CHAPITRE XII
De la culture des facultés morales et intellectuelles
chez le Sourd-Muet.
L'éducation proprement dite, qui est sans doute la chose la plus importante pour les enfans ordinaires, et qui cependant est trop souvent aussi la chose la plus négligée des instituteurs, est plus importante encore pour les jeunes sourds-muets, et rencontre aussi chez ces derniers des difficultés toutes spéciales. L'éducation des enfans ordinaires se fait en partie toute seule , par le commerce habituel qu'ils entretiennent avec leur famille, les enfans de leur âge, les personnes qui ont de l'autorité sur eux , celles qui les entourent : les influences de ce commerce se mêlent à celles des événemens, des circonstances, des impressions qu'ils reçoivent eux-mêmes; les maximes leur sont expliquées par les exemples , les exemples par les discours. Cette première éducation , qui à lieu dans l'âge le plus tendre , et qui , bien que souvent inaperçue, prépare celle de l'adolescence, étend ses effets sur la suite entière de la vie, concourt précisément avec l'époque où, placés dans une heureuse dépendance, attendant tout d'autrui , la nécessité même les conduit à la con-
fiance, aux affections, en fait des disciples dociles avec l'époque où les organes, encore flexibles, commencent seulement à s'essayer, où l'âme, neuve encore , commence à s'ouvrir. Mais , à l'âge où commence ordinairement l'éducation du sourdmuet, sa situation est bien différente : non seulement il a perdu tous les avantages qui se fussent offerts à lui dans ce premier noviciat de la vie; mais il aura déjà contracté des habitudes particulières; ses habitudes seront celles de l'isolement, c'est-à-dire précisément le contraire de celles qu'a déjà acquises l'enfant ordinaire : non seulement ses facultés seront encore assoupies, mais elles se seront confirmées dans leur léthargie et leur immobilité ; ou, s'essayant au hasard, elles auront pris de fausses directions : ses organes même n'auront plus la même souplesse : non seulement il lui faudra acquérir beaucoup plus , en moins de temps et dans des conditions moins favorables, mais il aura à réparer ; il aura déjà à détruire. Nous sommes bien éloigné sans doute de nous associer aux accusations sévères dont les sourdsmuets ont été si souvent l'objet ; nous les avons combattues avec une conviction sincère : mais nous n'en sommes pas moins pénétré de la grandeur des pertes qu'a entraînées pour lui la privation de l'ouïe , et par ià de la vie sociale ; nous n'en sommes pas moins pénétré de l'extrême importance de la restauration intellectuelle et morale
qu'il invoque. Que n'avons -nous ici le temps et Fespace de donner cours à tout ce qui a, sur ce grave sujet, souvent rempli notre âme et préoccupé notre pensée? ou plutôt, que ne nous est-il permis de faire plus , d'aller nous-même vivre au milieu de ces enfans adoptifs, les suivre dans les divers instans de leur journée, exercer sur leur esprit et .sur leur cœur* tout le pouvoir que peut donner la plus tendre sollicitude? (i)
Ce n'est pas que, même en l'absence de toute communication, par le secours de la parole, ou de tout autre système de signes artificiels , il ne fût possible de combattre en partie l'effet qui doit résulter, chez le sourd-muet, des circonstances que nous venons d'indiquer, de commencer déjà pour lui une sorte d'éducation , de préparer celle qu'il doit recevoir un jour : mais il faudrait, pour cela , un redoublement de soins , une patience singulière-, un grand d'esprit d'observation, une étude assez profonde de la culture des facultés humaines : c'est ce qu'on ne peut guère espérer du plus grand nombre des familles , surtout dans les conditions inférieures. Trop souvent, au cpn-
(1) Du moins, notre administration ne se réunit jamais sans c}ue les détails qui concernent l'éducation des élèves de l'Institut royal ne soient l'objet de son investigation la plus active , de son attention la plus sérieuse. Chacun de ses membres exerce tour à tour à cet égard , comme aux autres , une surveillance spéciale et habituelle.
traire , on se laisse rebuter, décourager, par (es apparences que présente le sotfrd-muet, par les difficultés que Ton rencontre auprès de lui. Ce serait rendre un' grand service à ces infortunés , à leurs familles , et faciliter ensuite l'ouvrage de l'instituteur, que de composer, pour les pareils des sourds - muets , une instruction dans laquelle on leur tracerait, en détail, la conduite qu'ils doivent observer, avec leurs enfans , avant leur admission dans nos écoles.
Pour découvrir quelles doivent être les directions spéciales nécessaires à l'éducation intellectuelle et morale du sourd-muet , cherchons quels sont les besoins particuliers qu'il éprouve, et les obstacles que ses facultés ont rencontrés dans leur développement.
Celle de nos facultés intellectuelles qui prélude à toutes les autres, et qui leur prépare la voie, l'attention, chez le sourd -muet non encore instruit, est superficielle, mobile, capricieuse, asservie cependant aux impressions du dehors : il faut donc lui enseigner à s'arrêter sur les objets, à procéder avec suite , avec ordre ; il faut l'affranchir et lui enseigner à se gouverner elle-même.
Les images se retracent vivement dans Fesprit du sourd-muet ; mais elles ne se lient entre elles que par les rapports, souvent fortuits, de succession et de concomitance ; elles ne s'unissent point par ces rapports de choix, ces rapports sympa-
thiques, qui résultent de leur harmonie. Habile et prompt à imiter, passionné pour l'imitation, le sourd-muet , malgré son penchant pour l'indépendance, ne cherche guère à créer, à s'ouvrir des routes qui lui soient propres. La faculté d'imagination en lui manque donc de ses caractères les plus utiles.
Indépendamment de l'impuissance où se trouve le sourd-muet de s'élever aux généralités et aux combinaisons artificielles , par l'absence de la langue artificielle, deux conditions essentielles lui manquent aussi pour le développement de sa raison : il ne sait point enchaîner les faits ; il ne sait point s'étudier lui-même : les objets pour lui restent isolés ; il ne réfléchit guère sur ce qu'il éprouve. Si le sens de la vue a l'avantage de découvrir à l'homme le plus vaste théâtre de faits qui loi soit offert, il a, d'un autre côté, l'inconvénient de favoriser, beaucoup plus que l'ouïe, la distraction extérieure.
Telles sont les infirmités intellectuelles auxquelles nous devons principalement remédier. Quatre remèdes principaux nous paraissent pouvoir y être apportés ; tous quatre sont naturellement liés entre eux , et , par leur ensemble , forment une sorte de régime dont l'effet, toutefois, exige aussi beaucoup de temps et de persévérance.
Le premier consiste à donner au sourd -muet l'habitude <ie l'observation. Jusqu'ici, il ne savait
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encore que voir ; il faut lui apprendre à regarder, à considérer un objet sous ses différentes faces, dans ses différons rapports; à comparer, à classer. Les productions de la nature , les travaux de l'industrie offrent, à cet égard, les ressources les plus abondantes, les moyens les plus efficaces : en faisant remarquer les premières au sourd-muet , on l'engagera à en parcourir successivement les diverses parties, les caractères essentiels, les analogies , la formation ; en lui faisant suivre les opérations des seconds, on le conduira à en démêler le but, à examiner la matière, les agens, les effets , les résistances , les conditions à remplir. La curiosité, qui est naturelle au sourd-muet, secondera ici les vues de l'instituteur. Cependant, cette curiosité, si elle est vive, est aussi très inconstante : il faut la captiver; il faut, en retenant le sourdmuet sur le même objet, le présenter fréquemment sous des aspects nouveaux; il faut s'aider de ces surprises et de ces contrastes qui réveillent l'esprit : il faut intéresser aussi la curiosité , en faisant sentir les rapports que des observations bien faites peuvent avoir avec les besoins que l'élève peut déjà connaître; il faut, enfin, savoir s'arrêter même à propos, et né pas lasser un novice par des méthodes trop rigoureuses. •
Le second remède consiste à donner au sourdmuet des habitudes d'ordre , à l'accoutumer à reconnaître la symétrie , à mesurer les proportions ,
à l'introduire lui-même, à observer la régularité dans ses ouvrages, à lui faire arranger ce qui est confus, à lui faire retrouver la place de chaque objet, à lyi faire découvrir, sous la disposition ou la succession fortuite des choses , les rapports secrets d'analogie , ou l'enchaînement réel des événemens, ou leur retour périodique. 0% ne saurait croire quelle est la puissance de l'ordre sur toutes les facultés de l'esprit humain : elle porte à la fois la vie , la liberté , la lumière , dans ses opérations ; elle guide et soutient l'attention ; elle seconde la mémoire ; elle donne de l'étendue aux idées , de la netteté et de la rapidité au jugement; pile favorise l'essor de l'imagination. L'ordre est l'élément de l'intelligence ; il est tout entier son ouvrage ; c'est en lui qu elle se reconnaît; c'est par lui qu'elle agit, c'est en lui qu'elle respire.
Ici, malheureusement, les efforts de l'instituteur ne seront point soutenu? dans l'esprit de l'élève par cet attrait pour le beau, qui, chez l'homme cultivé , fait trouver une jouissance si exquise et si pure dans toutes les dispositions où l'ordre préside. L'admiration du sourd-muet n'est encore que de la surprise; il faut lui enseigner celle qui naît en présence de l'harmonie. Oft cite plusieurs sourdsmuets qui sont devenus des peintres distingués ; il en existe encore aujourd'hui; mais habiles dans l'exécution , dans tout ce qui tient à l'imitation ,
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ils échouent dans la composition originale, et ne peuvent atteindre à l'idéal de l'art. Rien ne révèle mieux le secret principe auquel il s'agit de porter secours , dans le mode de concevoir propre au sourdmuet. Mous avons donc insisté à diverses reprises , nous insistons de nouveau pour qu'on donne au sourd-muet une sorte de mélodie visible , de musique des formes; pour qu'on lui crée une poésift, à l'aide des tableaux que peuvent lui offrir et les belles scènes de la nature, et les productions des arts du dessin ; pour qu'il apprenne à reconnaître, à goûter la noblesse, l'élégance, la majesté , la grâce. C'est encore aux images de l'ordre, que nous recourrons pour former cette troisième portion de son régime intellectuel ; mais à un ordre plus libre , plus animé , mêlé aux impressions agréables , et revêtu de formes brillantes. Ne considérons pas cette culture de l'imagination comme une sorte de luxe, réservé" seulement à un petit nombre de sujets privilégiés dans la société humaine : elle est jusqu'à un certain degré nécessaire , pour donner à l'intelligence le mouvement et la vie. C'est, par elle que nous sortons du cercle étroit du présent et de ce qui nous touche immédiatement ; c'est par elle que nous comprenons notre destinée, que nous entrons en possession de l'avenir, que nous apprenons à lever nos regards au-dessus de nos têtes.
Une autre portion non moins essentielle du régime intellectuel du sourd-muet , aura pour objet
d'exciter incessamment son esprit, à essayer par lui-même , à déployer une activité propre et spontanée. Qu'il coopère autant qu'il est possible à sa propre instruction. Laissons-lui chercher, soupçonner, découvrir, au risque même de se tromper quelquefois. Laissons-nous interroger; mais interrogeons-le souvent à notre tour. Laissons-nous même redresser par lui, en commettant des erreurs volontaires. Donnons-lui confiance en lui-même; cette confiance lui prêtera de nouvelles forces, rendra à ses idées quelque indépendance.
Enfin, et c'est ici le remède le plus essentiel, mais celui dont l'application est le plus difficile : enseignons-lui surtout à* s'interroger lui-même. Il voit ce qui l'entoure, mais il s'ignore ; ses regards avides s'élancent de toutes parts au-dehors , mais ne se sont point encore repliés au-dedàns. Nous ne lui demanderons point les méditations d'un philosophe ; mais nous le mettrons dans l'heureuse nécessité de réfléchir. En multipliant ses relations avec les autres hommes , et les rendant plus intimes , nous ferons naître en lui de nombreux motifs pour chercher à pénétrer les sentimens, les desseins de ses semblables , et cet examen le ramènera -à se rendre compte des desseins et des sentimens qui lui sont propres. Toute action d'ailleurs dans le commerce des hommes , entraine des effets à sa suite ; le sourd-muet , en remarquant les conséquences des siennes , en étudiera aussi les secrets
ressorts, et verra ce qui lui mérite la bienveillance, ou ce qui lui attire le blâme; il verra comment il est jugé, essaiera parla à se juger aussi, et par conséquent à se connaître. L'étude de la langue, si elle est bien dirigée, concourra aussi au même but, en le contraignant de se rendre compte de sa pensée pour la traduire.
On ne saurait , au début de l'éducation intellectuelle du sourd-muet, réunir avec trop de soin tout ce qui peut répandre pour lui quelque charmé et quelque attrait sur les travaux de l'étude, lui en déguiser les difficultés , en faire une sorte de jeu. Prenons à cet égard exemple de MM. Guyot j dans leur Institut de Groningue. Que notre élève soit heureux , pour qu'il devienne laborieux : rien n'épanouit l'intelligence comme une joie habituelle et douce. Gardons-tious donc d'effrayer notre sourdmuet, de le rebuter à l'entrée de sa carrière, par ces exercices arides qui ne disent rien à l'esprit, qui le fatiguent même sans l'instruire , dans lesquels l'élève n'aperçoit même aucun motif. Mais, à mesure qu'il avance , sachons aussi lui demander des efforts plus sérieux ; prenons garde de prolonger au-delà du terme convenable l'enfance intellectuelle; osons appeler la raison, quand elle peut nous répondre.
On comprend maintenant toute l'étendue de l'utilité qu'offrent, dans l'éducation du sourd-muet, les notions élémentaires des sciences naturelles, de
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la géométrie , les exercices du calcul et la pratique du dessin. En effet, indépendamment de l'utilité directe que le sourd-muet obtiendra de ces diverses études , dans les applications de tout genre qu'il aura occasion d'en faire par la suite , il y trouvera dès ce moment même une sorte de gymnastique favorable pour le développement de ses facultés. Le dessin est le moyen d'éducation pour le sens de la vue; il exerce cette première attention qui atteint aux formes extérieures et qui prélude aux travaux plus sérieux de la raison. On peut remarquer chez les hommes livrés aux sciences naturelles , quelle heureuse influence elles exercent sur les dispositions de l'esprit : notre sourd-muet puisera dans leur étude une disposition de calme qui lui manque; il sera captivé sans effort, fixé sans répugnance. La géométrie et le calcul lui donneront l'habitude des coordinations symétriques et régulières, l'accoutumeront à juger des proportions và observer la précision et l'exactitude, à former de grandes associations, fondées sur un enchaînement logique ; il se formera dans le grand art des combinaisons , père de tous les autres arts.
C'est en vain , au reste , que nous solliciterions l'intelligence du sourd-muet, si nous ne savons avsftit tout pénétrer jusqu'à son cœur. L'éducation intellectuelle ne peut être séparée de l'éducation morale; elle attend de celle-ci son principe dévie. Quel éveil sera donné à toutes les puissances de
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l'entendement ! quels ressorts seront donnés à l'instituteur! L'enseignement déjà en recevrait un caractère tout nouveau. Voyez ces jeunes élèves, groupés autour de celui qui a su parler à leur âme et s'en faire chérir, en leur faisant comprendre le tendre dévoûment qui l'anime pour eux! Comme tous les regards sont fixés sur lui ! Comme ils cherchent à pénétrer sa pensée ! comme ils la pénètrent promptement! comme ils savent s'entendre avec lui ! Avec quelle confiance abandonnée ils s'ouvrent à lui ! Tout ce qu'il enseigne semble être reçu comme un bienfait ; car ces chers enfans savent qu'il ne leur donne en effet que ce qui leur est utile. Us redoublent d'efforts pour apprendre ; car ils sont avides de le satisfaire , et l'approbation qu'il donne à leurs efforts les comble de joie. Il leur apparaît comme le messager d'un monde supérieur, qu'une vive affection conduit auprès d'eux. C'est la paternité, dans tout ce qu'elle a de plus touchant et de plus noble ; c'est la vie véritable , la seule digne de ce nom qui se transmet; ces êtres naissans en reçoivent les émanations , en sentent la chaleur. Heureux maître ! heureux disciples ! Ce n'est pas seulement un enseignement ; c'est une communication intime ; il y a entre eux une langue éloquente et sûre , celle des affections.
Cette grande vérité si évidente , si ancienne , et cependant si souvent négligée dans la pratique , qui subordonne la culture de l'entendement au dé-
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veloppement des facultés du cœur, reçoit une application toute spéciale au sourd-muet. Car la sociabilité doit être pour lui la préparation nécessaire à toutes les instructions , même à celle qui concerne le langage : il faut qu'il entre avec les autres hommes dans le commerce des affections , pour établir avec eux dans toute son étendue le commerce des idées ; il a besoin de se rapprocher d'eux , de sympathiser avec eux, pour les entendre.
Ainsi l'éducation morale est encore un moyen , un moyen du premier ordre , en même temps qu'il est aussi le but éminent des soins que le sourd-muet réclame. Et pourquoi lui enseignons-nous les langues , si ce n'est pour le rendre à la société ? Pourquoi formons-nous son entendement, si ce n'est pour en faire un homme , un homme utile , un homme digne de ce titre ?
La légèreté et l'inconstance qu'on reproche aux sourds-muets est bien plutôt le tort de leur esprit, que celui de leur caractère. C'est une suite naturelle de l'extrême mobilité de leurs idées : ils n'ont que des jugemens partiels , isolés; ils n'apprécient les choses que par l'impression fugitive du moment, n'en saisissent que les apparences; il ne peut y avoir plus de suite dans leurs déterminations, que dans leurs vues; ils changent, parce que pour eux les objets paraissent changer sans cesse. Les motifs graves et sérieux ont seuls le droit do» nous commander la persévérance, et ces motifs
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n'existent point encore pour le sourd-muet. La vie humaine est pour eux plutôt une sorte de jeu continuel, qu'une réalité profonde. Les autres hommes restent encore pour eux à une trop grande distance ; comment auraient pu se former pour eux ces chaînes puissantes qui lient l'homme à son frère? Il n'y a encore pour eux aucune intimité possible. Le sourd-muet est léger, et cependant il se montre, dit-on, opiniâtre, c'est-à-dire il ne cède point à la raison : c'est qu'elle ne peut encore se faire entendre de lui ; il n'est que sourd , au moral comme au physique.
Ainsi s'explique aussi comment il est inévitable que le sourd-muet soit dominé par les sens, puisque les trésors du monde moral et intellectuel peuvent à peine être soupçonnés de lui : comment il arrive que le sourd-muet paraît se complaire dans la vue des querelles , le spectacle des batailles ; car il recherche comme nous les émotions, et il ne peut encore les puiser à des sources plus pures : comment il se montre facilement irritable ; car , pendant que l'impression du moment agit trop vivement sur lui , qu'il ne voit point ce qui peut servir à le modérer , qu'il ne s'est point exercé à se maîtriser , il demeure aussi trop étranger à ce qui se passe chez les autres hommes , pour concevoir les motifs de l'indulgence : comment le sourdmuet paraît quelquefois inaccessible à la pitié ; car il n'a point encore de commerce assez étroit avec
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ses semblables, pour se mettre entièrement à leur place ; aussi le voit-on compatir vivement aux besoins et aux maux qu'il peut facilement se représenter. Il ne connaît pas l'obéissance , ajoute-t-on. % Et comment pourrait-il la connaître ? Peut-il avoir la vraie notion de l'autorité? Et pour qui ne comprend pas l'autorité , le respect légitime qui lui est dû, que serait-ce que l'obéissance?
On accuse les sourds-muets d'ingratitude. Qu'estce à dire? quoique jetés au milieu des hommes, ils vivent solitaires ; en apparence placés dans la société , ils sont réellement exilés de son sein ; ils subissent les tristes conséquences de cet exil. Ils sont froids pour leurs semblables , parce que ceux-ci , pour eux , sont encore des étrangers ; ils s'occupent d'eux-mêmes , parce qu'ils n'ont pas le moyen de vivre dans les autres ; ils paraissent ne pas reconnaître les bienfaits, parce qu'ils sont encore inhabiles à en apprécier la valeur ; ils ne peuvent sentir ce qu'il leur est refusé de comprendre.
Ah! loin de nous laisser refroidir à notre tour par ces apparences, fallût-il croire à toute la profondeur de toutes ces infirmités morales, quels motifs au médecin pour leur apporter du secours ! Mais, que les besoins moraux du sourd-muet redoublent encore en nous l'ardeur d'y satisfaire, au lieu d'ajouter encore au malheur d'une telle condition la sévérité de nos sentences! Pour être indulgens et généreux, il nous suffira d'être justes.