CONCLUSION DU SECOND LIVRE
Si Tenfant, aux yeux de la Philosophie éclairée par la Foi, paraît un être digne d'un religieux respect, c'est qu'au-dessus des grâces et des prérogatives naturelles à cet âge, il se trouve quelque chose de plus haut et de plus divin qui doit inspirer ce respect, et l'élever jusqu'à Dieu lui-même.
En effet, le créateur, le père, le modèle de cet enfant, c'est Dieu. Toutes ces grâces naïves, sur lesquelles nous avons
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reposé nos regards avec tant de complaisance, sont les reflets de la grâce divine elle-même ; et, si son Éducation doit remonter si haut et se faire avec un soin si religieux , c'est que, créature sublime, il porte dans le fond de sa nature, dans Félévation, dans la puissance et Tliarmonie de ses facultés, la ressemblance môme de Dieu.
Cet humble enfant est destiné à un double royaume. S'il porte dignement sa couronne sur la terre, le royaume des €ieux lui sera ouvert quelque jour; et si, quoique abaissé au-dessous des anges ici bas, on lui en donne quelquefois le nom, c'est que Dieu lui prodigua, comme à l'ange, la vie, l'intelligence et l'amour, et, avec cette céleste nature, toutes les riches facultés, tous les dons, tous les attributs merveilleux qui en découlent.
Faisons Vhomme à notre image et à notre ressemblance : ces admirables paroles, dit Bossuet, nous révèlent que Dieu, «n créant l'homme, ne s'est pas proposé d'autre modèle que lui-même, et qu'il a voulu faire reluire magnifiquement dans la créature humaine les traits de sa perfection et de sa gloire.
Je ne veux pas m'étendre plus qu'il ne convient sur ce mystérieux sujet : toutefois je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici quelle trinité surprenante se rencontre dans l'unité d'une nature créée et imparfaite, et y laisse entrevoir une image si vive et une si étonnante ressemblance du Dieu très-haut:
Dieu est la vie, l'intelligence, l'amour sans bornes ; .
Dieu est la vérité, la beauté, la bonté suprêmes.
Eh bien ! il a plu à ce Dieu que ces perfections constitutives de sa propre essence fussent le fond même de l'être en ce faible enfant. Dieu a voulu que les puissances les plus hautes de sa divine nature fussent réfléchies dans les facultés naissantes de cet être si humble.
Cet enfant, il vit donc, il pense, il aime, comme Dieu aime,
pense et vit! Le Vrai, le Beau, le Bien, seront Tobjet essentiel et unique de renseignement intellectuel et moral dans son Éducation !
Et c'est dans Taccord parfait des grandes facultés humaines avec le vrai, le beau et le bien, avec la vérité, la beauté et la bonté suprêmes, que se trouvera le principe de l'harmonie, du repos, de la plénitude et de la force de ces facultés : Fœuvre de TÉducation n'est pas autre chose !
Cette sublime théorie des facultés de riiommè, que je me borne à indiquer en ce moment, et que j'exposerai plus tard, n'est que le principe et le fondement de la théorie de l'Éducation elle-même. Cette théorie domine le développement et l'exercice des facultés humaines ; seule, elle en révèle le jeu, la nature et l'action dans l'homme fait comme dans l'enfant. Et, en même temps, c'est elle seule qui éclaire les sciences, les langues et les littératures , la poésie et les arts qu'on lui enseigne. En toutes ces choses, Dieu tout d'abord apparaît : son nom, sa splendeur, éclatent de toutes parts et font resplendir comme dans un jour divin toutes les beautés de la nature humaine et toutes les richesses que Dieu lui a données. La perfection divine, à l'image de laquelle cet enfant fut créé, est donc le but, la forme, l'image, le type essentiel de l'Éducation qu'il recevra : Faisons Vhomme à notre image et à notre ressemblance : la parole de Dieu ne pouvait être plus formelle. C'est ainsi que Dieu deviendra tout à la fois, pour cet enfant, la perfection de son être , la nourriture immortelle de son intelligence, l'inspiration de son amour, et la vie de son âme tout entière.
On comprend maintenant pourquoi j'ai dit que l'Éducation était une œuvre divine ; pourquoi j'ai dit que le respect dû à la nature et à la dignité de cet enfant était un respect religieux et devait s'élever jusqu'à Dieu.
Mais ce qu'il faut aussi comprendre ici, c'est que cette belle et grande nature, c'est que tous ces dons du Créateur
demandent à germer et à croître, et sollicitent d'eux-mêmes le développement et la culture de ce religieux respect.
Vie, intelligence et amour ; esprit, talent, génie ; bon sens, bon goût ; volonté, caractère, conscience; lettres, sciences, arts, industrie même ; religion, morale, vérité, vertu : toutes ces grandes et divines choses de Tliumanité sont sans lumière et sans nom dans un enfant, et demeureront enfouies dans les profondeurs de sa nature, si on n'a pris soin de les étudier avec respect et de les cultiver religieusement.
C'est là la belle œuvre de l'Éducation : mais, encore un coup , une Éducalion respectueuse peut seule satisfaire de si nobles exigences et répondre à ces instincts sublimes. Un dévoûment, un respect véritablement, sincèrement religieux, peuvent seuls cultiver convenablement les dons admirables du Créateur lui-même, élever ces belles facultés à la force de leur intégrité naturelle^ les établir dans la puissance et la plénitude de leur action, les orner de leur plus bel accroissement, les couronner enfin des fleurs et des fruits de la science et de la vertu !
Et voilà pourquoi l'Éducation, telle qu'elle m'est apparue, n'est pas autre chose que le plus profond témoignage du respect dont la nature humaine est digne. Si haute que puisse paraître cette théorie, elle est le fond même sur lequel repose et doit s'élever l'édifice de l'Éducation tout entière.
Ah î sans doute, cette œuvre n'est pas facile : elle a do vastes proportions, et, dans son apparente simplicité, elle offre des aspects nombreux et imposants : et le respect y manque profondément toutes les fois qu'on ne s'applique pas à la comprendre, à l'embrasser et à la faire dans toute sa grandeur.
Oui, toutes les fois qu'on ne se dévoue pas religieusement à cultiver, à élever dans l'enfant la nature et la dignité humaines; toutes les fois qu'on néglige de former en lui
riiomme tel que Dieu Ta conçu, l'homme tel que Dieu Ta créé, riiomme tel que Dieu veut ([u'on le forme et qu'on Fachève; toutes les fois qu'on ne fait pas ces choses, on trahit, on viole le respect qui est dû à cet enfant et à sa grandeur originelle, et, je dois l'ajouter, ce malheur n'est pas rare.
Ce que les instituteurs de la jeunesse ne doivent donc jamais oublier, c'est que l'enfant, c'est l'homme lui-même, dépositaire de tous les dons de Dieu, de toutes les espérances de l'humanité; et, tout jeune qu'il est, revêtu déjà de toute la grâce, de toute la dignité que Dieu a communiquées à la nature humaine. Ce souvenir suffira à soutenir le courage des instituteurs et les empêchera de défaillir jamais dans la noble et laborieuse tâche à laquelle ils se sont dévoués.
Certes, quand le Créateur lui-même voulut f^iire l'homme, il travailla à ce grand ouvrage sans négligence et sans dédain : ce ne fut pas un jeu pour lui, comme l'avait été la création du monde matériel. Il est remarquable que Dieu ne se servit plus de cette parole impérieuse et brève, avec laquelle il avait fait sortir des entrailles éternellement stériles du néant la multitude des créatures vulgaires qui charment nos regards, y compris la lumière et le soleil ; non, il se recueillit en lui-môme, prononça une parole de conseil, et, si je le puis dire, de respect; cette grande et immortelle parole : Faisons Vhomme à notre image et à notre ressemblance. Puis il agit avec la gravité digne d'une œuvre si solennelle.
La création de l'homme fut donc avant tout le résultat d'une délibération suprême, puis une action toute divine, et enfin un souffle, une inspiration de l'éternelle vie : spiraculiim vitœ.
Telle fut la grandeur de la création de l'homme : telle doit être l'œuvre, la gravité et la grandeur de son Éducation ; tel le respect qui lui est dû.
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Voilà ce qu'il est capital de bien entendre, quand on touche à cette œuvre.
J'entrerai maintenant dans quelques détails pratiques.
L'Éducation a pour but de former l'homme ; mais qu'estce à dire et quelle est donc la tâche réelle de l'instituteur ? Le voici :
L'homme est tout à la fois corps et âme; intelligence, volonté, cœur et conscience : Dieu l'a fait ainsi.
Donc former lliomme, c'est faire atteindre à l'enfant tout le développement, toute l'élévation, toute la force, toute la beauté dont ses facultés physiques et intellectuelles, morales et religieuses sont susceptibles ;
C'est donner à son corps la vigueur, la souplesse, l'agilité nécessaires au bon service de l'âme ; mais cela, on le comprend, c'est peu de chose encore : les païens eux-mêmes trouvaient que l'homme n'est un beau spectacle que quand la beauté et la force de Vâme sont en harynonie avec la beauté et la force du corps '.
Graiior et puîchro veniens in cor pore virtus.
(Virgile.) Mens sana in cor pore sano.
(Jl-vénal.)
Donc former Vhomme, c'est encore, c'est surtout donner à son esprit toutes les belles connaissances, lui révéler toutes les nobles doctrines qui seront l'ornement et la lumière de sa vie ; c'est lui faire acquérir toute sa force et toute son étendue par des exercices convenables, par des travaux intelligents ; c'est développer en lui le jugement, le raisonnement, le goût, la pénétration, la mémoire, l'imagi-
» Platon, RépubL, liv. ni, cli. ix.
nation, la facilité d'élocution ; en un mot, la pensée et la yavole^ ces deux grandes prérogatives de Fliumanité.
Former Vliomme^ tel que Dieu le demande, c'est en même temps fortifier son caractère^ affermir sa volonté^ éclairer sa conscience^ et inspirer à son cœur une sensibilité généreuse.
C'est placer et nourrir dans son âme tous les penchants vertueux qui le porteront à accomplir la loi des devoirs envers son Créateur, envers lui-même, envers la société et tous ses semblables.
Tout cela est beaucoup sans doute : ce n'est pas tout encore : si on se bornait là, l'œuvre serait imparfaite, ou plutôt elle ne tarderait pas à être entièrement ruinée.
Nous l'avons vu : l'homme a de déplorables, de nombreux défauts : heureux quand il n'a que les défauts de ses qualités ! c'est une belle fortune.
Dans une bonne Éducation, les qualités se fortifient par les défauts eux-mêmes, qu'elles absorbent, dont elles triomphent peu à peu ; et c'est ainsi qu'à la longue, et grâce à la lutte, elles deviennent des vertus. Dans une mauvaise Éducation, au contraire, les défauts l'emportant, écrasent les qualités et deviennent des vices.
Quel est donc le grand et souvent le plus pénible travail de l'instituteur ? Le voici :
S'il veut, comme il doit le vouloir, établir cet enfant dans la possession légitime et entière des facultés de sa nature, s'il veut par là en faire un hommCy et un homme véritablement digne de ce nom, il ne se bornera pas à faire croître au fond du cœur de l'enfant toutes les inclinations au devoir et à développer ses qualités ; il s'appliquera diligemment à étudier ses défauts, à déraciner ses penchants dangereux, à réformer ses mauvaises habitudes, à corriger ses vices, s'il y en a malheureusement déjà en cette jeune créature ; il s'appliquera à prévenir, s'il se peut, l'éveil des passions
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OU du moins à les diriger avec force et sagesse au temps convenable. C'est à ce prix seulement que l'œuvre peut s'accomplir, et voilà pourquoi j'ai dit que l'Éducation est essentiellement une œuvre de respect. Je ne sache rien qui demande un dévoûment plus respectueux que ce pénible travail. Sans la pensée de Dieu, sans un respect religieux pour la dignité de la nature humaine, jamais on ne travaillera sincèrement et courageusement à la corriger, à la réformer, à l'élever.
Je résume tout ceci : l'Éducation doit former Vhomme , faire de l'enfant un homme, c'est-à-dire lui donner un corps sain et fort, un esprit pénétrant et exercé, une raison droite et ferme, une imagination féconde, un cœur sensible et pur, et tout cela dans le plus haut degré dont l'enfant qui lui est confié est susceptible.
Telle est son œuvre ; tels sont ses bienfaits ; telle est la haute et vaste pensée qui doit présider à tous les degrés par lesquels passe l'Éducation humaine : Éducation maternelle, Éducation primaire, Éducation secondaire. L'Éducation ne quitte l'homme qu'en Vinstituant dans la vie, et qu'en l'y instituant homme fait. C'est alors que, conformément à la belle expression latine dont se sont servis Quintilien et Bossuet, il est permis de nommer l'Éducation, à ce haut point de vue, VInstitution de l'homme.
C'est alors qu'est accomplie l'œuvre du religieux respect qui est dû à la noble créature de Dieu.
Mais, me dira-t-on, est-ce qu'il faudra toujours s'élever si haut ? est-ce qu'il n'est pas permis de moins faire ? où sont alors les instituteurs dignes de ce nom?
Je ne suis point chargé de résoudre cette dernière question ; mais je réponds sans hésiter : Non, il n'est pas permis de moins faire.
L'Éducation , sous peine d'être incomplète , de laisser
rhomme inachevé, et par conséquent de manquer profondément à la dignité de cette belle nature, doit faire de Tenfant un homme dans toute son intégrité.
Elle doit le mettre pleinement en possession de lui-même ; elle doit , par conséquent, développer, polir, élever, toutes ses nobles facultés, aussi complètement qu'il est possible de le faire : elle ne peut en négliger aucune.
Autrement c'est un travail imparfait, c'est une mauvaise Éducation : c'est une œuvre misérable ; et, quand on songe que cette œuvre est Vhomme même, dont Dieu a dit : Faisons-le à notre image et à notre ressemblance, on est tenté de demander à ces instituteurs indignes de quel droit ils sont venus porter une main téméraire sur l'œuvre et sur l'image de Dieu pour la défigurer ; sur de si belles et si pures espérances, pour les flétrir ; sur de si hautes facultés, pour les ruiner î On s'étonne avec raison de ces négligences coupables, de ces superbes dédains dont souffre si souvent l'Éducation. On s'irrite enfin profondément de ces mépris sacrilèges, et, je dirai tout, de ces soins mercenaires, hypocrites, dont l'enfance est si souvent l'objet et la victime.
Ce mal, j'aime à le penser, vient le plus ordinairement du défaut d'intelligence et de réflexion ; on ne sait pas, et, avouons-le, on ne tient point assez à savoir quelle est cette grande œuvre de l'Éducation. On n'en conteste pas, ij est vrai, la nécessité radicale pour tous, ni l'immense influence sur l'individu, sur la famille, sur la société tout en^ tière ; on ne se refuse même pas à reconnaître que son but est de former, d'élever l'homme et de le perfectionner ; mais ce qu'on paraît ignorer, ou ne savoir qu'à moitié, c'est que pour atteindre ce but, le caractère propre, essentiel de l'Éducation, c'est de cultiver religieusement, de développer et de fortifier toutes les facultés de l'homme, sans aucune indigne exception.
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On ne comprend pas que rÉducation humaine doit être comme Phomme lui-même qu'elle cherche à former : simple, une, constante, entière. L'homme, en effet, n'a rien reçu de Dieu que l'Éducation puisse négliger : c'est un être digne d'être élevé sous tous les rapports. L'intégrité de son Éducation est la loi providentielle de sa vie et de son avenir. On ne peut l'en frustrer sciemment ou par négligence, sans le trahir de la manière la plus coupable ; et cependant presque jamais on ne s'enquiert ni des instruments, ni des moyens dont l'Éducation peut et doit se servir pour exercer cette grande action et accomplir son œuvre tout entière avec respect. De là tant d'Éducations déplorables, qui sont tout à la fois le malheur des élèves et la honte des instituteurs.
Mais ici se présentent à examiner et à résoudre des questions si importantes, que je crois devoir leur consacrer un examen spécial et détaillé, et un livre entier.
LIYRE TROISIEME