CHAPITRE T
Des diverses formes de rËducation humaine.
UÉducatiou, qui a pour but général de former Yhomme, €sl une œuvre immense, essentiellement varié en ses formes, en ses moyens, en ses progrès, en ses époques. Dans Tuniié simple et profonde qui la constitue, elle subit des conditions de temps, de lieu, de méthode. Elle prend différents caractères, selon les divers âges; selon les diverses natures, selon les divers besoins et les divers états ; en un mot, selon l«s différents rapports sous lesquels celui qu'elle doit former se présente à elle.
Ces rapports sont très-nombreux. Aussi le mot Éducation a-t-il parmi nous des acceptions très-variées, doiîtil importe de bien définir le sens.
Je dois descendre ici dans les détails techniques, et donner des notions précises dont l'utilité n'échappera pas aux lecteurs réfléchis.
Il a été écrit sur tout cela, par des hommes de génie, quelque* fragments admirables, ou même d'amples traités par des écrivains de médiocre valeur; mais les définitions exactes, les idées primordiales, ont singulièrement besoin d'être rappelées et mises en lumière.
Je me bornerai en ce moment à fixer, d'après le sens commun du langage vulgaire, la valeur de ces diverses dénominations.
Cette simple étude peut offrir an grand intérêt. Rien n'est d'ailleurs plus nécessaire au parfait éclaircissemfint ies grandes questions qui nous occupent.
L'Ëducatioa est tout à la fois ua or^ el une science : on dit
84 LiY. !•'. — DE l'Éducation en général.
daas ce double sens : Cestun beau traité d'Education ; c'est ^ un grand système d'Education ; c'est une maxime fondamsn - i taie de toute bonne Education. ^
L'Education est surloui une action^ nous Tavons vu. On i
dit en ce sens : Se déoouer à l'œuvre de l'Éducation; travailler ^
à PEducation de la jeunesse. L'Education signifie aussi le ca résultat de cette action. Vaction, c'est l'Education donnée ;
le résultat, c'est l'Education reçue : si je puis le dire ainsi, i
ce qu'on est devenu par elle. \
On dit en ce sens : Bonne et mauvaise Edu^cation, —Education soignée^ Éducation négligée^ Education sérieuse^ Education frivole.
L'Education se dit aussi de 'esprit qui ^ègne en général dans l'Education des enfants chez* un peuple. On dit dans ce sens : ÏEducation française, l'Education allemande , l'Education anglaise. On dit : L'Education nationale^ chez tel peuple, est une Education industrielle et marchande ; chez tel autre, c'est une Education toute militaire.
Toute Education doit employer, pour accomplir son œuvre, quatre grands moyens : Tinstruction, la discipline, la religion, les SOINS HYGIÉNIQUES : de là comme quatre sortes d'Educations diverses, mais simultanées, qui ont été naturellement appelées : l'Éducation physique^ l'Education intellectuelle^ ÏEducation disciplinaire^ l'Education religieuse.
On le voit, les moyens d'Education ont une telle importance par eux-mêmes, et chacun d'eux produit dans l'œuvre totale des résultats partiels si considérables, que l'Education leur a laissé prendre son nom.
J'adopte ce langage, en insistant toutefois sur cette observation essentielle : qu il faut bien se garder de confondre jamais le but avec le moyen, par exemple Vinstruction avecl'^ ducation mtet^ectue^/e,ou même l'enseignement de la religion
avec TEducalion religieuse. L'un peul servir à l'autre : mais l'un n'est pas l'autre; et l'expérience ne prouve que trop, par exemple^ qu'il peut y avoir un emmagasinement de connaissances qui ne constitue pas plus l'Education intellectuelle que la casuistique la plus savante ne constitue l'Education religieuse.
L'Ëducalion, de plus, comme je l'ai dit, accompagne rhomme pendant les vingt premières années de sa vie.
Pendant ce temps, l'homme subit, par la marche successive de la nature, diverses phases de développement physique, intellectuel et moral : l'Educalion doit les suivre.
11 s'ensuit que, quant au simple progrès de Tâge, elle se partage naturellement en trois périodes, ou en trois sortes d'Educations progressives que j'ai déjà nommées :
1 <> L' Education maternelle ;
2°î L'Education primaire ;
a*' L'Education secondaire.
Ces trois degrés, qui sont dans la nature, doivent essentiellement se retrouver en toute Education^ quelles que soient les formes que Y instruction ait à subir pour préparer plus ou moins promptement ceux qu'elle élève à une profession quelconque, ou pour s'accommoder plus ou moins convenablement aux exigences des positions sociales.
Lorsque nous parlerons plus particulièrement de l'Education maternelle, de l'Education primaire, de l'Education secondaire, nous nous appliquerons surtout à indiquer comment Tune doit préparer à l'autre ; comment le progrès de l'une à l'autre, de l'une par l'autre, doit se préparer et s'accomplir.
Outre ces conditions de temps^ l'Education doit subir descondilions de lieu : elle laissera l'enfant isolé, ou elle Tentourera de ses semblables.
Elle rélèvera dahs l'intérieur d'un pensionnat^ ou bien, par une sorte de système mixte, elle l'invitera seulement à
É., I, îî
JK6 LIV. l«^ r- DE L'ÉDUGATIC^ EN GÉNÉRAL.
veair da dehors recevoir daas des classes commîmes l-instradioA doHt U a besoia.
Je distingue donc TEdacatioa privée, qui garde Uenfant au sein de la famille^ près du foyer domesUque, sous les regards d'un père, d'une mère ;
Et l'Education pu ^/ê^tf^, faite au dehors de la maison paieraelle^ dans des écoles communes : laquelle peut à son tour être Vexiernat ou le pensionnat.
Quant au but et au résultat qu'etie doU atteindre, l'Education se propose sans doute de former, d'élever 4'homme en général, mais elle ne doit pas s'en tenir là. Ël'le doit penser à la destinée spéciale^ à la vocation particulière de l'individu qui lui est confié, et le préparer pour telle ou telle profession.
Le bnt^ le résultat général ou particulier, auquel doit tendre TËducation, la partage donc encore :
En Education générale et essentielle, qui forme Vhomme, rhomme avant tout ; quelquefois concurremment, mais indépendamment de son état, de son métier, de sa profession ;
Et en Education spéciale et professionnelle, qui forme l'homme spécial, Tarchitecte, le militaire, le magistrat, etc., etc.
L'Education, on le comprend encore, est plus ou moins développée, selon les destinées et la vocation de l'individu.
Elle doit donc accommoder ses enseignements à la position sociale et providentielle de son élève, au rôle qu'il est appelé à remplir dans la société ; et ne pas donner mal à propos la même culture au littérateur et à l'ouvrier, an magistrat et à l'agriculteur.
A ce point de vue, elle est, tour à tour, ce qu'on nomme :
VEiucaUon populaire, pour les classes ouvrières et agricotes;
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VEdUcation intermédiaire^ industrielle, af lisiique, commerciale, pour les classes moyennes ; Laî haute Education littéraire, pour les classes élevées dé
laf Stïciélé.
ces trois genres d'Education ont seuls entre eux des différences tiotables, qui les constituent chacun à part. Les autres distinctions, que nous avons établies, sont plutôt les modifications nécessaires d'une même Edncation que des genres d'Education divers : c^*-sont des degrés ou des formes que toute Education, la plus vnlgafire coiîime la plus distinguée, doit successivement recevoir ou parcourir, pour arriver à ce but unique, à ce grand but, qui est d'élever rhtffhme; et d'accomplie e!î lui^ aussi parfaitement que possible, cette œuvre admirable qui se nomme \*Education.
Quelques exemples, dans lesquels je mettrai ces principes en action, rendront ma pensé'e plus claire encore :
Donnez-moi l'enfant le plus obscur,- desfîné, a raison de sa naissance, de ses facultés et de sa voe^tioft, à recevoir ime Education vulgaire : eb bien! dans cette Education vulgaire, je dois lui offrir, comme à tout autre, VEducation générale et essentielle : c^ésl-à-dire ces enseignements fondamentaux de religion et de tùorale ; ces enseignements primitifs et supérieurs de l'intelUgenc e, du coeur et de la conscience, qui en feront un bomme sslîn etcapable, et auxquels il devra sa dignité d'homme intelligent et honnête.
Je dois lui donner de plus VEducation professionnelle^ c'est-à-dire ces leçons spéciales auxqffeîies il devra l'adressa ou l'habileté dans l'état qu'il aura éboisi, et qui en feront un nûem<îsier ou un iriaçôti distingué.
Cette Education rtt^^fl^f'é devra être tout âl la fois uue Education physique, intellectuelle^ disciplinaire et teligieuse.
Elle devra passer aussi par les trois degrés d'Education maternellei primaire et secondatrei
On me dir« peut-être : Mais il ne peut point y avoir pour
lui d'EducalioD secondaire ;\q troisième degré lui manquera nécessairement. — C'est une erreur, une grave erreur. L'Education secondaire ne doit manquer à personne, et, en traitant spécialement d e F Education populaire, je le démontrerai.
Il est inutile d'ajouter que, pendant tout ce développement, l'Education du jeune ouvrier sera tour à iouv privée ou publique:
Privée^ dans les premiers jours de son existence, lorsque rien ne peut remplacer les soins maternels ;
Publique^ de bonne heure, par les salles d'asile^ par les Ecoles chrétiennes.
Pour l'enfant destiné à une profession industrielle, commerciale, artistique, comme pour le précédent, il y aura toujours :
L'Education essentielle, qui en fera un honnête homme^ avec plus de distinction d'esprit, et des connaissances générales plus étendues que le précédent;
L'Education professionnelle, qui lui apprendra le dessin et l'architecture, s'il doit être architecte ; les connaissances commerciales, s'il doit être commerçant, etc., etc.
Son Education essentielle et professionnelle devra toujours suivre la marche du temps, et être tour à tour :
L'Education maternelle, qui, communément, sera privée et dans le sein de la famille ;
L'Education primaire, qui sera publique chez les Frères ou ailleurs ;
Et enfin l'Education secondaire^ qui consistera dans les notions plus complètes d'histoire, de géographie, de littérature française; dans l'acquisition de quelque langue étrangère ; dans l'application aux arts ou dans l'étude des sciences du commerce et de l'industrie, chez des maîtres expérimentés ou dans des écoles spéciales :
Et toujours l'instruction, la discipline,la religion, les soins hygiéniques, c'est-à-dire l'Education intellectuelle^ discipli-
naire^ religieuse et physique , devront concourir à l'accomplisseioent et à la perl ection de cette grande et belle œuvre.
Enfin, s'il s'agit d'un enfant appelé au bienfait de la haute Education, il y aura toujours VEducation essentielle, qui doit former en lui l'homme plus parfait, l'homme d'une humanité supérieure;
Et rEducation professionnelle^ qui en doit faire un instituteur de ]a jeunesse, un ministre de la religion, un magistrat, etc.
L'Edacation secondaire sera laite pour lui par les humanités.
Et ce ne sera qu'après l'Education secondaire qu'il fera son Education professionnelle, soit au séminaire^ soit aux écoles de droit, de médecine, ou tonte autre école d'enseignement spécial.
L'Education doit tenir compte, on vient de le voir, du caractère et de la nature de ceux qu'elle élève ; du temps et des lieux, de la famille et de la profession : elle doit tenir compte aussi du siècle etde l'époque^ de l'état général de la société et de la nation au milieu desquelles l'enfant est destiné à vivre; et, selon ce» grands et nouveaux points de vue, rEducation doit être nationale^ européenne^ sociale, dans le sens vrai et honnête de ce mot, el universelle.
On le voit, l'Education embrasse tout : c'est une œuvre presque sans limites; ses diverses formes sont presque innombrables; efcependant c'est une œuvre simple, et elle n'a qu'un but lé^/^v^r l'homme, perfectionner en lui la nature et la dignité humaines, et le mettre en état de servir sa pa trie et de fournir ici-bas une carrière utile ethonorable dans les diverses conditions de la vie.
Tandis que VEducation essentiellela plus commune donne à l'enfant du peuple une aptitude générale aux fonctions les plus modestes et aux états les p.us humbles, qui sont ac-
âo Liv. l«^ — TfE L'ÉbccifioN Sn cèNéRAL.
cessibles à sa Côaditîon, â son întéllîgéhcé éi à ik forlunê ;
Tandis que YEducatiori essentielle la plus haute rend ceux qui la reçoivent généralement propres aux cïiargeï lés plus importantes^ àiix fonètions leé plus élevées dû régime social;
L'Education professionnelle forme, dans toutes les traricKes déssciencèé, deririduslrie,dèsarts, des mélièrè meniez I^s lidmines spêcîàul, avec des connaisisâncés plus approfondies, des vertus plus exercées et une pratique plus ferme.
Diriger toutes ces Educations diverses éous rihfiiiènce d'une pensée supérieure qui les fasse toutes converger â^éc fiarmoriië vers une même fin : telle est la èolùtîofi du grand problème dé TEducation publique.