‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 34 sur 56 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Tableau des principaux établissement existans en Europe et en Amérique , pour V éducation des Sourds-Muets.

En parcourant l'histoire de l'art qui a pour objet l'éducation des sourds-muets, nous avons dû nous attacher essentiellement à démêler et à suivre la génération des méthodes. Nous avons dû rechercher d'abord les origines de ces méthodes, en observer ensuite la transmission et le mélange. L'histoire de l'art s'est donc partagée naturellement pour nous en deux parties , dont l'une ne se composait encore que de tentatives ou de découvertes isolées , exécutées ou accomplies spontanément en des lieux divers , par des auteurs plus ou moins inconnus les uns aux autres , dont la seconde nous montre ces mêmes découvertes en circulation, influant les unes sur les autres, s'unissant, se modifiant, rivalisant entre elles, et comprend ainsi les discussions , les controverses , les travaux nés de la comparaison des différens procédés. Pour composer chacun de ces deux tableaux, il nous a fallu visiter tour à tour les diverses régions de l'Europe , d'abord pour assister à la nais-

sauce successive des di^rs procédés de l'art , ensuite pour les accompagner dans leur transmission, et être témoin des combinaisons qu'ils ont subies. Pendant le premier intervalle de temps, les sourdsmuets n'obtiennent guère que des secours purement individuels ; l'inventeur s'essaie sur un seul disciple , ou du moins donne à chaque disciple des soins particuliers : c'est pendant la seconde période que les établissemens publics se forment , se développent, se multiplient, et viennent à leur tour apporter en tribut l'expérience dont ils ont fourni les élémens.

Il peut être intéressant maintenant de jeter un coup d'œil sur les établissemens qui ont été successivement institués et qui existent aujourd'hui dans ce but bienfaisant; de les réunir dans un troisième et dernier tableau , pour y voir en application l'art dont nous avons décrit la théorie. Nous aurons occasion d'observer quelles sont celles de ces méthodes qui ont reçu une adoption plus générale, et obtenu par conséquent un plus grand nombre de suffrages ; comment certaines méthodes ont été, en certains lieux, modifiées d'après les lumières qu'a su fournir leur application dans la pratique; nous découvrirons encore l'existence de certaines manières d'opérer qui n'ont point été exposées et définies dans des ouvrages publiés , qu'on annonce comme ayant cependant un caractère particulier, et qui peuvent devenir l'objet d'une juste curiosité ;

nous aimerons à nous enquérir des soins qui ont été pris pour étendre, de la manière la plus générale , les bienfaits de cette éducation, aux infortunés dont la situation les invoque. Cette espèce de statistique des établissemens de sourds-muets, qui n'avait point été dressée jusqu'à ce jour, ne sera point inutile pour préparer le perfectionnement de l'art, en servant à l'accomplissement d'une vue que nous exposerons dans la troisième Partie de cet ouvrage , et qui a pour objet de lier entre eux ces instituts par un commerce régulier. Enfin , ce tableau sera comme une sorte de récapitulation sommaire de toutes les doctrines exposées dans cette seconde Partie , dans lequel elles reparaîtront agissantes et vivantes, en même temps que classées et qualifiées par les caractères qui les distinguent.

Les informations que nous avons pu recueillir comprennent près' de soixante établissemens, indépendamment de quinze environ , qui existent en France , savoir :

Un en Espagne ;

Un en Portugal ;

Quatre en Italie ;

Trois en Suisse;

Vingt-quatre environ en Allemagne ;

Quatre dans le royaume des Pays-Bas ;

Deux en Danemarck;.

Un. en Suède;

Un en Russie ;

Huit dans les Isles britanniques ;

Sept au moins dans les Etats-Unis;

Le collège royal des sourds-muets de Madrid a été érigé au commencement de ce siècle , et restauré en i8j4> a*ns* que nous l'avons vu, par les soins de la Société royale économique des amis du pays (1). Il a été dirigé d'abord- d'après la méthode de l'abbé de PÉpée , par M. d' Aléa ; M. le docteur Hernandez, depuis sa restauration , y a appliqué la méthode de Bonet, d'après les modifications que nous avons indiquées. Cet établissement, le. seul que possède l'Espagne, et qui, quoique si récent, a déjà éprouvé de fâcheuses vicissitudes, paraît être menacé de nouveau d'une chute prochaine (a). On ne peut assez déplorer de voir la

(1) Voyez le Discours du duc de Hijar, directeur de cette Société, prononcé le 16 octobre i8i4« = Oracion inaugural que en la pertura del real collegio de Sordo-Mudos leyô9 etc. Madrid, 181 4* = Voyez aussi les autres documens déjà cités ci-devant, chap. XVII, tome II, page 21 3.

(s) Déjà en 1821, d'après une notice adressée au Morgenblast de Gotta, à Tubingen, par un correspondant, ce collège était dans la situation la plus fâcheuse , sous le rapport économique; et l'enseignement . y paraissait aussi très languissant. — Des nouvelles récentes du mois de mars de cette année , annoncent que l'extrême pénurie de l'Espagne ayant fait depuis long- temps négliger le versement des sommes que le gouvernement espagnol avait consacrées à cette institution ,

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patrie de Ponce, et de Bonet à la veille d'être entièrement privée des bienfaits de l'art dont ils ont été les premiers créateurs.

Le Portugal ne possède aussi qu'un seul établissement de sourds-muets; encore n'est-il ouvert que depuis 1824. H est établi près de Lisbonne, dans un château que le Roi a donné pour cette utile destination. Ce prince a appelé, pour le fonder, M. le chevalier de Borg, qui dirigeait avec succès un institut du même genre en Suède, d'après les principes de l'abbé de l'Epée.

Le midi de l'Italie n'est guère plus riche que la Péninsule espagnole , en institutions de ce genre.

Rome, où l'abbé Silvestri avait porté également la méthode de l'abbé de l'Épée, ne conserve plus d'établissement pour les sourds-muets, du moins d'après les informations qui nous sont parvenues.

Il en existe un à Naples , formé d'après les mêmes principes, mais qui ne paraît pas avoir une grande importance. (1)

Mais, en remontant vers le nord de l'Italie, nous commençons à voir, du moins depuis le commencement de ce siècle , se manifester une sollicitude plus active pour la destinée des sourds-muets.

elle ne saurait se soutenir privée de ce secours , et qu'elle est au moment de cesser d'exister.

(a) J'ai été à portée de le voir en 1794 et 179$. Nous n'avons reçu à son sujet aucune information authentique*

En i 80 i , fut ouvert , à Gênes , un établissement , encouragé plus tard parle gouvernement français, et qui dès lors , placé dans un beau local , a reçu un plus grand développement. Il est dirigé , depuis sa naissance , par le respectable père Assarotti , des écoles pies. Il compte en ce moment trente-six élèves pensionnaires, vingt garçons et seize filles; il est d'ailleurs ouvert à tous les externes. Le père Assarotti et ses adjoints ont étudié toutes les méthodes imaginées jusqu'à ce jour, mais n'en ont adopté exclusivement aucune : ils n'ont pas même cru pouvoir admettre une méthode générale et commune pour tous leurs élèves , du moins en ce qui concerne l'enseignement élémentaire. Ils ont , au contraire , posé en principe, que chaque élève doit être conduit suivant ses dispositions particulières. Chaque méthode particulière, suivant le père Assarotti , doit être tirée de la nature , et dirigée par la philosophie ; il est essentiel, à ses yeux, de détourner graduellement les élèves de l'imitation , de les porter à se former des idées par euxmêmes , à les exprimer facilement ten différentes manières. Du reste , il ne prétend point conduire lui-même ses élèves au-delà de la première instruction nécessaire pour en faire de bons chrétiens et des sujets utiles (i). En regrettant qu'il ait trop spécialisé ses procédés, on s'accorde à reconnaître

(1) Voyez M Scagliotti, Cenni istorici, etc., page 36.

ago de .l'éducation

qu'il atteint son but dans la sphère qu'il s'est prescrite, (r)

M. Scagliotti a commencé , depuis peu , un intitut à Turin , par les seub efforts d'un zèlfe digne d'éloges : ce n'est encore qu'un germe (a) ; mais, si cet établissement est encouragé , comme il le mérite , on peut beaucoup en attendre. M. Scagliotti s'est formé à Vienne auprès de M. Jh Mày, dont la méthode est un perfectionnement du système de l'abbé de l'Épée, et c'est cette méthode qu'il a transportée en Italie.

Milan a vu naître dans son sein une école de sourds-muets , fondée et entretenue par le gouvernement, en i8o5, pendant que la Lombardie, érigée en Royaume d'Italie, entretenait avec la France d'étroites relations. Les méthodes ont été empruntées à l'Institution de Paris. (3)

En passant les Alpes, nous trouvons à Genève un institut naissant, fondé en 1822, par le conseil municipal de cette ville , et, dans les autres parties

(1) Voyez, dans la Revue encyclopédique (octobre i8a3, page 226), le récit d'une visite faite à cet Institut par M. Henry Meyer. J'ai eu occasion de le visiter moi-même à deux époques différentes.

(1) Il n'a encore en ce moment qu'une dizaine de pensionnaires.

(3) Un sourd-muet, élève de l'Institution de Paris, fut à cet effet appelé à Milan.

de la Stifese , deux institutions que nous avons eu déjà, l'occasion de citer : celle d'Yverdon et celle de Berne.

L'Institut de Genève est dirigé par M. Chomel , sourd-muet lui-même , Genevois , élève de l'abbé Sicard (1). Il ne reçoit que des externes. Les sourds-muets des deux sexes qui le fréquentent étaient au nombre de treize, à la fin de Tannée dernière; le dernier compte-rendu annuel du conseil d'État dé Genève porte que les progrès des élèves de ces écoles sont sensibles et satisfaisahs. M. Chomel n'a1 pas essayé de leur montrer l'articulation artificielle ; on sait et on comprend qu'un maître soùrd-muet né peut guère y réussir. Il observe d'ailleurs la méthode de l'abbé Sicard. Il donne quatre heures de leçons par jour, dans une salle garnie dé planches noires , que les élèves couvrent de noms , en les écrivant sous la dictée des signés. Il enseigne la grammaire française, l'arithmétique , les exercices de la géographie , de l'histoire , les principes de la religion : ce dernier enseignement a lieu au moyen de cartes rédigées par un pasteur. M. Chômel a publié lui-même quelques petits ouvrages pour l'instruction des sourds-muets.

L'institution d'Yverdon a été formée en 1810, par M. Naëf , disciple de M. Ulrich , qui , ainsi que

(1) Revue encyclopédique. Janvier 1821, page aa5; juin 1823, page 689.

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