‹ De l'éducation (volume 2)Chapitre 14 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Éducation est une œuvre d'autorité et de respect.

Lorsque, après de longues éludes et une laborieuse expérience,i'ai recherché par une réflexion plus profonde quelles étaient les deux choses fondamentales dans l'Éducation, j'ai trouvé Vautorité et le respect.

Voilà pourquoi j'ai cru devoir placer avant tout ces deux noms si graves et commencer par là !

Sans doute, ces premières pages de mon livre ne suffisent pas à démontrer ce que j'avance ici : c'est le livre tout entier qui fera la démonstration» J'ose le dire, il ne s'y rencontrera peut-être pas une page où cette vérité ne se retrouve avec sa forte et vive lumière. Je ne doute même point que, dès l'abord, le regard pénétrant des esprits élevés et attentifs ne découvre sans peine pourquoi les deux plus grandes et É., I. 4

2 Liv. i". — DE l'Éducation en général.

saintes choses qui soient ici-bas dans rhumanité, à savoir l'autorité et le respect, sont aussi dans rÉducation et y apparaissent comme le fond même et les grands moyens de l'œuvre qu'il s'agit d'accomplir.

Qu'est-ce, en effet, que l'Education, quelle est son idée tout à la fois la plus haute et la plus profonde, la plus générale et la plus simple? Le voici :

Cultiver, exercer, développer, fortifier et polir toutes les facultés physiques, intellectuelles, morales et religie^m qui constituent dans l'enfant la nature et lu dignité humaine; donner à ces facultés leur parfaite intégrité ; les établir dans la plénitude de leur puissance et de leur action ;

Par là former l'homme et le préparer à servir sa patrie dans les diverses fonctions sociales qu'il sera appelé un jour à remplir, pendant sa vie sur la terre;

Et ainsi, dans une pensée plus haute, préparer l'éternelle vie, en élevant la vie présente:

Telle est l'œuvre, tel est le but de l'Education. Tel est le devoir d'un père, d'une mère, lorsque Dieu, les associant à sa Providence suprême, donne par eux la vie à de nobles créatures, et les charge de continuer et d'achever cette tâche toute divine, en conduisant au bonheur, par la vérité et par la vertu, ces enfants qu'il associera lui-même un jour à sa félicité éternelle et à sa gloire.

Tel est le devoir des hommes qu'un choix honorable, uoe vocation supérieure, un dévoûment généreux, associé à l'autorité, à la sollicitude paternelle et maternelle; telle est la sainte mission des instituteurs de la jeunesse; et cela partout et toujours, chez les nations les plus civilisées et les plus savantes, comme chez les peuples moins éclakés et moins polis.

L'Education privée comme l'Education publique, l'Edaca^ tion la plus vulgaire aussi bien que l'Education la ptus haute; rEducation des filles comme celle des ^ar^ons ; en

CH. 1". — OEUVRE d'autorité ET DE RESPECT. 3

un mot, TEducation bumaipe n'est qu'à ces qonditfçns e; à ce prix. Autrement, elle n'est pas. Telle est la loi de l^ AiitJ4i*P Cl Tordre imposé par la divine Providence elle-même. De quoi est-il, eu effet, question? Il iijttpprte tput tf^ÎM)r4 de le bien comprendre. Voilà un enfant; ij faut relever; mais qu'est-ce à dire et quel est cet enfant? Gel enfaul, c'e^Jt le genreliumain;c'estrhumanilétoutenlière; c'est rbojmpe: rien déplus, rien de moins. Il a droit à la sollicitudie.d^ toutes Jes autorités, à l'action et aux bienfaits de tous les pomoirs sur la terre. Il a droit à tous les respects et jl les doit à son tour. Toutes les autorités divines et humaines : le Prince, le Prêtre, le Père, l'Instituteur, le Magistrat, la Famille, la Société, l'Eglise, sont institués pour lui. La Discipline morale, l'Enseignement, les Lettres, les Sciences, ]^, Religion, tous les prix du travail et de la vertu, la Providence enûn, tout est ici-bas pour lui : parce qu'il est luir même ici-bas de Dieu et pour Dieu ! Voilà pourquoi tout en ce monde doit travailler à soin Education, tout doit cojQçoujrjr à l'élever, tout doit faire ou favoriser cette grande œuvre. Au reste, la belle terminologie, qui est le fond même j^ij langage adopté par le genre humain sur l'Education, sufgt à montrer que ce n'est pas là une haute et vaine théorie, une magnifique spéculation sans réalité possible.

Ici, en effet, le simple énoncé des termes porte avec luimême une lumière de vérité certaine : ejl, pour atteindre la plus haute évidence, il suffirait de fixer le sens commun et incontestable de chaque expres£ion, et de constater la noblesse, l'élévation et la force pratique des idées générale? que révèle le langage de l'humanité sur l'Education. Entrons dans les détails.

Et d'abord l'Education! quelles nobles idées, quelle forte action les étymologies expriment ici? C'est presque tirer du néant; presque créer; c'est au moins tirer du sommeil ^t de Tengourdissement les facultés endormies j c'est don-

ner la vie, le mouvement et Taction à Fexistence encore imparfaite.

C*est en ce sens que TËducation intellectuelle, morale et religieuse est Tœuvre humaine la plus haute qui se puisse taire. C'est la continuation de l'œuvre divine dans ce qu'elle a de plus noble et de plus èlevè : la création -de» âmes.

Et voilà pourquoi aussi c'est l'œuvre de la plus haute autorité.

Dans l'Education, Dieu est la source et la raison de l'autorité et du respect, des droits et devoirs essentiels de tous : il est le modèle et l'image de l'œuvre qui est à faire; il en est l'ouvrier le plus puissant et le plus habile.

A quelque point de vue que je me place pour considérer l'œuvre de l'Education, elle apparaît à mes yeux comme un des reflets les plus admirables de l'action, de la bonté et de la sagesse divine.

L'Education accepte le fond, la matière que la première création lui confie : puis elle Se charge de la former; elle y imprime la beauté, l'élévation, la politesse, la grandeur : c'est comme une inspiration de vie, de force, de grâce et de lumière.

Lorsque l'immortel archevêque de Cambrai se chargea de V Éducation du duc de Bourgogne, il s'appliqua, dit son historien, et parvint, autant qu'il le pouvait, à former, à réaliser dans son royal élève le beau idéal de la vertu, comme les artistes de Tantiquité cherchaient à imprimer à leurs ouvrages cette beauté suprême qui donne aux formes humaines une expression surnaturelle et céleste. Aussi a-t-on dit que le duc de Bourgogne fut une des plus nobles créations de la sagesse et du génie.

C'est aux Romains, c'est à leur langue si majestueuse et si forte, que nous devons ce mot d'un sens si grave, d'une expression si énergique.

Les Français pnt enrichi le langage et exprimé l'action

CH. 1". — ŒUVRE d'autorité ET DB RESPECT. 5

même de TEducation par un terme dont la noblesse et l'éclai le disputent à la majesté et à la force du mot latin. Nous avons dit: Elevé» la jeunesse. Belle parole! et, si le sens qui lui est propre semble moins profond et exprime moins fortement l'action, Vaulorité créatrice de l'Education, il ajoute à cette idée fondamentale la beauté, l'ornement, la grandeur; et au fond, l'action créatrice de l'Education, est-ce autre cbose?

Oui, Elever est un beau mot, bien parfaitement français : il a delà dignité, de l'honneur: il nous va bien, nous l'avons heureusement créé.

Aussi voyez toutes les nobles acceptions qu'il s'est réservées parmi nous; comme il entoure l'Education du cortège natjirel des belles idées qui s'y rattachent 1 Par la puissance de ce mot. Elever l'âme, Elever l'esprit. Elever les sentiments et les pensées, Elever le caractère, sont les idées naturelles, les idées françaises, les devoirs et le but deJ'Education.

Le mérite de notre langue, c'est d'avoir promptement compris tout cela, et de s'y être dignement prêtée: et la gloire de l'esprit français, c'est de l'avoir instinctivement adopté, trouvant que ce langage lui convenait, et qu'une Education, exprimée et faite de cette façon, devait être à sa hauteur.

L'Allemagne et l'Angleterre n'ont pas eu la même inspiration et nous l'envient, car c'est là une de ces expressions qui honorent une nation ; et, appliquée à l'éducation, elle suffit, seule, pour montrer tout ce qu'un mot a quelquefois de fécondité et de puissance, et combien il peut soulever, sur son passage, de sens nobles et utiles qui, sans lui, fussent demeurés obscurs et inaperçus. C'est là un de ces mots qui non-seulement enrichissent la langue d'un peuple, mais enrichissent et fortifient ses mœurs et élèvent une idée à sa plus haute puissance.

6 LÎV. ^\ — DE L'ÉDUCATION EN GÉNÉUAL.

El, qmHâ celle idé'é* est ïWucatiori même de la jeunesse, tpiand C^llcfarïgtfe a' donné d'ailïeurs au monde le Génie et l^CaritcUfe, deux fîiôt'â encore si français, et qui se sonttrou- Yi^^, pfoiii'lâl première fois, avec la beauté du sens absolu, datiSf notre dîctîorinafire national, n'est-ce pas assez pour me justifier si je me permets de dire que notre langue possède, dans sa gônérfeusé énergie, de ces mots heureux et inspirés de haut, qui seront à jamais la fortune de la France?

I/Kdircation donc fornie, élève?, créé en quelque sorte; et c>st pour y parvéïii? qu'elle ccltivè et qu'elle exerce, qu'elle agit cl fait agir; voilà pourquoi, en même temps qu'elle est l'œuvre d'une haute autorité, elle réclamé de celui qu'elle êlêfVé la coopéYàtioTi d'une docilité respectueuse.

Elle cultive par les soifïè p^hysictués, par l'enseignement in*<él!ectuél, pâf îa discipline rtiorale, par les leçons religletises.

Comme un jardinier intelligent, elle place îa plante qui lui est confiée dans une bonne terre; elle l'arrose d'une eau I^nre, l'entoure d'ufi' ferment généreux, et la nourrît ainsi des sôcs qui y secondent le travail intérieur de la nature, favorisfefît une végétation active, et la font grandir pour donner, atf tetops convenable, des fleurs et des fruits.

L'Education culUr^é doftô, et c'est spécialement le travail de l'instituteur.

Maié ce n'est pas tout; TËducation exerce eifait agir, elle exîgfe le concours actif, le concours docile, l'exercice personnel, èpontané, généreux de l'élève.

Comme Je maîlre d'uù jeune et noble coursier le fait voler dans l'espace, gravir des collines, traîner des fardeaux, lut- Xkt contre la fatigue, et lui donné ainsi toute la souplesse et t&trte la Vigueur dont il est capable, de même l'instituteur, en pfoposant â son élève certaines études, certains efforts, certains exercices, en l'y excitant avec énergie, en l'y dirigeant avec sagesse, le fait, comme il convient, travailler et

cil. !•'. — ŒUVRE D^AUTORtTÉ ET DE RESPECT. 7

concourir efficacement lui-même à sa propre Education. J'ai dit: comme il convient. J'aurais pu dire : comme il est nécessaire; car tel est le dessein de Dieu et la loi de sa Providence : cet enfant est un être moral, doué de liberté et capable d'action, il faut qu'il travaille à se développer, à s'ennoblir, à s'élever lui-môme ; autrement son Education ne s'accomplit pas.

La loi du travail est la grande loi de l'Education humaine. Nui n'est fait ici-bas pour ne rien faire. Toute créature intelligente et libre est essentiellement destinée à l'action. L'activité nourrit, exerce, fait la force et la vie. L'oisiveté, le farniente, c'est l'anéantissement, c*est la mort.

Aussi, je ne crains pas de l'affirmer, le talent principal de rinstiluleur consiste à faire entrer courageusement son élève dans la voie du travail et de l'application personnelle : travail ou exercice du corps^ qui donne de la vigueur à ses membres; travail de Tesprit, qui forme en lui le jugement, le goût, le raisonnement, la mémoire, l'imagination; travail du camry de la volonté, de la conscience, qui forme le caractère, fait naître les penchants honnêtes, les habitudes vertueuses.

CEuvredu maître et travail de Télève, l'Education estdonc tout à la fois culture et exercice, enseignement et étude : le nvaitre cultive, instruit, travaille au dehors, mais il faut essentiellement qu'il y ait exercice, application, travail au dedans. Il est indispensable de le bien comprendre.

Dans l'Education, ce que fait l'instituteur par lui-môme est peu de chose, ce qu'il fait faire est tout. Quiconque n*a pas entendu cela n'a rien compris à l'œuvre de l'Education humaine.

L'Education, de quelque côté qu'on la considère, est donc essentiellement une action et une action créatrice : l'instituteur et l'élève y ont tous deux essentiellement part : l'instituteur avec autorité et dévoûment, l'élève avec docilité et res-

8 uv. l«^ — DE l'éducation en général.

pect. Au premier appartient cette action puissante et féconde sur Tenfant, cette autorité réelle qui lui donne le droit et qui lui impose le devoir d'agir en maître. Dans l'Education comme ailleurs, sans autorité réelle, point d'action légitime.

Mais cette action est une action toute bienfaisante ; car l'Ëducation est un service essentiellement paternel ; ce maître remplace et représente un père; donc, dans l'instituteur, dévoûment qui soit Tinspiration et le courage de son action ; bonté, affection, tendresse, qui soient le fond et Tâme de son dévoûment; et, dans Télève, docilité profonde, courageux efforts, respect reconnaissant et inviolable pour une action qui est un bienfait, pour une autorité que le dévoûment et l'affection inspirent.

J'ai nommé Dieu, le père, la mère, l'instituteur, l'enfant : je dois nommer encore le condisciple.

Le condisciple ! c'est-à-dire la société qui commence : la vie sociale, ses devoirs et ses droits ; la noble émulation, la puissance de Vexemple; le partage des joies et des douleurs, des travaux et des succès ; la naïve amitié, l'appui, le secours mutuel, la fraternité même; car le condisciple, c'est un frère quand l'Education est ce qu'elle doit être, la famille.

Avec le condisciple se rencontrent aussi les froissements réciproques, et par suite Tutiie enseignement du support mutuel et de la patience, la vraie et sage égalité, le respect d'autrui, choses si précieuses ! Non, il n'y a pas, ou, du moins, il y a bien peu d'Education sans condisciple !

Telles sont les premières idées; tels sont les droits et les devoirs d'un ordre supérieur que révèlent ces premiers mots :

Cultiver, exercer.

On commence à découvrir pourquoi nous avons dit que l'Education est avant tout une œuvre d'autorité et de respect.

Page 1