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rendre à l'écriture cette mobilité dont jouissait la parole, et que la première à perdue en se fixant dans les caractères peints. La dactylologie est une écriture affranchie de l'appareil matériel et des
conditions nécessaires pour l’emploi de la plume
ou du crayon; l’on en porte tous les instrumens avec soi. Elle se prête ainsi aux entretiens familiers ; elle offre son secours en tout temps, en tout lieu.
C’est pourquoi la dactylologiene peut guère être
qu'un jeu pour ceux qui possèdent déjà, dans la parole, un moyen de communication encore plus
facile et plus approprié à toutes les circonstances. C’est pourquoi aussi elle devient une ressourcetessentielle à ceux qui sont privés de la parole : elle leur rend une portion des avantages attachés à
celle-ci; elle supplée pour eux à Pécriture, lui
donne en quelque sorte une extension nouvelle. Toutefois la dactylologie est bien loin d'offrir tous les avantages dont la parole jouit; elle perd
en même temps une portion de ceux qui faisaient
le privilége de l'écriture. D’un côté, «elle est bien moins rapide que la parole ; elle est dépourvue de cette expression qui appartient à la voix humaine, et de l’infinie fécondité que l’âme y trouve Peu peindre tous les sentimens qui l’affectent; elle n’a
rien de cette harmonie, de ce charme secrets, de
cette puissance d'imitation dont la parole est pleine;
son emploi, d’ailleurs, force désuspendre presque |
tout travail et toute action. D'un autre côté , elle
DES SOURDS-MUETS. — GAP, XII. 267 ha point cette fixité qui rend Pécritüre si favorable aux opérations de la réflexion ; elle ne peut déployer ses signes que d’une manière successive ; elle ne saurait composer, comme l'écriture, ces vastes tableaux que l'attention embrasse simultanément et parcourt en tous sens avec une entière liberté.
La dactylologie partage quelques uns des inconvéniens de la parole, et quelques uns de ceux de l'écriture : fugitive, comme la première, elle est compliquée dans ses formes, comme la seconde.
‘On conçoit que la dactylologie pourrait obtenir, comme l'écriture, et au même titre, la fonction de représenter directement la pensée, et devenir idéographique, quoique sans être aucunement symbolique.+ Il suffirait, dans Vinstruction du sourd-muet, ou de renverser l’ordre, et d’employer l'alphabet manuel le premier, pour le traduire "ensuite en caractères écrits, ou même de s'abstenir de l’usage de lécriture. On associerait directement les idées aux mots dactylologiques. Mais cette manière de procéder présenterait quelques difficultés : l'attention aurait quelque peine à donner aux mots dactylologiques , épelés nécessairement avec lenteur, cette unité simple et détachée qui doit servir de pivot à la pensée. D'un autre côté cette manière de procéder serait peu utile; le ministère de l'écriture se prête bien mieux au travail de l’enseignement des langues, comme
à l'interprétation des termes qui les composent.
Le mouvement des lèvres peut aussi, en partie
du moins, remplir, relativementyà la del un
office analogue à celui que nous venons de consi-
dérer dans lemouvement de la main et des doigts. Il peut, ‘sinon figurer les élémens alphabétiques
de la parole et de l'écriture, du moins annoncer
et retracer le jeu d’une portion de l’orgañe vocal, quand il profère ceux de la parole articulée. On a vu souvent des personnes atteintes de surdité s ‘appliquer à à lire sur les lèvres des personnes avec
lesquelles elles s’entretenaient, sans pouvoir les
entendre. À force de soins et de persévérance, elles s'étaient exercées à discerner habilement les configurations aussi rapides que délicates , que reéoit cette portion de la physionomie humaine , suivant les intonations ou les articulations qui sont prononcées. Ces personnes s ‘étaient composé de la sorte une nouvelle espèce d’alphabet, que l’on pourrait appeler un a/phabet labial. Zwinger raconte qu'OEcolampade avait, à Bâle, un écolier sourd qui le comprenait des yeux (1 1). Waller, dans les Transactions philosophiques (2), raconte qu’un frère et une sœur, devenus sourds tous les deux dès l’enfance, habitant la même ville que lui, connaissaient tout ce qu’on leur disait, d'aprés le
{) Physiol. méd., ce. 25. |
mouvement des lèvres, et y répondaient exactement. L’évêèque Burnet donne un récit semblable sur la fille de M. Goddy, ministre à Genève; et devenue sourde à l’âge de deux ans (1) : « Le «monde, dit le célèbre Lecat, est plein de sourds «à qui on fait entendre ce qu'on veut. Il y avait, «en 17#%0 , une marchande à Amiens ; qui compre- «nait tout ce qu’on lui disait, en regardant seule- «ment le mouvement des lèvres de celui qui lui « parlait; elle liait de cette façon les conversations «les plus suivies. Ces conversations étaient encore «moins fatigantes que les autres; car on: pouvait «se dispenser d’articuler les sons : & suffisait de «remuer les lèvres, comme on le‘fait quand on
« parle. » (2) | | | __ Toute personne atteinte de la surdité et déjà habituée au langage articulé, pourrait se créer la même ressource; elle y parviendrait bientôt en parlant toute seule devant un miroir.
D'un autre côté, on remarque aussi que les personnes. atteintes de. la surdité, à un certain âge, n'en conservent pas moins lusage de la parole qu'elles avaient acquis, bien qu’elles ne puissent absolument entendre le son qu’elles proferent. C'est que les mouvemens de l'organe vocal , nécessaires pour produire chaque mot de la langue ar-
(1) Burnet, Lettreav, page 248.
(2) Lecat, Traité des Sensations ; tome I, page 299.
ticulée, s’est tellement associé par l'habitude à l'idée que’ce mot représente, qu’elles continuent à le répéter, lorsqu'il. s’agit d'exprimer cette idée, quoique l’oreille ne puisse plus les accompagner de ses vérifications et contrôles. Nous-n’en serons point surpris si nous faisons attention que, la plupart du temps, nous parlons nous-mémits sans prêter l'oreille à nos propres discours. Cependant, il arrive aux personnes sourdes dont il s’agit ici, que, si les habitudes contractées par elles s'affaiblissent ou s’altèrent, elles ne.savent guère s’en apercevoir; elles n’ont pas le même moyen que nous pour veiller à la fidélité -et à la pureté de leur prononciation.
Cet exemple a dû suggérer l'idée de faire contracter artificiellement au sourd-muet de naissance une habitude du même genre, de l'exercer | à disposer mécaniquement les diverses parties de : son organe vocal, de la manière nécessaire pour pr oduire certains sons, et à former ainsi certains mots articulés. Mais il était indispensable de réussir en même temps à lui faire discerner les diverses positions. et les divers mouvemens de lorgane vocal, d’une manière assez certaine et assezhrapide, pour qu’il ne les confondit point entre eux, qu'il püt attacher à chacun une valeur fixe et distincte. On devait arriver ainsi à lui créer nn nouvel alphabet, Correspondant à celui que nous nommions il y a un instant l'alphabet labial, et que
nous pourrions nommer l’a/phabet guttural. Les élémens de cet alphabet seront, pour le sourdmuet, ces sensations intérieures qu'il éprouve dans chacun des mouvemens de l’organe vocal,
destinés à reproduire un certain son ou une certaine. articulation; sensations dont nous avons à peine une idée, mais qu'il aura appris à remarquer et à distinguer entre elles. |
De la sorte, le sourd-muet de naissance se tôt: verait conduit à jouer, au sein de la société, précisément le même rôle qu'y joue une personne qui, après avoir long-temps usé de la parole et: de l’ouie, se trouve frappée de surdité.
Cette observation concourt à expliquer comment les alphabets labial et guttural ont été Fun des premiers moyens imaginés par ceux qui ont entrepris d'instruire des sourds-muets.
Les a/phabets labial et guttural réunissent à peu près les inconvéniens et les avantages de l'alphabet manuel. Mais ils sont plus rapides que celui-ci : d'un autre côté’, les signes qu'ils emploient,.sont moins distincts et pius fugitifs.
La peinture, la sculpture, le dessin, sont aux scènes du langage d'action primitif, dans le même rapport que lécriture à la parole. Ils.retracent en effet la pantomime naturelle, et c’est ainsi qu'ils font parler leurs personnages. Or, de même que la pantomime se développe et peut se développer indéfiniment par la création des
266 DE L'ÉDUCATION signes méthodiques, jusqu’au point de devenir un véritable langage systématique , les figures tracées qui en à Sn l’image peuvent aussi, en se multipliant quant à leur nombre, en se simplifiant quant à leur forme, devenir une véritable écriture. Si les sourds-muets se réunissaient.et sé constituaient. en société, ils ne manqueraient pas d'imaginer une écriture de ce genre pour fixer leur langage d'action, trop fugitif et trop mobile, et pour avoir un moyen de correspondre’ avec les absens. Ils institueraient des caractères qui retraceraient , soit par la force de l'analogie, soit en vertu des conventions, les divers élémens de la pantomime, et, avec cette espèce d’alphabet, ils décriraient toute espèce de scènes du langage mimique. Cette écriture aurait, sur la nôtre, l'avantage d'entretenir des rapports plus étroits et plus sensibles avec le langage qu’elle serait appelée à fixer. Cependant on ne pourrait se flatter d’instituer une écriture mimique dont le trait püt rappeler, au premier coup d'œil, les mouvemen$s expressifs des gestes avec -quelque fidélité, sans faire perdre aux caractères de cette écriture la simplicité qui devrait être l’une de leurs condis tions essentielles. Te
C’est ainsi que les trois langages principaux dont l'homme jouit pour exprimer sa pensée ont où peuvent avoir chacun un système de signes auxiliaires destinés à les représenter, qui sert
à étendre au besoin et à suppléer leur emploi. C’est ainsi que chacun de ces systèmes de signes auxiliaires peut avoir pour les sourds-muets une utilité spéciale.
Il est encore quelques autres espèces de signes secondaires ou supplémentaires, qui ont été appelées au secours de nos langues, dans différentes vues, qui presque toutes se rattachent à l'écriture, et qu’il n’est pas inutile d'étudier, dans l'espérance d'y découvrir quelques indications applicables à Pinstruction des infortunés qui nous occupent.
Quelques uns de ces signes ont été imaginés dans l’intérêt de la science, et possèdent des propriétés philosophiques ; d’autres n’ont été conçus que dans quelque vue d’utilité pratique, et n’ont que des propriétés en quelque sorte mécaniques.
Les opérations les plus simples de larithmétique fussent demeurées inexécutables, s’il eüt fallu opérer avec les mots employés dans nos langues, pour exprimer les différens nombres, soit de vive voix, soit par écrit : on a donc cherché à inventer un système de signes spécial pour la numération. Ici la dactylologie se présentait avec une prééminence marquée sur nos langues: elle dut être le premier instrument de numération; elle avait le précieux avantage de porter aussi loin qu'il était possible la lumière de l'intuition dans les opérations du calcul. Aussi quelques peuples de l'Asie ont-ils adopté et conservé un système de numération qui
consiste simplement à reproduire la numération digitale, d’une manière indéfinie, sur des séries de fiches ou de boules de diverses couleurs et grandeurs ; et Pestalozzi, dans ses combinaisons ingénieuses pour fonder l'instruction sur la méthode intuitive, a-t-il aussi adopté, pour le calcul, un procédé du même genre.
C’est sur le modèle de la numération digitale, et non sur celui des expressions usitées dans la langue articulée, qu'ont été imaginés les chiffres que nous employons en arithmétique : ils ont donc été originairement une écriture idéographique.
Nous pourrions fort bien apprendre la valeur des chiffres, et exécuter, avec leur secours, toutes: les opérations de l’arithmétique, sans connaître les mots qui, dans notre langue, expriment les mêmes valeurs. Nous avons, il est vrai, conservé l'habitude de répéter tout bas ces mots en calculant; mais cette espèce de marmotage routinier ne nous aide en rien pour le calcul. 4
La langue des chiffres nous vient d’un peuple qui n'avait en commun avec nous ni la langue articulée, ni l'écriture: elle est commune à toutes les nations .de l’Europe , qui usent cependant d’idiomes différens. |
Ici quelques réflexions viennent frapper notre esprit, et jettent une lumière inattendue sur l’art d’instruire les sourds-muets,
Le sourd-muet dépourvu d'instruction, ne peut
Le
former aucun calcul; il est borné à juger des quantités par l'intuition. Le sourd-muet guidé par un maître, apprend facilement la valeur des chiffres, leur usage ; il exécute les opérations de l’arithmétique avec facilité, exactitude; il se met promptement au niveau des autres hommes. Il n’est aucune partie de son instruction où il soit parti d'aussi loin, où il püt arriver aussi haut en aussi peu de temps, avec aussi peu de peine. Pourquoi sembletail plus difficile de lui enseigner les mots de la langue écrite ? Serait-ce que la langue des chiffres est aussi bien faite que celle des mots l’est mal? S'il en était ainsi, y aurait-il un remède? Jusqu'à quel point ce remède serait-il possible? Aucune incertitude ne règne sur la valeur attribuée aux différens chiffres. Le point de départ et l’échelle graduée, suivant laquelle ces valeurs s ’élèvent et viennent se combiner les unes dans les autres, sont clairement et exactement marqués. La langue des chiffres observe les lois d’une heureuse et savante analogie; les expressions par lesquelles elle désigne toutes ‘les combinaisons sur lesquelles notre esprit opère, en indiquent hdelement et la formation et les rapports.
Les signes de l’algebre et ceux de l'algorithme infinitésimal, ainsi que nous avons eu déjà occasion de le remarquer, remplissent, vis-à-vis des chiffres de l'arithmétique, une fonction analogue à celle que remplissent dans nos langues les mots
attachés aux notions relevées, dans l’ordre des combinaisons ou des abstractions. | :
La géométrie tout entière a, en quelque sorte, sa langue à part, qui peut être en effet enseignée séparément, dont les expressions sont toujours rigoureuses, parce qu’elles reposent sur des idées: bien déterminées, et toujours claires, parcequ'elles peuvent être facilement ramenées à l'intuition. Un sourd-muet peut devenir aussi géomètre sans beaucoup d’efforts, et sa géométrie ne différera point de celle qui est généralement admise.
Les figures de géométrie sont, relativement aux formes et aux mouvemens des objets réels, une véritable écriture idéographique qui guide avec sûreté dans les abstractions les plus générales et dans les combinaisons les plus étendues. C’est que l’analogie dont elles s'appuient n’est point, comme celle du langage d’action, une suite de métaphores, mais bien une fidèle observance des conditions essentielles aux modèles dont elles font étudier les propriétés.
Les savans, en instituant leurs nomenclatures méthodiques, ont été maîtres de la création de leurs langues. Aussi leur ont-ils donné une précision parfaite , et les ont-ils soumises aux lois d’une analogie régulière. Pour fixer la valeur des termes, ils ont eu recours bien plus encore aux descriptions qu'aux définitions proprement dites; ils ne se sont pas aidés seulement des expressions de la langue
usuelle, ils ont eu recours au dessin ; ils ont établi aussi, au besoin, certains signes conventionnels.
Les procédés qu'a suivis la science seront médités par l’instituteur des sourds-muets qui voudra enseigner la langue usuelle à son élève, suivre une voie philosophique, c'est-à-dire qui voudra le conduire aux mots par les idées. (1)
On fait aujourd’hui, et avec succès, un grand
(x) Il a été un temps où l'espoir de créer une langue universelle occupait fortement quelques esprits. Le grand Leibnitz s’en.était flatté, et il avait cru qu’une telle langue pourrait avoir en même temps un caractère éminemment philosophique. Cette idée a pu se présenter aussi à quelques uns de ceux qui ont médité sur l’art d’instruire les sourds-muets, Comme se‘rattachant à l’objet de leur étude. Mais il est démontré aujourd’hui que si nos langues conventionnelles étaient susceptibles d’être ramenées à une analogie plus ou moins sévère, cette analogie resterait nécessairement très imparfaite. Aucune langue ne pourait devenir universelle que par l'effet d’une convention générale. Toutes celles qui ont été proposées jusqu’à ce jour n’ont obtenu d’autre assentiment que celui de leur auteur.
C’est ce que je crois avoir suffisamment montré dans une autre occasion (des Signes et de l’Art de penser, 2° Partie, sect. 1!°, Chap. XV; sect: 2°, Chap. X). Quant à ce qui concerne l'éducation du sourd-muet, comme il s’agit essentiellement de le rendre au commerce de la société, et.par conséquent de lui procurer un moyen usuel de communication avec tous les autres hommes, on ne peut se flatter d'arriver, par la recherche d’une langue universelle, à aucun résultat qui
lui soit utile,
usage des tableaux synoptiques dans: l’enseignement des sciences. Ils sont éminemment propres à faire embrasser d’un coup d'œil l’ensemble’ et les rapports des faits et des idées. Cette méthode peut être étendue avec le même avantage aux explications familières qui ont pour objet l’interprétation des mots de nos langues, et servir à faire embrasser aussi d'un coup d'œil au sourd-muet la génération des notions qu'on cherche à lui expliquer, en la lui rendant plus sensible. Les signes divers qui accompagnent ou peuvent accompagner la formation des tableaux synoptiques , en figurant tour à tour, ou la combinaison, ou la décomposiüon; ou L analogie , ou le contraste des idées , deviennent comme une sorte de peinture des opérations de l'esprit. |
Il est une autre espèce de signes dont on a fait des essais très variés, qui a un objet beaucoup moins relevé, qui se propose seulement de faciliter, dans la pratique usuelle, l'emploi de nos langues , mais qui peut avoir pour l'instruction des sourdsmuets une utilité toute spéciale. Je veux parler des procédés désignés sous le nom de tachygraphie, sténographie, okygraphie, etc., qui ont pour objet de rendre à l'écriture la rapidité qui lui manque.T’écriture étant le refuge du sourd-muet, il est d’un grand prix pour lui de délivrer cet instrument, de l’un de ses inconvéniens les plus génans dans l’usage.
On a cherché dans tous les temps à remédier à la lenteur et à la complication de l'écriture, par des procédés d’abréviations et d’annotations. Cet art, déjà connu des Romains, a reçu de nombreux perfectionnemens dans ces derniers temps. On est presque parvenu à suivre, en écrivant, la rapidité de la parole. Si l'écriture, au lieu d’être alphabétique, était syllabique, elle n'aurait besoin que d’un signe unique pour la plupart des radicaux des mots de la langue, comme pour les termes monosyllabiques. Un semblable mode d'écriture présenterait, sous ce rapport, une extrême simplicité, et tel est, en effet, le principe auquel ont plus ou moins recouru les principaux systèmes de tachygraphie. Mais, ce mode d'écriture perd en simplicité, sous un autre rapport, ce qu'il gagne sous celui-ci; car, les élémens de la parole, pris dans les syllabes, sont extrêmement nombreux, tandis que ceux qui sont pris dans les lettres alphabétiques, se renferment dans un nombre tres limité. Une semblable écriture exisera donc un nombre considérable de signes élémentaires, et ce sera un grand travail pour l’attention, comme pour la mémoire, que de bien retenir et reconnaître la figure et la valeur de chacun d’éux. De plus, ou Pon voudra les distinguer entre eux par des différences perceptibles, et alors, pour réussir à distinguer en effet une
nomenclature de caractères si étendus, il faudra -L 15
274 DE L'ÉDUCATION donner à chacun une forme assez développée et assez compliquée; alors, aussi, on retombera dans l'inconvénient auquel on voulait se soustraire; ou bien , au contraire , les différences seront peu marquées , et les caractères se confondront facilement les uns avec les autres. Toute tentative de ce genre rencontre donc deux difficultés opposées, let ne peut éviter l’une, sans se heurter contre l’autre. Remarquons, encore, que tout système de signes dont on ne fait pas un usage très assidu, et quin’emprunte pas ainsi de l'habitude une sureté entière, une célérité convenable pour le réveil des idées, perd la propriété la plus essentielle de nos langues. On peut remplacer de mille manières les termes de nos jangues, par des conventions nouvelles, à l'aide de signes qui retracent ou les mots euxmêmes , ou leurs élémens. C'est de la sorte qu’on a imaginé les chiffres qui servent à envelopper d’un mystère impénétrable le contenu des dépêches diplomatiques, et les signaux employés dans les correspondances télégraphiques et maritimes. On connait les immenses travaux qui ontiété exécutés depuis le quinzième siècle, pour créer et perfectionner les systèmes d'écriture secrète. Les notes de musique nous donnent l'exemple d’un système de signes écrits, propre à-exprimer distinctement un ordre de sensations ou d'idées, simple et régulier, en marquant, par l’analagie , les rapports et les proportions qui existent entre elles.
La dactylologie, image mobile dé l'écriture, peut recevoir, comme elle, certains modes d’abréviation : elle peut avoir aussi sa sténographie ; elle peut ainsi devenir syllabique, au lieu de demeurer alphabétique, et acquérir de la sorte une réduction très notable.
Mais, soit dans l'emploi des signes auxiliaires, soit, en général, quand il s’agit de multiplier les systèmes de signes mis à la disposition de l’intelligence , il est deux considérations an demandent à être méditées..
D'un côté, il est certainement utile à l'esprit humain d’avoir à sa disposition plusieurs ordres de signes, s’ils ne sont point trop multipliés, et s'ils conservent entre eux quelque analogie. C’est ainsi que l'intelligence humaine a recueilli un grand avantage de l’emploi simultané de la parole et de écriture; c’est ainsi que les hommes qui ont acquis la connaissance et l’usage de deux langues, s’exerçant avec fruit et en mille manières, par les parallèles qu'ils établissent entre elles, sont con- duits par le travail des traductions, à se mieux . rendre compte de leurs pensées, à envisager souvent les choses sous des points de vue différens, obtiennent une plus grande flexibilité dans l’esprit, et connaissent même mieux toutes les ressources de leur propre langue.
D'un autre côté, si l’on multiplie trop les différentes espèces de signes employés pour la même
provision d'idées, on charge l'intelligence d'un fardeau inutile, on embarrasse ses mouvemens dans un appareil trop compliqué, surtout sil s'agit d'une intelligence faible encore et peu exercée. Nos
L'inconvénient que nous signalons devient particulièrement sensible dans l'emploi de ces signes secondaires qui ne servent qu'à remplacer les instrumens ordinaires du langage , tels que ceux de la dactylologie et de la sténographie, par exemple; car, pour l'ordinaire, les signes de ce genre ne disent rien à l'esprit; ils ne réveillent pas les idées d’une manière immédiate et directe;wsouvent ils laissent entre eux et les idées, plusieurs chainons intermédiaires : le réveil des idées s'opère donc avec moins de certitude et de netteté.
Nous nous sommes borné à indiquer ici les principales espèces de signes secondaires qui ont été imaginés et mis en usage. On conçoit qu'il serait possible de les varier, de les multiplier de bien des manières. Quels que soient ceux que Ton emploie, il ne faut jamais oublier qu'avant tout ils doivent être essentiellement simples, précis, faciles cependant à distinguer, d'un usage commode, et surtout aussi fideles qu'il est possible aux lois de l’analogie. Telles sont les conditions générales et fondamentales que doivent remplir les élémens matériels de toute espèce de langage.