CHAPITRE n L'Ëducation est une œuvre de politesse
Développer et fortifier les facultés de l'enfant, telle est donc la première loi de l'Éducation.
Cependant ce n'est pas encore l'œuvre tout entière. Si l'Éducation cultive et exerce^ ce n'est pas seulement pour développer et fortifier^ c'est aussi pour polir.
L'Éducation n'est pas seulement pour l'homme un besoin impérieux , une condition d'existence : c'est un noble, c'est un aimable ornement : l'Éducation doit adoucir, orner, embellir la nature.
1 L'Évangile, dans la simplicité et la profondeur de son langage, n'indique-t-il pas la nécessité de ce double progrès pour la nature humaine, lorsqu'il dit de l'Enfant-Dieu : Vuer crEscebat et coinfortabatur.
CH. IV. — ŒUVRE DE l'OElTESSE. 19
L'instiliUeiir doit faire comme l'habile ouvrier qui rcroil de la nature un diamant brut, et qui, sans nuire à sa solidité primitive, lui ajoute ce lustre, cet éclat et ces facettes resplendissantes qui charment, éblouissent les regards , et en font une des parures du monde , un des dons les plus brillants de la nature.
Les facultés humaines sont , en effet, plus ou moins inégales, grossières, brutes, irrégulières ; TÉducation les cultive et les exerce pour faire disparaître les rudesses, les aspérités naturelles. L'Éducation doit leur donner tout à la fois un jeu plus facile , des mouvements plus heureux, une action plus douce, une vie plus délicate et plus noble. Elle polit Tesprit ; elle polit le caractère et les mœurs ; elle leur donne quelque chose de doux et de simple, et tout à la fois de gracieux, de brillant ; elle polit la vertu même.
Si rÉducation développait l'enfant sans le polir, il demeurerait rude et inculte dans son développement encore grossier, dans sa force encore sauvage.
La politesse a toujours été un des plus beaux caractères de rÉducation française. C'est peut-être son trait le plus distinctif. Le mot Éducation a même dans notre langue ce sens spécial ; et, chez nous , l'on n'est pas bien élevé , si l'on ne possède le savoir-vivre : autre mot essentiellement français. En effet, parmi nous, manquer de politesse, c'est ne savoir pas vivre.
La politesse des manières, le sentiment des bienséances, le tact, le goût exquis, ce sont de ces choses qui se pratiquent encore mieux en France qu'elles ne se définissent, et que les nations rivales elles-mêmes sont convenues de nommer la politesse frayiçaise : noble apanage du caractère national, glorieuse distinction dont il faut nous féliciter, s'il est vrai qu'aujourd'hui encore , au milieu du naufrage de tant de sérieuses et antiques vertus, nous avons du moins sauvé la politesse. 11 ne faut pas croire que ce soit là une va-
20 Liv. I. — DE l'Éducation en général.
iiité do rEducatioii ou du caractère : la politesse se lie profondément à des vertus utiles , à des vertus sociales , dont une nation peut être justement fière et heureuse.
Mais je veux que Ton entende bien que la politesse dont je parle n'est pas celle dont on fait ordinairement l'exclusif apanage des hautes classes de la société : ce que je dis ici s'applique à TÉducation de la généralité des hommes. Je ne prétends pas , sans doute, que l'Éducation donne h tous de grandes manières, qui pourraient n'être quelquefois que l'élégance de la corruption; mais je crois qu'elle doit polir le cœur de l'humble paysan et du pauvre travailleur, aussi bien que celui du riche et du plus parfait gentilhomme ; qu'elle doit imprimer à toute sa personne, à sa parole, à son regard , ces habitudes honnêtes et dignes qui commandent l'estime. L'Éducation chrétienne a donné en ce genre de merveilleux exemples, jusque chez des peuples qu'on croit à peine civilisés.
J'en ai fait des expériences dont le souvenir et l'image rappelés à mon esprit attendrissent encore mon cœur. J'ai vu, dans les lieux les plus agrestes de la nature et au sommet des Alpes les plus reculées, des montagnards en qui j'ai remarqué une dignité plus haute et une plus douce politesse que chez les habitants des villes. Ces braves gens montraient tout à la fois une aisance et une réserve pleines de charmes, sans hardiesse déplacée, sans pénible embarras; ils étaient vrais, simples, bons, respectueux, obligeants, serviables.
11 y a, dit Fénelon, une simplicité qui est un défaut, et il y a une simplicité qui est une merveilleuse vertu. Cela est juste : dans ces montagnes, j'ai rencontré cette vraie, cette bonne, cette merveilleuse simplicité, qui fait, dit encore Fénelon, la parfaite politesse, que le monde, tout poli qu'il est, ne connaît pas toujours.
C'est que la vraie, la parfaite politesse, n'est pas une vaine