‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 24 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'écriture alphabétique et la parole, comparées entre elles. — Application aux sourds - muets de naissance.

Comwr les arts d'imitation se sont naturellement divisés en deux branches, dont l’une s'adresse à louie , et l'autre à la vue, le langage artificiel, dérivé en partie du même principe, s'est emparé aussi de deux instrumens, la parole et l'écriture. :

La parole et l'écriture furent, dans l’origine, indépendantes l’une de l’autre; chacune aspirait à représenter directement la pensée humaine.

Alors lécriture eut à sa disposition des analogies bien plus marquées, plus variées. La parole pouvait à peine emprunter quelques moyens d’imitation à la mélodie; mais l'écriture était un véritable dessin, dessin grossier, il est vrai, parce qu’il avait besoin d’être rapidement exécuté.

Ne nous étonnons cependant point de la faveur prononcée qui fut dès-lors accordée à la parole, comme un moyen de communication sociale : elle seule n'avait besoin d'emprunter aucun instrument matériel extérieur ; elle seule était, en tout temps, en tous lieux, à la disposition de l’homme. Les deux organes destinés à son service, lun

pour la produire, l’autre pour l’entendre, semblaient n'avoir pas d’autre office. Constamment libres pour la servir, ils remplissaient leurs fonctions sans détourner l’homme d’aucun travail, d'aucune action. Les élémens de la parole, simples, faciles à émettre, à saisir, se. produisent et se succèdent avec une rapidité singulière, et peuvent former des combinaisons inépuisables. Si chaque élément de la parole, pris‘isolément, est rarement doué d’une propriété d'analogie qui lui permette

de peindre quelque élément de la pensée par la |

puissance de limitation , les accens de la voix hu-

maine ont, dans leur propriété commune, dans |

leur suite et leur ensemble, une rabat mer-

veilleuse et cachée avec ce qu'il y a de plus intime

dans notre nature, ce qu'il y a de plus humain dans l’homme, si l’on nous permet de dire ainsi.

Ils semblent partir du fond de l’âme, pénétrer

directement, et retentir au fond de l'âme. La pa-

role reçoit, par le ton dont elle est prononcée, par les inflexions qui l’accompagnent, diverses | modifications qui expriment aussi les nuances les plus délicates de la manière d’être affecté. La pa- | role est animée, vivante ; tour à tour tendre, me-

naçante ;, impérieuse, légère, grave, gracieuse, passionnée ou calme , elle propage, par une sorte de talisman, les dispositions dont elle émane. Elle a un charme qui lui est propre, une sorte même d'éloquence naturelle; elle se rapproche plus ou

hit tes

moins du chant, se confond à volonté avec lui, et, dans cette alliance, s'associe à tout ce que la mélodie a de puissance pour émouvoir, plaire et captiver; elle s’aide enfin de mille secours que lui prêtent, et le regard, et le jeu de la physionomie, et le débit, et la pantomime tout entiere, qui peuvent l’environner comme un accompagnement d’une inépuisable variété, et se mettre dans une complète harmonie avec elle.

Nous avons vu, dans le Chapitre précédent, que les caractères de lécriture idéographique, conservant encore dans leur fonction primitive, le privilége d’être une expression directe et immédiate de la pensée, avaient l’avantage de trouver dans les contours du dessin un moyen naturel d'imitation ; mais ils ont dü perdre bientôt un avantage aussi précieux. L'art nécessaire pour leur conserver ces analogies exigeait une certaine habileté et quelque loisir. Pour les images les plus familières même et les plus sensibles, on ne pouvait s'arrêter à entreprendre un dessin régulier. À mesure que les idées devenaient plus complexes ou abstraites, il devenait plus difficile encore d'exécuter ces espèces d’esquisses, de leur conserver tout ensemble, et une certaine fidélité aux idées, et la simplicité nécessaire à un signe. Pour les notions de l’ordre intellectuel et moral, il fallait recourir à des allégories plus ou moins heureuses, mais toujours plus ou moins

incertaines. Ainsi, l'écriture devint un langage symbolique. Plus l'usage de ce genre d'écriture devait être habituel et journalier, et plus on avait besoin d'en rendre l'emploi plus rapide, d’en rendre ainsi les signes plus simples, ét par conséquent d’affaiblir les traits de l'analogie dont ils avaient reçu l'empreinte. L’art difficile d’exécuter promptement cette écriture dérivée du dessin, ne put être cultivé que par un petit nombre d’hommes; les traces de l’analogie, plus ou moins effacées, ne purent être reconnues aussi que par un petit nombre d'hommes très exercés à les étudier. Ces hommes suppléèrent entre eux, par des conventions expresses ou tacites, à l’imperfection de ces ébauches, et purent ainsi simplifier encore ce langage, mais en le rendant toujours moins intelligible pour le vulgaire. C’est ainsi qu'il devint une sorte de prérogative réservée aux lettrés, ou aux castes sacerdotales, là où elles conservaient le privilége de l'instruction. Les radicaux de l'écriture chinoise, dérivés du dessin , exprimaient primitivement les images sensibles,

par une peinture informe, et les idées d’un ordre

plus relevé, par des allégories : chaque motde cette écriture est comme une sorte de définition qui, par la combinaison de ses radicaux, doit conduire l'esprit à reconnaître la classe, le genre, la spécialité de l’objet qu'il désigne. L'étude de cette écriture consomme la vie entiere, c’est précisément

DES SOURDS-MUETS. — CHAP. XI. a5r

parce qu’elle est très savante : apprendre à lire, pour un Chinois, c’est apprendre les choses. Les trois écritures primitives des Égyptiens semblent m'être, comme nous l'avons dit, que trois degrés successifs de réduction d’un dessin imparfait. Ce fut précisément le caractère d'imitation dont les signes de l'écriture semblaient jouir dans l'origine, et sur lequel on s’appuya pour les employer comme expression de la pensée, qui rendit leur emploi si incommode dans l'usage.

Une révolution complète s’opéra dans ce système de figures, par l'invention de lécriture alphabétique. Cette révolution eut, entre autres, limmense avantage d'enlever à une classe privilégiée le monopole du langage écrit, de rendre ce langage accessible au vulgaire, en le dépouillant de ses acceptions mystérieuses, pour le réduire à n’être que la peinture du langage articulé dont le vulgaire était en possession.

L'écriture, dans cette révolution, perdit beaucoup de sa dignité; elle se trouva réduite à un rôle secondaire. La parole s’empara en quelque sorte de cette fixité qu’elle enviait jusqu'alors à sa rivale ; elle put franchir les limites des lieux et des temps.

IL est possible que l’on n’ait pas passé tout d’un coup de l’écriture symbolique à l’écriture alphabétique, et que des caractères syllabiques aient servi de transition de l’une à l’autre. Cette marche

semblé avoir dû s'offrir naturellement à l'esprit humain, et l’histoire de plusieurs langues donne, en effet, quelque probabilité à cette hypothèse. Fatigués de l’immense complication des signes introduits dans l'écriture symbolique, et les voyant chaque jour prendre un caractère plus arbitraire, les hommes les plus habiles envierent à la parole l'extrême simplicité de ses élémens, et remarquant d’abord comment elle forme une foule de mots avec un nombre déterminé de syllabes, ayant déjà des caractères écrits qui correspondaient à certaines syllabes, dans l’expression des idées désignées par des mots monosyllabiques, ce qui s’appliquait à presque tous les radicaux de la langue, on n’eut besoin que de généraliser un à, moy qui s’offrait de lui-même.

Ce premier pas une fois fait, le second devint facile : il ne s'agissait que de suivre les mêmes observations, et de les appliquer aux derniers élémens de la parole. Si, comme semblent l’annoncer les belles recherches de M. Champollion le jeune, les noms propres ont été, même dans quelques systèmes d'écriture symbolique, traduits par un alphabet phonétique , faute d’avoir des symboles reconnus pour les désigner, cet exemple encore aura mis sur la voie, et il aura suffi d'en faire une application générale. |

Mais, lorsque cette révolution fut accomplie, il devint inutile de conserver aux caractères de l’écri-

ture aucune analagie avec les objets qu’ils avaient primitivement exprimés. Ils n'eurent plus qu'un seul but : celui de se plier en tout aux besoins de la parole, et de suivre en tout les combinaisons que les élémens de la parole avaient formées.

Il est évident que, même dans cet état nouveau, les caractères de notre écriture alphabétique pourraient encore servir à représenter immédiatement la pensée, comme tous autres signes de convention, pourvu qu’on prit en effet la peine d'établir la suite de conventions qui serait nécessaire. Mais notre écriture présente, ayant été conçue uniquement dans le but de peindre la parole, n’a plus aucune des propriétés qu’elle possédait dans lorigine pour représenter les idées. Elle n’a plus rien de symbolique , de pittoresque. Ses élémens, les caracteres isolés, sont sans aucune valeur relativement à la pensée; la plupart même de ses combinaisons, binaires ou ternaires, c’est-à-dire les plus simples, sont également sans valeur idéale. Quel prodigieux appareil de figures ne lui faut-il pas pour exprimer l’image la plus simple, celle d’une prairie, par exemple, celle d’un ruisseau ! Ces appareils de signes n’ont plus d’analogie, ni avec les objets, ni entre eux. Aucun des sept ou huit caractères qui entrent dans la composition des mots prairie et ruisseau n’a le moindre rapport avec les élémens des images qui expriment ces deux termes. Ainsi, pour rendre à l'écriture

254 | DE L'ÉDUCATION alphabétique une valeur directement idéographique, on ne peut employer qu’une suite de conventions absolument arbitraires. | Tee "Eu L'écriture, même en tant qu’écriture alphabétique et comme peignant la parole, est privée, dans l’usage habituel, de plusieurs avantages que nous avons remarqués dans la parole. Elle demande des iñstrumens extérieurs, une matière qu'on n’a pas toujours sous la main; elle demande, pour être tracée, beaucoup plus de temps ; elle suppose aussi plus d'habileté et d'application; elle occupe à la fois et les yeux et les mains; elle retient le corps immobile ; elle force ainsi de. suspendre tout autre travail : elle absorbe entièrement l'attention de‘celui qui l’emploie; elle absorbe aussi celle du lecteur qui la déchiffre : c'est une affaire. Notre écriture alphabétique n’a rien d’ailleurs par elle - même qui flatte ou les sens ou l'imagination; elle est froide, aride; elle n'emprunte rien aux beaux-arts : on n'y recourt que lorsqu'on y est obligé. ; | Une autre circonstance procure à la parole une immense supériorité sur l'écriture, dans l’éducation de l’homme. L'enfant peut s'exercer, dès le berceau, à entendre, à parler la langue articulée ; c'est sa première étude ; et, comme elle est celle qui doit introduire à toutes les autres, elle est heureusement aussi celle dont il est le plus tôt capable. Il n’en est pas ainsi de l’écriture : il faut

DES SOURDS-MUETS. — CHAP. XI. 255 qu'il ait atteint déjà un certain âge, pour être capable de lire et d'écrire. Encore est-il heureux, pour lui enseigner à lire, que la langue articulée, déjà familière à son oreille, vienne lui aider à déméler ces figures bizarres qui composent nos mots écrits, à l’aide des rapports qui s’établissent entre l’un et l’autre. D'ailleurs, si, pour l'enfant, l'étude de la langue articulée est un exercice continuel autant que rapide, qui a lieu pour lui sans enseignement direct : la lecture, l'écriture, demandent au contraire un enseignement direct, ex professo, lent, interrompu. La parole se lie sans cesse à tout ce qu'il voit, à tout ce qui se passe autour de lui : l'écriture reste isolée, et ne se définit que par l'interprétation explicite. Les repas, les promenades, les plaisirs, le travail, tout se prête aux exercices de la parole et les commente au besoin; pour l'écriture, l'élève n’a que sa lecon. Un enfant passerait un siècle au sein de sa famille, qu’il n'aurait pas occasion d’acquérir, dans le commerce de ceux qui l'entourent, . pour l'intelligence de l'écriture, l'expérience qu’il y acquiert en un mois pour l'intelligence de la parole. |

L'écriture ne pouvant jouir pour le sourd-muet de la propriété nouvelle dont elle est investie dans nos sociétés présentes, ne pouvant servir à lui peindre cette parole qui n'existe point pour lui, on a dü concevoir l’idée simple et naturelle de res-

tituer du moins pour lui, à l'écriture, sa propriété primitive, en la ramenant à représenter directement la pensée, comme elle en avait la prérogative dans Porigine. Mais, comme il a fallu cependant : donner au sourd-ntuet notre écriture telle qu'elle est,-puisqu'il s'agissait de lui donner une langue commune avec nous, dans l'étude et l'usage de cette écriture, il subit tout à la fois et les inconvéniens qui lui sont attachés, même pour nous qui entendons et parlons, et ceux qui naissent de la circonstance particulière que nous venons d'exposer; en sorte que pour lui, à cette infériorité dont l’écriture alphabétique était atteinte comparativement à la parole, se trouve jointe l’incommodité d’un ordre de signes qui avait été destiné à un autre usage, institué pour peindre la parole, et non pour peindre immédiatement la pensée humaine. N'ayant pas d'autre moyen pour atteindre à la connaissance de nos langues, il ne pourra y parvenir par la seule ( influence des circonstances au sein de sa propre famille, commeld’enfant qui entend et qui parle; la seule marche qui lui reste possible , sera lente et difficile.

En vain voudrions-nous, par un régime spécial, donner, pour le sourd-muet, à l'exercice de la lecture et de l'écriture, la même continuité , la même rapidité dont la parole jouit pour l'enfant ordinaire. Les signes de l'écriture sont compliqués; l'exécution demande quelque soin; il faut avoir à

sa disposition une planche ou du papier , une ardoise, un crayon ou une plume : c’est peu encore : cet exercice occupe précisément l'œil et le bras, l'un qui dirige, l’autre qui exécute toutes. nos actions; il est donc incompatible avec toute autre occupation quelle qu’elle Soit, même avec toutplaisir; d’ailleurs cet exercice ne pourra commencer pour un enfant, qu’à un âge déjà un peu avancé; enfin il n'aura guère lieu qu'aveclemaitre. Qui aura le loisir ou la patience d’être sans cesse armé d’une tablette, et de tout abandonner, pour s’entretenir ayec un pauvre enfant , Surtout quand son instruction étant seulement commencée, on aura beaucoup de peine à s’en faire entendre?

Cependant le langage tracé par écrit a aussi ses avantages qui lui.sont propres, et:le sourd-muet en pourra profiter, si l’on a réussi, en effet , à le mettre.en possession de la‘ langue, à l’aide de l’éeriture. Grâces à cette stabilité, à cette immobilité qui lui est propre, l'écriture prête à l’attention de l'esprit l’appui le plus favorable. On juge beaucoup mieux sa pensée, lorsqu'on a essayé de l'écrire; on la contemple à son aise;.on la retient présente; on la réforme; on l’essaie ; on se corrige; on revient encore sur.sa pensée, sur la suite de ses pensées, quelque temps après qu'elle avait été connue; on larevoit dans des dispositions nouvelles, sous un autre point de vue; on embrasse mieux l’ensemble et les rapports d’une combinaison d'idées; on peut

saisir la combinaison la plus vaste; on y porte plus d'ordre; l'esprit acquiert plus détendue, en conservant plus de calme : écrire, c’est presque méditer à son insu; rien du moins ne seconde mieux le travail de la méditation. En lisant aussi, on est moins facilement distrait qu’en: écoutant; on lit plus rapidement; mais on s'arrête à volonté; on revient sur ce qu'on avait déjà lu; on compare.

On est condamné à subir les entretiens des per-

sonnes avec lesquelles on se trouve, quelque vides et stériles qu'ils soient; mais on peut choisir ses lectures; on entre ainsi dans une sorte d'entretien et de commerce avec les esprits les plus distingués. Une fois parvenu à certain degré d'instruction, on acquiert beaucoup plus par l'étude des livres, que par la conversation des autres hommes.

LAB RSR SALE VIS VER LAS LUS VUE LUE LA LUE LUE LEE LS LS BEN LAURE LAS LAS DR D LE

Page 1