‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 23 sur 45 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des arts d'imitation, de l'écriture symbolique, de la pantomime, et du parti qu'on én peut tirer pour l'instruction du sourd-muet.

Les arts d'imitation sont de véritables langages, des langages d’analogie; leur prestige, le charme qui y est attaché, dépend de la fidélité de Vanalogie, jointe à la surprise; car, si on veut que l’art peigne fidèlement le modèle, on exige impérieusement aussi que la peinture ne se confonde point avec l'original ; la comparaison cesserait, et la surprise avec elle; les arts d'imitation manquent leur but, en le dépassant, s'ils veulent produire de véritables copies. Ce n’est pas assez qu'ils parlent à nos sens, il faut qu'ils parlent aussi à notre intelligence, et qu’ils l'exercent. (1) | Quelle n’est pas la richesse d'expressions qui appartient à l'harmonie! La musique n’imite pas seulement les objets sonores; elle saisit dans les sons une foule d’autres analogies délicates, plus

(1) C’est pour cette cause qu’une figure en cire colorée déplait, tandis que le buste de marbre fait naïtre une impression très agréable.

ou moins lointaines, et d'autant plus ravissantes ; elle a des signes pour rappeler divers phénomènes de la nature; elle peint le mouvement, le choc, le désordre ; elle s'élève, s’abaisse à volonté ; elle a surtout d’admirables secrets pour exprimer les émotions de l’âme, et c’est en les exprimant, qu'elle est si puissante pour les faire naître, parce qu’elle semble en être une émanation toute vivante. Ce langage toutefois estsvague, indéterminé, parce que ses analogies sont trop incomplètes ; mais ce vague même ajoute encore à lempire qu’il exerce sur l'imagination.

Dans l’art de la parole, les mots articulés ne sont pas tout : le ton de la voix, les diverses inflexions qu’elle subit, composent comme un second langage, bien connu des orateurs, qui vient se joindre à la signification des mots, pour exprimer certains mouvemens de l’âme, et quelques nuances de nos manières de sentir, pour lesquelles il n’est point de mots; il n’est fondé sur aucune convention, et c’est ce qui lui donne plus d'énergie.

Le dessin, la sculpture, la peinture peuvent imiter directement les objets et les qualités des objets qui sont visibles à l’œil, mais seulement dans l’état d’immobilité. Pour exprimer les mouvemens , ces trois arts sont déjà contraints de recourir à un second ordre d’analogies : ils peindront, ou la cause qui produit ces mouvemens, ou l’effet

qui.en résulte, et quelquefois-tous deux ensemble. C’est.en mettant l’homme en scène, qu'ils s'élèvent à toute leur dignité. Mais, en faisant revivre à nos yeux le plus bel ouvrage du Créateur, ce n’est pas l'homme matériel, inanimé, qu’ils nous présen-

tent : il faut qu'ils sachent lui inspirer la vie, le

sentiment, la pensée, lui prêter un dessein, remplir son àme d émotions, de passions déterminées, et se faire comprendre sans hésitation. Où trouver un langage pour exprimer toutes ces choses, d'une maniere aussi rapide que certaine? Dans les effets extérieurs :qui accompagnent -ces phénomènes cachés de notre nature, et. qui! par là même, les annoncent. |

L’allégorie ouvre encore aux arts du dessin-une nouvelle carrière : elle personnifie les êtres moraux, leur prête une existence sensible ; elle donne

une figure à la Prudence, à la Force, à la Science

à la Sagesse ; elle fait même apparaître l'Intelligence suprême,et infinie sous une forme -visible. Mais, ici, en même temps que sa puissance s’étend, sa témérité peut s’égarer; sès expressions peuvent devenir incertaines, infideles.

Les productions de ces arts; destinées à conserver la mémoire des événemens, limagewdes lieux, ou à charmer nos sens par des:tableaux

variés , peuvent donc s’offrir à nous comme-un

moyen d'instruction préliminaire pour Je sourd-

muet : ils serviront à retracer l’image des objets

DES SOURDS-MUETS. — CHAP. X. 225 passés ou absens.qu’on voudra faire concevoir, et auxquels il.s’agira de donner un nom; ils seront une traduction visible de la pensée-exprimée dans le discours. Si la peinture , la sculpture, repro- ‘duisant en général le tableau tout entier d’une scèue plus ou ‘moins étendue, n’offrent pas à notre élève un moyen d'instruction qui puisse le conduire fort loin dans les opérations de l’analyse, le dessin proprement dit, et la gravure, fourniront des ressources plus précieuses et plus étendues :.car, le pur dessin se prête à une plus grande précision , à une plus sévère économie de moyens. On.pourra de la sorte placer, sous les yeux du sourd-muet, presque:tous les objets qui appartiennent aux trois règnes de la nature. Quant aux êtres intellectuels etmoraux, et à leurs opérations, ils seront peints encore, mais, ou réunis dans un même tableau avec les scènes du monde sensible auxquelles.se lient leurs manières d’être ou d’agir, ou bien seulement figurés dans un tableau allégorique.Dans le premier cas, ils ne conserveront point d'existence indépendante, isolée, dans la seule région intellectuelle; dans le second cas, ils se trouveront revêtus d’un costume étranger .et qui. peut être trompeur.

Le domaine du dessin, dans F emploi que cet art a reçu parmi nous, s'arrête à reproduire des êtres réels ou imaginaires dans un certain état ou une certaine.action; c’est-à-dire que chacune de ses pro-

ductions reproduit ce que nos langues expriment par une proposition complète. Chaque dessin est une phrase. Mais, on conçoit facilement que cet art pourrait encore être amené à une analyse plus avancée, à fournir des signes distincts pour les

élémens même du discours. Déjà nous avons

des exemples de ce genre d’abstraction dans les figures de géométrie; on peut même dire que chaque dessin d'un animal, d’une plante, est l'expression d’une idée générique, puisqu'il représente l’espèce et non l'individu. Avec des réduc-

tions convenues, on trouvera ainsi dés noms pour les objets que représentent nos substantifs,et pour |

les qualités. On parviendra de même à dessiner, sous une forme générale, et une action, et un état, et les rapports qui naissent soit du concours des objets entre eux, soit des opérations de d'esprit

sur ces objets, à peu près de la même maniere

won y est parvenu à l’aide des gestes. Mais ; ?

astreint, pour un si grand nombre de tableaux, à des lignes immobiles, diversement tracées et.

combinées, quel emploi ne faudra-t-:1l paswfaire |

de la métaphore pour obtenir des signes qui

puissent exprimer les innombrables abstractions de l'esprit humain, et combien aussivse réduira progressivement l’analogie si nécessaire pour conserver sa force à un langage semblable ! Telle est l'origine de l'écriture symbolique re idéographique, hiéroglyphique, celle de l'écriture chinoise.

DES SOURDS-MURTS. — CHAP. X. 22b

elle est.la source des moyens où elles puisent; elle est la cause des difficultés dans lesquelles les s'engagent, des nuages qui finissent par les nvironner : plus elles seront diffuses, et plus, lors, leur-emploi sera embarrassant; plus, au contraire, elles aspireront à être concises, et plus alors elles deviendront obscures et vagues.

Ainsi de dessin, considéré comme peinture des idées, et l'écriture symbolique ou idéographique, ne sont que deux’ degrés successifs d’un même langage d'analogie, qui, commençant à l’imitation descriptive des formes sensibles, s'élève progressivement à l’expression métaphorique des notions abstraites et intellectuelles, en devenant plus concis par la réduction. |

Le dessin, considéré comme langage proprement dit, ne doit avoir qu'une seule expression pour chaque idée; car son effet doit être sûr, son intelligence rapide : mais l'écriture symbolique, à mesure qu’elle s'éloigne de la simple imitation, peut prendre des routes diverses, et adopter des systèmes d'expression très différens.

On retrouve encore , dans les trois écritures de l'ancienne Égypte, les écritures hiéroglyphique hiératique et démotique , trois états successifs par lesquels a passé l'écriture symbolique primitive, en subissant des réductions qui tendaient à la sim- Plifier toujours davantage.

Asmesure que l'empreinte des analogies primi-

220 DE L'ÉDUCATION tives s’est affaiblie dans l'écriture symbolique ou | idéographique , le sens des expressions qui composent cette. écriture est devenu plus vague et plus incertain :‘il ne s’est. plus expliqué de lui-.

même; il a donc fallu y suppléer par des conyen-

tions, confier en partie à la mémoire des interpré- | tations que. la seule inspection des figures tracées | ne pouvait plus suggérer: En s’éloignant de l imita- | tion., cette écriture n’a pas obtenu immédiatement | les avantages qu’on peut retrouver dans des signes entièrement arbitraires et librementinstitués :.elle n’a pas eu, comme l'écriture. alphabétique ,-un petit nombre de figures élémentaires, dont les | combinaisons .pussent varier à l'infini; il luires- | tait presque autant.de figures.qu elle avait d'idées !

— > mé

à exprimer. Une telle écriture ne pouvait donc plus. | être d’un usage vulgaire. En subissant les premières | * réductions qui commençaient à la dénaturer, elle

est ‘facilement .devenue le privilège exclusif d’une | | classe de la société. Dès que l'écriture symbolique

cessait d’ être intelligible à à la simple vue, elle s’ en- |

YElppait d'un mystère favorable à ceux qui vou= laient s’en réserver le monopole, -et.qui, à cet! effet, ont réservé pour eux; -mêmes la tradition | des analogies primitives qui seules pouvaient.en| donner la clef. Entre les mains des castes sacer-| dotales, elle est devenue une écriture sacrée ; et les: prétentions de ces castes, leur désir d’écarter!

le profane vulgaire, a contribué à rendre les allé-

sories plus difficiles, les analogies moins sensibles, la construction des signes plus arbitraire.

Les diverses espèces d'écritures secrètes, de chiffres. de correspondance, imaginées dans le dessein d'établir une communication exclusive entre deux ou plusieurs personnes, en même temps qu'on serait impénétrable aux autres, combinaisons sur «lesquelles certains esprits se sont tant exercés, dans les siècles derniers ; d’une manière assez oiseuse, et dont la diplomatie européenne a fait, dû moins, un emploi utile, ne différent de l'écriture symbolique, que parce qu’elles sont entiérement conventionnelles, parce que les conventions en sont l’unique origine.

Enfin, lécriture symbolique, à son tour, en achevant de perdre tout caractère d'imitation, en se.transformant en langage purement arbitraire et conventionnel, a pu redevenir un langage vulgaire dès que les conventions ont été elles-mêmes généralement reconnues, et tel est le caractère de l'écriture chinoise, par exemple.

Le P. Kircher, Wilkins, et d’autres, ont essayé d'imaginer un système d'écriture purement idéographique; ils ont espéré pouvoir écrire ainsi une langue véritablement philosophique, et arriver par là à l'institution d’une langue universelle. Mais la nature des choses s’est refusée et se refusera obstinément au succes de toute tentative de ce genre. Les-notions mathématiques se prêtent seules , par

l'homogénéité de leurs élémens, par la régularité | de leurs combinaisons, à recevoir des signes qui | réunissent tout ensemble, et la fidélité des analo- | gies, et la simplicité nécessaire. Les ridéess qui | appartiennent aux autres ordres de no$ connais- | sances, se composant d’élémens variés entre eux, |

les assemblant suivant les rapports les plus divers, renferment ainsi des conditions trop nombreuses pour pouvoir être retracées dans des figures sim-

ples. Ces prétendues écritures philosophiques, universelles , n’ont donc été, en réalité, que des sys-:

tèmes de signes fondés en partie sur des analogies très imparfaites, et en très grande partie sur des conventions proposées per leurs auteurs, et justement rejetées par le public auquel ils étaient offerts. nè G L'écriture arabe qiie n'existe plus dans nos

langues modernes : on pourrait la rétablir PF lé}

sourd-muet, si on le jugeait utile. + Le langage d’action a une étroite’affinité avec

le dessin considéré comme langage :les observa- | tions que l'un suggère s'appliquent en grande ! partie à l’autre: Déjà, comme on la pu remar= | quer, les arts du dessin empruntent beaucoup au |

langage d’action; car, ils sont contraints, pour exprimer les “arme et les pensées de l’homme; de faire jouer à leurs. figures une sorte de panto= mime; pantomime fixe et immobile, il est vraï, mais conçue dans les mêmes principes. Ils donnent

ce ———

DES SOURDS-MUETS. —= CHAP. X. 220 leurs personnages les mêmes attitudes ; ils leur ont exécuter les mêmes gestes; ils mettent surout en œuvre ces expressions du regard, ce jeu le la physionomie, qui, dans le langage d’action, emplissent un rôle si considérable.

Réciproquement, le langage d’action , dans les essources qu’il emploie, emprunte beaucoup aux rocédés des arts du dessin. Non seulement il comnence: par dessiner lui-même, autant qu’il lui est Jossible, les formes extérieures des objets; mais, omme la peinture et la sculpture, il décrit les livers phénomènes naturels, à l'aide des effets ou les causes que leur assignent les lois de l'univers, utant qu'il-a pu les-observer. Il a, sur les arts lu dessin, l’avantage de pouvoir peinare le moùement, par une imitation directe. Mais il a des noyens beaucoup plus imparfaits et plus bornés, jour décrire les objets extérieurs et leurs proriétés visibles, comme un’ édifice, la scène d’un Jaysage, etc. S'il s’agit de produire aux regards es secrets de lâme, le langage d'action surpasse , à son tour, les arts du dessin : un. grand icteur sur la scène nous offre précisément les mêmes expressions qu'un grand peintre pourra racer sur la toile; seulement le second est réduit à saisir un instant unique, est contraint de y arrêter; tandis que le premier fait succéder avec rapidité des expressions diverses, et, de leur succession , fait sortir encore un autre tableau.

x30 DE L'ÉDUCATION

L’ intelligence du langage qu’emploient les arts du déssin doit étre aussi prompte qu'infaillible ; il ne faut pas que le spectateur. hésite un instant sur la pensée du peintre. L'intelligence du langage d'action est souvent incertaine ou difficile ; elle est sujette à beaucoup d’équivoque; elle demande des observations beaucoup plus délicates. Dans le langage d'action, la peinture peut he peer se confondre avec la réalité. sv: CU

On peut distinguer, dans le langage RACE quatre degrés successifs. de

Au premier degré, la pantomime n'est point encore le produit de l’art et de la-réflexion : lattitude , les mouvemens, le régard, l’expression de la physionomie, tous les élémens qui la composent, ne sont «encore que l'effet et la suite des impressions reçues, des émotions de l'âme, des préoccupations de l'esprit + c’est un langage véritablement naturel; celui qui lemploie. exprime ses sentimens, ses pensées , sans le vouloir, sans le savoir peut-être; ce langage est entendu, de tous ceux qui.en’sont témoins, d’une maniere aussi prompte qu'infaillible. Cette première espèce de pantomime est à l’usage de tous les hommes.

Au second degré, la pantomime prend le caractère d’un art; elle est le fruit de la réflexion. Mais, cet art ne consiste qu’à observer les rapports qui existent entre les élémens du langage d'action, et les pensées ou les sentimens qu'il s’agit d'exprimer;

DES SOURDS-MUETS. — CHAP.X. 231 et cette réflexion a pour objet de reproduire à dessein les attitudes, les mouvemens, les regards, les expressions de la physionomie, qui réveilleront ou ces sentimens ; ou ces pensées. En même temps, cette pantomime conserve aux yeux-de tous les spectateurs une fidélité assez exacte, pour que son nterprétation soit aussi facile que générale. Cette seconde espèce de pantomime est celle que les omédiens de l’antiquité , les Bathylle , les Pylade, waient portée à une si haute perfection ; que nous royons encore exécuter quelquefois sur la scène moderne, et qui, pour se faire comprendre, n'a vas besoin du secours de la parole.

Au troisième degré, la pantomime ne possède déjà: plus par elle-même une vertu suffisante pour e faire entendre toute seule; les analogies sur lesquelles elle s'appuie sont trop incomplètes et rop indéterminées. Mais, elle s'associe avec un are bonheur aux accens de la parole ; elle leur brête une singulière énergie ; dé commente ; le y ajoute ce que les mot sauraient dire.

z'est encore un art, un art auxiliaire, mais puisant : c’est l’art des Garrick , des Talma; c’est celui des orateurs. | | |

Enfin; la pantomime peut se fonder aussi , où -n partie, ou en totalité, sur des conventions ; soit que les: signes d’analogie dont elle se com- Dose , perdant , par les réductions qui les'simplilient, la fidélité d’une imitation , aient besoin d’une

convention pour remplacer dans la mémoire les liens d'association qui n’existent plus, soit que les conventions expresses donnent, dès l’origine, à ces signes, un caractere entièrement arbitraire, pour | satisfaire à quelques besoins à des de ceux qi | les emploient. | |

En passant successivement par ces quatre degrés, le langage d’action subit précisément les | mêmes révolutions qui ont amené les arts du dessin à engendrer l'écriture idéographique.

Le langage d’action, comme l'écriture symbolique, est constamment figuré; il n’est pas un seul des tropes énumérés par la rhétorique, qui ne lui soit familier : il est fort iptianss ; il fait supposer | beaucoup. plus de choses SL il n’en dit : car il ne lui est donné de peindre qu’un fragment plus où moins borné du tableau qu'il veut reproduire. Il n'a en son pouvoir que des mouvemens et des formes, et seulement un certain nombre de formes et de mouvemens. Les signes conventionnels sont les seuls qui puissent jouird’un. sens rigoureusement propre et déterminé. L’acception des signes du langage d'action, aussi long-temps qu’elle n’est pas fixée par des conventions expresses, dépend donc plus ou moins. des dispositions d'esprit de celui qui les emploie et de celui qui em esi témoin. | | k:

Dès-lors, le nus d’ action doit jouir de tous les avantages qui appartiennent en général à un

langage figuré; il doit aussi en subir les inconvéniens. Il sera donc doué d’une grande énergie ; il régnera puissamment sur l'imagination; il s’adressera avec éloquence aux passions de l’âme ; mais il manquera d’exactitude, de précision et de netteté. Les idées qu'il réveillera conserveront toujours quelque chose de flottant, de vague, d'indéfini dans leur contour, et cela même.ajoutera encore au charme de ses effets, à son caractere poétique. Il suffira d’ailleurs qu’il excite des émotions plus:vives, pour qu’il laisse à la réflexion moins de calme et de liberté.

La pantomime présente, à beaucoup d’égards, le caractère d’un langage constant et universel; mais elle conserve aussi, avant d’être fixée par les conventions , quelque chose d’individuel et de mobile. Son langage est universel et constant, en tant qu'elle se fonde sur des analogies qui frappent également tous les hommes, qui se montrent également fidèles et. saillantes dans tous les temps. Mais son langage, obéissant nécessairement aussi aux inspirations spontanées, reçoit l'empreinte des circonstances au milieu desquelles il est produit, subit l'influence des dispositions, des passions de celui qui emploie; se modifie suivant le point de vue dans lequel cet individu est placé. On connaît le trait de ce roi de Pont qui, étant venu x'Rome, et en ignorant la langue, comprit cependant en entier la pantomime d’un acteur qu'il vit sur la

23/4 DE L'ÉDUCATION scène. Lorsqu'en 1815, le sourd-muet Clerc accompagnant l'abbé Sicard , parut au milieu de l'Institut des sourds-muets à Londres, quelques gestes qu'il adressa à ses compagnons d’infirmité, subitement compris de tous, produisaient sur eux un effet électrique. Cependant, combien de différences dans les mœurs, les situations, les conditions locales ! et. si les manières de voir varieñt, les peintures doivent varier comme elles. Les analogies seront donc-nécessairement quelquefois incertaines: L’impossibilité de tout peindre les rendant nécessairement incomplètes , «elles deviendront souvent obscures. Les ressources de l analogie se restreignent d’autant plus que l’objet dont il s’agit de réproduire la peinture est plus éloigné des sens, qu” il est plus compliqué, qu'il suppose, pour être conçu, des opérations de Pesprit plus réfléchies; elles se restreignent aussi, d'autant plus qu’on a besoin d'un signe plus simple; car l'analogie ne s'obtient guère que-par üne imitation un peu circonstanciée. Plus le signe employé par le langage d'action se râpproche de l'original, comme une copie fidèle, et plus il sera nécessairement développé; au contraire, à mesure qu'il se réduira ; il s'éloignera davantage de l'original , et laissera plus à deviner. Si donc nous supposons le langage d'action toujours uniquement. fondé sur lanalogie, ét privé de convéntions régulières, il ne pourra fournir de signes simples pour des notions un peu complexes, 'et

pour des notions élaborées par une abstraction un peu étendue. Il lui faudra, pour atteindre aux premières, une suite de descriptions détaillées; il Jui faudra, pour saisir les secondes, un travail bien plus long encore. Car le langage d’analogie ne peut conduire à une notion abstraite, qu’en la restituant, si l’on peut dire ainsi, à l’ordre des images sensibles, sans qu’elle puisse cependant se confondre avec elles, c’est-à-dire qu’en faisant parcourir de nouveau à l'esprit la route qu'il avait suivie pour s'élever à l’abstraction, en le faisant remonter aux idées particulières dont elle a été extraite, pour en faire détacher les caracteres communs. Il suffit d'ouvrir le Dictionnaire des Signes de l'abbé Sicard , pour voir à quel prodigieux appareil de pantomime on est forcé de recourir pour exprimer les notions qui appartiennent à des combinaisons ou à des généralisations de quelque étendue : c’est en vain qu'on demanderait à un professeur d’exposer, par les moyens de son art, un théorème de géométrie, ou de traduire une de de Te un des traités d’Aristote.

Le langage d'action, en tant qu’il reste renfermé dans l’enceinte de l’analogie, appartient nécessairement au domaine de l'intuition; il nous place toujours en présence des objets ou des images; il ne peut, dans le premier état où nous le considérons , offrir ce genre de signes, qui, comme ceux de algèbre, ne représentent que des signes qui

subissent ensuite diverses transformations, qui résument ainsi des chaines entières d'idées; et qui sont indispensables pour les théories scientifiques. ie Nous avons un exemple familier et sensible de la puissance et de la richesse du langage d’acüon | dans la pantomime exécutée sur nos théâtres, et qui ordinairement se combine dans les ballets avec la danse; la danse est déjà par elle-même une sorte de pantomime imparfaite. Mais là , aussi, nous touchons au doigt les limites de ce langage, et nous expérimentons par nous-mêmes ce qu’il a de vague; ce qu’il peut avoir d’obscur, dès qu’il aspire à s’étendre. Aussi la pantomime est-elle généralement appelée à servir de compagne à la parole; telle semble être sa vraie et naturelle destination. Alors elle s'explique pleinement par son concert avec le discours; elle le confirme, le commente, lui prête toute l'énergie qui lui est propre : elle est Part des grands acteurs. Plus on aspire à agir sur limagination, à produire des illusions, et plus on accordera de latitude à cette espèce d'accompagnement de la pantomime. Il faudra , au contraire, s'imposer, à cet égard, unesobriété d'autant plus sévère, qu’on s’adressera plus exclusivement à la raison et à‘la réflexion. sur Quelle que soit l’habileté d’un acteur dans Part dela pantomime , il sera dépassé de beaucouppar un sourd-muet de naissance, non dans l'expression

des sentimens intimes de l’âme, mais dans la peinture des-événemens extérieurs, et dans le talent de caractériser les propriétés visibles des objets.

Les peuples dont la civilisation est encore peu avancée , les individus des conditions inférieures de la société’ chez lesquels l'empire des sens conserve. plus.de force, dont les passions conservent plus de véhémence; les nations douées d’une imagination plusvive , comme celles qui habitent les climats méridionaux, font du langage d'action un emploi beaucoup plus abondant. Chacun de noùs y recourt aussi davantage dans les momens où il éprouve des émotions profondes. Quelque part que nous apercevions ce langage, sous. quelque point de vue que nous l’envisagions, il se montre donc à nous comme éminemment poétique, mais aussi comme bien moins propre à éclairer qu’à émouvoir. | #4

Mais le langage d'action peut devenir aussi un langage conventionnel : alors il acquerra un nouveau caractère; il se revêtira de propriétés nouvelles, en perdant celles dont il jouissait précédemment. Alors, au lieu d’être, en chaque circonstance, le produit subit d’une inspiration toute spontanée, il obtiendra. une stabilité qui lui était inconnue ; il recevra des lois fixes; il aura son dictionnaire, sa syntaxe: Tout geste, toute disposition delamain et des doigts, peutrecevoir une valeur entiérement arbitraire, par une convention expresse,

et cette valeur, une fois convenue, sera maintenue par l'habitude. De même, aussi, ce qui manquait à des'analogies trop incomplètes, pour rappeler,

avec certitude, l'objet qu'il s'agissait d'exprimer, sera-suppléé par la convention. Il y aura donc et des signes purement arbitraires, et des'signes qui conserveront encore une empreinte plus où moins légère des objets. Une fois entré dans cette carrière, le langage d'action pourra fournir, à volonté, suivant les conventions qui seront établies, des signes simples pour les idées les plus complexes, pour les notions les plus abstraites : il pourra fournir des signes destinés seulement àreprésenter.d’autres signes; il suffira pour cela de suivre l'ordre généalogique de la formation de ces idées, de ces notions ;'ou bien de rattacher au signe nouveau de la seconde puissance, si Von nous permet cette ex-

pression, les sujets d’intuition qu 7] doit remplacer; |

on pourra également conférer ces valeurs noufelles

aux signes du langage d'action, par des traductions | directement tirées de nos langues’ artificielles, si

déjà.on est en possession de ces langues. Mais il est évident que le langage d'action, à mesure qu'il s’avancera dans cette voie, perdrasäinévitablement et graduellement ce caractère d’analogie qui lui appartenait dans sa condition primitive. Plus il voudra emprunter les propriétés de nos langues artificielles , plus il sera contraint de recourir, comme-elles, à des conventions arbitraires: S'il Jui

reste encore quelque chose de cette analogie qui autrefois en faisait une sorte de peinture, et lui permettait de s'expliquer par lui-même, il n’en jaillira plus qu’une faible lueur, bien plus propre à égarer qu'à conduire dans l'intelligence du sens des signes : ce serait se proposer un problème insoluble et contradictoire, que de prétendre conserver au langage d'action ce caractère qui se fondait sur limitation, et lui faire obtenir en même temps: les prérogatives dont les. langues conventionnelles sont redevables à l'art qui régit leur formation.

LeJangage d’action, conduit par des réductions sugcessives à perdre le caractère d’analogie nécessaire pour qu'il. puisse s’éxpliquer par luimême, et à emprunter ainsi le secours des conventions , ressemble à l'écriture idéographique lorsqu’elle a dégénéré et ne conserve plus la fidélité du dessin ; le langage d’action , fondé sur les simples conventions , ressemble aux écritures secrètes, aux chiffres de correspondance. La pantomime, en cherchant à se simplifier, mais en cessant de parler aux yeux, correspondrait véritablement à écriture chinoise. | |

+ Nous n’hésiterions point à penser que s’il existait un peuple de sourds-muets, dans un pays quel- “conque, ce peuple ne pût parvenir, de génération en génération, à se composer un langage d’action artificiel qui , avec le secours des conventions, em-

240 DE L'ÉDUCATION prunterait peu à peu les propriétés de nos langues. Déjà nous avons remarqué que les sourds-muets instituent entre eux un grand nombre de signes conventionnels : ils font les premiers. pas dans la carrière; avec le temps ils y avanceraiïent. Nous avons cité l'exemple rapporté par Desloges; s’il faut en croire le témoignage de ce sourd-muet, «il y « avait de son temps des sourds-muetsde naissance, « qui ne savaient ni lire, ni écrire, qui n avaient « jamais assisté aux lecons de l'abbé de lÉpée, les: « quels avaient été trouvés si bien instruits de leur « religion par la seule voie des signes, qu’on les a « jugés sn -Fire d’être admis aux sacrémens'de l’'É- «glise, même à ceux de l’eucharistie et du'ma- «riage (1) ». Du moins est-il certain qu'un maitre habile et instruit, mis en rapport avec un sourdmuet de naissance, pourrait, de concert avec son élève, construire toute une langue artificielle, avec les gestes, sur le type de nos propres langues, sans

avoir besoin de lui enseigner celles-ci: il lursuffirait

d’ériger, de proche en proche, un signe émprunté au langage d’action, par une convention formée avec son élève, partout où nos langues ont pris

une expression dansla parole. Le maître ferait |

surgir l’idée dans lesprit de son élève, à l’aide des signes déjà connus et communs entre eux, et cette

68 re DU TNREUR

" Æ ' a, WU

(a) Observations d’un Sourd-Muet, etc, page 1h:

dée, à son apparition, recevrait d’eux un nom lans la langue des gestes. Le dictionnaire de cette angue nouvelle serait calqué sur les nôtres. La >hrase aussi se constituerait comme la nôtre, en out ce qui ressort du moins des règles de la xrammaire générale; mais les modes de sa contruction et les formes que les termes doivent reevoir pour s’y plier, seraient, comme dans nos angues, l’objet de conventions spéciales qu’on erait libre d'emprunter à celles-ci, ou de rendre lus simples.

Il n’est pas douteux aussi que le sourd-muet, en Jossession d’un langage construit sur ce plan, et ans être aucunement initié à nos langues ellesmêmes, ne trouvät dans son langage nouveau, à beu près les mêmes ressources que nous offrent nos langues, pour la formation des idées et les diverses opérations de l’intelligence, du moins en jout ce qui concerne le travail solitaire de la pensée. Mais le second but essentiel qu’on se propose dans l’éducation du sourd-muet serait entièrement manqué : car, par ce langage artificiel, il ne pourrait communiquer qu'avec son maître seul, ou avec ceux qui auraient eu la patience d'apprendre aussi ce même langage; et quels seraient ceux qui se voueraient à une telle pratique, uniquement pour converser quelquefois avec un sourd-muet ? Il arriverait aussi de là, par contre-coup, que le premier

but lui-même de l'instruction du sourd-muet ne se I. 16

trouverait que bien imparfaitement rempli. Car c’est surtout dans les entretiens prolongés avec les autres hommes, soit à laide de la parole, soit dans les livres, que s'exercent en nous les opérations de l'intelligence : ils sont rares ceux qui se forment

eux-mêmes par la méditation solitaire, et le temps qu ls donnent à cette méditation est même, chez la plupart, moins considérable que celui pendant

lequel ils profitent encore du commerce de leurs semblables.

Il ne faut pas s'étonner, au surplus, si les hommes, dans l'adoption d’un langage artificiel, ont préféré

les instrumens matériels que leur offrait la parole.

et l'écriture, à ceux qu’ils pouvaient trouver dans le langage d'action, et s'ils ont laissé à celui-ci le rôle d’un simple auxiliaire : car, dans l’usage ha-

bituel, la parole et l'écriture ont, chacun de leur

côté, sur le langage d'action, des avantages sensibles.

La parole trouve l'organe de l’ouie entierement libre; la fonction principale et presque exclusive de cet organe consiste à recueillir les sons que la parole lui envoie; l’ouïe les recueille, à chaque in: stant, dans l'obscurité comme dans le jour; elleles recueille même lorsqu'on ne peut voir celui qui parle; elle les recueille sans que le travail manuel en soit interrompu, en conservant l'entière disposition de tous nos membres; elle les recueille

sans que l attention soit à la fois partagée par d'au

res sons. L’organe de la parole, aussi, semble lavoir aucun autre office que celui de servir aux ntretiens ; il remplit cet office sans interrompre ucune occupation, aucun jeu des autres orzanes. Mais l'œil, auquel le langage d'action s’adresse, embrasse mille autres objets en même emps que les gestes; il en est distrait pour peu qu'il remarque ces objets ; il peut être contraint. à cette distraction. De même aussi les mains, ensemble même du corps, occupés au langage Vaction, interrompent leurs occupations ordiaires, suspendent le travail; de tels exercices ne Jeuvent être continus, ne peuvent avoir lieu à ‘haque instant.

L'écriture alphabétique a, sur le langage d’acion , l'avantage d’être fixe, de pouvoir se transmettre à travers la distance des temps et des lieux; t cet avantage est immense par ses suites. Elle e détache dans le cadre ou elle est tracée. Celui qui écrit voit mieux que celui qui fait des gestes, es signes qu'il produit. Les caractères de écriture offrent un point de repos mieux marqué à l'attention.

Enfin, la parole et l'écriture alphabétique puisent un avantage considérable dans l'harmonie qui s'établit entre elles , et qui leur permet de se servir de miroir l’une à l’autre.

Mais une semblable harmonie ne pourrait-elle Sétablir entre le langage d'action et l'écriture

244 DE L'ÉDUCATION symbolique? C’est ce que nous aurons OCCasion d'examiner plus tard.

Nous supposions, il y a un instant, qu'un maitre instruit et habile avait aidé un sourd-muet à se composer, avec des gestes, un langage artificiel sur le modèle de nos langues; mais que ce maitre, tout en guidant son élève d’après lexemple de nos langues , n'avait aucunement fait connaitre | ces langues elles-mêmes à l'élève. Imaginons maintenant une supposition toute contraire : SUPposons |

que le maître dressät pour son élève un catalogue | plus ou moins étendu de mots écrits appartes nant à nos langues; qu'il exerçät cet élève à lire |

mécaniquement ces mots; qu’il l’exerçât aussi à | écrire et à reproduire ces mots par écrit, Mais | sans lui en révéler la valeur dans la pensée; qu'en | même temps il attachät à chaque mot un signe! du langage d'action par une convention tout afr- | bitraire. On conçoit qu’en répétant le geste con- | venu, l'élève montrerait le mot écrit, l’écrirait à|

son tour, mais sans avoir toutefois aucune intel-|

LA

ligence des mots quil aurait ainsi retraces sous. la dictée. Le maître pourrait en faire autant pour

les désinences, pour la construction, pour toutes, les règles de la syntaxe, attacher à chacune

un signe convenu. Alors il dicterait aussi des

phrases entières ; l'élève les transcrirait fidèle- { |

ment, mais sans attacher aucun sens à toute sé à opération. | } | |

Imaginons enfin une troisième et dernière supposition. Le maître, comme dans la première, aide son élève à se composer un langage d’action artificiel, sur le type de nos langues; comme dans la seconde, il offre à son éleve Île câtalogue des mots de nos langues et les règles de notre syntaxe; mais il met en rapport ces deux systèmes de langage, par la valeur qui leur est commune dans la pensée ; en sorte qu’une même idée, s'exprimant à la fois dans les deux systèmes, serve à les lier entre eux, et que ceux-ci deviennent la traduction l’un de l’autre. Le langage d’action deviendra alors, à notre langue écrite, pour le sourd-muet, ce que la langue maternelle est, pour un jeune enfant, à une langue étrangère qu’on veut lui faire apprendre aussi de très bonne heure.

Si l'élève sourd-muet ne possédait que son langage d'action, on n'aurait que les termes connus du langage d’action, pour former les conventions nouvelles; mais, à mesure qu’on lui aura enseigné aussi les termes de nos langues écrites, suivant la marche indiquée dans notre troisième supposition, on pourra également, pour chaque nouveau terme conventionnel qu'il s'agira, ou de créer dans son langage d’action, ou de lui enseigner dans nos langues écrites, expliquer le nouveau terme du langage conventionnel par les termes du même langage, ou par ceux de nos langues déjà connus; il en sera de même pour lui expli-

quer les termes nouveaux de nos langues écrites: | ces deux moyens s’aideront ou se suppléeront ré: | ciproquement.

Ces deux dernières Sn outans trouveront bientôt leur application dans l'exposition des procédés imaginés pour instruire les sourcs -inuets de naissance.

ne R2S RS TR LA LAS ARS ARS ARS ET LR BUT LS CUS MUR DA WAV LA LOIR U ET ENS WELL AR

Page 1