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CHAPITRE V

Des diverses formes de l'Éducation humaine.

L'Education, qui a pour but général de former l'homme, est une œuvre immense, essentiellement variée en ses formes, en ses moyens, en ses progrès, en ses époques. Dans l'unité simple et profonde qui la constitue, elle subit des conditions de temps, de lieu, de méthode. Elle prend différents caractères, selon les divers âges, selon les diverses natures, selon les divers besoins et les divers états; en un mot, selon les différents rapports sous lesquels celui qu'elle doit former se présente à elle.

Ces rapports sont très-nombreux. Aussi le mot Éducation a-t-il parmi nous des acceptions très-variées, dont il importe de bien définir le sens.

Je dois descendre ici dans les détails techniques, et donner des notions précises dont l'utilité n'échappera pas aux lecteurs réfléchis.

Il a été écrit sur tout cela, par des hommes de génie, quelques fragments admirables, ou même d'amples traités par des écrivains de médiocre valeur; mais les définitions exactes, les idées primordiales, ont singulièrement besoin d'être rappelées et mises en lumière.

Je me bornerai en ce moment à fixer, d'après le sens commun du langage vulgaire, la valeur de ces diverses dénominations.

Cette simple étude peut offrir un grand intérêt. Rien n'est d'ailleurs plus nécessaire au parfait éclaircissement des grandes questions qui nous occupent.

L'Éducation est tout à la fois un art et une science : on dit dans ce double sens : Cest un beau traité d'Éducation ; c'est un grand système d'Éducation ; c'est une maxime fondamentale de toute bonne Éducation.

L'Éducation est surtout une action^ nous l'avons vu. On dit en ce sens : Se dévouer à l'œuvre de l'Éducation ; travailler à l'Éducation de la jeunesse. L'Éducation signifie aussi le résultat de cette action. L'action, c'est l'Éducation donnée : le résultat., c'est l'Éducation reçue : si je puis le dire ainsi, ce qu'on est devenu par elle.

On dit en ce sens : Bonne et mauvaise Éducation, — Éducation soignée, Éducation négligée, Éducation sérieuse. Éducation frivole.

L'Éducation se dit aussi de l'esprit qui règne en général dans l'Éducation des enfants chez un peuple. On dit dans ce sens : V Éducation française, l'Éducation allemande, l'Éducation anglaise. On dit : L'Éducation nationale, chez tel peuple, est une Éducation industrielle et marchande ; chez tel autre, c'est une Éducation toute militaire.

Toute Éducation doit employer, pour accomplir son œuvre, quatre grands moyens : I'instruction, la discipline, la religion, les soins hygiéniques : de là comme quatre sortes d'Educations diverses, mais simultanées, qui ont été naturellement appelées : l'Éducation physique, l'Éducation intellectuelle, l'Éducation disciplinaire, l'Éducation religieuse.

On le voit, les moyens d'Éducation ont une telle importance par eux-mêmes, et chacun d'eux produit dans l'œuvre totale des résultats partiels si considérables, que l'Éducation leur a laissé prendre son nom.

J'adopte ce langage, en insistant toutefois sur cette observation essentielle : qu'il faut bien se garder de confondre jamais le but avec le moyen, par exemple l'instmction avec l'Éducation intellectuelle, ou même l'enseignement de la religion

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avec rÉducation religieuse. L'un peut servir à l'autre : mais l'un n'est pas l'autre; et l'expérience ne prouve que trop, par exemple, qu'il peut y avoir un emmagasinement de connaissances qui ne constitue pas plus l'Éducation intellectuelle que la casuistique la plus savante ne constitue l'Éducation religieuse.

L'Éducation, de plus, comme je l'ai dit, accompagne l'homme pendant les vingt premières années de sa vie.

Pendant ce temps, l'homme subit, par la marche successive de la nature, diverses phases de développement physique, intellectuel et moral : l'Éducation doit les suivre.

Il s'ensuit que, quant au simple progrès de l'âge, elle se partage naturellement en trois périodes, ou en trois sortes d'Éducations progressives que j'ai déjà nommées :

i» L'Éducation maternelle;

2« L'Éducation primaire ;

30 VÈducation secondaire.

Ces trois degrés, qui sontdans la nature, doivent essentiellement se retrouver en toute Éducation, quelles que soient les formes que Vinstruction ait à subir pour préparer plus ou moins promptement ceux qu'elle élève à une profession quelconque, ou pour s'accommoder plus ou moins convenablement aux exigences des positions sociales.

Lorsque nous parlerons plus particulièrement de l'Éducation maternelle, de l'Éducation primaire, de l'Éducation secondaire, nous nous appliquerons surtout à indiquer comment l'une doit préparer à l'autre ; comment le progrès de l'une à l'autre, de l'une par l'autre, doit se préparer et s'accomplir.

Outre ces conditions de temps, l'Éducation doit subir des conditions de lieu : elle laissera l'enfant isok\ ou elle l'entourera de ses semblables.

Elle rélèvera dans l'intérieur d'un pc^wsionnaf, ou bien, par une sorte de système mixte, elle l'invitera seulement à venir

26 Liv. I. — DE l'Éducation en général.

du dehors recevoir dans des classes communes rinstruction dont il a besoin.

Je distingue donc l'Éducation privée, qui garde Tenfan au sein de la famille, près du foyer domestique, sous les regards d'un père, d'une mère ; * *

Et l'Éducation publique, faite au dehors de la maison paternelle, dans des écoles communes : laquelle peut à son tour être V externat ou le pensionnat.

Quant au but et au résultat qu'elle doit atteindre, l'Éducation se propose sans doute de former, d'élever l'homme en général, mais elle ne doit pas s'en tenir là. Elle doit penser à la destinée spéciale, à la vocation particulière de l'individu qui lui est confié, et le préparer pour telle ou telle profession.

Le but, le résultat général ou particulier, auquel doit tendre l'Éducation, la partage donc encore :

En Éducation générale et essentielle, qui forme Vhomme, riionnne avant tout ; quelquefois concurremment, mais indépendamment de son état, de son métier, de sa profession ;

El en Éducation spéciale et professionnelle, qui forme l'honnne spécial , l'architecte , Le militaire , le magistrat, etc., etc.

L'Éducation, on le comprend encore, est plus ou moins développée, selon les destinées et la vocation de l'individu.

Elle doit donc accommoder ses enseignements à la position sociale et providentielle de son élève, au rôle qu'il est appelé à remplir dans la société; et ne pas donner mal à propos la même culture au littérateur et à l'ouvrier, au magistrat et à l'agriculteur.

A ce point de vue, elle est, tour à tour, ce qu'on nomme :

VÈducation populaire, pour les classes ouvrières et agricoles ;

en. V. — DES DIVERSES FORMES DE L EDUCATIO.X lll.Mx^lNE. 27

VEducation intermédiaire, industrielle, artistique, commerciale, pour les classes moyennes ;

La haute Éducation littéraire, pour les classes élevées de la société.

Ces trois genres d'Éducation ont seuls entre eux des différences notables, qui les constituent chacun à part. Les autres distinctions, que nous avons établies, sont plutôt les modifications nécessaires d'une même Éducation que des genres d'Éducation divers : ce sont des degrés ou des formes que toute Éducation, la plus vulgaire comme la plus distinguée, doit successivement recevoir ou parcourir, pour arriver à ce but unique, à ce grand but, qui est d'élever VJiomme, et d'accomplir en lui, aussi parfaitement que possible, cette œuvre admirable qui se nomme V Éducation.

Quelques exemples, dans lesquels je mettrai ces principes en action, rendront ma pensée plus claire encore :

Donnez-moi l'enfant le plus obscur, destiné, à raison de sa naissance, de ses facultés et de sa vocation, à recevoir une Education vulgaire : eh bien ! dans cette Education vulgaire, je dois lui offrir, comme à tout autre, V Éducation générale et essentielle : c'est-à-dire ces enseignements fondamentaux de religion et de morale ; ces enseignements primitifs et supérieurs de l'intelligence, du cœur et de la conscience, qui en feront un homme sain et capable, et auxquels il devra sa dignité d'homme intelligent et honnête.

Je dois lui donner de plus V Éducation professionnelle ; c'est-à-dire ces leçons spéciales auxquelles il devra l'adresse ou l'habileté dans l'état qu'il aura choisi, et qui en feront un menuisier ou un maçon distingué.

Cette Éducation vulgaire devra être tout à la fois une Éducation physique, intellectuelle, disciplinaire et religieuse.

Elle devra passer aussi par les trois degrés d'Éducation ma ternelle, p rimaire et secondaire .

On me dira peut-être : IVlais il ne peut point y avoir pour

28 Liv. I. — DE l'Éducation en général.

lui d'Éducation secondaire ; le troisième degré lui maïuiuera nécessairement.— C/est une erreur, une grave erreur. L'Éducation secondaire ne doit manquer à personne, et, en traitant spécialement de V Éducation populaire, je le démontrerai.

Il est inutile d'ajouter que, pendant tout ce développement, l'Éducation du jeune ouvrier sera tour à tour privée ou publique :

Privée, dans les premiers jours de son existence, lorsque rien ne peut remplacer les soins maternels ;

Publique, de bonne heure, par les salles d'asile, par les Ecoles chrétiennes.

Pour l'enfant destiné à une profession industrielle, commerciale, artistique, comme pour le précédent, il y aura toujours :

L'Éducation essentielle, qui en fera un honnête homme, avec plus de distinction d'esprit, et des connaissances générales plus étendues que le précédent ;

L'Éducation professionnelle, qui lui apprendra le dessin et l'architecture, s'il doit être architecte ; les connaissances commerciales, s'il doit être commerçant, etc., etc.

Son Éducation essentielle et professionnelle devra toujours suivre la marche du temps, et être tour à tour :

L'Éducation maternelle, qui, communément, sera privée et dans le sein de la famille ;

L'Éducation primaire, qui sera publique chez les Frères ou ailleurs ;

Et enfin l'Éducation secondaire, qui consistera dans les notions plus complètes d'histoire, de géographie, de littérature française ; dans l'acquisition de quelque langue étrangère; dans l'application aux arts ou dans l'étude des sciences du commerce et de l'industrie, chez des maîtres expérimentés ou dans des écoles spéciales :

Et toujours l'instruction, la discipline, la religion, les soins hygiéniques, c'est-à-dire TÉducation intellectuelle, dis-

cil. V. __ DES DIVERSES FORMES DE L'ÉDUCATION HUMAINE. ^0

cipUnaire, religieuse eiphysique, devront concourir à Tacconiplissement et à la perfection de cette grande et belle œuvre.

Enfin, s'il s'agit d'un enfant appelé au bienfait de la haute Éducation, il y aura toujours VÈducation essentielle, ([ui doit former en lui l'homme plus parfiût, l'homme d'une humanité supérieure ;

Et l'Éducation professionnelle, qui en doit faire un instituteur de la jeunesse, un ministre de la religion, un magistrat, etc.

L'Éducation secondaire sera faite pour lui par les humanités.

Et ce ne sera qu'après l'Éducation secondaire qu'il fera son Éducation professionnelle, soit au séminaire, soit aux écoles de droit, de médecine, ou toute autre école d'enseignement spécial.

L'Education doit tenir compte, on vient de le voir, du caractère et de la nature de ceux qu'elle élève ; du temps et des lieux, de la famille et de la profession : elle doit tenir compte aussi du siècle et de l'époque, de l'état général de la société et de la nation au milieu desquelles l'enfant est destiné à vivre ; et, selon ces grands et nouveaux points de vue, l'Éducation doit être nationale, européenne, sociale, dans le sens vrai et honnête de ce mot, et universelle.

On le voit, l'Éducation embrasse tout : c'est une œuvre presque sans limites ; ses diverses formes sont presque innombrables ; et cependant c'est une œuvre simple, et elle n'a qu'un but : élever l'homme, perfectionner en lui la nature et la dignité humaines, et le mettre en état de servir sa patrie et de fournir ici-bas une carrière utile et honorable dans les diverses conditions de la vie.

Tandis que VÈducation essentielle la plus commune donne k l'enfant du peuple une aptitude générale aux fonctions les plus modestes et aux états les plus humbles, qui sont ac-

cessibles à sa condition, à son intelligence et à sa fortune ;

Tandis que VÉducation essentielle la plus haute rend ceux qui la reçoivent généralement propres aux charges les plus importantes , aux fonctions les plus élevées du régime social ;

L'Éducation professionnelle forme, dans toutes les branches des sciences, de Tindustrie, des arts, des métiers même, les hommes spéciaux, avec des connaissances plus approfondies, des vertus plus exercées et une pratique plus ferme.

Diriger toutes ces Éducations diverses sous Tinfluence d'une pensée supérieure qui les fasse toutes converger avec harmonie vers une même fin : telle est la solution du grand problème de l'Éducation publique.

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