‹ De l'éducation des sourds-muets de naissanceChapitre 7 sur 45 · L'INSTITUTION ROYALE · texte numérisé non relu

L'INSTITUTION ROYALE

Msssieurs ET CHERS COLLÈGUES ,

Le premier sentiment que j'éprouve, en m'occupant de la mission que vous avez bien voulu me confier, est celui d’une juste reconnaissance. Je dois vous rendre grâces d’avoir été appelé par vous à servir les intérêts de ces infortunés remis à nos soins, et dont la destinée nous est si chère; à seconder la généreuse sollicitude que vous leur portez; à préparer l'exécution des vues que vous méditez pour les progrès de leur éducation. Pères adoptifs de ces infortunés, c’est surtout en leur rendant accessibles, par la voie de l'instruction, les bienfaits de la religion et de la morale, que vous voulez préparer leur bonheur. Il m'est doux d'apporter mon faible tribut à cette grande œuvre si digne d’intéresser les amis de l’humanité; il

m'est doux de satisfaire à cette tendre affection qui nous est commune, et qui embrasse ces êtres déshérités en apparence par la nature. Aïnsi, nous ne veillerons pas seulement à leurs besoins présens; nous travaillerons aussi pour leur avenir. Je me féliciterais aussi de pouvoir assister ces instituteurs pleins de zèle, qui dirigent l'enseignement dans notre institut, et de leur donner, en notre nom commun, un témoignage d'estime, en nous associant en quelque sorte à leurs études, à leurs efforts. | | L Mais en considérant de plus près la nature et l'étendue de la tâche que vous m'avez imposée, je me sens justement intimidé. Vous m'avez ordonné de comparer entre elles les diverses méthodes employées jusqu’à ce jour, en différens pays et à diverses époques, pour l’éducation des sourds-muets de naissance, afin de vous indiquer les avantages qui recommandent chacune d'elles, ou les inconvéniens qui lui sont propres. Je n’ai trouvé aucun guide qui püt m'éclairer dans ce parallèle; les expériences mêmes sont encore incomplètes. Jusqu'ici les partisans des divers systèmes se sont bornés à faire chacun l'apologie de celui qu'ils avaient adopté, J'ai vu de nombreuses rivalités, des polémiques animées; j'ai en vain cherché un arbitre impartial qui vint interposer la décision d’une équité éclairée. Je n'ai pu me dissimuler tout ce qu’il reste à faire pour donner

à l’art d’'instruire les sourds-muets Îles principes et les règles qui doivent le fixer. Peut-être même, parmi tant d'ouvrages publiés sur ce sujet, n’en est-il aucun, jusqu’à ce jour, qui ait posé les fondemens de l'édifice d’une maniere solide et incontestable. Sans doute, s’il s'agissait d'exécuter un ouvrage qui remplit ces conditions , ce serait à . ceux qui ont acquis, par un long exercice de l’art, une profonde expérience de ses difficultés et de ses ressources, qu'il serait réservé de l’entreprendre : ce sujet, dans tous les cas, eùüt été mieux et plus convenablement traité par l’un d'eux, qu'il ne peut l'être par un simple témoin qui a vu seulement quelquefois agir, qui n’a pu suivre habituellement et en détail la marche des procédés, et qui n’a jamais opéré lui-même. Je regrette, d’ailleurs, d’avoir eu trop peu de loisir pour traiter ce sujet avec tous les soins qu’il demande; mais, lié par de nombreux et impérieux devoirs, il fallait me refuser à remplir votre demande, ou me résigner à n’y satisfaire que d’une manière trop incomplète.

Je suis donc bien éloigné de prétendre vous offrir ici cet ouvrage fondamental qui manque à l'art. J'essaierai du moins de préparer les voies à ceux qui seront plus capables de laccomplir. Je tâcherai de résumer avec clarté, de classer avec méthode, de caractériser, de rapprocher avec impartialité les diverses méthodes dont il m'aura été possible de prendre connaissance ;

je recueillerai les lumières de tous ceux qui ont traité cette matière, et dont je pourrai me procurer les écrits. Je mettrai ainsi sous vos yeux les documens, plutôt que je n'entreprendrai de fixer votre: décision. Je serai simple rapporteur et non juge.

Peut-être, sous un rapport, la position die personne étrangère à la pratique de l'art a-t-elle quelque avantage pour porter dans ce genre de comparaison une impartialité plus entière : car il est difficile de ne pas se prévenir pour les procédés dont on fait soi-même usage, et de ne pas s’en exagérer quelquefois le mérite. Quelque favorable que soit opinion que nous avons dü concevoir des méthodes pratiquées en cemoment dans l'institut que nous administrons , d’après les succès qu’elles obtiennent et les fruits qu’elles produisent, j'ai dû penser, Messieurs, que vous attendiez de moi de rechercher avec un soin scrupuleux ce qu'il peut y avoir d’utile, de préférable même, dans d’autres méthodes suivies ailleurs, ou adoptées en d’autres temps; que vous désiriez surtout appeler à votre secours l'expérience générale recueillie dans les divers établissemens de l'Europe, ou les vues renfermées dans les ouvrages d'écrivains qui ont adopté des principes différens ; que, loin de redouter d'apprendre ce qu’on fait ailleurs aussi bien ou mieux, c’est là précisément ce que vous désiriez savoir pour en profiter. C’est ainsi, en

effet, que s’obtiennent les vrais perfectionnemens.

Toutefois, dans une matière encore aussi neuve à beaucoup d’égards , je ne pourrais procéder avec sureté, avec lumière, sans déterminer avant tout le point de vue convenable pour étudier les divers systèmes. Il fallait étudier la nature du problème que l'éducation des sourds-muets se propose de résoudre, les conditions qu'elle doit remplir pour cette solution, les moyens qui sont mis à sa disposition , les obstacles dont elle doit triompher, les sujets même sur lesquels elle doit opérer, les règles qu’elle doit se prescrire. Il fallait dresser en quelque sorte la carte du pays, reconnaître le terrain, avant de suivre les voyageurs dans leurs excursions. Je me suis donc vu dans la nécessité de commencer par une sorte d'investigation théorique, de considérer l’art d’instruire les sourdsmuets. comme sil n'existait point encore, d’en rechercher-les principes, de lui assigner son point de départ, son but. Ce sera l’objet de la première partie de ce rapport. Je vous prie de m’excuser si je suis entré trop souvent dans des développemens que votre sagacité rendait sans doute inutiles; mais j'attachais un grand prix à être clair; jai du rappeler quelques vérités connues, pour ne point laisser de lacunes dans une théorie qui est peu connue elle-même.

La seconde partie devrait comprendre l’histoire de l’art. Je n’oserais donner ce nom aux explora-

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tions que j'ai faites : il est plusieurs ouvrages sur la matière, publiés dans les pays étrangers, que je n’ai pu réussir à me procurer, quelques soins que je me sois donnés : je n’ai pu exposer, dans tous leurs détails, chacune des méthodes conçues par divers inventeurs; je me fusse trouvé conduit trop loin, et il eüt fallu donner à ce travail une étendue qui eüt excédé le temps dont vous pouvez disposer, et celui qui m'est accordé à moi-même. Je crois cependant avoir réussi à réunir, à peu près, les documens vraiment essentiels, et à prendre connaissance des principales méthodes imaginées jusqu’à ce jour. Pai cru devoir m’attacher à en déterminer les caractères essentiels, à en étudier la marche et les résultats; j'ai essayé de les classer , et d’en montrer la filiation et les rapports, afin d’observer par quelles routes diverses elles tendent à un but commun, et comment elles s’excluent ou peuvent se concilier entre elles; surtout, je ne parlerai jamais des ouvrages publiés à ce sujet qu'après les avoir lus avec soin , et souvent après les avoir relus plusieurs fois.

Vous savez, Messieurs , que nous sommes redevables au zèle éclairé et à la sollicitude empressée de S. Exc. MF le Ministre secrétaire d'état au département des affaires étrangères, d’une riche collection d'informations et de documens sur les établissemens de sourds-muets qui existent dans les diverses contrées de l’Europe, collection qui

= INTRODUCTION. A7 n'avait point été formée jusqu’à ce moment. Il fallait étudier ces documens, les comparer ; vous présenter le résultat raisonné de ce parallèle, vous mettre en mesure d'apprécier et de reconnaître avec impartialité le mérite des succès obtenus en d’autres pays; enfin réunir ce tableau de la situation présente de l'éducation des sourds-muets en Europe, à celui de lhistoire progressive et comparée de la naissance et du développement de Part. Jai obéi à vos intentions, êt ces deux tableaux réunis formeront maintenant un ensemble méthodique et complet de presque toutes les instructions que l'expérience peut nous fournir sur le sujet qui occupe en ce moment nos méditations. C'était sans doute le moyen le plus certain d’y répandre la lumière , et de trouver le vrai au milieu de la variété des systèmes. Je remplis encore vos intentions, Messieurs, en exprimant ici notre profonde gratitude envers le ministre auquel nous devons un si précieux secours, et qui, en préparant entre les divers instituts de sourds-muets une correspondance générale, ouvre la voie la plus certaine pour les progres de l’art dans l'avenir.

De ces deux premières parties résultera naturellement la troisième. À la lumière des principes qui gouvernent l’art, on pourra apprécier le mérite des systèmes divers adoptés dans l’exécution, en apercevoir les inconvéniens, les difficultés,

les lacunes; on pourra concevoir les perfectionnemens désirables, les moyens de les obtenir. C’est ici surtout que je crois devoir m'imposer plus de réserve; je me contenterai souvent de vous proposer mes doutes; et, alors même que je ne prendrai pas le langage du doute, je vous prie d’avance de ne point considérer comme absolument affirmatives les opinions que je pourrai émettre. Je soumets cet essai à vos lumières; j’en sollicite les secours. Nous ne cesserons de provoquer les travaux qui peuvent faire obtenir de nouveaux progrès à un art si bienfaisant, mais encore si incertain. Pour moi, si J'ai pu préparer ces travaux, en faire sentir le besoin, en faciliter l’exécution, je croirai avoir assez fait, et je me féliciterai d’avoir pu offrir ce

faible tribut. à l'humanité.

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