. »

Pour développer son point de vue et l'appliquer à son système de signes, M. l'abbé Jamet établit quelques principes fondamentaux : il est nécessaire de les reproduire dans les termes propres de l'auteur. i°. « Les signes, dit-il, ne sont point « une langue , ils sont la prononciation des mots « d'une langue.

20. « On doit faire le signe des mots et non le « signe des choses, (i)

3°. « Les signes doivent être simples, d'une exé- « cution prompte et facile, (a)

4°. « Les signes ont une forme invariable.

5°. a Un mot ne doit avoir qu'un signe , quel « que soit le nombre de ses acceptions.

6°. « Les prépositions qui entrent dans la comte position des verbes , et de quelques autres parties « du discours, doivent être indiquées par des site gnés. » (3)

M. l'abbé Jamet, opposant ces six axiomes à autant d'axiomes contraires qu'il suppose admis

(i) Important à noter.

(2) Encore essentiel à remarquer.

(3). Deuxième Mémoire , page 37.

DES SOURDS-MUETS. PART. II, CHAP. XVIII. a/J1

comme régulateurs, dans l'Institut de Paris, en fait autant de différences essentielles et caractéristiques entre les deux systèmes.

La différence n'existe cependant pas pour la troisième maxime , comme nous l'avons déjà observé, et comme nous le verrons mieux encore par la suite.

Le premier de ces axiomes est difficile à saisir; Fauteur cherche à nous l'expliquer, en exposant qu'il faut, pour constituer une langue, trois choses : i*. «le corps du mot, ou sa forme écrite; a°. l'ao « ception du mot, ou le sens qu'on y attache; 3°. le « son du mot, ou sa prononciation : il ajoute que « des sons articulés qui n'indiquent aucun sens , « .et que l'écriture ne peut représenter, ne peu- « vent «transmettre la pensée. » C'est trop exiger sans doute pour constituer une langue; les deux dernières conditions suffisent pour la parole ; les deux premières suffiraient, si, comme chez les Chinois et les Egyptiens , l'écriture s'était immédiatement associée à la pensée. Dire que des mots privés d'acception ne sont point une langue , serait une proposition peu neuve. Nous ne voyons pas, au reste, comment on peut conclure de là que les signes ne sont pas une langue, quand ils expriment réellement la pensée.

« Mais , continue M. l'abbé Jamet , les sourds- <c muets qui sortent des diverses écoles connaisse sent et écrivent les mots de la langue française ;

il. 16

« ils en comprennent le sens; ils peuvent commuée niquer leurs idées par le moyen de l'écriture. « Que leur manque-t-il encore ? La prononciation « manuelle, je veux dire les signes des mots. La « nature, en leur refusant l'organe de la parole, « les a privés de prononcer les mots de la langue « qu'ils savent. Ils ont donc besoin de la pronon- « ciation de ces mots : les signes des abbés de « l'Épée et Sicard n'ont dû être inventés que pour « tenir lieu de cette prononciation. » (i)

Nous cherchons en vain à comprendre cette né* cessité d'une prononciation des mots de la langue, quand ces mots, tracés par écrit ; sont suffisamment compris de ceux qui les ont dessinés et de ceux qui les lisent L'écriture est elle-même une proruonciationfixe : les signes des abbés de l'Épée et Sicard n'ont point été inventés pour servir de prononciation aux mots écrits. Leurs inventeurs, croyant représenter immédiatement la pensée dans ces signes d'analogie, les considéraient comme étant eux-mêmes une sorte de mots mimiques. La prononciation n'est pas distincte de l'instrument qui sert à l'expression directe de l'idée ; elle n'est que l'emploi de cet instrument lui-même : le mot exprime l'idée en même temps qu'il se prononce, ,. soit qu'il se prononce de vive voix, par écrit, ou pat- geste.

(i) Deuxième Mémoire, pages 43 à 39.

Plus loin, cependant, M. l'abbé Jamet, distinguant les signes qui expliquent la valeur du mot, de ceux qui rappellent seulement ce mot, semble restreindre à ceux-ci la condition de n'être qu'une prononciation (i). Nous lui accorderions la prononciation ainsi restreinte; mais, alors, elle ne s'applique plus aux signes des abbés de l'Épée et Sicard.

Tout le système de M. l'abbé Jamet repose, comme nous l'avons annoncé, sur la distinction qu'il établit entre la description par gestes détaillés, scènes mimiques > pantomime , figures d'enseignement, qu'il emploie comme moyen d'explication de la valeur des mots , et les signes qu'il appelle indicateurs ou expèditifs, ou d1 } entretien, qui ne font que rappeler ce même mot. C'est à cette derr nière espèce de signes qu'il applique ses cinq derniers axiomes; c'est pour ces signes qu'il exige avec raison trois conditions essentielles : la simplicité, la facilité d'exécution, une fixité invariable. On conçoit comment il se contente d'affecter un seul de ces signes au mot qui comporte plusieurs acceptions différentes , puisque le mot matériel ou articulé est toujours le même, et que le signe , de rappel n'a pour but que de retracer à la mémoire ce mot matériel. Il résulte de là que le signe de rappel doit aussi être entièrement arbitraire, ou

( i ) Deuxième Mémoire , pages 4$ .

du moins ne doit et même ne peut ayoir de rapport qu'avec le mot et nullement avec l'idée : car> M. l'abbé Jamet a posé en principe qu'il n'est point destiné à exprimer la chose ou la valeur du mot ; et puisque ce signe de rappel est unique pour un mot qui a les significations les plus diverses, il est visiblement impossible qu'il puisse représenter et peindre à la fois chacune de ces significations.

Quel n'est donc pas notre étonnement , lorsque nous voyons cependant l'auteur nous déclarer que ces signes , qui ne doivent point être le signe de la chose (premier axiome), « ont cependant de l'ana- « logie avec la chose qu'ils indiquent (i) », nous répéter encore qu'*7 ne lui faut point de signes de rappel, étrangers à la chose qu'ils indiquent (a); nous raconter qu'après avoir songé à emprunter les procédés des tachygraphes, il y a renoncé, par la raison que leurs signes ne font que rappeler le matériel des mots et des syllabes vides de sens ; qu'ils sont sans analogie avec la chose ; et ajouter ensuite, qui/ fait le signe des mots, et qu'il a pris pour règle invariable de chercher dans la chose exprimée par les mots 9 le point qui la distinguait de toute autre, pour en faire la base de son signe (3). Aussi l'auteur se félicite-t-il de ce que ses signes deviennent

(i) Deuxième Mémoire, page 44 1 ligne i (a) Ibidy page 56, ligne 3.

(3) Ibid., pages 56 et 57.

re

véritablement l'expression propre , tandis que ceux de l'abbé Sicard laissent flotter l'esprit dans le vague et l'incertitude. Nous sommes loin de désapprouver ces efforts pour transporter dans le signe de rappel, les traces de l'analogie avec la chose qu'ils expriment; nous y applaudissons au contraire : mais nous sommes embarrassé pour mettre ces nouvelles vues en accord avec les principes du système , et comment sera-t-il possible que le signe renferme le trait le plus distinctif de la chose, quand un même signe rappelle un mot qui exprime les choses les plus diverses? (Quatrième axiome.)

C'est par suite de ces nouvelles vues, que M. l'abbé Jamet s'est proposé de conserver dans ses signes de rappel , l'indication de la formation des mots dérivés et composés, en reproduisant dans chacun de ceux-ci le signe du radical , et qu'il a spéciale* ment appliqué cette règle aux verbes et autres parties du discours, dans lesquels entre une préposition. Le verbe poser, par exemple, uni à près de vingt prépositions, et ses composés, seront exprimés par la réunion du signe du radical poser, et de ceux de chacune des prépositions qui viennent s'y associer (i). Par là, l'auteur se flatte de rendre plus intelligible le sens de ces expressions qui ne pourraient s'interpréter autrement que par un commentaire plus ou moins long ; par là , il espère

(i) Deuxième Mémoire, page 58.

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rendre en quelque sorte à ses signes de rappel, la richesse , la grâce , la force , l'élégance des langues qui ont employé avec bonheur des combinaisons semblables; par là, il groupera les mots en familles , et portera dans l'enseignement de la nomenclature un ordre propre à la rendre plus facile, et Loin que ses élèves se méprennent sur le sens de a ces mots composés , l'expérience journalière « prouve que le signe indicateur en rappelle la « signification avec autant de certitude et plus de « précision, que ne pourrait le faire la longue pan- « tomime dont on s'était servi pour leur en donner « connaissance. » (i)

Suivons maintenant, dans l'examen des signes de rappel imaginés par M. l'abbé Jamet, l'application de ces principes. Examinons jusqu'à quel point les signes qu'il emploie conservent en effet le trait caractéristique de la chose, ou tombent dans l'arbitraire ; comment les signes de ses mots composés tirent de leur propre composition une expression fidèle et exempte d'équivoque.

oc Le signe du verbe être consiste à décrire un «cercle vertical avec l'index.

« Celui $ essentiel consiste dans le précédent, « accompagné du signe $ adjectif, (a)

a Le signe de nature consiste, t*. à placer la

(i) Deuxième Mémoire, page 59.

(a) Ibid., page 67. x

DES «SOURDS-MUETS.-— PÀ11T. II, CHAP. XVIII. lltf ,

a main gauche sur le cœur, tandis que la droite « couvre le visage ; a°. à ouvrir les deux bras « comme pour indiquer l'universalité des êtres ; a 3°. à ajouter le signe A'abstractif.

«Celui de naturaliser s'exécute, i°. par la pru- « dence; a0 par le signe du mode indéfini, (i)

(Le verbe être s'emploie en plusieurs sens divers; le mot nature reçoit des applications bien plus diverses encore. Dans le signe du premier reconnaît-on bien un sens , et lequel ? La seule analogie qu'offre le second n'a-t-elle pas plus de rapport avec l'univers qu'avec la nature?)

« Le signe de subsister consiste dans celui de la ce préposition et du verbe sis 1er, accompagné du ce signe du mode indéfini ;

m Le signe de la préposition se fait en portant le « bout des doigts de la main droite sous la paume « de la gauche;

« Pour faire celui du verbe, les deux index s'élè- « vent en décrivant chacun un demi-cercle ; se « réunissent à la hauteur des yeux , et s'abaissent « ensemble, (a) •

« Sujet : t°. Signe de la préposition et du verbe a jeter; 20. signe du nom commun.

« Le signe de la préposition est le même que « dans le mot précédent.

(1) Deuxième .Mémoire, pages 81, 82.

(2) Ibid.j page 71.

« Celui du verbe consiste dans l'action que Ton « fait en jetant à terre quelque chose que l'on a tient à la main. (1)

« Susceptible ; i°. Signe de la préposition et du « verbe recevoir, avec les deux mains à la fois ; « 2°. adjectif en ïble.

« Le signe de cette préposition se fait en pasce sant la main droite renversée sur le dos de la or gauche.

ce Celui du verbe , en présentant les deux mains « ouvertes. (2)

« Susciter : Signe de la préposition et du verbe « citer.

oc Le signe de la préposition est le même que « celui des précédens.

« Celui du verbe se fait en plaçant la main gau- « che et renversée , de manière que l'avant-bras « soit horizontal; en même temps, la droite fait le « signe de l'index , comme pour l'appeler, et la « gauche s'élève. » (3)

Est-il bien certain que cette décomposition des mots^ à l'aide du signe des prépositions, répande une utile et grande lumière sur leur signification , et prévienne l'équivoque dans leur emploi?

Une analogie. imparfaite, en donnant aux inter-

(1) Deuxième Mémoire, page 7a.

(2) Ibid.j page 75.

(3)' Ibid., page 76.

prétations une direction fausse, peut rendre les signes bien plus sujets à l'équivoque, que s'ils avaient un caractère entièrement arbitraire. N'estce pas ce qui semble se justifier par les exemples suivans?

« Superstitieux : i °. Signes de prier et de crain- « drè; V. signe d'adjectif. » (i)

« Sentiment : i°. Figurer l'action de placer quelce que chose que l'on est censé tenir entre le pouce « et l'index de la main droite ; a°. signe de l'ab- <* stractif. » (a)

M. l'abbé Jamet ne nous a donné qu'un certain nombre d'exemples de ces signes de rappel; mais on peut juger sans doute, d'après ceux qu'il nous présente , de l'ensemble du système. On retrouve dans le caractère et la composition de ces signes , le même sujet d'observation qu'avait déjà fourni leur théorie. L'auteur cherche à la fois à atteindre deux buts : il veut un signe de rappel qui retrace le mot ; il veut un signe d'analogie qui peigne le trait essentiel de l'idée; et les conditions nécessaires pour obtenir ce double résultat se montrent, dans l'application comme dans la théorie , au moins très difficiles à concilier entre elles.

L'estimable instituteur de Caen ne nous a point fait connaître le système de ses signes grammati-

(1) Deuxième Mémoire, page 77.

(a) lbid.y page 89.

25o DE L'ÉDUCATION

eaux. Nous regrettons aussi qu'il ne nous ait point exposé , ni l'ordre suivant lequel il développe sa nomenclature, ni la méthode qui préside à la marche générale de son enseignement. Nous ignorons s'il fait usage de l'alphabet manuel ; mais il parait qu'il a entièrement rejeté celui de l'alphabet labial. Ses procédés doivent réussir, malgré Tinlper* fection qu'on peut leur reprocher, parce qu'ils conduisent cependant aux exercices de lecture et d'écriture, qui sont l'essence de tout système efficace d'instruction pour les sourds-muets , et servent . à déterminer la valeur et l'emploi des mots écrits, (i)

Disciple de M. l'abbé Jamet, M. Dudésert a adopté les principes de ce respectable instituteur, rébtitêment aux signes de rappel. Mais r expérience et la réflexion l'ont conduit à abandonner les emprunts que M. l'abbé Jamet avait cru pouvoir foire aux abbés de l'Épée et Sicard , par l'emploi des signés mimiques ; il a pensé que cet emprunt altérait la simplicité de la méthode de l'instituteur de Caeft , et le détournait de son but. M. Dudésert ne nous a point fait connaître encore les formes dëg signes de rappel dont il fait usage; il nous apprend seulement qu'ils composent un langage manuel , qu'ils sont entièrement conventionnels, et qu'ils correspondent exactement aux mots de notre langue,

l Ml .

fi) Voyez la note L, à la fin de ce Chapitre.

DES SOURDS-MUETS. — PART. Il, CHAP. XV1I1. *5l

de manière à pouvoir rendre chacun d'eux dans un discours , par une traduction rigoureusement fidèle* Ses signes méthodiques doivent être uniquement, suivant la dénomination de M. l'abbé Jamet, la prononciation des mots d'une langue, (i)

M. Dudësert repousse, de la manière la plus absolue, tout emploi du langage mimique; il le proscrit comme nuisible autant que superflu, il est persuadé , d'après les observations répétées sur les sourds-muets confiés à ses soins, que la meilleure voie pour atteindre au but de l'éducation du sourd-muet , c'est-à-dire pour le mettre en rapport avec la société , au moyen d'une langue écrite, est de renoncer pour toujours à la pantomime , et de n'adopter que des signes strictement méthodiques, ce La pantomime manque d'expressions préc cîses et déterminées pour rendre la plupart des « idées ; elle n'a pas d'expressions rigoureusement « concordantes avec celles qui composent le die- « tionnaire dé nos langues; elle laisse donc le sourdc muet en proie à une incertitude qui se manifeste « & découvert , lorsqu'on lui demande de trans- « porter sa pensée dans l'idiome de son pays ; elle « ne fournit qu'une signification vague et confuse « à celui qui en est le témoin. Ces signes de la «pantomime ne sont soumis à aucune règle, à

(i) Mémoire sur l'Éducation des Sourds-Muets; par M. Ch. Diidcsert. Caen, 1827.

a 5a de l'éducation

« aucune fixité , à aucune méthode ; ils varient suffit vant les dispositions de l'individu ; cependant, le « peiichant du sourd-muet pour ce langage qui lui «est familier, le lui fera préférer constamment « dans l'usage ; il ne se familiarisera donc point avec ce la langue qu'il devait apprendre ; elle lui restera a étrangère ; elle ne lui inspirera que de l'éloigne- « ment et du dégoût ». M. Dudésert enferme donc en quelque sorte son élève dans l'enceinte de notre langue écrite , l'y retient captif, afin que , contraint à employer exclusivement les termes qu'elle lui présente, il s'asservisse à en étudier le sens et parvienne à se les approprier, (i)

M. Dudésert ne croit point avoir besoin de recourir à la pantomime, comme à un moyen d'explication , et pour y trouver la peinture des idées ; il ne veut, pour enseigner à son élève la valeur et la signification des mots , d'autre mode de procéder, que celui qui est suivi par la mère dans l'éducation de son enfant jouissant de l'ouïe. Il ne se dissimule point que son élève, comme l'enfant ordinaire , se servira souvent d'expressions dont il ne pourra encore saisir la force ni la valeur ; mais il ne s'en alarme, ni ne s'en inquiète en aucune manière : il compte sur les rectifications successives qu'apporteront les circonstances et l'usage ; il fait

(i) Mémoire sur l'Éducation des Sourds-Muets , pages 6 et io.

DES SOURDS-MUETS.— -PART,. II, CHAP. XVIII. a53

naître lui-même les circonstances pour donner à son élève des idées nouvelles ; il lui aide à enfanter ses pensées ; il le relève de ses chutes ; il cherche à l'intéresser ; il s'efforce de détruire en lui le penchant à imiter, (i)

Le syllabaire dactylologique de M. Recoing ne se présente que comme un procédé auxiliaire ; mais les idées qui ont conduit l'inventeur à imaginer ce procédé , celles qu'il a développées à cette occasion , reposant sur les principes les plus sains , offrent autant de simplicité que de justesse ; elles méritent d'être livrées à la méditation de tous ceux qui s'occupent de l'instruction des sourds-muets ; elles pourraient surtout avoir le précieux avantage de préparer enfin un mode d'instruction d'un emploi plus général , plus facile, applicable à l'éducation domestique.

Nous retrouvons encore dans M. Recoing l'exemple touchant d'un père qui a voulu être lui-même l'instituteur de son enfant sourd-muet. Quoique occupé d'exploitations rurales qui lui demandent beaucoup de temps, M. Recoing a trouvé le loisir nécessaire , non seulement pour instruire son fils, mais pour composer un procédé fort ingénieux qui lui a servi d'instrument. Versé dans l'étude des ma-

(i) Mémoire sur l'Education des Sourds- Muets , pages 20

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