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CHAPITRE IV

L'Enfant : quelques conseils pour sa première Éducation.

Je ne veux pas rester sur ces tristes pensées. Je n'écrispoint pour contrister le cœur des mères, mais pour les aider dans la douce et difficile tâche que leur a imposée la Providence. S'il en est quelques-unes parmi elles à q[ui le courage,

' Montaigne, Essais, liv. II, ch. viii.

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je n'ose pas dire rintelligence, manque pour accomplir sans faiblesse de si grands devoirs, il en est un bien plus grand nombre à qui la religion et Tamour maternel ont révélé Part admirable d'élever leurs enfants, selon le cœur de Dieu et selon le vœu de la nature. C'est à ces femmes véritablement bénies du ciel que je voudrais demander en ce moment quelques conseils pratiques, dont je pourrai alors présenter la lumière et l'autorité avec plus de confiance à toutes les mères.

On le comprend : ce n'est point un traité d'Éducation élémentaire que je prétends leur offrir ici, mais seulement, je le répète, quelques conseils, quelques aperçus dont leur pénétration et leur tact exquis sauront bien saisir la portée et faire l'application. On a d'ailleurs écrit beaucoup déjà sur ce sujet. Je me bornerai donc à quelques points essentiels.

L'Éducation commence à la naissance même de l'enfant. Tous les sages, tous les hommes d'expérience, tous les maîtres de la morale, les païens eux-mêmes, l'ont proclamé : le jour où cet enfant ouvre son premier regard à la vie et fait entendre ses premiers cris, toute une série de devoirs relatifs à son Éducation est imposée à tous ceux qui l'entourent.

L'Éducation de ces premiers temps, qu'on ne s'y trompe pas, est le fond, la base de tout ce qui recevra plus tard son développement dans l'Éducation la plus avancée, et son application même dans tout le cours de la vie. En toutes choses, tout dépend des principes : c'est une vérité banale à force d'être vraie; mais c'est surtout en fait d'Éducation qu'il y faut prendre garde et qu'on doit s'attacher aux principes les meilleurs, les poser fortement dès l'abord et les suivre avec persévérance.

Voici en quels termes le grand Bossuet faisait remarquer l'importance décisive de ces commencements :

« Si de très-bonne heure on s'occupe avec soin des en-

« fants, alors l'action paternelle et de bons enseignements « peuvent beaucoup. Au contraire, si on laisse de mauvaises « et funestes maximes entrer une fois dans leur esprit, alors « la tyrannie de Thabitude se rend invincible en eux, et il « n'y a plus de remède ([ui puisse guérir le mal. Pour em- « pêcher qu'il ne devienne incurable, il faut le prévenir *. »

Et cependant qu'arrive-t-il, et que fait-on de ce premier âge de la vie? On V abandonne, dit Fénelon, à des femmes indiscrètes et déréglées. Et c'est pourtant Vâge, ajoute-t-il, où se font les impressions les plus profondes, et qui, par conséquent, a la plus grande influence sur tout l'avenir d'un enfant.

La sagesse antique a parlé le même langage.

« Tu n'ignores pas, disait Platon, qu'en toutes choses la « grande affaire est le commencement, surtout à l'égard « d'êtres jeunes et tendres; car c'est alors qu'ils se façon- « nent et reçoivent l'empreinte qu'on veut leur donner. En « ce cas, souffrirons-nous que les enfants écoutent toutes « sortes de fables imaginées par le premier venu, et que « leur esprit prenne des opinions, la plupart du temps court traires à celles dont nous reconnaîtrons qu'ils ont besoin « dans l'âge mûr? (Platon, Républ. liv. II, t. IX, p. 105-106.) (( Nous engageons donc les nourrices à ne raconter aux en- « fants que des fobles bien choisies, et à s'en servir pour force mer leurs âmes avec encore plus de soins qu'elles n'en « mettent à former leurs corps. »

Les parents, même chrétiens, sont quelquefois, il faut l'avouer, si ignorants de leurs devoirs, si aveugles en ce qui louche la première Éducation de leurs enfants, et surtout si imprudents, si inconsidérés dans le choix qu'ils font de ceux et de celles qui devront donner leurs soins à ces premières années, qu'il est malheureusement trop nécessaire d'insister

* De l'j':du cation duDavphin.

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sur ce point, et que je crois particulièrement utile de mettre sous leurs yeux ce que disait autrefois sur ce sujet le paganisme lui-même.

Plutarque, dans un Traité fait exprès sur TÉducation des onfants, s'exprime avec plus de force encore que Platon :

(( Il faut employer tous ses soins à bien choisir les nour- « rices chargées de la première Éducation. En effet, s'il est « nécessaire de façonner les membres des enfants, aussitôt « après leur naissance, pour ne leur laisser contracter aucun « défaut 'naturel, on neiwut aussi former trop tôt leur carac- « ter e et leur s mœurs.

a L'esprit des enfants est une pâte flexible, qui reçoit sans « résistance toutes les formes qu'on veut lui donner; une fois « fortifiés par l'âge, on les plie difficilement. Les sceaux se « gravent vite sur une cire molle ; de même les préceptes « qu'on donne à ces esprits encore tendres s'y impriment « facilement et y laissent des traces profondes.

« C'est pour cela que le divin Platon recommande si exce pressément aux nourrices de ne point entretenir les ence fants de contes ridicules qm remplissent leur esprit d'idées « fausses et absurdes.

(( On doit encore, par le même motif, choisir avec soin les « jeunes serviteurs qu'on place auprès des enfants pour les « servir ou pour être élevés avec eux. Il faut premièrement « qu'ils aient des mœurs pures; en second lieu qu'ils sachent « ])ien leur langue, et qu'ils la parlent correctement. Des (( serviteurs corrompus communiqueraient bientôt aux en- « fants les vices de leur langage et de leurs mœurs. »

Le sage Quintilien a consacré aussi de belles pages à ce sujet si important. Il serait trop long de les citer.

Je l'ai dit : les soins donnés à ces premières années sont le commencement de tout ce qui recevra plus tard son application ou son développement. Tout y demande donc l'attention la plus sérieuse. VEducation physique., VEducation in-

tellectuelle^ VEducation morale^ VEducatlon religieuse^ l'icii ne doit donc être abandonné au hasard, rien ne peut être fait ou essayé àraventure.

VEducation physique est beaucoup h cet âge , qui comprend, comme nous l'avons vu, à peu prés les huit ou dix premières années de la vie.

Des auteurs plus ou moins graves ont donné, à cet égard, des conseils infinis, où se rencontraient des choses plus ou moins sages, mêlées à d'étranges détails et à des pensées ([u'il nous est impossible d'approuver.

Nous nous bornons à désirer que cette première Éducation ne soit, ni trop molle : car on développerait ainsi outre mesure ce principe de mollesse et de sensualité, qui résiste plus tard à tous les efforts de l'Éducation la plus sérieuse et de la Grâce ; ni trop dure : l'existence et les organes de l'enfant sont encore si frêles !

« Ce qu'il y a de très-important alors , dit Fénelon, c'est « de ne pas trop presser les enfants, de laisser affermir leurs « organes, de ménager leur santé et de ne les former que « peu à peu, selon les occasions qui viennent naturellement. »

Et cependant, dès lors aussi, VEducation intellectuelle doit appeler l'attention.

Dans l'enfant, le travail de l'intelligence est prodigieux.

C'est pendant ces premières années que son esprit acquiert, non-seulement dans le langage usuel et dans la connaissance des objets sensibles, mais encore dans la langue et dans la connaissance des choses purement spirituelles, une multitude extraordinaire de notions.

On sait que ce fait a excité l'admiration de tous les observateurs clairvoyants, qui ont reconnu dans ce travail secret et presque tout spontané un des plus étonnants mystères et un des plus profonds bienfaits de la Providence.

Parmi les enfants que gâte la première Éducation intellectuelle, il y en a de deux sortes :

Il y a ceux h qui on ne fait rien faire; puis, il y a ceux à qui on fait trop faire.

La première Éducation, si elle est sage et prévoyante, profitera sans doute des étonnantes dispositions de Fenfance, et de cette merveilleuse ouverture de Tesprit à toutes choses, pour lui donner dès lors des idées simples, justes, claires, précises.

Mais elle se défiera de la manie de créer de petits prodiges de six ou huit ans , qui sont des enfants médiocres à quinze ou vingt.

Si elle est réelle et sans vanité, elle s'appliquera constamment à former la parole de Tenfant et tout son langage à une pureté convenable ; mais elle attachera peut-être une faible importance à lui apprendre deux ou trois langues étrangères, dont plus tard, dans le cours de son Éducation publique, il ne pourra pas conserver l'usage ; et dont les notions confuses suffisent néanmoins quelquefois pour arrêter Télan de l'esprit dans les études plus sérieuses.

Le défaut que je signale ici n'est pas médioci^e. Sans doute, il peut y avoir de grands avantages à apprendre et à parler de bonne heure quelques langues étrangères : mais cette étude mal faite, mal commencée, mal suivie, peut avoir aussi les plus graves inconvénients.

Fénelon, en parlant de la manie qui régnait au temps où il vivait, de faire apprendre aux jeunes enfants l'italien et l'espagnol, allait jusqu'à dire qu'il y avait beaucoup plus à perdre qu'à gagner dans cette étude,

« Quand même, disait-il encore, vous pourriez avancer « beaucoup l'esprit d'un enfant sans le presser, vous devriez « encore craindre de le faire ; car le danger de la vanité et « de la présomption est toujours plus grand que le fruit de « ces Éducations prématurées qui font tant de bruit : on « ne doit verser dans un réservoir si petit et si précieux que « des choses exquises. »

Il est manifeste que tout cela demande une grande attention et un rare discernement.

J'ai vu des enfants condamnés à ne rien faire pendant les plus belles années de leur jeunesse, de quatorze à dix-huit ans, parce que de six h dix ans on les avait accablés de travail et épuisés.

D'autre part, cependant, il faut bien prendre garde, sous prétexte de ne pas fatiguer les enfants, de les laisser sans rien faire, de les accoutumer à vivre dans Toisiveté et sans règle. Quand un enfant est venu à un certain âge sans s'appliquer à rien, on ne peut plus parvenir à lui inspirer ni aucune estime pour l'étude, ni aucun goût pour les choses solides. Tout ce qui est sérieux lui paraît triste : tout ce qui demande une attention suivie le fatigue ; la pente aux plaisirs, qui est si forte pendant la jeunesse, l'exemple des enfants du même âge qui sont plongés dans l'amusement, tout sert à lui faire craindre et fuir l'application d'une vie réglée et laborieuse.

Du reste, ces premières études doivent être extrêmement simples; j'oserai presque dire qu'elles ne le seront jamais trop. Elles consisteront dans la lecture, l'écriture, les premiers éléments du calcul, quelques notions d'histoire et de géographie. Cela suffit abondamment pour ces premières années: l'important, c'est que tout cela soit bien enseigné, bien appris, bien su. Peu et bien : très-peu et très-bien : voilà le grand principe.

L'histoire des premières années du duc de Bourgogne nous montre ce que VÈducation intellectuelle peut et doit faire pour l'homme à cet âge, ce qu'elle trouve en lui de ressources pour le former et l'améliorer.

On sait que Fénelon, pour orner l'intelligence de son élève, en même temps que pour lui faire apercevoir ses défauts, avait composé une suite de Fables et de Dialogues : « On voit, dit M. de Bausset, par la simplicité, la précision, É., I. G

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« la clarté de quelques-unes de ces fables, qu'elles s'adres- « sent à un enfant dont il fallait éviter de fatiguer V intelU- « gence^ et à Vesprit duquel on ne devait présenter que ce « qu'il pouvait saisir et conserver. Ces fables prennent en- (( suite un caractère un peu plus élevé; elles renferment « quelques allusions à l'histoire et à la mythologie, à mesure (( que les progrès de Tinstruction mettaient le jeune prince « à portée de les comprendre. »

En développant rintelligence de son élève, Fénelon avait donc grand soin de ne pas l'écraser sous le poids de connaissances trop fortes pour son âge ; et il savait néanmoins profiter habilement de tous les moyens pour élever les facultés de l'enfant et les préparer convenablement aux études les plus hautes et les plus délicates de la grande instruction littéraire.

Ce sage tempérament est bien rare de nos jours : d'une part, on voit des enfants chargés de bonne heure d'une lourde érudition, sur lesquels la mnémotechnie a épuisé le trésor de ses dates et de ses nomenclatures ; ou condamnés à lire de ridicules petits traités moraux, tantôt d'une sécheresse désespérante, tantôt d'une fade sensibilité, et toujours d'un pédantisme odieux, dont ils sont absolument incapables de rien comprendre, de rien sentir : ce qui faisait dire spirituellement à une dame de grand sens : « Que les enfants « élevés à lire Peau-d'Ane, le Prince Tity et la Barbe-Bleue^ « ont plus d'imagination et de vraie raison que tous ces pau- « vres enfants élevés à lire de petits traités pédants. »

D'autre part, combien d'enfants, même parmi ceux qui sont destinés à recevoir la plus haute Éducation littéraire, restent sans aucune cuHure intellectuelle jusqu'à l'époque oii on les livre à l'instruction ]primaire ! Toutes leurs facultés sont en friche. Quelquefois il faut que plusieurs années soient employées à les tirer de ce triste état : souvent les soins les plus assidus n'y suffisent pas ; et l'on doit s'estimer fort heu-

reux, si l'on parvient à les rendre capables d'apprendre quelque chose vers quinze ou seize ans.

Reste, enfin, VEducation morale et religieuse^ qu'il appartient à un père et à une mère dignes de ce nom de donner eux-mêmes à cet enfant, dès les premières lueurs de sa raison et de son intelligence. On dit souvent que cette Éducation n'est pas de cet âge, et, sous ce prétexte, qui est une grave erreur, on néglige de donner à l'enfant, à l'heure précieuse où elle commence à devenir possible, la culture qui est la plus importante et dont il est le plus capable.

Car, dès lors, son intelligence est tout à la fois une cire molle qui reçoit les impressions qu'on lui donne, et une faculté active qui commence à saisir : dès lors les penchants du cœur se révèlent : l'homme fait ses premiers pas et se déclare; les traits de son caractère se dessinent; la volonté s'exerce ; la conscience se forme : dès lors l'enfant peut acquérir les premières connaissances du bien et du mal, le premier amour des vérités et des vertus chrétiennes.

Que telle soit la marche de la nature, c'est ce qu'on ne conteste pas. Pourquoi donc ne sait-on pas agir en conséquence ? Pourquoi trop souvent le travail des instituteurs qui comprennent leur tâche consiste-t-il à combattre et à déraciner les défauts grossiers nés et nourris à cet âge? et le plus souvent ils n'y peuvent réussir !

Fénelon a donné de bien sages avertissements à cet égard : « Dès ce jeune âge, dit-il, si peu que le naturel des enfants (( soit bon, on peut les rendre dociles, patients, fermes, gais « et tranquilles : au lieu que, si on néglige ce premier âge, « ils y deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie ; « leur sang se brûle, les habitudes se forment ; le corps, en- « core tendre, et l'âme, qui n'a encore aucune pente vers au- « cun objet, se plient vers le mal ; il se fait en eux une espèce « de second péché originel^ qui est la source de mille désor- « dres quand ils sont grands. »

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Parmi les admirables conseils que Fénelon adresse à ceux ({ui sont chargés de TÉducation morale du jeune âge, il en est encore deux plus importants que je veux indiquer ici : le premier, c'est d'éveiller de bonne heure la sensibilité dans le cœur des enfants.

« Dès qu'un enfant est capable d'amitié, il n'est plus ques- ,« tion que détourner son cœur vers des personnes qui lui « soient utiles. L'amitié le mènera presque à toutes les « choses qu'on voudra de lui ; on a un lien assuré pour l'at- « tirer au bien, pourvu qu'on sache s'en servir : il ne reste « plus à craindre que l'excès ou le mauvais choix dans ses « affections.

a II faut essayer, disait encore Fénelon, de faire goûter de « bonne heure aux enfants, avant qu'ils aient perdu cette « première simplicité des mouvements les plus naturels, le « plaisir d'une amitié cordiale et réciproque. Rien n'y ser- « vira tant que de mettre d'abord auprès d'eux des gens qui « ne leur montrent jamais rien de dur, de faux, de bas et « d'intéressé. Il vaudrait mieux souffrir auprès d'eux des « gens qui auraient d'autres défauts et qui fussent exempts « de ceux-là. Il faut encore louer les enfants de tout ce que « l'amitié leur fait faire, pourvu qu'elle ne soit pas déplacée « ou trop ardente. Il faut encore que les parents leur parais- « sent pleins d'une amitié sincère pour eux : car les enfants « apprennent souvent de leurs parents même à n'aimer « rien. » (Fénelon, Educ. des Filles.)

Un second conseil donné par Fénelon, et qui est aussi d'une grande importance, c'est de prévenir chez les enfants la manie et les périls de Vimitation.

« Il faut, dit-il, les empêcher de contrefaire les gens ridi- « cules, car ces manières moqueuses et comédiennes ont « quelque chose de bas et de contraire aux sentiments hon- « nêtes ; il est à craindre que les enfants ne les prennent, « parce que la chaleur de leur imagination et la souplesse de

« leur corps, jointes à leur enjouement, leur font aisément « prendre toutes sortes de formes pour représenter ce qu'ils « voient de ridicule.

« Cette pente à imiter, qui est dans les enfants, produit « des maux infinis quand on les livre à des gens sans verce tus, qui ne se contraignent guère devant eux. Mais Dieu a « mis, par cette pente dans les enfants, de quoi se plier face cilement à tout ce qu'on leur montre pour le bien. »

Combien ces sages pensées de Fénelon, combien ces observations, si fines et si pénétrantes, auraient d'utile et décisive influence sur TÉducation du premier âge, si elles étaient bien méditées et bien comprises !

En effet, que les impressions de ces premières années, que les habitudes prises à cet âge soient les plus fortes et les plus durables, c'est une vérité que personne n'a jamais contestée, mais dont on ne s'avise guère de tirer les conséquences pratiques.

De là naîtrait une loi trop sévère pour les mœurs publiques, une loi de sagesse et de circonspection imposée à tous ceux qui s'approchent de l'enfance et lui doivent des leçons et des exemples. Dès que l'enfance commence à penser et à sentir, son esprit et son cœur ont besoin d'un aliment qui les nourrisse, et cet aliment quelconque se change en leur substance.

Les idées, les images qui se présentent à Fenfant, forment peu à peu la trempe de son caractère, et, pour ainsi dire, le fond de son âme. Tandis que ses sens et son imagination sont pleins de ce qu'il voit et de ce qu'il entend, pour lui se prépare en silence la règle des jugements et le mobile des actions. Et voilà pourquoi les préjugés de l'enfance ont une force incroyable !

Choisir avec une sévère discrétion les objets qui, les premiers, frapperont ses regards, fixeront son attention, et sur lesquels s'exercera la sensibilité de son cœur; voilà donc

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quelle devrait être rÉducation domestique, et voilà ce que malheureusement elle n'est pas toujours parmi nous. On s'est depuis trop longtemps exerce à tout mépriser, à tout profaner, pour qu'on respecte encore l'enfance. On le sait : il est un degré de corruption dans les mœurs publiques, où il devient très-difficile de conserver même la décence dans les mœurs privées.

Hélas! combien d'enfants ne trouvent plus de sûreté dans la maison paternelle, où quelquefois leurs regards, leurs oreilles, tous leurs sens, ne reçoivent pour toute nourriture qu'un poison subtil et mortel qui pénètre les infortunés sans qu'ils le sentent, et va détruire dans leur cœur le germe même des vertus ! Ainsi s'altèrent les dons de la nature ; et souvent des âmes qu'elle fit propres aux grandes choses dégénèrent par l'Éducation, et ne peuvent plus s'y élever qu'avec effort !

C'est surtout quand il s'agit de la pureté des mœurs que l'Éducation du premier âge doit redoubler de zèle, et entourer les enfants des précautions les plus attentives et de la plus sévère vigilance.

Fénelon voulait qu'on évitât absolument les spectacles publics et tous les autres amusevients passionnés, qui ne sont propres qu'à donner aux enfants le goût des choses dangereuses, et ne peuvent manquer d'ailleurs de leur faire trouver fades tous les plaisirs innocents. Il flétrissait sans pitié la coupable imprudence de tant de parents qui accoutument ainsi le cœur si tendre encore et l'imagination si vive et si volage de leurs enfants, aux violents ébranlements des représentations théâtrales, aux tons languissants de cette musique efféminée, qui n'est bonne qu'à énerver les forces de l'âme, à rendre les mœurs de l'enfant molles et voluptueuses, et qui ne fait tant de plaisir que parce que Vâme s'y abandonne à V attrait des sens jusqu'à s'y enivrer.

Fénelon allait jusqu'à vouloir qu'on inspirât aux enfants

QUI EST DU A LA DIGxNlTU DE SA NATURE. 87

Thorreur, — c'est Texpression dont il se sert, — Tiiorreur de tous CCS divertissements empoisonnés, et « des autres « vanités corruptrices, des nudités de gorge et de toutes les « autres immodesties, » qu'on se permet si souvent devant les enfants, ou qu'on leur permet à eux-mêmes. « Piien ne u peut justifier en ces parents \ disait-il-, ni devant Dieu ni « devant les hommes, une conduite si téméraire, si scanda- « leuse et si contagieuse pour leurs enfants. »

Dans rétat de nos mœurs , il serait à souhaiter pour Tenfance, puisqu'on ne la laisse pas croître dans l'ignorance du vice, qu'on pût faire avec ses facultés naissantes un pacte ([ui suspendît leurs progrès et les retînt oisives aussi longtemps qu'elles ne pourraient se développer sans danger. Des âmes toutes neuves, non exercées et vides de tout, sel'aient bien moins éloignées de la sagesse que celles qui ont recueilli et portent avec elles des semences perfides. Alors, du moins, la seconde Éducation ne se consumerait pas presque entière à combattre et à détruire les vicieuses impressions de la première, et l'on ne serait pas réduit à s'applaudir comme d'un succès complet lorsqu'on est parvenu à guérir le mal déjà fait !

Toutefois, il le faut dire, et j'en ai été le témoin : souvent aussi chez nous, dans les familles chrétiennes, cette première Éducation est très-bien faite, admirablement suivie et conduite.

Dieu, en effet, a donné aux commencements de l'homme un instituteur naturel, et que nul ne saurait remplacer : combien de fois une bonne mère, une mère pieuse, n'a-t-elle pas trouvé dans son cœur et dans les inspirations de la piété

* Voici ce que m'écrivait, il y a peu de temps, un homme de grande vertu et de grande expérience : Jesvis chaque jonr, comme médecin, à potelée de voir que, des l'âge de %in à deux ans, la plupart des enfants contractent de détestables habitudes, funestes plus tard à leur innocence et à leur santé. Les observations faites, à cet égard, aux parents, même chrétiens, sont presque toujours accueillies avec mépris.

des secrets d'Éducation mille fois plus efficaces que toutes les théories pédagogiques? Je me donnerai à moi-môme la consolation d'en parler avec détail, lorsque je traiterai des droits et des devoirs de Tautorité maternelle. En ce moment, je me bornerai à dire : non-seulement pour les deux ou trois premières années de la vie, ces soins d'une mère sont nécessaires à l'enfant, mais encore bien au delà.

Je ne saurai surtout jamais approuver qu'on livre à l'Éducation publique des enfants de quatre ou cinq ans, auprès desquels rien ne saurait remplacer la sollicitude maternelle'.

C'est à la mère à éveiller dans son enfant les premières lueurs de l'intelligence et le premier amour du bien ; à mettre sur ses lèvres les premières paroles de la foi et de la vertu ; à tourner ses premiers regards vers le Ciel ; c'est à sa mère, en un mot, à le doter d'une âme chrétienne, comme elle lui adonné un corps humain ; et, si rien n'est hideux comme l'exemple, heureusement bien rare! d'une mère soufflant l'irréligion au cœur de son fils, rien aussi n'est attendrissant et beau à voir comme le spectacle d'une mère chrétienne donnant à un enfant béni de Dieu les premiers enseignements de la foi, lui racontant les touchantes histoires de la Religion, lui apprenant à joindre ses petites mains pour la prière, et faisant bégayer à sa bouche enfantine les noms les plus sacrés.

Telle doit être Xd^yremière Education : je l'appellerais plus volontiers VEducation maternelle. Elle doit se passer au foyer domestique : seulement, que la maison paternelle soit toujours, pour cet enfant qui commence à apprendre à vivre, une École de pureté, de justice, de bonté, de vertu, de sagesse, de douceur ! que rien n'y vienne gâter son cœur ou

* On comprend sans peine que je ne prétends point condamner ici les Salles (l'asilCf ni même les Crèches.

son intelligence, pendant ces temps heureux où se forment primitivement en lui la pensée, la raison, la parole, la conscience ; où se préparent les premiers éléments de toute su vie intellectuelle et morale !

Je ne veux pas achever ce chapitre sans engager mes lecteurs à lire sur tout ceci le Traité de V Education des Filles, de Fénelon. C'est un livre incomparable : j'avais voulu en donner des extraits, et puis je me suis aperçu que je citais Fouvrage entier.

Fénelon y fait TÉducation des enfants, et surtout des instituteurs, des institutrices et des mères. Les pasteurs et les catéchistes eux-mêmes y trouveront les enseignements les plus importants, les plus élevés, les plus féconds, particulièrement dans les chapitres vi% vu®, et viii®, sur V usage des histoires pour faire entrer dans Vesprit des enfants les premiers principes de la Religion.

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