‹ De l'education (volume 3)Chapitre 28 sur 67 · CH. III. — OEUVRE DE FORCE · texte numérisé non relu

CH. III. — OEUVRE DE FORCE

Combien de jeunes gens parmi nous achèvent leurs études sans que leur Éducation morale et religieuse ait été commencée ! combien même ont achevé leurs classes sans avoir réellement commencé leurs études ! J'étonne ici peut-être ; et cependant ce que je dis est fort simple : faire ses classes et faire ses études sont parmi nous deux choses parfaitement distinctes. Combien de jeunes gens, après avoir fait toutes leurs classes, après avoir essuyé la poussière de tous les bancs, après avoir traversé péniblement, d'année en année, ces salles classiques, sur la porte desquelles on lit : Troisième, Quatrième, Seconde, Cinquième ou Sixième, sortent de rhétorique sans avoir même appris les éléments les plus vulgaires de ce triste latin, de ce triste grec, sur lesquels on les a condamnés à pâlir les dix plus belles années de leur vie ' ! A Paris, on le sait, ce n'est guère moins de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix sur cent.

Pauvres jeunes gens î instruits dans Tignorance ! comme le disait autrefois un grand poète , et condamnés souvent, malgré la richesse et la force de leur nature, condamnés, par une éducation menteuse et barbare, à demeurer des êtres plus ou moins médiocres, plus ou moins misérables, comme ces plantes malheureuses que le défaut d'air et de liberté, que l'absence d'une culture intelligente condamnent à vieillir avant le temps et à mourir tristement étiolées.

• Un de ces otiaiiges écoliers exprimait h son père, d'une façon vraiment singu- Ijèrt', la joie qu'il éprouvait d'avoir enfin fait et fini ses classes. Le pauvre garçon avait effectivement fait toutes ses classes sans en manquer une f^eule, depuis la huitième jusqu'à la rhétorique : il avait même f;iit deux fois sa sixième. Malheureusement il n'avait pas songé à faire autre chose ; et personne ne lui avait inspiié l'idée et le courage de faire en même temps ses études. En entrant au collège, il y av;ut apporté un pupitre que son père lui avait donné. Le malheureux pupitre l'avait fidèlement accompagné de classe en classe et d'année en aimée : dépositaire de ses papiers et de ses livres, c'était pour lui un compagnon, un appui inséparable, et il s'était naturellement accoutumé à le regarder comme le représentant de ses études et même de ses progrès : effectivement ils avançaient ensemble, et si bien, ([u'en sortant de rhétorique pour entrer en philosophie, le jeune honnne, ravi de tant de succès, écrivit à son père : « Mon cher papa, je viens te donner une bien bonne nouvelle : c'est que voilà enfin mon pupitre en philosophie. »

18 Liv. I. — DE l'Éducation en général.

Et cependant les années marchent , le pauvre enfant croît en âge, son âme croît aussi : mais elle ne s'élève, elle ne se fortifie point K Son développement intellectuel, moral et religieux, est nul ou dépravé. Non, je ne sais rien qui soit digne d'une compassion plus profonde que ces jeunes infortunés ! et que serait-ce, s'ils étaient presque toute la jeunesse d'une grande nation !

Heureux du moins ceux qui, instruits de la sorte, trouvent dans les ressources d'une forte nature ou dans le grand mouvement de l'Éducation sociale des secours inespérés pour un développement plus tardif! Mais, je l'ai dit, cela est fort rare ; et il y a là pour la famille, pour la patrie, pour l'humanité tout entière, de profonds et irréparables malheurs.

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