XXII » INTRODUCTION
Et cependant que devient l'intérêt, le galut public ? qui y songe courageusement? qui s'y dévoue sans réserve? dans son dévoûment, qui ne se eberche encore soi-même?
Tout demeure isolé, tout demeure particulier, et par là tout est faible.
On le disait naguère : les méchants s'entendent pour le mal. — On ne peut trouver deux hommes vertueux qui s'entendent constamment pour le bien.
Cela est vrai, même parmi les plus dévoués.
On veut le bien ; on se dévoue à le faire, pourvu qu'on y travaille seul.
Mais s'oublier soi-même, faire le bien à plusieurs, se dévouer de concert à de grandes choses, avec l'accord et la responsabilité mutuelle du dévoûment commun, rien n'est plus rai^e *.
Triste temps que celui où on ne peut trouver deux honnêtes gens qui veuillent travailler ensemble h une môme œuvre!
1. Pourquoi, dans l'Église elle même, dans la société spirituelle, les prêtres, les bons prêtres, se décident ils ayec tant de peine h la Yie commune, qui décuplerait les Torces du clergé, etseraitio plus grand moyen pour faire puissamment le bien dans les paroisses et dans toutes les bonnes œuvres? pourquoi cette vie commune, malgré tous ses avantages et toutes les facilités qu'elle donne, et qu'on n'a pas quand on est seul, pourquoi est- elle si rare? C'est que, dans la vie de communauté, il faut vivre ensemble, faire le bien ensemble, s'oublier soi-même, songer souvent aux autres, se supporter les uns les autres! Pourquoi l'Education de la jeumsse est-elle une œuvre si difficile? Parce qu'elle est essentiellement une œuvre à plusieurs. Pourquoi voit-on partout les œuvres les plus importantes, les catéchismes, par exemple, partagés, divisés, fractionnés, c'esl-à dire affaiblis, diminués, et quelquefois si misérables? C'est qu'on aime mieux être seul et faible que d'être avec un autre le second et fort.
INTKÛDDCTION. XXHI
Que celui où toutes les pluspetites raisons empêchent, toutes les plus grandes choses!
Que celui où les intérêts et les hommes particuliers dominent et absorbent les intérêts et les hommes publics i
Certes, je ne yeux pas être injuste envers mon temps et envers mon pays ; je le reconnais : aujourd'hui encore, il 7 a beaucoup d'hommes qui ont reçu de Dieu tout ce qu'il faut pour être utiles et rendre de grands services ; mais chacun a son excuse, son prétexte ou sa raison.
J'irai plus loin : depuis cinquante années, il y a eu parmi nous des hommes que les dons de la nature et une haute Education intellectuelle avaient faits des hommes de génie. Gela est vrai ; mais une mauvaise Education morale en a fait des hommes pleins d'une personnalité orgueilleuse; l'orgueil a renversé le génie : etleur ruine a été effroyable.
Et, en fln de compte, partout ce sont les hommes qui font défaut ; et voilà pourquoi presque toutes les œuvres religieuses ou sociales manquent de l'homme qu'il leur faudrait : j'en citerai un exemple.
Une loi pour l'enseignement a été obtenue : plusieurs ont craint que la loi ne suffit pas, et ont fait même, à cette occasioù, plus de bruit qu'il ne convenait peutêtre.
D'autres ont dit : La loi suffira, mais les hommes ne suffiront point.
Les hommes manqueront pour mettre à profit cette loi et la liberté qu'elle donne.
Qui a bien jugé?
L'expérience décide en ce moment. A l'heure où je parle, s'il y avait des hommes, la France serait couverte
X^fV INTRODUCTION.
de maisons rrEducation chrétienne, d'établissements libres, et la jeunesse française serait sauvée ; les congrégations religieuses et le clergé, au lieu d'ouvrir çà et là quelques rares collèges dont plusieurs peut-être subsisteront avec bien de la peine, auraient, par le bienfait de cette loi, répondu à tous les vœux des familles catholiques, et ouvert les cent collèges qui nous manquent.
Mais hélas ! il faut l'avouer, nous sommes dans un cercle vicieux : l'Education seule pourrait former les hommes qui nous manquent, et les hommes qui nous manquent pourraient seuls nous donner TEducation qu'il nous faut.
On ne sortira de ce cercle vicieux que par un prodigieux effort d'intelligence, de dévoûmentetde courage!
C'est ce qu'on a fait au commencement du xvii'' siècle. La situation n'était guère meilleure.
Mais qu'on y prenne garde, ce ne sont pas des hommes médiocres qui nous ont fait et élevé le xvu® siècle : c'est un saint Vincent de Paul, un Richelieu, un cardinal de BéruUe, un Olier, et tous ces grands instituteurs de la jeunesse séculière et cléricale, dont l'intelligence, ledévoûment et l'énergie passèrent de loin tout ce que notre temps peut imaginer.
Le règne de Louis XIII fut admirable pour ceux qui savent regarder de près : leroi manquai t,'mais il y avait un homme : cethomme, dont Fénelon, malgré ses inclinations contraires, a dit depuis :
(( Armand, cardinal de Richelieu, changeait alors la « face de l'Europe, et, recueillant les débris de nos « guerres civiles, posait les vrais fondements d'une puis- « sance supérieure à toutes les autres.
lî^TRODUCTION. XJtV
« Né pour connaître les hommes et pour les employer €< selon leurs talents, il les attachait par le cœur à sa « personne et à ses desseins pour TEtat.
« Aussi le temps qui efface les autres noms fait croître « le sien ; et, à mesure qu'il s'éloigne de nous, il est <( mieux dans son point de yue. »
Les troubles du xvi^ siècle et les grandes leçons du malheur avaient décidé le xvir à fortement élever sa jeunesse; Richelieu y contribua plu^ puissamment que personne, et c'est par là surtout qu'il prépara la grandeur du règne suivant.
Si l'Eglise n'a pas sauvé l'empire romain, c'est que l'empire n'a pas voulu se laisser élever par elle. Les barbares sont devenus la société européenne, parce qu'ils se sont laissé élever par l'Eglise.
On a dit en Europe : Les rois s'en vont. Je dirai : Les nations européennes aussi, si elles négligent longtemps encore l'Education de la jeunesse.
Sans doute, comme je le disais plus haut, il ne faut pas désespérer des nations. Dieu les a faites guérissables ; mais il faut qu'elles veuillent être guéries : autrement, elles ne sont pas plus immortelles que les hommes.
Voyez toutes les petites républiques de l'Amérique méridionale. Quelles agitations! quelle faiblesse I quels abaissements I quelle anarchie sociale !
Toutes ces républiques n'existent pas encore, on le peut dire. Elles n'existeront peut-êtrejamais. Pourquoi? Les hommes leur manquent. Elles n'ont pas encore trouvé un homme. Ceux dont les noms arrivent jusqu'à nous, évidemment ne sont pas des hommes.
XXVi INTRODUCtiÔN.
Elles vivent au jour le jour, ou plutôt elles se meurent chaque jour, à force de révolutions.
La France, l'Europe, en viendront-elles à cette triste fin?
N'y a-t-il aucune nation, dans le monde civilisé, dont on ne puisse dire : C'est ime nation qui s'en va !
Je l'ignore ; mais on ne peut s'empêcher, de reconnaître tout ce qu'il y a de vrai dans cette parole du chancelier Oxenstiern à son fils, partant pour visiter les grandes capitales de TEurope : » Allez voir, mon Dis, » avec quelle petite dose de sagesse le monde est gou- » verné. »
Que pouvons-nous dire de nous-mêmes?
Je n'en dirai qu'une chose incontestable :
Ce libertinage d'esprit qui s'appelle la liberté de la presse, enlève, chaque matin, à la société française sa force intellectuelle et morale. Ecrivains et lecteurs s'y épuisent également.
Certes, ce ne fut pas le journalisme qui forma, qui inspira, qui gouverna ces hommes, ces prêtres, ces religieux, ces instituteurs de la jeunesse, si grands et si forts, au commencement du xvii*' siècle !
On l'a dit encore et cela est vrai : la liberté de la presse est l'asservissement des esprits; c'est une violence tyrannique exercée sur les intelligences faibles.
La société temporelle y a succombé. La société spirituelle elle-même en souffre. Elle en souffrira plus profondément encore si elle n'y prend garde.
Quoi qu'il en soit, espérons que Dieu ne donne à la France de si fortes leçons que parce qu'il veut lui donner la sagesse, lui apprendre à réparer par elle-même les
ÎNTROWJCTIÔN. XXVII
maux qu'elle a faits dux peuples, et,àraidedeshoinmes d'intelligence et de cœur, des hommes de conscience et de foi que l'Education élèvera pour elle, la faire marcher encore flUe aînée de l'Eglise et reine du monde civilisé!
Après toutes ces considérations, on ne trouvera pas étonnantje pense, qu'un Evêque dont la vie presque entière s'est passée à élever la jeunesse, qui a consacré à cette grande œuvre de laborieuses études et un long dévoùment, vienne aujourd'hui entretenir ses contemporains de l'Education, c'est-à-dire du grand art de faire les hommes.
Il m'a semblé trop triste de désespérer d'un pays dont l'intelligence est naturellemenVsi belle, le cœur si haut, les instincts si généreux, et le bon sens toujours supé^ rieur à ses légèretés. Sans doute le peuple français peut se laisser éblouir, égarer; mais il sait revenir à la raison par ses égarements mêmes; et une grande et forte Education peut lui rendre encore ce sens ferme et élevé, ce sens chrétien qui en fait le premier peuple du monde, et qui lui fera retrouver son antique prospérité dans ses premières vertus.
Que chacun donc, ô noble peuple! t'offre son secours et te paye, en passant, sa dette; pour moij je voudrais acquitter la mienne^ en t'offrant, dans cet humble essai les souvenirs de mon dévoùment et démon expérience. La génération présente est la source des générations futures : préparons-la, s'il est possible, de manière àléguer à l'avenir des espérances meilleures que le présent.
Ce livre, si on peut lui donner ce nom, s'est trouvé
XXLIIl INTRODUCTION.
fait, je le dois avouer en flaissaut, sans que j'eusse songé à le faire. La rapidité du temps, des occupations trop multipliées, une infirmité douloureuse, ne m'auraient laissé ni le loisir ni la force de faire un livre. Aussi ce ne sont que de simples souvenirs, et des pensées qui m'occupèrent longtemps, quand je vivais avec la jeunesse. Ces pensées, que je recueillais alors seulement pour quelques-uns, on m'a pressé de les offrir aujourd'hui à tous. J'y ai consenti trop facilement peut-être; mais la jeunesse, après avoir été la sollicitude et l'affection de ma vie entière, n'a pas cessé de m'étre chère : je sens que mon cœur, malgré les années, ne vieillit point pourelle. Elle est le dernier espoir de la Religion et de la Patrie : à ce titre, elle a un attrait et un charme irrésistibles pour quiconque aime l'une et l'autre; et j'ai cédé à l'espérance de la servir encore, en luioffrant publiquement aujourd'hui des leçons et des conseils que j'aimais autrefois à lui communiquer en famille.
Tel est le sujet de ces pages, que je dédie à la jeunesse de mon pays, à tous ceux qui se consacrent à l'œuvre de l'Education parmi nous, à mon pays luimême. Je ne donne, d'ailleurs, ici aucune autre raison de cet ouvrage que son but et son titre : j'espère qu'il s'expliquera de lui-même. Puisse-t-il être utile! c'est mon seul vœu, et, si ce vœu est exaucé, j'en bénirai le
Dieu AUTEUR DE TOUT BIEN .
DE
LIYRE PREMIER