CHAPITRE III
De VÉducation populaire.
CONSIDÉRATIONS OÉNÉRALES
VEducation populaire ! C'est aujourd'hui une grande question parmi nous : on peut le dire, c'est une question de vie ou de mort pour la France. La ruine ou la résurrection de la société française dépend manifestement de la solution qui y sera donnée.
C'est après avoir longuement étudié cette question que j'ai compris comment un homme d'Etat avait pu être amené à prononcer ces paroles : Toutes les destinées de notre avenir sont entre les mains des curés de campagne et des maîtres d'école.
En effet, si les curés de campagne demeurent sans influence sur l'Education des populations naissantes ; si les 73,000 instituteurs primaires, auxquels sont confiées toutes les Ecoles du peuple en France ne deviennent pas dignes de leur mission, la France est évidemment perdue.
La France, je le sais, est une forte et puissante nation ; mais elle n'est pas de force k lutter contre le mal intérieur dont la révélation soudaine est venue nous éclairer tout à coup et nous faire trembler.
Nulle nation, sur la terre, ne fut jamais assez forte pour résister à l'action incessante, universelle, radicale de ces milliers d'instituteurs, entre les mains de qui sont des millions d'enfants, s'ils sont ou s'ils deviennent semblables à
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ceux dont la France épouvantée a vu et senti l'influence depuis trois ans.
L'Armée, la Magistrature et l'Eglise demeurent encore debout parmi nous ; ce sont trois grandes forces sociales. Nous avons encore des chefs, des hommes politiques d'une rare intelligence et d'un courage intrépide, qui, depuis trois ans, nous retiennent au penchant des abîmes ; mais c'est un état violent qui ne peut se perpétuer : il y a un moment où tout effort deviendra vain, toute résistance impuissante.
Une loi a été faite, laquelle a créé, en France, je ne dis pas seulement pour l'ordre politique, mais pour l'ordre social tout entier, un des périls les plus effroyables, et, qu'on me permette le mot, les plus gigantesques qui se puissent imaginer. Rien de pareil n'a jamais existé chez aucun peuple.
On a vu cette lo.i susciter, en moins de vingt années, et faire surgir du sol une armée singulière et jusque-là sans exemple, une armée tout intellectuelle, une armée de 73,000 précepteurs populaires ; on a vu cette loi les choisir, les préparer, les former, les instruire soigneusement dans des écoles spéciales; puis les répandre, les placer un à un sur toute la surface d'un grand pays et au cœur même de chaque bourg, de chaque village ; leur donner tout à la fois la position matérielle la plus misérable et la position morale là plus puissante, sans prévoir que la misère de leur vie et l'orgueil de leur Education, que leur supériorité relative sur les populations qui les entourent, que leur médiocrité savante et justement irritée, exciteraient en eux tous les plus mauvais instincts de la nature humaine et en feraient, bon gré, mal gré, les mécontents^ les ennemis nécessaires, je dirais presque les ennemis les plus excusables, en môme temps que les plus irréconciliables de l'ordre social !
Je ne viens point ici, on le comprend, accuser les intentions des législateurs qui conçurent une telle loi ; mais ce qu'on ne peut nier, c'est que ses fatales conséquences ont
également dépassé toutes les craintes et toutes les espérances des gens de bien comme des méchants.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette loi fut faite avec une grande méconnaissance de la nature humaine. Et, pour n'en citer qu'une preuve entre mille, il suffit de lire les instructions qui furent adressées officiellement, à l'époque de sa promulgation, aux nouveaux instituteurs, à des jeunes gens de dix-huit à vingt ans ; et, comme si on eût craint qu'elles ne produisissent pas tout leur effet, que ces jeunes gens n'eussent pas une conscience suffisante de leur haute importance, c'était le Ministre lui-même qui, directement, sans passer par les autorités intermédiaires de renseignement, leur écrivait en les invitant à lui accuser, directement à lui-môme, réception de sa lettre.
L'habileté de langage avec laquelle celte lettre est rédigée peut tromper ou éblouir au premier coup d*œil; on y remarque en effet que la déférence envers le maire leur est recommandée ; on y voit que le curé a aussi droit au respect.
Mais il n'est pas difficile de comprendre que, dans telle situation donnée, il y a un sens des mots qui est tout autre que le sens convenu : il y a le sens des choses, celui que leur prêtent les circonstances, et ici il était déplorable.
Ce sens n'échappera à nul lecteur attentif.
Rien de plus naturel sans doute, dans le langage du monde, que de recommander à un homme de ne pas s'humilier devant un autre ; mais, dans le langage officiel, lorsque la pente des esprits n'était que trop manifeste à la méfiance et à l'hostilité même envers le Clergé, quel effet devaient produire sur ces jeunes instituteurs des discours où on leur disait que, s'ils ne trouvaient pas dans les ministres de la religion une juste bienveillance^ils ne devraient pas s'humilier pour la reconquérir *t
En mettant ailleurs le curé et l'instituteur sur le pied d'une
étrange égalité, en mesurant avec le même niveau Vautorité et le caractère dont ils sont tous deux revêtus^ on abaissait Tun et on enorgueillissait inévitablement l'autre ; de même qu'en ayant Tair de mettre les instituteurs en garde contre ^^intolérance et les préventions injustes, on semait d'avance dans leurs cœurs la morgue et la défiance; et, au .lieu de faire la conciliation, on ne créait que de Tantagonisme et des conflits misérables.
Qui s'étonnera que de telles recommandations et une telle loi n'aient réussi à créer en France, selon l'expression si énergique et si souvent répétée depuis de M. Thiers, que 40,000 anticurés j 40,000 curés de T athéisme et du socialisme ?
Certes, en y réfléchissant, je comprends encore que le même homme d'État ait laissé tomber de sa bouche les paroles suivantes :
a Parmi les maîtres d'école, me dit-on, 11 y en a de bons : « c'est possible, mais ceux-là sont un miracle, car vous avez « tout fait pour les rendre détestables.
a Quand vous avez été prendre dans un village un petit « paysan, quand vous l'avez amené à quinze ou seize ans a dans une grande ville, quand vous lui avez donné un ha- « bit noir, quand vous l'avez logé dans une belle école nor- « maie, et quand là, pendant deux ans, vous lui avez donné « plus d'esprit qu'il n'en pourra jamais porter, quand vous a lui avez appris la physique, la géométrie, l'algèbre, la tri- « gonométrie, l'histoire, et le reste ; etpuis, après cela, quand « vous le renvoyez ti dix-huit ans au fond d'un village, avec « deux cents francs, pour y mourir d'ennui, avec de grossi siers petits enfants qui ne savent ni lire ni écrire, et sou- « vent ne veulent apprendre ni l'un ni l'autre, vous en faites « nécessairement un mécontent, un ennemi.
a Vous avez beau faire, disait encore M. Thiers, pour être « maître d'école, il faut une humilité, une abnégation dont
« un laïque est rarement capable; il y faut le prêtre, le reli- « gieux: l'esprit, le dévoûment laïque n'y suffit pas.
« J'ai souvent habité la campagne et visité les villages « voisins; et, selon ma coutume, je tâchais de m'y instruire « et de faire une enquête sur toutes les choses qui pouvaient « m'intéresser. Je tâchais de voir et d'entretenir, tour à « tour, le curé, le maire, le maître d'école, les fermiers, les « ouvriers. Eh bien ! je trouvais là un curé : sa position esta « peu près la même que celle du maître d'école, guère plus « riche: position, c'est le moins qu'on puisse dire, très-mort deste et très-abandonnée. — Eh bien ! malgré tout cela, je « ne le trouvais pas mécontent, je le trouvais résigné, pai- « sible; il me recevait sans tristesse et causait gaîment « avec moi. Quant au maître d'école, toujours je l'ai trouvé « mécontent: son visage, ses paroles, tout était triste et « presque irrité, — Et la raison de tout cela, c'est que le « prêtre se résigne, le laïque ne se résigne pas. Le prêtre se if, résigne; il a son ministère, sa messe, ses livres, quelques 9 amis ; le maître d'école n'a rien. »
Ily a dans toutes ces paroles une finesse et une profondeur d'observation bien dignes delarareintelligencede M. Thiers ; on y reconnaît ce bon sens supérieur et ce courage d'esprit avec lesquels M. Thiers a défendu si résolument la sociiQlfè menacée.
Quoi qu'il en soit, il est impossible de fermer les yeux sur le péril signalé. J'ignore les destinées que Dieu réserve à mon pays ; mais ce dont je me tiens assuré, c'est qu'il ne lui réserve rien que des malheurs s'il faut que la France continue à entretenir, à ses frais, en chaque village, un homme mécontent pour y répandre autour de lui, soit à l'école, soit au cabaret ou au café, soit, à un jour donné, sur la place publique, l'esprit d'irritation et de révolte contre le Pouvoir^ contre la Société, contre Dieu lui-même.
Le peuple, en France, a beaucoup d'eeprit, assurément ^