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CHAPITRE III

L'Enfant gâté.

i L'ENFANT GÂTÉ ! J'aurais voulu ne pas traiter ce pénible sujet; mais je ne pouvais Téviter, surtout dans un livre où il est question de l'autorité et du respect.

L'ennemi mortel de l'autorité et du respect, c'est l'enfant gâté.

Et, d'autre part, gâter un enfant, c'est manquer aussi tristement que possible au respect qui est dû à la dignité de sa nature, à l'intérêt que réclament ses destinées et son bonheur.

On rit quelquefois en parlant des enfants gâtés : je n'en ai jamais ri; jamais la vue d'un enfant gâté n'a pu m'arracher un sourire. Rien n'est moins plaisant. C'est pour moi quelque chose d'effroyable, effroyable dans le présent, effroyable dans l'avenir.

La justice et la vérité percent souvent jusque dans la légèreté même des paroles du monde : c'est un enfant terrible^ dit-on quelquefois avec une agréable insouciance, ou même avec une certaine satisfaction de vanité. — Oui, terrible., et plus qu'on ne le voudra quelque jour î car c'est bien de l'enfant gâté qu'on peut redire la parole des saintes Écritures : Le lionceau deviendra lion., et il apprendra un jour à dévorer les hommes. (Ézéchiel, xix, 6.)

Que faites-vous toute la journée ? disait-on à une jeune femme. — Je m'occupe à gâter mes enfants^ répondit-elle. Ce n'était là, dans sa pensée, qu'une saillie plus ou moins spi-

rituelle ; mais ce mot-là était plus sérieux qu'elle ne le pensait. Elle condamnait amèrement par là tant de mères imprudentes qui semblent, en effet, n'avoir pas d'autre occupation que de gâter leurs enfants pendant tous les premiers temps de leur vie : elle se condamnait amèrement elle-même. Elle le sut plus tard par une cruelle expérience.

Mais les enfants sont si jeunes î dit-on, quel mal y a-t-il à les gâter un peu? cela est sans conséquence, c'est l'affaire de quelques années. — Non ! c'est pour la vie. La Vérité éternelle en a prononcé l'oracle formel : Le jeune homme sera dans un âge plus avancé ce qu'on Vaura fait dans son enfance. [Prov.^ XX, 6.)

Il y a bien des manières de gâter un enfant : on gâte son esprit par l'exagération inconsidérée des louanges.

On gâte son caractère en lui laissant faire toutes ses volontés : on gâte son cœur en s'occupant de lui à l'excès, en l'adorant, en l'idolâtrant.

Toutes ces manières de gâter les enfants, cet art si triste de dépraver un âge qui est l'espérance de la vie entière, peuvent se réduire au développement des deux funestes principes, source de toute perversité humaine : la mollesse et l'orgueil.

Rien ne peut donner l'idée de ce que deviennent les enfants qui sont gâtés par la mollesse, qui sont gâtés parce qu'on leur fait trop de caresses, parce qu'on leur témoigne une tendresse trop sensible, parce qu'on accorde à leurs goûts, à leur appétit, à leurs regards, à leur paresse, à leurs désirs tout ce qu'ils veulent.

Ce sont quelquefois de vrais petits animaux sauvages. Ils paraissent et sont ordinairement ce qu'on nomme de jolis enfants, gracieux, complaisants, flatteurs. Il n'y a pas de souplesse insinuante, de bassesses agréables, dont ils n'aient le secret pour obtenir de vous ce qu'ils désirent ; vous les trouvez charmants, si vous n'y regardez pas de près; mais,

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si tout il coup VOUS VOUS apercevez de leur manège et de votre faiblesse, si vous essayez une résistance, si vous exigez d'eux le moindre travail, l'application la plus légère, immédiatement Fhumeur, le silence chagrin et boudeur, ou même la grossièreté brutale et violente, vous révèlent que ces enfants si aimables sont des enfants trompeurs ; qu'au fond et dans le vrai, comme les animaux apprivoisés, ils ne sont sensibles qu'à l'appât des moyens qui les apprivoisèrent; mais qu'ils redeviennent des animaux sauvages et méchants, qu'ils mordent et qu'ils déchirent dès qu'on refuse quelque chose à leurs appétits.

J'exagère peut-être. — Cet âge si tendre est-il donc capable de tant de méchanceté? Voici ce qu'en pensaient Fénelon et saint Augustin, et que l'on remarque qu'ils parlaient de la première enfance : « Considérez, disait Fénelon, com- « bien dès cet âge les enfants cherchent ceux qui les flattent « et fuient ceux qui les contraignent; combien ils savent « crier ou se taire pour avoir ce qu'ils souhaitent, combien « ils ont déjà d'artifice ou de jalousie ! » J* >sfe

« J'ai vu, dit saint Augustin, un enfant jaloux : il ne savait « pas encore parler, et déjà, avec un visage pâle et des yeux « irrités, il regardait l'enfant qui tétait avec lui. »

Certes, je n'aime pas les enfants secs, durs et hautains ; mais les enfants tendres , insinuants , souples , caressants, pour être plus aimables au premier abord, ne sont pas moins redoutables à mes yeux et font courir à leur éducation de plus grands dangers, et ce qui ajoute au péril, c'est qu'on y est pris très-facilement. Les plus habiles s'y laissent souvent tromper.

« Il faut observer, dit Fénelon, qu'il y a des naturels d'en- « fants auxquels on se trompe beaucoup. Ils paraissent d'a- « bord jolis, parce que les premières grâces de l'enfance ont (( un lustre qui couvre tout : on y voit je ne sais quoi de ten- « dre et d'aimable qui empêche d'examiner de près le détail « des traits du visage. »

Et puis qu'arrive-t-il ? on s'en amuse, quelquefois on s'en vante : on les flatte, on les laisse flatter par tout le monde, par des petits esclaves, par des femmes serviles, qui cherchent à s'insinuer auprès d'eux par des complaisances basses et dangereuses, suivent toutes leurs fantaisies et nourrissent comme à plaisir leurs petites passions les plus dépravées.

Bientôt les grâces trompeuses de l'enfance s'effacent, la vivacité s'éteint, la tendresse apparente du cœur se perd : tout à coup on découvre en eux , avec effroi , une désolante sécheresse d'âme, une dépravation profonde; et, en fin de compte, ces jolis enfants deviennent véritablement effroyables ; on s'aperçoit alors , mais trop tard , qu'il n'y a pas d'êtres plus durs , plus méchants, plus hautains , plus violents, plus égoïstes, plus ingrats, plus injustes, plus odieux, que les enfants gâtés par la mollesse !

Qu'on me pardonne d'insister sur de si pénibles détails. Rien n'a moins de charmes pour moi. Je ne le fais que par compassion, par devoir, par charité, pour épargner aux parents, aux familles, aux enfants eux-mêmes, les redoutables calamités qui sont les conséquences nécessaires du mal que je déplore.

Les parents faibles et inconsidérés qui se jouent avec les caprices et les passions naissantes de leurs fils et de leurs filles, qui ne cherchent qu'à s'en divertir pendant leur enfance, jusqu'à leur permettre toutes sortes d'excès, n'ont pas médité ces choses, n'ont pas prévu tout ce qu'ils auront à souffrir un jour de la licence, de l'ingratitude et des emportements de ces malheureux enfants. Qu'ils y songent du moins aujourd'hui, et qu'ils me laissent appeler toute leur attention sur ce grave sujet.

Les païens eux-mêmes en avaient compris toute l'importance : « Avant tout, disait un ancien philosophe, avant « tout que la vie des enfants soit frugale , leurs vêtements

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« simples et de même sorte que ceux de leurs condisciples*. « Ne les laissez pas tomber dans la paresse et Toisiveté. « Écartez-les surtout des approches de la mollesse : rien ne « dispose plus à la colère qu'une Education délicate et effé- « minée. L'indulgence qu'on a pour les fils uniques et la lice berté dont jouissent les pupilles sont des sources inévi- « tables de corruption. Que peut devenir un enfant à qui l'on « n'a jamais rien refusé , dont la mère inquiète a sans cesse

* Rien n'est pire chez les enfants et ne les gâte plus iiislcment et plus vite que la vanité des habits. Il faut leur en inspirer de bonne heure le mépris. Pour moi, au Petit-Séminaire de Paris, je poursuivais impitoyablement toutes les vaines recherdus de parure. Je ne permettais jamais, par exemple, l'ostentation des montres et des chaînes d'or. Je leur disais : « Vous porterez une chaîne d'or quand « vous le mériterez. Soyez les premiers de votre classe. Ce sera alors une juste et « honorable distinction : celle de l'esprit, du travail et de la sagesse. »

Quant aux parfums et à ceux qui se parfumaient, je les flétrissais impitoyablement. Je leur disais, et leur redisais au besoin, la parole des anciens : Hoc tni/ii suspectum est quod oies benc... non bcnc olet, qui bene semper olet.

A ceux qui donnaient à leur chevelure des soins affectés, je redisais crûment ce mot qu'un homme de grande expérience médit un jour : Soijez sûr qu'un écolier qui commence à se peigner avec affectation et à soigner sa cravate devient un mauvais écolier, et que le plus souvent ses mœurs sont à la veille de se troubler.

Plusieurs trouveront peut-être tout ceci sévère : c'est la sévérité de l'expérience. Me permettra-t-on de revenir encore aux montres et aux chaînes d'or, et d'ajouter que je n'ai jamais goûté la religion des parents qui promettent à leurs enfants, comme récompense, pour le jour de leur première communion, des vanités de ce genre ? Le jour de la première communion n'a pas besoin d'autre prix que lu'môme. Il se rencontre là, d'ailleurs, un véritable péril pour la piété naissante de ces pauvres enfants. J'ai vu quelquefois la montre plus adorée que Dieu lui-même en ce grand jour.

Les parents, même religieux ( t sages, se font souvent sur tout cela une étrange illusion , lorsqu'ils s'imaginent que les choses de l'âme se traitent avec de tels moyens.

Je me souviens, entre autres, d'un fort honnête homme, à qui je croyais devoir me plaindre de son fils. C'était un enfant très-dissipé, indocile, turbulent, sans aucune piété. Je crus devoir avertir le père, en présence môme de l'enfant, que s'il n'y avait pas bientôt un changemer.t sérieux et profond, la première communion serait impossible. Le père était fort touché, mais reniant demeurait insensible. Alors cet excellent honune se mit à pleurer, et voyant que le moment était venu de ne rien épargner pour attendrir son fils et le décider à faire un effort sur lui-même, il se tourna vers lui avec une vive émotion, et lui dit : Quelle peine tu me fais ! EU bien, écoute, si tu fais ta première communion, je te donnerai un cheval I C'était un ancien «nilitaire, grand chasseur. Son exhortation, on le comprend, me fut d'un médiocre secours.

(( essuyé les larmes, et qui a toujours eu raison vis-à-vis de « ses maîtres?...

« Il faut écarter des enfants la flatterie; qu'ils entendent « la vérité, qu'ils connaissent ({uclquefois la crainte et tou- « jours le respect, qu'ils aient de la déférence pour leurs su- « périeurs, qu'ils n'obtiennent rien par colère. Ce que vous « leur avez refusé quand ils pleuraient , accordez-le-leur « quand ils seront calmés. » (Sénèque, t. VIT, p. 162 ^)

Si j'insiste sur ces tristes observations, je le fais aussi par compassion pour les instituteurs de la jeunesse, afin de leur épargner tout ce qu'il y a de plus ingrat dans leur tâche. Toutes ces observations sont des expériences et des souvenirs :

Non ignara mali\ miser is succurrere disco.

Dans les laborieuses fonctions de l'Éducation publique, je n'ai jamais rien trouvé de plus douloureux à voir, de plus pénible à élever que les enfants gâtés ; et je dois avouer que tous mes soins, tous mes efforts, y ont presque toujours échoué. Je le dis surtout des enfants gâtés par la mollesse ; ceux-là, je les ai trouvés toujours à peu près incurables.

Les enfants gâtés par orgueil nous donnaient quelquefois pendant de longues années les plus dures peines ; mais, •grâce au concours, au dévoûment, aux lumières des maî-

' Tennis aiite omnia victiis, et non pretiosa veslis, et similis cultus cum œqiuilibus. In dcsidimn oliumqxic non resolvemns, et procitl a coniaclu deliciantm relincbimus. Niliil enim magis facit iracundos quam educalio mollis et blando, Idco iinicis qno plus indulgctur, pvpillisque quo plus licet, covrnptior animus est. i\on rcsistet offcnsis^ cui nihil unquam negatum est, cui lacrymas sollicita scmper mater abstersit, cui de pedagogo satisfacturn est....

Longe itaquc ab assentatione puerilia rcmovenda est : audiat venim, et timeat intérim, vereatur semper ,• majoribus assurgat, nihil per iracundiam exoret, quod flenli negatum est, quicto offcratxir.,..

très, grâce à la forte Éducation que nous nous étions proposée, nous en venions souvent à bout avec le temps.

Les enfants gâtés par orgueil offrent, sans doute, un triste spectacle, mais un ^ectacle moins hideux toutefois que les enfants gâtés par mollesse. L'orgueil de l'enfant, grâce à la naïveté de son jeune âge, n'a pu dépraver profondément (encore toutes ses belles et nobles qualités. Il reste du moins chez ces fiôres natures de grandes ressources d'Éducation, tandis que chez les enfants gâtés par la mollesse, il ne reste rien que la corruption, le vice , un égoîsme sauvage et sensuel.

Dans le vrai, c'est l'anéantissement intellectuel, moral et physique. On ne trouve plus là qu'un fond de molle lâcheté, où tout mal, toute ignominie, toute misère morale éclôt nalurellementdu sol.

Dans ma compassion pour eux, je les comparais souvent à de jeunes arbustes qu'un sol perfide a nourris de sucs empoisonnés, h de tendres fleurs flétries par des souffles malfaisants, et dont le parfum naturel est devenu une odeur de corruption et de mort. ./.- v.rs ^u

Pour faire l'Éducation d'un tel enfant, il faut une création nouvelle. Il faut, non pas seulement corriger, mais refaire la nature : entreprise prodigieuse î il y faut un temps, une suite, une Pîitience, une fermeté, une intelligence qui se rencontrent rarement au degré nécessaire, et qui seront toujours insuffisants, sans une grâce de Dieu extraordinaire. Vactmi >iuniaturelle\?i plus miséricordieuse et la plus puissante peut seule accomplir le miracle d'un tel renouvellement.

Aussi, avant la première communion, j'espérais : après, jamais.

Certes, c'était bien dans une inspiration toute divine que le Sage prononçait autrefois ces graves maximes, que je suis aise de mettre sous les yeux des parents :

« Celui qui aime ses enfants ne se lasse pas de les corri-

(( ger, espérant qu'il trouvera par là, en eux, son bonheur (( à la fin de ses jours, et qu'il ne les verra pas mendier aux « portes. [Ecclésiastique, xxx, 4 .)

(( Vous avez des enfants? donnez-leur une bonne Éduca- « tion et accoutumez-les dès la plus tendre jeunesse au joug « de l'obéissance, [Id., vu, 25.)

« Ce n'est point aimer son fils ({ue de lui épargner les clui- « timents : quand on l'aime véritablement, on s'applique à (( le corriger. [Proverbes, viii, 24.)

« Châtiez votre fils sans jamais perdre courage, de peur « qu'il ne vous réduise à l'affreuse nécessité de souhaiter <( sa mort. [Id., xix, 18.)

(( Le cheval qu'on n'accoutume point au mors devient ina domptable, et l'enfant abandonné h ses caprices ne con- « naît plus de frein. [Ecclésiastique, xxx, 8.)

« Flattez votre fils, et il vous rendra tremblant; jouez avec « lui, et il vous attristera, (/d., xxx, 9.)

« Ne vous familiarisez même pas trop avec lui, de peur que « vous n'ayez bientôt sujet de vous en repentir et qu'il ne « vous réduise enfin au désespoir. [Id., xxx, 10.)

« Ne le rendez pas maître de ses actions pendant sa jeu- « nesse; surveillez jusqu'à ses pensées. [Jd., xxx, W.)

« Courbez sa tête et soumette/Me dans sa jeunesse, cliâ- (( tiez-le sévèrement pendant qu'il est enfant, de peur qu'il « ne s'endurcisse et ne veuille plus vous obéir, et qu'alors il « ne devienne la douleur de votre âme. [îd., xxx, 42.)

« Instruisez donc votre fils, travaillez à le former, de peur (( qu'il ne vous déshonore par une vie honteuse. [îd., xxx, Ô.)

« Ne laissez pas votre fils vivre sans discipline et sans «( règle. [Prov., xxxiii, 13.)

« Si vous rélevez avec fermeté, vous délivrerez son âme ( de la mort. [Prov., xxxin, 14.)

« La sottise est comme attachée et liée dans le cœur d'un « enfant : c'est la verge de la discipline qui l'en chassera.

« Élevez bien votre fils et il rafraîchira votre cœur, et il « fera les délices de votre âme. [Prov.^ xix, 17.) »

J'ajouterai seulement à ces admirables maximes une observation que la justice réclame en faveur d'une espèce particulière d'enfants gâtés : ceux-là sont dignes d'une grande compassion ; et toutefois combicK. il faut y prendre garde ! Je veux parler des enfants gâtés pour cause ou sous prétexte de maladie, d'infirmité, de délicatesse physique.

Les soins qu'on donne aux enfants maladifs, qu'on leur prodigue, dont on les entoure constamment, gâtent quelquefois ces enfants d'une manière déplorable. Rien n'est plus funeste h un enfant que d'être ainsi, pendant plusieurs années, le tendre et unique objet, l'objet constant de tous les soins, de toutes les prévenances, de toutes les préoccupations d'un père, d'une mère, et de tous les serviteurs d'une maison.

On ne sait rien lui refuser; toutes les pensées, tous les regards se tournent sans cesse vers lui : il est le centre de toutes les tendresses.

Je le répète, rien de plus digne de compassion, parce que c'est un mal presque inévitable, et cependant un grand mal ; et que de longues années de bonne santé et de bonne Éducation seront nécessaires pour réparer un tel malheur !

Il faut du moins être averti du péril et éviter tout ce qui peut être évité. Il faut tâcher de ne pas le servir, ce cher petit malade, inutilement, et de ne rien accorder qu'au besoin réel, à la sage tendresse, à la juste sollicitude. Je n'hésite pas h dire que nulle Éducation au monde n'exige d'un père et d'une mère plus de sagesse, plus de prévoyance, plus d'habileté, plus de perspicacité que l'Éducation de ces pauvres enfants.

Je dois maintenant parler des enfants gâtés par l'orgueil : ce sont assez souvent de bonnes et riches natures ; mais quels

dangers s'y rencontrent pour leur Éducation !

Rien ne peut dire jusqu'oii va quelquefois leur indocilité, leur impertinence, leur vanité, leur ostentation, leur dureté, leur hauteur, leur insolence même ! Si TÉducation, au lieu de corriger à temps ces dispositions vicieuses, vient à les entretenir et à les fortifier, ils feront sentir un jour h leurs parents tout le poids de cet orgueil nourri par de fatales complaisances.

Hélas! il le faut avouer ici, c'est le plus souvent Torgueil des parents qui excite, qui développe, qui élève Forgueil des enfants. C'est ce que Fénelon avait observé autrefois, et il traçait ainsi le portrait d'un enfant gâté par l'orgueil :

« Sa mère ravait nourri dans une hauteur et dans une fierté « qui ternissaient tout ce qu'il tj avait de plus aimable en lui. « Son naturel était bon et sincère., mais peu caressant; il ne « s'avisait guère de ce qui pouvait faire plaisir aux autres : « il ne savait point donner avec un cœur noble et porté au « bien; il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l'amitié, « ni libéral, ni reconnaissant des soins qu'on prenait pour « lui, ni attentif à distinguer le mérite ; il suivait son goût « sans réflexion. Le bonheur de le servir était, selon lui, une « assez haute récompense pour ceux qui le servaient. Il ne « fallait jamais rien trouver d'impossible, quand il s'agissait « de le contenter, et les moindres retardements irritaient « son naturel ardent.

« Il avait été flatté par sa mère dès le berceau, et il était « un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans « l'élévation. Les rigueurs de la fortune, qu'il sentit dès sa « première jeunesse, n'avaient pu modérer cette impétuosité « et cette hauteur. Son orgueil se relevait toujours comme la « palme souple se relève sans cesse d'elle-même, quelque « effort qu'on fasse pour l'abaisser. »

Je ne saurais donc assez le redire, soit aux parents, soit aux instituteurs : Prenez-y garde, plus cet enfant que vous devez élever est une belle et riche nature, plus vous devez

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éviter que Torgueil ue le déprave. Si cette belle nature est une nature forte, de cet enfant qui pouvait être un homme distingué et peut-être un homme supérieur, vous ferez un tyran, un être odieux. Il se regardera comme étant d'une autre espèce que le reste des hommes. Les autres ne lui sembleront mis sur la terre que pour lui plaire et le servir, pour prévenir toutes ses volontés, adorer tous ses caprices, et rapporter tout à lui comme à une divinité : comme ce duc de Bourgogne, dont le duc de Saint-Simon nous dit que, « dès « l'âge de sept ans, il était dur, colère jusqu'aux derniers « emportements contre les choses inanimées, impétueux « avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, « môme des heures et des éléments, sans entrer dans des « fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son « corps; opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, « la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une « sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvait « supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était <( extrême; enfin, livré à toutes les passions et transporté de « tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à « la cruauté, barbare en raillerie, saisissant les ridicules « avec une justesse qui assommait ; de la hauteur des cieux, « il ne regardait les hommes que comme des atomes avec (( qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fus- « sent. »

Voilà ce qu'une première et mauvaise Éducation avait fait de cet enfant, dont l'Éducation de l'archevêque de Cambrai tit^depuis ce prince admirable que Voltaire lui-même a loué en disant :

Sous son règne la France eût été trop heureuse.

Si cette riche nature, malgré sa richesse, est une nature vaine et faible, l'Éducation de votre orgueil en fera un sot, un impertinent, un être vil et faux ; parlant de tout à tort et

h travers, incapable d'une étude grave, d'un succès élevé ; tout au plus ce (pi'on appelle un aimable cavalier, c'est à-dire un fat inutile à lui-môme et aux autres, et qui souvent, si les circonstances s'y prêtent, finit à vingt-cinf[ ans par se déshonorer, lui et sa famille.

Fénelon, ce grand maître en Éducation, voulait qu'on prévînt ce malheur dès la plus tendre enfance, et afin que les enfants ne devinssent pas ce qu'on appellerait aujourd'hui des lloîis superbes, voici comme il enseignait à n'en pas faire d'abord des impertinents et des sots. Mes lecteurs me sauront gré, je n'en doute pas, de mettre sous leurs yeux des observations si délicates et si profondes : « Souvent, disait-il, « le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gâte ; on les « accoutume à hasarder tout ce qui leur vient dans l'esprit, « et à parler des choses dont ils n'ont pas encore des connais- <( sances distinctes ; il leur en reste toute leur vie l'habitude « de juger avec précipitation, et de dire des choses dont ils « n'ont point d'idées claires : ce qui fait un très-mauvais ca- « ractère d'esprit.

(( Ce plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un « effet pernicieux; ils aperçoivent qu'on les regarde avec « complaisance, qu'on observe tout ce qu'ils font, qu'on les « écoute avec plaisir. Par là, ils s'accoutument à croire que « le monde sera toujours occupé d'eux.

« Pendant cet âge où l'on est applaudi et où l'on n'a point « encore éprouvé la contradiction, on conçoit des espérances a chimériques, qui préparent des mécomptes infinis pour « toute la vie. J'ai vu des enfants qui croyaient qu'on parlait (( d'eux toutes les fois qu'on parlait en secret, parce qu'ils « avaient remarqué qu'on l'avait fait souvent; ils s'imagi- « naient n'avoir rien en eux que d'extraordinaire et d'admi- « rable. Il faut donc prendre soin des enfants, sans leur « laisser voir qu'on pense beaucoup à eux. Montrez-leur que « c'est par amitié et par le besoin où ils sont d'être redressés

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« que vous êtes attentif h leur conduite,* et non par Fadmi- « ration de leur esprit. »

Fénelon disait encore : « Tout ce qu'on trouve d'esprit en « eux surprend, parce qu'on n'en attend point de cet âge. « Toutes les fautes de jugement leur sont permises et ont la « grâce de l'ingénuité ; on prend une certaine vivacité du « corps, qui ne manque jamais de paraître dans les enfants « pour celle de l'esprit. De là vient que l'enfance semble « promettre tant et qu'elle donne si peu. Tel a été célèbre « par son esprit à l'âge de cinq ans, et qui est tombé dans « l'obscurité et dans le mépris à mesure qu'on l'a vu croî- « tre. »

Il est une auire espèce de petits prodiges contre lesquels il faut bien aussi se mettre en défiance : qu'on me pardonne ce que je vais dire et qu'on ne s'en étonne pas ; c'est un point si délicat et si important, que je ne puis taire ici ce que j'en pense et ce que j'en sais. Je veux parler de ces petits prodiges de sagesse et de vertu, de ces enfants nés corrects et réservés, qui vous paraissent toujours sans défauts et grandissent irréprochables.

Au Petit-Séminaire de Paris, j'éprouvais un effroi secret et comme une terreur involontaire toutes les fois qu'un père, une mère, m'amenant leur fils, me disaient : Nous n'avons jamais eu un reproche h lui faire; c'est une vraie petite perfection. Je ne me permettais pas la contradiction : elle n'était guère possible alors; mais je me disais en moimême : Voici une rude besogne, il faudra de la patience avec l'enfant et avec les parents.

J'étonne peut-être ici : l'étonnement cessera lorsque j'ajouterai ce qui me reste à dire sur ce grave sujet. De toutes les observations que vingt-cinq années d'expériences dans l'Éducation m'ont fait faire, voici la plus profonde, la plus sérieuse, la plus douloureuse même.

Non-seulement j'étais effrayé lorsque des parents, m'ame-

liant leur fils, me disaient: Nous n'avons jamais eu aucun reproclie à lui faire ; mais j'étais effrayé encore plus lorsque, après plusieurs années d'Éducation au Petit-Séminaire, malgré notre sollicitude et notre vigilance, nous n'avions jamais eu nous-mêmes une réprimande à adresser à un enfant ; lorsque nous aussi nous disions : C'est une perfection; et que charmés d'un tel ouvrage et d'un tel succès, nous nous laissions aller à traiter comme une perfection ce jeune homme, cet enfant.

Qu'arrivait-il ? c'est (jue l'amour-propre croissait en lui, se fortifiait en silence, et y devenait quelquefois gigantesque, monstrueux.

Cet enfant n'était ni mou, ni vain, ni léger, ni faible. C'était un esprit grave, une intelligence appliquée, un cœur ferme, un caractère sage. Souvent il avait non-seulement le goût, mais la passion du travail. Cette nature distinguée, attentive sur elle-même, par conscience et aussi par désir d'éloge mêlé d'un subtil orgueil, n'avait jamais un reproche à se faire, n'en recevait jamais un de ses maîtres, et évitait toutes fautes, les plus graves comme les plus légères ; et cependant le mal en lui poussait ses plus profondes racines.

Ceci tient à un des plus tristes secrets de la nature humaine. L'habitude de la vertu ei des hommages qu'elle attire, la paix même qu'elle donne a son danger : c'est de gâter le cœur par une grande satisfaction de soi-même, qui rend très-sensible à tout ce qui trouble cette satisfaction intérieure, qui révolte, exaspère, en présence des mécomptes, et transforme tout à coup la douceur en colère, si la vertu n'est solide et n'a été souvent mise à l'épreuve de la contradiction. Ajoutez qu'il n'y a peut-être pas de vertu qui ne couvre quelque défaut, lequel ne grandisse et ne se fortifie à son ombre et à son insu, comme ces plantes sauvages (jui poussent au pied d'un bel arbre, et qui apparaissent seu-

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les, menaçantes, hérissées d'épines, si l'arbre vient à tomber.

J'ai été plusieurs années sans comprendre le danger de ces perfections prématurées ; mais quand l'expérience m'eut enfin éclairé, quand j'eus découvert .dans ces riches natures les profondeurs et quelquefois les abîmes d'orgueil qui s'y cachent, il n'y eut pas d'enfant à qui je donnasse plus de soins, plus d'attention, et cela se conçoit : c'était la ruine de notre œuvre dans son succès le plus élevé, la ruine de l'Éducation dans ses plus nobles sujets, le renversement du plus bel édifice.

Je n'hésite pas à le dire : il manque quelque chose à une Éducation quand il ne s'y est jamais rencontré ni faute ni reproche.

Combien de fois n'ai-je pas dit, envoyant ces enfants, en les observant : Quand pourrai-je lui faire une juste réprimande et percer la plaie qui se forme dans cette âme : la plaie qui la ronge et qui au bout d'un certain nombre d'années en aurait dévoré toutes les qualités ?

Mais comme il faut que cette opération se fasse tout à la fois avec force et avec tendresse ! Avec force, autrement on rencontre une résistance invincible. Réfugié dans un respect apparent, l'enfant repousse intérieurement tous vos avertissements et toutes vos leçons. Sa résistance se peint dans son étonnement, dans le jeu de son visage, dans les couleuFs qui s'y succèdent, dans un certain air froid et blessé, et jusque dans son silence, dont il fait le signe de sa dignité offensée. C'est alors que l'orgueil révolté monte et mugit dans son cœur comme la vague, et vous n'obtenez plus de lui qu'un dédain insolent, qu'une révolte indomptable ; c'est alors qu'il vous faut enfin une force qui brise, ou tout est

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Mais voilà pourquoi j'ai dit aussi : avec tendresse; car, après que vous avez brisé cet orgueil, si l'enfant ne sent pas que c'est l'affection la plus tendre, la plus dévouée, une affection

paternelle, je dirai plus, une affection surnaturelle et divine qui vous inspire, il se retire brisé ; mais bientôt il se relève et vous hait ; souvent c'est la haine et le mépris tout h la fois, et tout est encore perdu!

Il reste sur ce point quelques remarques particulières importantes à faire. Ces enfants se révélaient ordinairement, et leur perfection prétendue éclatait en quelque grande faute, vers dix-sept, dix-huit ans, quelquefois même avant, et voici le plus souvent à quelles occasions :

Si leurs succès habituels dans leurs classes venaient tout à coup à leur manquer, lorsqu'ils montaient dans une classe supérieure ; si, en changeant de professeur, ils en rencontraient un qui leur fût moins favorable, c'était ordinffirement alors que la plaie de leur cœm\plaga cordis^ dit l'Écriture, se découvrait à leurs maîtres et à eux-mêmes. Ils éprouvaient quelquefois tout à coup une aversion étrange pour cette nouvelle classe, un chagrin profond contre ce nouveau professeur : ils évitaient, fuyaient sa rencontre en récréation : ils détournaient même de lui leurs regards, ou bien le regardaient de loin avec des yeux pleins d'inquiétude et de ressentiment.

D'autres fois, ce changement était dû à l'éveil d'un sentiment qui avait dormi dans leur cœur et s'était ignoré luimême, pendant les jours, simples de l'enfance, et à la faveur des occupations actives du jeune écolier ; je veux parler du sentiment de la condition sociale. L'aspect de condisciples d'une famille mieux placée, plus riche que la sienne, a commencé un jour à faire naître en lui des comparaisons pleines de regrets amers et de désirs impuissants : dans les noirs chagrins de son orgueil révolté et de sa coupable jalousie, il a éprouvé de l'embarras avec ses parents, il a été moins heureux à les voir; et, pour cacher ce trouble intérieur à ses condisciples, pour se le cacher à lui-même, il prend de nouvelles allures : la contrainte de son âme se peint dans son

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humeur, dans son langage, sur son front ; ce détestable sentiment Ta extérieurement changé ; on ne sait à quoi attribuer cette étrange et mauvaise transformation : c'est que, de tous les orgueils, le plus vil s'est emparé de lui ! Ce phénomène de perversion se manifeste quelquefois de quinze à dix-huit ans, et même, comme je l'ai dit, dans de jeunes gens auxquels on peut n'avoir pas eu un seul reproche à faire jusque-là.

Oh ! quelle tendresse profonde et savante il faut alors pour regagner ces pauvres âmes, pour triompher de celte redoutable crise! C'est ici l'effort le plus beau du don d'élever la jeunesse et le plus digne aussi de cette sainte mission.

Tout moyen alors est bon, quand le cœur et le dévoùment l'inspirent. Un des plus doux, et peut-être un des plus efficaces, je l'ai du moins expérimenté, c'est d'aller droit au fait, droit au cœur de l'enfant. Il m'est souvent arrivé de les faire venir chez moi. Je leur parlais tendrement, paternellement: «Vous êtes triste, mon enfant; cela va mal, lui disais-je, en posant quelquefois ma main sur son cœur. Vous me semblez moins heureux : voyons, n'êtes-vous pas devenu un peu moins bon? Cela arrive souvent sans qu'on s'en rende compte à soi-même. Je n'ai, quant à moi, aucun reproche à vous faire : mais vous ! êtes-vous content de vous et des autres? N'êtes-vous pas blessé par quelqu'un, par quelque chose ? De bonne foi, cherchons le coupable : est-il autour de vous ou en vous-même? N'est-ce pas l'orgueil qui vous trouble? Dans ce mauvais chagrin que vous ne définissez pas, n'est-ce pas un peu à Dieu, à sa providence, un peu à tout le monde que vous en voulez ? Il n'y a, ce me semble, rien de changé autour de vous : vos parents, vos maîtres, sont toujours les mêmes pour vous ; n'est-ce pas vous qui seriez un peu changé pour eux? Mettez la main sur votre conscience, laissez un peu parler votre raison, votre cœur, votre religion, votre bonne nature : de sang-froid, devant Dieu, devant votre meilleur ami : voyons ! »

J'ai VU souvent alors des pauvres enfants fondre en larmes, me regarder avec confusion et attendrissement, se jeter entre mes bras. Tout était sauvé ! Nous n'avions pas d'autre explication : il y a dans l'âme des tristesses, des pudeurs qu'il faut ménager ! les éveiller suffit!

Que de réflexions il y aurait à faire ici, non-sealement sur les tristes infirmités de notre nature, mais aussi sur les ressources qu'elle offre, lorsque la religion vient à son aide, la touche et l'éclairé !

Jl est une observation, hélas ! trop universelle et trop incontestable, et c'est par elle que j'achèverai ce chapitre : le péché originel a altéré les sentiments les plus naturels, et aussi les fonctions les plus nobles du cœur humain.

J'ai parlé des enfants gâtés et des parents qui les gâtent ; les enfants gâtés sont souvent l'exemple de la première de ces altérations, et les parents l'exemple de la seconde. Combien voit-on d'enfants sans reconnaissance pour leurs parents, sans affection, sans respect pour ceux de qui ils reçurent la vie, la nourriture et tous les soins, hélas! trop empressés, d'une Éducation pleine de vanité et de mollesse !

Mais il faut le redire, en finissant, si les enfants sont souvent si coupables, les parents ne le sont-ils pas quelquefois les premiers? et tout le sujet que nous venons de traiter dans ce chapitre ne le démontre-t-il pas tristement ? Ne suffit-il pas de voir, pour en être convaincu, la peine qu'ont un père et une mère à ne pas gâter leurs enfants, et les efforts qu'il leur faut faire contre eux-mêmes pour éviter ce malheur? Ne suffit-il pas de voir à quel point le bon sens et la droiture se perdent quelquefois pour eux, et vont s'égarer dans un aveuglement sensible et profond ? La légèreté, l'irréflexion des parents jeunes encore ont ici une funeste influence. En effet, il faudrait, dès ces premiers temps, avoir réfléchi sur les principes à suivre dans l'Éducation de ses

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enfants. Cependant combien d'alliances ont été contractées ; combien d'enfants ont grandi sans que les devoirs de l'Éducation se soient un instant offerts à la pensée de leur père et de leur mère ! combien de familles où les fautes, les imprudences de chaque jour, ne montrent que trop de parents qui n'ont pas la moindre idée de la tâche qu'ils ont à remplir! Que d'erreurs déplorables, de directions yicieuses, de dangereux écarts! Et comment pourriez-vous attendre de tels instituteurs une marche régulière, un système d'Éducation basé sur des principes justes et modifié suivant les besoins qui se présentent? Et que deviendra l'enfant abandonné à lui-même, faussé dans son premier développement, ou privé d'une saine culture morale?

C'est ce que Fénelon se demandait en signalant les redoutables conséquences de cette négligence et de cet aveuglement. (( Les enfants, disait-il, qui feront dans la suite tout le « genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent « dès les premières années? Les désordres des hommes « viennent souvent de la mauvaise Éducation qu'ils ont re- « çue de leur mère... »

Que faudrait-il donc faire? Il faudrait réfléchir, prévoir, agir fortement, avec constance, avec suite; c'est ce qui coûte. On va- au jour le jour ; on n'a guère à souffrir des enfants de cinq ou six aïïs : ils sont aimables : on rit de leurs défauts et de leurs gentillesses, on s'amuse de leurs gracieuses impertinences, et on ne veut pas prévoir que ces enfants de cinq ou six ans en auront bientôt vingt et trente, et qu'ils feront payer cher à leurs parents le malheur de les avoir gâtés, c'est-à-dire perdus !

« Une vraie affecliion et bien réglée devrait naître et &'aug- « menter avec la connaissance que les enfants nous donnent « d'eux, dit Montaigne, et lors, s'ils le veulent, la propen- « sion naturelle marchant quant et quant la raison, les chérir « d'une amitié vraiment paternelle : il en va fort souvent au

« contraire, et le plus communément nous nous sentons plus (( émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos « enfants, que nous ne faisons après de leurs actions toutes « formées, comme si nous les avions aimés pour notre « passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi que des « hommes ' ! »

L'expression de Montaigne est amére : elle ne manque pas de justesse. Et pour moi, lorsque je me suis trouvé condamné à être le témoin de Taveuglement et de la faiblesse de ces parents qui ne savent que gâter leurs enfants, quand je les voyais jouer avec ces défauts qui deviendront plus tard des passions si terribles et quelquefois si cruelles, je me répétais avec tristesse la parole de l'Écriture : Le lionceau deviendra lion; celui qui joue avec son enfant pleurera quelque jour !

C'est ce qu'une mère exprimait avec une énergie peut-être^ encore plus effrayante. On lui racontait qu'une jeune femme, parlaiit de l'Éducation de ses enfants et des sollicitudes qu'elle entraîne, disait : C'est vingt ans de supplice! — Elle se trompe, répondit cette mère, qu'avait éclairée une plus longue expérience : c'est a vingt ans que le supplice commence !

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