‹ De l'éducation des sourds-muets de naissance (volume 4)Chapitre 50 sur 56 · Ô03 DE L'EDUCATION · texte numérisé non relu

Ô03 DE L'EDUCATION

Non , la nature n'a point traité le6 sourds-muets en marâtre : voyez quelle est en eux la force des liens de famille ! En eux bat un cœur semblable au nôtre; en eux vit le principe de toutes les affections; il ne demande qu'à prendre essor. Eh bien, brisons les chaînes, renversons les barrières ! Sous ces froides enveloppes respire une âme capable d'aimer; elle nous attend; n'exigeons pas qu'elle vienne audevant de nous, qu'elle nous appelle; ne nous étonnons pas même qu'elle nous fuie; elle nous méconnaît , comme elle se méconnaît elle-même : que nôtre âme aille la chercher, l'interroger, la prévenir! Sans doute, au premier abord, elle ne pourra nous comprendre encore ; mais notre bienveillance active, ingénieuse, autant qu'indulgente, trouvera mille moyens divers pour se révéler et se faire sentir ; elle s'exprimera par les actions plus encore que par les paroles. Qu'elle respire sur nos traits, dans nos manières! que le sourd -muet nous doive ses jouissances, comme le soulagement de ses peines! Associons-nous aux unes comme aux autres ! faisons-lui connaître graduellement un bonheur plus délicat, plus noble! épurons ses plaisirs! cherchons, quand il est triste, à pénétrer les causes de sa tristesse ! celui qui sait consoler sera bientôt un ami. Que ses privations mêmes servent à nous l'attacher davantage , par les soins que nous mettons à l'en dédommager ! Faisons valoir cette espèce de dépendance , comme la tendresse mater-

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nelle trouve, dans la faiblesse du jeune enfant, un moyen de se £aire sentir et d'obtenir un retour!

C'est à ces deux influences principales que se rapporte , du moins à son début , l'éducation morale que le sourd-muet attend de nous, pour remédier aux.suites fâcheuses de la condition à laquelle il fut condamné pendant le premier âge. Faisonslui connaître les affections; inspirons-lui la confiance ! .

Le sentiment de la bienveillance que nous lui portons sera le moyen naturel de le conduire à l'une et à l'autre de ces deux dispositions. Cependant , ce n'est pas assez : qu'il apprenne aussi qu'il peut à son tour servir les autres ! qu'en lui l'affection# devienne agissante! elle se déploiera par l'action elle-même. C'est en donnant qu'on s'exerce à aimer. Qu'il commence à se rendre utile ! confions-lui des êtres plus faibles que lui , qui auront besoin de son secours! Il aime les en fans;' qu'il puisse suivre ce doux penchant! Conduisons-le quelquefois auprès de ceux qui souffrent ! Qu'en les soulageant, il découvre le plus beau, le plus touchant pouvoir qui fut accordé à l'homme sur la terre! Qu'il apprenne la bonté en goûtant ses fruits ! qu'il pénètre les secrets de la douleur, et découvre les joies célestes du dévoûment! D'un autre côté, si nous voulons conserver sa confiance, évitons de l'effrayer , de le blesser ; accordons une ju$te indulgence à son infirmité ; ménageons en lui , avec

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une délicatesse attentive, le sentiment pénible qu'il a de son infériorité ! Entretenons en lui cette espèce de fierté dont il se montre quelquefois jaloux , et sachons en tirer parti pour éveiller ^n lui le principe de l'honneur! qu'en se voyant grandir en instruction et en bonté , il se relève à .ses propres yeux , il prenne aussi une salutaire confiance en lui-même !

Les affections l'introduiront à la connaissance des devoirs. La confiance le préparera à concevoir l'autorité, à s'y soumettre, (i)

Le sourd-muet a un sentiment très vif de ses droits. Instruit par ses affections à se mettre à la

(1) Ici se découvrent sous un nouveau point de viie et les avantages et les inconvéniens qui peuvent résulter de l'emploi du langage mimique. D'un côté, il<peut faire jouir le mat tre et l'élève d'une plus grande intimité , et fonder bien mieux ainsi un commerce réciproque sur les rapports de la confiance ; d'un autre côté , comme ce langage ne peut servir au sourd-muet pour ses communications avec les autres hommes, le sourd-muet n'ayant pour s'entendre avec ceux-ci qu'un idiome savant , dont l'emploi devient pour lui comme celui d'une langue étrangère, il s'unira bien moins étroitement à la pensée , aux sentimens de la plupart de ceux avec lesquels il vit. C'est ce que nous éprouvons nous-mêmes transportés dans un pays étranger dont nous n'entendons la langue qu'à l'aide d'une traduction tacite : nous y contractons des liens moins étroits; les entretiens de l'amitié elle-même y éprouvent de l'embarras , de la gêne ; les âmes ont de la peine à se confondre.

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place des autres, il comprendra les droits d'autrui; il comprendra aussi ces égards qui sont l'expression naturelle de rattachement et du respect qu'on a pour les autres , ces bienséances qui veillent au maintien de la dignité commune.

En recevant de nous les dons les plus précieux de la vie, pressentant tout ce qu'il peut attendre encore de notre assistance , il cherchera auprès de nous son refuge , il nous prendra volontiers pour guides. Qu'il voie que son plus grand bien est en «ffet constamment le motif qui inspire toute notre conduite envers lui : qu'il voie dans son- maître , non pas seulement la supériorité de la raison , mais celle des qualités morales ; qu'il sente l'ascendant de la vertu ! C'est ainsi que l'autorité se révélera à lui comme le titre attaché à une supériorité bienfaisante et toute morale. Il apprendra à obéir, par un respect plein de reconnaissance. O vous à qui la Providence a confié ses destinées , c'est donc surtout par l'influence de votre propre caractère , par le spectacle de votre vie , que vous remplirez cette éminente fonction ! Nous vous le répétons donc, et nous vous le répétons avec plus de droits encore : connaissez toute la dignité de votre mission ; connaissez tout ce qu'elle a tout à la fois de touchant et d'auguste ! N'est-ce pas vous qui venez évangéliser aussi la justice et la paix ? N'est-ce pas vous qui êtes les précurseurs des plus saintes révélations? S'il n'y a rien de plus grand, de plus beau sur la

terre que de se dévouer pour les autres , quelle est donc la prérogative de ceux qui sont les distributeurs des trésors les plus précieux de la vie ! Oui , la société humaine vous voyant entourés de ces frères, si dignes d'intérêt, que vous ramenez de l'exil, que vous reconduisez dans son sein, que vous lui rendez dignes d'être ses Concitoyens, capables de la servir, vous rend grâces, vous honore par notre organe! Heureux si, en faisant connaître toute l'élévation de votre travail , toute l'étendue de vos devoirs , nous avons pu vous assurer, dans sa considération et son estime , le rang qui vous appartient! Nous vous félicitons, nous vous portons envie , alors que nous essayons de vous tracer ici des conseils que vous puiserez bien mieux au fond de vous-mêmes , et dans les inspirations de votre zèle!

Qu'il ne se présente point pour embrasser la carrière d'instituteur de sourds-muets , celui qu'un zèle semblable ne consume pas ! le zèle seul peut inspirer la patience, toute la persévérance et le dévoûment absolu qu'elle exige. Ce n'est point assez des études spéciales que nous avons imposées à ceux qui entreprennent cette tâche , de la capacité qui leur est nécessaire, de l'esprit d'observation, du talent d'analyse; la grammaire, la logique, ne leur suffisent pas : ils ont besoin d'une inépuisable bonté, d'une bonté calme, sereine, égale, prévenante. Toutefois, en sachant con-

descendre à ses élèves, l'instituteur de sourdsmuets saura aussi conserver toujours, vis-à-vis d'eux, une dignité naturelle et simple; il devra montrer cette fermeté douce, qui n'est que la constance de la raison, et qui est conséquente à elle-même. Ce n'est point sans doute dans de froides maximes, ce n'est point par le seul appareil de l'enseignement didactique, qu'il pourra exercer de telles influences : qu'il vive en communauté avec ses élèves ; qu'il leur fesse retrouver, au sein même de l'institution, la vie et les rapports de famille ; qu'il soit leur commensal , le compagnon même de leurs jeux; qu'il ne soit pas seulement un professeur ; qu'il soit aussi et surtout le confident de leurs jeunes cœurs; qu'il mérite d'être par eux reconnu pour un père !

Le cœur du sêurd-muet s'ouvre facilement aux sentimens religieux ; et cette heureuse disposition s'explique ; car il est encore près de la nature ; il en peut mieux recueillir les inspirations ; il est moins distrait par le tumulte de la société , par les passions qui^s'y produisent. Combien il sera dédommagé par cette consolation , de ce qui lui manque ! Quel puissant secours sera mis à notre disposition pour tout l'ensemble de son éducation morale! Une révolution sensible s'opère chez le jeune sourdmuet, au moment où après avoir été convenablement préparé, il se trouve introduit à ce commerce sublime qu'il est accordé à la créature d'entrete-j

nir avec son Créateur. Une joie profonde et douce dès-lors s'empare de lui et respire dans tous ses traits ; son existence entière est changée ; les portes d'un monde nouveau lui ont été ouvertes ; il sait d'où il vient, où il va, ce qu'il est; il se sent .recueilli, adopté par une bonté toute-puissante, éclairé par un rayon qui émane de la sagesse infinie. Cette pauvre et chétive créature, jusqu'alors délaissée, s'enivre maintenant d'admiration , de reconnaissance et d'amour. Elle connaît mieux ses devoirs en présence du législateur suprême, et ses devoirs aussi lui deviennent plus faciles, plus doux, en même temps que plus sacrés, (i)

(i) Dans quelques Instituts de sourds -muets, on croit bien faire en prodiguant pour ces élèves les cérémonies extérieures du culte , avant que leur instruction soit assez avancée pour qu'ils puissent avoir des notions religieuses. C'est une erreur, et une erreur funeste dans ses conséquences. Ce spectacle ne leur dira rien , ou ne leur suggérera que des idées fausses, qui deviendront ensuite autant d'obstacles à une bonne instruction. Il faut, dit -on, frapper les sens de ces enfans. Oui, si en frappant leurs sens on peut en même temps éclairer leur raison et émouvoir leur cœur; non, si l'impression doit rester concentrée dans les sens eux-mêmes. On leur créerait ainsi une sorte de religion matérielle , extérieure, qui n'aurait rien de commun avec la véritable, et dont les apparences seraient cependant trompeuses. C'est le sentiment religieux qu'il faut éveiller et nourrir dans rame des sourds-muets, déjà trop portés, par leurs habitudes, à tout revêtir d'une forme sensible; c'est le culte intérieur,

L'éducation physique doit seconder chez le sourd-muet l'éducation intellectuelle et morale; elle pourra apporter à celle-ci plusieurs genres de secours. L'expérience a montré que les exercices gymnastiques sont fort utiles au sourd-muet; ils lui donnent une tenue, un aplomb, une adresse, qui lui manquent ordinairement. En apprenant à gouverner et à régler les mouvemens de son corps, il se prépare à maîtriser aussi ceux de son âme. Une bonne et sage éducation physique prévient et calme lés penchans de la sensualité , dispose , par la tempérance , à la paix de l'esprit et du cœur. Ne négligeons pas les moindres détails : il est essentiel d'habituer le sourd-muet à la propreté , de lui enseigner l'honnêteté dans le maintien, les manières; il faut veiller même à son ajustement. En adoptant les formes de la sociabilité, il y trouvera comme une sorte de langage qui lui -en fera comprendre l'esprit ; il commencera à obtenir le sentiment des convenances; le régime extérieur deviendra en lui une sorte de noviciat pour le régime intérieur de l'âme , comme il en doit être l'image.

Le travail manuel et l'apprentissage des professions utiles, nous semblent être, pour les sourdsmuets, un moyen avantageux de mettre en accord

encore inconnu d'eux , qu'il faut leur enseigner, pour les disposer à comprendre le culte extérieur qui en est l'expression et le langage.

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