‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 27 sur 45 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

Résumé et conclusion de cette première Partie. — Principe de classification pour les procédés et les méthodes qui peuvent étre appliqués à l’éducation des sourds-muets.

Ex résumant maintenant les considérations qui nous ont occupé jusqu'à ce moment, nous voyons s'ouvrir devant nous, et se séparer à leurs divers embranchemens, les différentes routes qui peuvent conduire l’instituteur dans. l’éducation du sourd-muet. Tous les procédés, toutes les méthodes. possibles , viennent se rattacher à un petit nombre de principes qui en déterminent les conditions et le caractère ; ils viennent se ranger dans un cadre simple, où se montrent à la fois leurs analogies et leurs différences : leur classification va se trouver ainsi tracée d'elle-même.

Nous avons vu que l’art a deux parties essentielles, ou deux degrés distincts : le choix de linstrument matériel qui doit remplacer la parole ; l’enseignement qui donne l'intelligence de la langue. Si nous nous attachons d’abord au choix des instrumens matériels auxquels il est possible de,

recourir pour remplacer celui de la parole, cinq moyens principaux se présentent à nous : le dessin, avec sa conversion en écriture symbolique; le langage d'action, avec sa conversion en signes 1néthodiques; Vécriture alphabétique; l'alphabet manuel ou la dactylologie; enfin l'alphabet labial, accompagné de la prononciation artificielle.

Ces divers instrumens se partagent en deux classes essentiellement distinctes.

L'enseignement de la langue comprend deux élémens, les idées et les mots; il a pour objet d’associer la pensée à son expression. Or, les deux premiers instrumens, le dessin et le langage d’action ou mimique , se rapportent plus particulièrement aux idées; les trois autres aux mots. Les deux premiers sont employés pour rapprocher la pensée, la rendre plus accessible, et faciliter ainsi son association aux termes de la langue; ils pourraient constituer par eux-mêmés un langage spécial, suppléer ainsi à nos langues artificielles, les remplacer; l’un et l’autre ont pour fondement limitation et l’analogie; tous deux peuvent être employés comme auxiliaires, soit en préparant , soit en accompagnant l'interprétation des termes de la langue usuelle. Les trois autres, au contraire, ont pour objet de remplacer, sous une forme wvisible à l’œil ou sensible au tact, les mêmes termes de nos langues qui, dans la parole , sont le produit des organes de la voix , et sont recueillis par l’ouie.

Les expressions de nos langues peuvent être comparées à des pièces de monnaie, dont les mots forment la matière, dont les idées sont l'empreinte. Les deux premiers procédés, le dessin et le langage mimique, sont comme des instrumens destinés à frapper les pièces de monnaie, avec plus de | force et de rapidité ; ce sont des espèces de coins. Les trois autres procédés sont comme autant de métaux destinés à tenir lieu de celui dont l'usage est interdit au sourd-muet.

1°. Le dessin, ainsi que nous Pavons vu, se présentant naturellement, à l’origine, comme une imitation descriptive des objets sensibles, et sous ce rapport fournissant des expressions pleines de vérité, se convertit insensiblement en écriture symbolique ou idéographique, à mesure que l’on sent le besoin de réduire les signes, et de leur donner en mêmetemps plus de rapidité et de concision. Dés-lors, aussi, il s'éloigne des analogies. primitives; il recourt aux allégories, aux métaphores ; il devient vague, énigmatique, et, prenant-un caractère toujours plus arbitraire, cesse enfin d’être un art d'imitation, pour devenir une sorte de langage conventionnel.

En tant qu’il resterait renfermé dans les limites d’un art d'imitation, ses limites, comme langage, seraient très restreintes; de plus, son exécution exigerait un talent exercé, des circonstances, des mÔyens matériels qui ne sont pas toujours à notre.

280 DE L'ÉDUCATION disposition : facilement intelligible pour l'enfance, il serait difficilement reproduit par elle.

En tant qu’il deviendrait une véritable écriture idéographique, il serait le moyen naturel, direct et simple de l'instruction des sourds-muëêts, chez une nation qui posséderait un semblable genre d'écriture (1); il dispenserait d'instituer un art spécial. Maïs, chez les nations modernes, privées d’écritures semblables, ce moyen devrait d’abord être créé par l’instituteur; il ne servirait ensuite exclusivement qu’à l’instituteur et. à ses élèves.

2°. Le langage d'action, espèce de dessin vivant et mobile, fondé d’abord, comme le dessin, sur une imitation directe des formes sensibles et du mouvement, subit également d’une part, dans la composition de ses signes, des réductions qui tendent à le simplifier , et d’un autre côté, dans son application aux notions qui s’éloignent des sens, une extension fondée sur divers genres de métaphores. Dans ce double progrès, il se trouve, nécessarement aussi, soumis à des conventionsexpresses ou tacites , ne trouvant plus dans la seule analogie des expressions assez certaines. Il.devient alors, comme l'écriture symbolique, une sorte de:langage mixte; il peut être soumis à une élaboration en quelque sorte indéfinie. Mais, plus il aspirera, et à la simplicité des formes dans les signes qu'il

(1) Voyez ci-devant, Chapitre I®', page 13. L

emploie, et à la faculté d'exprimer les notions les plus relevées , et plus aussi il verra s’affaiblir en lui la trace des analogies primitives, et s’accroitre la part-qui, dans sa formation, est réservée à des conventions arbitraires.

La pantomime, naturelle à l’homme, est spécialement naturelle au sourd-muet; elle est son refuge ; il en est le créateur; il porte, dans sa création, un génie. infatigable : il en tire d’incroyables ressources. L'art de l’instituteur consiste à apprendre d’abord cette langue de son élève ; mais l’instituteur peut ensuite s'entendre avec son élève pour la perfectionner, la régulariser, la développer encore; il peut la ramener à suivre le plan de nos langues artificielles.

S'il existait un peuple de sourds-muets, ou si les sourds-muets étaient réunis entre eux pour former une société particulière , les deux premiers moyens de communication dont nous venons de parler, leur conviendraient à merveille, leur suffiraient pleinement, recevraient d’eux un haut degré de. perfection et de richesse; il est même probable que ces deux moyens de communication seraient mis, bientôt en rapport; lun remplacerait la parole pour le peuple sourd-muet ; et l’autre lui servirait d'écriture. |

Mais, les sourds-muets, jetés au milieu de nos sociétés, ont besoin d'entretenir un commerce habituel avec les autres hommes: La complaisance

282 DE L'ÉDUCATION d’un maître, de quelques parens, de quelques amis , peut fort bien aller jusqu’à emprunter d’eux la langue qui leur est propre ; mais il leur devient indispensable , pour communiquer avec les autres hommes, d’entrer en participation de nos langues artificielles, et de recourir, pour l'emploi de ces langues , à quelqu’un des instrumens matériels qui sont généralement en usage. .

C’est ici que commence la icéon der: espèce de procédés.

3°. L'idée la plus naturelle et la plus simple , à laquelle on se trouve conduit en réfléchissant sur. ce problème, c’est de recourir à l'écriture alphabétique, qui, en possession de retracer et de conserver les mots de nos langues artificielles; les reproduira au sourd-muet sous une forme visible, et qui est reçue dans le commerce général de la société. Il suffira d'investir, pour le sourd-muet, l'écriture alphabétique, de la propriété dont jouit la parole, de celle dont avait joui l'écriture symbolique, en lui conférant l'office de représenter directement la pensée, en associant immédiatement les idées aux tableaux formés par des combinaisons de caractères écrits. Le sourd-muet sé servira ainsi des mêmes signes que nous; mais, tandis que pour nous ces signes ne sont qu'une image de la parole, ils seront, pour le sourd-muet, l’image de la pensée étréthiérads |

Cependant, Pécriture ne peut être employée

vis-à-vis de tous les hommes, dans tous les lieux, dans tous les instans ; elle est d’une exécution lente; elle laisse donc beaucoup encore à désirer pour les entretiens familiers. Divers procédés secondaires pourront servir à lui donner plus de célérité. |

4°. L'alphabet manuel, ou la dactylologie, servira à reproduire des figures semblables aux caractères de l’écriture alphabétique. Une certaine disposition convenue, des doigts de la main, tiendra lieu d'écriture pour les entretiens familiers ; on lira sur ce nouvel instrument, comme sur un livre ou sur le papier. L’alphabet manuel devient le complément naturel de la lecture tracée; il la remplace dans les circonstances très nombreuses ou les interlocuteurs n’ont pas à leur disposition l'appareil que celle-ci exige; alors, il rappelle à la mémoire les mots de la langue écrite ; il en rend ainsi l'usage plus familier. On conçoit, cependant, qu’il serait possible d'employer encore le même instrument avec un élève qui ne saurait tenir la plume ou le crayon. Avec l’alphabet manuel, on composerait des mots auxquels on attacheraïit directement le sens des termes de nos langues. Cependant , il en coûte si peu pour joindre l'écriture tracée à l'usage de l'alphabet manuel, on y trouve un si grand avantage, ces deux exercices se lient si bien entre eux par lanalogie, qu’ils seront ordinairement réunis.

Les mouvemens de la main et des doigts qui composent la dactylologie, peuvent varier au gré de l’instituteur, suivant qu'il emploie ou les deux mains , ou une seule, et suivant qu'il juge à propos de les modifier pour la facilité, la rapidité de l’exécution, ou la fidélité de l'analogie. |

La dactylologie pourra emprunter aussi quelques uns des moyens d’abréviation employés‘pour l'écriture. | Loté:: + Shen

5. Enfin, quoique le sourd-muet ne puisse entendre les paroles qui sont prononcées en sa présence , il aperçoit. du moins le mouvement des lèvres sur la bouche de celui qui parle. Voici encore une sorte d’alphabet, que nous avons ‘appelé l'alphabet labial. X\ a ses élémens qui correspondent en effet à ceux de l’alphabet articulé. Avec ces élémens on peut former des mots; à ces mots on attachera les idées, comme on les associe aux mots qu’on entend. Ces figures variées, quivse: dessinent sur la. physionomie d’un interlocuteur, sont, il est vrai, rapides et fugitives; il faudra les discerner avec-soin , les caractériser, les classer. 19800

Quoique le sourd-muet ne puisse entendre les sons qu'il profère, il n’est point privé de la faculté de proférer les sons. S'il n’articule point comme nous, c'est qu'il n’a point, comme nous, dans le sens de louie, le régulateur qui eüt pu le guider dans cel exercice, Mais, un autre régula-

teur mécanique pourra être mis en œuvre : le sourd-muet sera mis en état de prononcer comme nous ; mais, il est vrai, sans le savoir ; toutefois, il se fera-entendre de ceux qui l'entourent, si sa prononciation est régulière. L'art nécessaire pour lui restituer cette voix, en quelque sorte artificielle, est-difficile, sans doute ; il exige des combinaisons ingénieuses ; il demande beaucoup de temps et de soins dans l'exécution; mais il a l'avantage, en cas de succes, de rendre au sourd-muet l’instrument le plus rapide et le plus universellement employé dans la société.

Mais, comme le sourd-muet, n’entendant point les sons qu'il profère, ne pourra, comme nous, leur associer ses idées, il faudra qu'il démêle dans son organe vocal un ordre de sensations qui nous est inconnu, où que du moins nous avons constamment négligé d'observer; savoir : les sensations qui naissent du jeu, de la pression des diverses parties de cet organe, pendant l'émission de la parole. Ces sensations deviendront, pour le sourd-muet, une dernière espèce d’alphabet; cha: cune d'elles fera pour lui loffice d’une consonne ou d’une voyelle; il faudra qu'il en compose des mots ,et ces mots représenteront pour lui ceux de notre langue.

Cette espèce d’a/phabet guttural, si lon peut dire ainsi, qui accompagne chez le sourd-muet la prononciation artificielle, n’a point, avec la/phabet

labial qui lui sert à entendre les autres, le rapport étroit qui existe pour nous entre la parole émise et la parole entendue, qui:sont les mêmes. Il faut donc un troisième travail pour mettre ces deux alphabets en harmonie, et les faire rapporter par le sourd-muet à la même langue.

Il n'est aucun des cinq instrumens que nous venons de rappeler, qui puisse être employé exclusivement seul dans l'éducation des sourdsmuets ; ils peuvent s'associer tous ensemble: ils ont besoin de s'associer d’une manière plus ou moins complète. Ainsi, il n’est aucun des deux langages d’analogie compris dans la premièré espèce, qui puisse suffire sans le concours de l’un des alphabets qui appartiennent à la seconde es: pèce , auxquels est réservé de servir à l'emploi de nos langues; et réciproquement, les trois instrumens appartenant à la seconde espèce, ont besoin d'être aidés par le concours du langage d’analogie. L'alphabet manuel, à son tour, tend à se rattacher, ou à l’écriture, ou à la prononciation artificielle. Les méthodes adoptées pour instruire les sourds-muets consistent donc dans une certaine combinaison de ces moyens divers, et dans l'art de les faire concourir ensemble. Si donc elles se distinguent entre elles sous ce premier rapport, ce nest-point par l'adoption exclusive qu’elles feraient de l’un ou l’autre de ces instrumens matériels; c’est seulement par la prééminence qu’elles

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lui accorderaient , en lui faisant jouer le rôle principal. |

En arrivant à la seconde partie ou au second degré de l’art, l'enseignement qui a pour objet l'intelligence de la langue , deux manières de procéder essentiellement distinctes se présentent dans l'instruction du sourd-muet.

La première consiste à se rapprocher, autant qu'il est possible, de la marche suivie dans l’éducation ordinaire. Elle divise donc l’enseignement de la langue en deux périodes séparées et successives : l’une, pendant laquelle cet enseignement est abandonné aux lecons résultant de lusage pratique, qui crée ainsi un premier moyen familier, quoique imparfait, de communication; et l’autre qui, plus tard, à l’aide de ce moyen de communication, vient donner une instruction classique. | La seconde consiste à réunir, au contraire, en un seul, ces deux enseignemens, à introduire le sourd-muet dans l'intelligence de la langue , par les voies de l'intuition et de la logique, à instituer ainsi pour lui une méthode entièrement spéciale, à l’aide de laquelle la langue soit comprise de lui, . parce qu’elle a.été raisonnée.

L'instituteur de sourds-muets qui donne la préférence àla première manière de procéder, pourrait considérer, à la rigueur, sa tâche comme à peu près remplie, dès qu’il a fourni à son élève l'in-

strument matériel du langage, du moïns en tant qu'il s’agit de donner au sourd-muet des soins d’une nature particulière. Il n’aura plus besoin de créer un art nouveau pour l'instruction proprement dite. a" qu L'instituteur qui aura adopté la seconde manière de procéder, aura conçu une grande entreprise, belle sans doute , mais vaste et d’une haute portée. Aux yeux de celui-ci, la première partie de l'art, la création d’un simple instrument matériel ; sera peu de chose; ce ne sera qu'une simple préparation. La méthode spéciale nécessaire pour enseigner l'intelligence de la langue , formera l’essence de l'éducation du sourd-muet, en constituant sa vraie dignité. j Pi C’est’ainsi, comme nous l’avions prévu , que les méthodes suivies pour l'éducation des sourdsmuets se diviseront en deux grandes branches; les unes qui s’occuperont essentiellement du choix et de la création de l'instrument matériel, les autres qui dirigeront toute leur attention vers l’enseignement philosophique de la langue.

Mais l'option entre les deux systèmes n’est pas

entièrement laissée, comme on pourraitle croire, à l'arbitraire de l’instituteur, lorsqu'une fois il a accordé la préférence à l’un des instrumens matériels entre lesquels il peut choisir. Ceci mérite toute notre attention.

En nous reportant aux observations qui termi-

nent le Chapitre II (1), nous concevons que l’instruction acquise par l'usage seul, relativement à l'intelligence de la langue , exigeant un commerce habituel, varié, long-temps prolongé, avec les autres hommes, on ne peut recourir à ce mode d’instruction pour le sourd-muet, qu’autant qu’on lui aura procuré, en effet, un instrument à l’aide duquel il pourra entretenir un pareil commerce avec ses semblables.

L'instituteur, suivant le but auquel il croit devoir plus particulièrement s'attacher dans l’éducation du sourd-muet, peut accorder une préférence plus ou moins marquée aux moyens de rendre en effet ces relations plus faciles et plus fréquentes. Et ici se reproduisent les considérations exposées aux Chapitres V et VI. (2)

Si donc, désirant surtout rendre au sourdmuet les moyens les plus familiers pour s’entretenir avec les autres, l’instituteur a donné la préférence à l'alphabet labial et guttural, il en résultera pour lui deux conséquences : |

D'une part, la création de ces deux moyens

artificiels exigéra du temps, des efforts de la part du maître et de l'élève; ce sera la création d’un art nouveau, ce sera un exercice organique qui aura ses difficultés et ses lenteurs, et qui prendra

mo

(1) Voyez ci-devant, page 93.

(2) Zhid,, pages 147, 153.

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une part considérable dans l'éducation du sourdmuet;

D'un autre côté, le sourd-muet qui sera parvenu en effet à employer avec aisance ce double alphabet, aura avantage de pouvoir profiter d’une partie des entretiens qui auront lieu en sa présence, de pouvoir communiquer en tout temps, en tous lieux, avec rapidité : il pourra rentrer au sein de la société. L'usage, les circonstances lui apporteront donc les enseignemens indirects qui révèlent à l'enfant l'intelligence du discours.

Si, au contraire’, se proposant surtout le développement intellectuel de son élève, aspirant à porter la lumière dans son esprit par.les moyens les plus directs, l’instituteur s’attache de préférence à l'écriture alphabétique, s’il croit pouvoir se passer de l'alphabet labial et guttural, il va en résulter pour lui deux conséquences opposées :

D'une part, il n’a plus d’art mécanique à créer; les faciles exercices de la lecture, de l'écriture, s’accomplissant par des procédés connus, n'attirént pas même son attention; il entre immédiatement dans la seconde partie de l’éducation qui lui est confiée : dès le premier jour, il exerce son élève avec les mots et les idées, pour lui en montrer les rapports ; l’enseignement philosophique de la valeur de nos langues est l’objet exclusif de ses méditations et de ses soins; |

DL: Apr 14 CPR | D'un autre côté, réduit à un moyen de commu-

nication lent et rare par lui-même, l’élève ne peut plus prendre part aux conversations générales, profiter des entretiens qui ont lieu autour de lui, et s'entretenir habituellement avec tous ceux qu’il rencontre. Les instructions recueillies par l'usage seraient donc pour lui à peu près nulles, et l’instituteur se trouvera contraint à lui enseigner la langue par une méthode raisonnée ; heureuse nécessité, si l’instituteur, en effet, sait l’accepter et se montre capable d'y répondre!

D'ailleurs , les procédés de la première classe, ceux qui emploient le dessin et le langage mimique, se placent immédiatement, comme nous l'avons vu, au service de l'intelligence ; ils s’attachent aux idées mêmes; ils les traduisent en les imitant; ils ne peuvent les imiter qu'en les étudiant : ils conduisent donc naturellement à une étude logique et réfléchie, à l'analyse de la pensée. La seconde classe de procédés s’attachant essentiellement aux mots dont la valeur est arbitraire, ne fait que préparer la matière des conventions; elle n'apporte par elle-même aucune lumiere; elle ne constitue point par elle-même une vérifable instruction ; mais elle rend possible une instruction qui ne l'était pas jusqu'alors ; elle permet à la langue du pays qu'habite le sourdmuet de devenir sa langue maternelle, comme elle est celle de tous ses concitoyens, et par des moyens semblables.

Voilà les deux grands et principaux systèmes qui peuvent se partager, et qui se sont partagé, en effet, le champ de l'éducation des sourdsmuets. |

Cependant, leur séparation n'est pas aussi entière qu’elle le paraît au premier abord, et la condition imposée ou permise à chaque système, n’est pas aussi absolue qu'on pourrait le supposer.

Quelque favorable que soit la position du sourdmuet doté du double alphabet labial et gutturai, pour le commerce ordinaire de la vie, le sourdmuet qui a reçu cet instrument ne se trouve pas replacé dans la condition de l'enfant au berceau, et ne peut pas, comme celui-ci, attendre paisiblement, des circonstances seules, l’enseignement qui doit lui révéler l’intelligence de la langue. Déjà plusieurs années se sont écoulées , et ce sont celles précisément pendant lesquelles l’enfant oisif, dépendant, avait le loisir, sentait le besoin d'acquérir parmi les essais répétés cette longue instruction. Le sourd-muet est appelé à embrasser une profession; il entre dans la vie active; le temps presse. Il faudra donc abréger pour lui ce noviciat; on ne pourra l’abréger qu'en régulartsant, du moins jusqu’à un certain point, les exercices qui, chez l'enfant, sont abandonnés au hasard. D'ailleurs, l’instituteur du sourd-muet pourraitil se flatter d’avoir réellement accompli l'honorable mission que l'humanité lui confie,

lorsqu'il n’a encore fait présent à son élève que d’un simple instrument matériel ? Consentira:t-il à s'arrêter à l'entrée de la région intellectuelle et morale, au moment où il remet à son élève la clef qui doit l’y introduire? Négligera-t-il l’'heureuse occasion qui lui est offerte, de simplifier, d'éclairer pour son élève la route dans laquelle l'enfant ordinaire erre si long-temps sans guide? Voudra-t-il exposer son élève à tous les inconvéniens d’une langue mal faite, lorsqu'il était en son pouvoir de l’y soustraire et de lui faire. le plus précieux de tous les dons, celui d’un bon instrument de la pensée? Ne serait-ce pas abdiquer la fonction d’instituteur ? Sans doute, dès qu’il commence à voir le sourd-muet en état de discerner quelques mots, de les répéter, il ne laissera pas apparaitre et fuir ces expressions de nos langues, sans les charger des idées dont elles devront être dépositaires “et, cherchant à les expliquer, il s’attachera à suivre une méthode qui rende ses explications plus exactes et plus claires.

L’instituteur qui a fait son but essentiel de l’enseignement logique et raisonné de la langue, aura-t-il, en effet, le bonheur de rencontrer une méthode tellement parfaite, que tous les termes de ia langue se trouvent expliqués les uns par les autres, par le seul enchainement systématique établi entre eux, conformément à celui de la génération des idées? Une méthode aussi rigoureuse,

aussi complète, existe-t-elle ? L’instituteur peut-il se flatter de la créer? N’est-elle pas une sorte d’idéal auquel on doit tendre, duquel on peut se rapprocher; auquel on ne saurait guère parvenir? Et alors cet instituteur lui-même ne s’aidera:t-il pas autant qu'il lui sera possible, et des circonstances, et de l'usage borné que l’élève peut faire du moyen de communication dont il est pourvu ? N’aura-t-il pas des entretiens par écrit? et la lecture ne viendra-t-elle pas remplacer la conversation ? à

Ainsi, l'un des deux instituteurs s’étudiera à porter quelque méthode dans l'instruction usuelle, et l’autre à aider la méthode par le secours de l’instruction usuelle.

Nous avons rattaché ces deux grandes branches de systèmes aux deux principaux procédés, dont l’un emploie l’alphabet labial et guttural, l’autre les signes et l'écriture alphabétique. L’alphabet manuel se ralliant naturellement ou à l’un ou à l’autre de ces deux procédés , emploi qui en est fait n’exerce pas une influence propre et directe sur la marche de l’enseignement; il se prête à peu près également aux deux systèmes. Cependant, comme lalphabet manuel a plus de rapidité que l'écriture, qu'il peut être employé à volonté en divers lieux, en diverses circonstances, il emprunte plus spécialement ses propriétés à la parole, et semble destiné à servir de supplément à l'écriture.

HAtons-nous maintenant de porter nos recherches sur lhistoire de Part dont nous venons d’explorer les principes. Nous y trouverons l’application des vues que nous venons d'exposer; Ces Vues, à leur tour, recevront une nouvelle lumière des exemples; elles subiront l'épreuve de l'expérience.

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