‹ De l'education (volume 3)Chapitre 39 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Religion.

La Religion ! ce Lien sacré qui rapporte, qui rattache la créature à son Créateur, l'homme à Dieu, la terre au ciel, le temps à l'éternité, et qui, par conséquent, élève dans l'enfant la vie présente jusqu'à la vie éternelle !

La Religion ! cette sainte et auguste Institutrice, qui révèle au plus jeune âge les enseignements les plus élevés et les plus purs : le bienfait de la création et la souveraineté du Créateur, dont la volonté féconde et toute -puissante nous a tirés du néant ; le bienfait de la rédemption : le dévoûment et la charité du Sauveur, qui, sans rien perdre de sa gloire et de son bonheur inaltérable, s'est fait homme semblable à nous, est venu ici-bas chercher sa créature égarée et nous

a rachetés par son sacrifice et par sa mort sur la croix, nous donnant par cet admirable abaissement et par ses souffrances une merveilleuse démonstration de son amour !

La Religion ! cette Autorité sublime, qui ordonne à tout être capable de connaissance et d'amour de connaître et d'aimer ce Dieu infiniment grand, infiniment aimable, infiniment parfait; de l'aimer comme il doit l'être, c'est-à-dire souverainement, plus que soi-même, par-dessus toutes choses ; et, selon les paroles si simples et si énergiques des saintes Écritures, de tout son cœui\ de toute son dme, de tout son esprit, de toutes ses pensées, de toutes ses forces;

Qui ordonne de l'adorer, de le prier avec cette foi vive, avec cette humble confiance, avec cet anéantissement de soimême qui attirent les regards de ce Dieu très-bon, touchent son cœur et font descendre sa miséricorde sur ceux qui l'invoquent.

La Religion ! cette Inspiratrice mystérieuse, qui donne la Grâce pour faire le bien, et fortifie même les plus tendres courages pour accomplir les devoirs les plus pénibles ; qui fait germer, éclore et fleurir dans tous les cœurs fidèles à ses lois, les plus aimables, les plus touchantes, quelquefois les plus héroïques vertus : la douce et ferme piété, la foi, la vive espérance; la résignation, la patience; la noble pudeur, l'innocence, la chasteté courageuse ; la sobriété, la tempérance ; l'amitié, la compassion, l'équité; en même temps qu'elle éloigne du mal, et qu'elle donne l'horreur de l'ingratitude, de l'injustice, de la dissimulation, du mensonge et de toute bassesse.

La Religion î cette Puissance secourable qui soutient l'enfance et console la vieillesse dans les voies quelquefois si rudes et si âpres de la vie, qui prévient nos chutes, ou les relève ; qui nous inspire les pieux regrets, les saints remords, et cette seconde innocence que donne le repentir , qui nous enseigne la crainte de Dieu : cette crainte filiale

^^0 LIV. m. — DES MOYENS D'ÉDUCATION.

que Bossuet nomme le plus ferme appui de la vertu et le fondement même de la vie humaine, et que j'appellerais volontiers la plus belle des craintes, puisqu'elle exclut toutes les autres !

La Religion, enfin, cette unique et immortelle Conciliatrice des sociétés humaines, qui rapproche tous les enfants de Dieu, qui n'en fait qu'une seule famille de frères et leur apprend à ne se refuser jamais les uns aux autres ni la vérité, ni la charité, ni la justice; qui réunit toutes leurs pensées, toutes leurs affections en une seule et même affection, en une seule et même pensée, la pensée et l'amour du Père commun ; qui les rassemble dans les fêtes religieuses pour n'être tous de concert qu'un seul cœur, une seule âme, une seule voix, et chanter unanimement les louanges du Créateur, apprendre à l'aimer ensemble et à s'aimer les uns les autres pour l'amour de lui ! *

La Religion ! « qui se sert, comme le dit éloquemment « Fénelon, de l'encens le plus exquis, des cérémonies les plus « majestueuses, des temples les plus aligustes, des assem- « blées les plus solennelles, des hymnes les plus sublimes, « de la mélodie la plus touchante, des ornements les plus « précieux, de l'extérieur le plus grave et le plus modeste « des ministres des autels, » pour nourrir dans le fond des âmes toutes les vertus que la piété et l'amour de Dieu inspirent, pour lui présenter l'auguste sacrifice de l'autel, et rendre ainsi plus sensibles l'adoration, la reconnaissance et la soumission sans bornes qui sont dues à son souverain domaine sur la créature :

Telle est la Religion !

Eh bien ! maintenant, je dois ajouter que la Religion, ce lien si sacré, cette puissance si auguste, cette autorité si sublime, cette grâce céleste, ce secours divin,

C'est un moyen d'Éducation !

Et qu'on ne pense pas que, par là, je fasse descendre la

Religion de ses hauteurs et l'abaisse î non : FÉducation humaine est une si grande chose, que rien n'est trop grand pour elle.

Sans doute, partout et toujours, la Religion est le rapport essentiel de Thomme avec Dieu; la fin unique de la création divine et de la vie humaine ; dans TÉducation, comme ailleurs, la Religion est le but suprême, le commencement et la fin, Valpha et V oméga de tout ce qui se fait.

Mais elle y est aussi, elle y est en môme temps un moyen ! moyen essentiel, moyen infaillible, moyen tout-puissant, qui influe en toute chose, mais qui a aussi son influence spéciale, comme Vinstruction^ comme la discipline, comme les soins physiques.

Je l'avoue : je ne sais rien qui fasse mieux comprendre la grandeur et la noblesse de cette œuvre extraordinaire qui se nomme l'Éducation humaine. Elle est manifestement la plus noble, la plus grande œuvre qui soit au monde ; car elle embrasse tout l'homme, l'homme tout entier, tel que Dieu l'a conçu, tel que Dieu l'a créé ; et elle continue cette œuvre divine dans ce qui s'y rencontre de plus haut, qui est la création, la paternité des âmes î

• Et c'est pour cela même que la Religion, qui doit présider à tout dans cette œuvre admirable, y est cependant considérée comme un moyen spécial et particulier.

C'est elle, en effet, qui est appelée spécialement à former le cœur et la conscience de l'homme : comment le fait-elle? Voilà ce qu'il importe de bien entendre. J'essayerai de l'expliquer succinctement.

L'Éducation forme l'intelligence de l'homme par l'instruction ; elle dirige, contient ou redresse sa volonté par la discipline; et ce serait là toute l'Éducation, au moins toute l'Éducation de l'âme, si l'homme n'avait encore un plus magnifique privilège, une bien plus sublime destination, qui, relevant au-dessus des choses sensibles et de l'ordre passa-

ger du monde, le met en rapport avec les choses éternelles et divines ; lui découvre Tidée du bien et du vrai, l'idée de la droiture, de la rectitude suprême, de la perfection morale et religieuse, et la lui fait aimer.

C'est là un autre ordre de rapports, un état supérieur de son intelligence et de sa volonté, plutôt qu'une faculté : c'est ce qui, dans la conscience de l'homme, tient la première place ; c'est l'intelligence et la volonté du devoir : c'est là ce qui fait invinciblement connaître à l'homme le beau, le juste, l'honnête, et lui ordonne de l'aimer et de le pratiquer ici-bas.

Eh bien ! pour cet ordre supérieur, c'est spécialement la Religion qui forme, élève, éclaire, fortifie l'âme, et voici comment : la Religion^ qui est lumière comme Vinstruction^ révèle à l'homme par la foi cette destination suprême, surnaturelle, qui est le but, le but ultérieur, final de sa vie.

La Religion^ qui est aussi Zo^, règle^ autorité^ comme la discipline^ ordonne à l'homme tout ce qu'il faut faire et pratiquer pour s'élever jusqu'à cette fin sublime et éternelle ; et c'est par là qu'elle formé sa conscience^ en lui révélant avec certitude la connaissance du bien et du mal, et lui inspirant l'amour de l'un et la haine de l'autre.

Par là même, elle forme aussi le cœur de l'homme et nourrit en lui cette sensibilité noble et pure, qui est la source des affections vertueuses. — Elle forme en même temps son caractère^ en l'exerçant à la pratique ferme et patiente de tous les devoirs.

Enfin la Religion^ qui est de plus charité^ grâce^ assistance divine, donne tous les secours pour arriver à ce but dernier et magnifique de la vie humaine î

Voilà pourquoi elle est le moyen le plus puissant de l'Éducation de l'homme.

Donc, pour résumer tout ceci : ennoblir les sentiments de l'homme, éclairer son intelligence, en ajoutant les lumières

de la foi à celles de la raison ; diriger, purifier sa volonté, former sa conscience, affermir aussi son caractère et son cœur, et élever en lui la vie présente jusqu'à la vie éternelle : tel est le devoir de VEducation morale et religieuse.

Telle est la tâche particulière, l'influence spéciale de la Religion dans l'Éducation.

Mais en même temps, on le voit, dans cette œuvre divine la Religion ne demeure et ne doit demeurer étrangère à rien. Si elle n'y était qu'une pratique spéciale sans fin ultérieure, un moyen particulier sans influence générale, elle n'y accomplirait pas sa mission tout entière ; elle n'y déploierait pas toute l'efficacité dont elle est douée. Quand la Religion est dans l'Éducation tout ce qu'elle doit être, elle ne se borne pas à corriger les fautes, elle atteint les défauts : en purifiant la conscience, elle réforme la nature ; en donnant la foi, elle fortifie la raison ; en touchant le cœur, elle forme et ennoblit le caractère.

La Religion, dans l'Éducation, est donc un moyen qui pénètre, qui soutient, qui éclaire, qui anime tous les autres moyens. Tout s'égare et s'affaiblit sans elle. Sans elle, tout est faible, tout est vain, tout est faux, tout est pervers, tout est méprisable.

C'est la Religion seule qui fait de l'Éducation tout entière une école de respect. Sans contredit, ce fut une observation attentive et profonde qui arracha, malgré les préjugés du temps, au protestantisme philosophique, cette belle parole : Le Catholicisrne est la plus grande, la plus sainte école de respect qu'ait jamais vue le monde * /

Mais, en même temps que la Religion fait de l'Éducation tout entière une école de respect, elle en fait une école de vérité et de vertu, une école de bonheur.

Et je ne sais pas s'il se rencontre dans la vie des jours plus

M. GOIZOT.

sereins, des fêtes plus heureuses, des souvenirs plus doux et plus purs que ceux d'une enfance vertueuse, élevée dans une maison d'Éducation chrétienne, sous les auspices de la Religion, sous le charmant empire des vertus et des joies qu'elle inspire. ^Là tout est vrai, tout est noble, tout est simple, tout est riant, tout est paisible, tout est aimable, tout est l'ouvrage et l'inspiration d'une sagesse céleste ; tout marque une autorité qui est au-dessus de l'homme ; tout fait sentir je ne sais quelle influence bienheureuse et sainte qui ennoblit, qui élève, qui embellit toutes choses.

Je me souviens d'un jour de ma vie où je fus très-vivement frappé de cette pensée : me permettra-t-on de le rappeler ici? C'était au matin d'une grande promenade qui devait conduire nos enfants à un pieux et lointain pèlerinage, à Notre-Dame des Anges, dans la forêt de Bondy. Cette fête leur avait été donnée pendant le mois de Marie, après de grands travaux littéraires, où ils avaient montré une application extraordinaire et obtenu tous des succès étonnants pour leur âge^ Nous étions partis dès quatre heures du matin, et, avant le lever du jour, nous cheminions déjà à. travers la campagne.

Tous étaient transportés de cette fête que le travail et la Religion leur avaient préparée de loin, et marchaient avec allégresse, en rangs pressés, trois à trois, chantant le cantique du départ. Les oiseaux chantaient aussi de tous côtés- Je bénissais Dieu en voyant cette nombreuse jeunesse, si in-

I * L'un d'entre eux avait récité avec intelligence et sans une seule faute le TclC' maque tout entier.

Un autre avait présente à l'examen, en dehors des devoirs de sa classe, six mille vers grecs, prêt à les expliquer à livre ouvert.

Un troisième avait écrit, en dehors aussi des devoirs de sa classe, un mot à mot et une analyse grammaticale, qui renfermaient près de soixante mille mots grecs et français.

s En un mot, chacun avait fait de son mieux, et je n'avais pas trouvé au Petit- Séminaire de Paris un seul enfant à qui j'eusse un reproche à faire.

nocente et si joyeuse, si fervente et si pure. Tout à coup le soleil apparut à Thorizon, et son disque resplendissant fit briller sur nous les feux du plus beau jour. Toute la troupe alors poussa un cri de joie : Le soleil ! le soleil ! et ils se mirent h chanter les beaux vers de notre grand lyrique :

Dans une éclatante voûte,

Il a placé de ses mains

Ce soleil qui, dans sa route,

Éclaire tous les humains.

Environné de lumière,

Cet astre ouvre sa carrière

Comme un époux glorieux

Qui, dès l'aube matinale.

De sa couche rtuptiale

Sort brillant et radieux.

L'Univers, à sa présence j

Semble sortir du néant :

Il prend sa course, il s'avance

Comme un superbe géant.

Oh! que tes œuvres sont belles ,

Grand Dieu ! quels sont tes bienfaits !

Que ceux qui te sont fidèles

Sous ton joug trouvent d'attraits!

Ta crainte inspire la joie ;

Elle assure notre voie ;

Elle nous rend triomphants;

Elle éclaire la jeunesse,

Et fait briller la sagesse

Dans les plus faibles enfants*.

■ il

Cette scène, si simple et si grande, ne s'effacera jamais de mon souvenir : je me sentis jeté dans une douce et profonde méditation. Ce beau ciel, cette campagne verdoyante, ces

» RoussEAD, liv. I, ode 2^ :'»'♦

flots de lumière, cet astre rayonnant, ce religieux cantique. Dieu si présent, ces enfants si joyeux sous ses regards : tout cela m'apparut comme la vive et magnifique image de ce que la Religion était pour ces chers enfants; et, tandis qu'aux rayons de ce beau soleil ils marchaient et chantaient toujours, je me pris à dire à deux de leurs maîtres qui étaient auprès de moi :

« Messieurs, croyez-vous qu'il y ait en ce moment, sur la « terre, des enfants plus heureux ? Croyez-vous qu'il y en « ait beaucoup de meilleurs et qui soient plus bénis du ciel ? « Ne vous semble-t-il pas que la Religion, dans leur Éduca- « cation, soit comme ce beau soleil dans la nature? »

Oui, elle illumine, elle vivifie, elle élève, elle anime et adoucit tout; tout se conserve et s'embellit par elle; tout s'obscurcit, se déprave et périt loin d'elle.

C'est la fraîcheur et le pur éclat du matin dans l'âme des plus jeunes enfants!

C'est la force et la splendeur du midi dans les heures plus avancées de la vive jeunesse !

Son absence fait les ténèbres de la nuit, l'engourdissement du sommeil ou de la mort.

Je le sens : je me suis laissé trop entraîner au charme de mes souvenirs ; qu'on me le pardonne. Quoi qu'il en soit de mes récits, dans le vrai des choses, ce que je dis ici de la profonde et immense influence de la Religion dans l'Éducation, n'est-il pas évident aux yeux de la raison comme de la foi ? Tout cela n'est-il pas manifeste et sensible?

La Religion, n'est-elle pas en harmonie profonde avec toutes les nobles puissances, avec toutes les grandes facultés de la nature humaine ?

Lumière d'intelligence pour l'esprit, flamme dévie pour le cœur, puissance encourageante et redoutable pour la conscience, loi immuable pour les mœurs, autorité douce et ferme pour le caractère, grâce et secours pour la vertu : qui

ne comprend tout ce qu'elle peut sur le développement des facultés intellectuelles, sur la Discipline et raffermissement des facultés morales, sur les soins physiques et la conservation de la santé et des mœurs, et par conséquent sur TÉducation tout entière ?

Aussi, lorsque Rousseau vint, au dix-huitième siècle, offrir à une nation depuis longtemps déjà égarée loin des voies de la sagesse, un plan d'Éducation d'où il bannissait le nom de Dieu et le nom de Pâme, comme noms et choses inutiles à savoir pour le premier âge, et la Religion comme un vain secours dont on peut se passer pour former des hommes ; quand il osa bien chercher dans Famour de soi, dans Fégoïsme de l'intérêt personnel, cultivé selon certaines règles, des moyens d'Éducation ; quand, avec la prétention de faire des âmes saines et fortes, il osa dédaigner les ressources de la foi et de la piété ; quand il descendit jusqu'à demander aux passions naissantes de la jeunesse les secrets et les inspirations de la vertu, il fit le rêve odieux d'un sophiste sans intelligence et sans cœur, c'est-à-dire un rêve plus absurde peut-être encore qu'il n'était impie !

Quoi ! repousser la Religion loin du jeune âge ! mais c'est un délire !

Comme si la racine de la Religion n'était pas profonde dans les entrailles de l'humanité ! Gomme si ses rapports n'étaient pas les premiers dans l'ordre des choses et les plus nécessaires, et par conséquent ceux que notre esprit comprend plus tôt et plus aisément que tous les autres! Gomme si ses inspirations n'étaient pas les plus naturelles au cœur de l'homme et de l'enfant î Gomme si le nom du bon Dieu n'était pas, sur les lèvres de cet enfant, le premier témoignage d'une âme naturellement religieuse et chrétienne î Gomme si l'Évangile du Sauveur, qui le premier sur la terre a béni les enfants, ne devait pas être la première loi de leur cœur et le premier livre de leur intelligence à son ré-

veil ! Comme si le but de TÉducation, qui est de faire de Tenfant un liomme, n'était pas aussi, 'providentiellement, d'en faire un chrétien , puisque le Christianisme est manifestement la perfection intellectuelle et morale de l'humanité ! Comme si une première communion bien faite n'était pas incomparablement plus puissante que tous les discours et toutes les phrases philosophiques pour la bénédiction de cette douzième année, qui est la grande et solennelle année des bénédictions de l'enfance chrétienne : factus annorum duodecim, dit l'Évangile ! Comme si cette sainte action n'était pas l'action la plus douce et la plus forte pour le perfectionnement intellectuel et moral de l'enfant ! comme si elle n'avait pas l'influence la plus heureuse et la plus profonde ; une influence ineffable sur tout son avenir, sur son esprit, sur son cœur, ;sur sa conscience, sur son caractère, sur les destinées de sa vie tout entière ! Comme si, enfin, l'Éducation humaine ne devait pas être essentiellement religieuse et chrétienne, sous peine pour le genre humain de manquer son but suprême, dé marcher à l'aventure hors des voies providentielles de Dieu sur lui, de rétrograder de dix-huit siècles !

Et voilà l'odieux système qu'on a bien eu le courage de préconiser parmi nous comme une oeuvre de génie !

Certes, je ne veux pas être injuste envers cet homme ; si je sais le mal qu'il a fait à son pays et à son siècle, je sais aussi le mal que son pays et son siècle lui ont fait ; et c'est ce qui m'inspire pitié pour lui. Je ne puis taire, toutefois, ce que je pense de l'effroyable roman d'Éducation qu'il a bien osé présenter à la France. J'ai lu récemment et j'ai dû lire cet Emile si vanté.

J'ai compris, en le lisant, que ce malheureux homme n'aîma jamais rien sur la terre, excepté lui, et surtout qu'il n'aima jamais les enfants, ni les siens ni ceux des autres ! On sent qu'il n'avait de cœur et d'entrailles que ce que l'im-

pitoyable orgueil en laisse à un sophiste, pour le décider, malgré les vœux et le cri de la nature, à abandonner son père, et à jeter, sans pitié, ses enfants aux Enfants- Trouvés !

Du reste, je ne crois pas avoir jamais rencontré sur ma route un livre plus misérable, une raison plus faible et plus vaine dans l'ostentation de sa force, un éclat plus trompeur, des lumières plus fausses, des raisonnements plus vides de sens, avec des images plus véhémentes, un style plus enflammé et des principes d'égarement plus redoutables pour les imaginations fascinables^ pour les jeunes gens et pour les femmes, et au fond, une impiété plus grossière, quelquefois même une niaiserie plus étrange et une corruption plus hypocrite.

Dans ce livre, Rousseau est au-dessous de lui-même et audessous de tout. Je ne dirai pas au-dessous de Bossuet et Fénelon ; rien ne pourrait me décider à faire à ces grands et saints personnages une si gratuite et si cruelle injure. Que peut-il y avoir de commun entre lui et ces hommes? On Ta dit, et il est vrai : en fait d'Éducation, Rousseau n'a été que la ridicule et odieuse caricature de Fénelon ; et, quant au nom de Bossuet, il n'ose guère le prononcer.

Comme sagesse et vérité morale, Rousseau, dans ce livre, est au-dessous des païens eux-mêmes. Le paganisme aurait flétri ses indignes théories et banni leur auteur. './,m ^ -'i u

Ce livre rétrograde non-seulement au-delà de dix-huit siècles, il rétrograde au-delà de l'humanité ; car, chez toutes les nations et dans tous les siècles, l'Éducation, c'est la vertu ; et la vertu, c'est la Religion !

Si j'insiste sur ces choses, c'est qu'elles importent; et sur cet homme, c'est que l'influence de son génie malfaisant a été grande parmi nous et l'est encore. Quoique l'Éducation de la jeunesse se fasse trop souvent avec Voltaire, il y a une pudeur qui ne permet pas de citer le nom et l'autorité de

Voltaire, en fait d'Education : ce serait pousser trop loin la dérision et Fimpudence; mais on ose bien citer encore quelquefois le nom et Fautorité de Rousseau.

Eh bien ! pour en finir, je le dirai sans crainte : à mes yeux, en fait d'Éducation, son nom est un nom infâme, et son autorité une effroyable déception. L'homme qui repoussa loin de lui ses propres enfants, qui ne leur dit jamais le nom ni de leur mère, ni de leur père, et qui décida philosophiquement tant d'autres pères et tant d'autres mères, dans une société chrétienne, à ne pas faire baptiser leurs fils ni leurs filles, et même à ne pas leur prononcer le nom de Dieu et le nom de leur âme avant leur vingtième année, celui-là est un ennemi de Dieu et des hommes.

J'aimerais presque mieux Voltaire : son immoralité fut aussi méprisable, mais moins haïssable peut-être. — Je ne décide pas.

Heureusement, et grâces immortelles en soient rendues à la divine Providence, en dépit de ces lâches et odieux corrupteurs de la jeunesse, en dépit de la dépravation publique, qui, parmi nous, est leur ouvrage, l'Éducation morale et religieuse gardera toujours seule le grand nom d'Éducation. Toujours il sera vrai que l'Éducation de la jeunesse, c'est surtout la Religion et la vertu !

Le paganisme lui-même a parlé cette langue; et je ne tarderai pas à en citer les graves et beaux témoignages, à la honte éternelle de ceux que l'impiété a fait descendre parmi nous bien au-dessous des païens eux-mêmes.

Mais où en sommes-nous aujourd'hui dans la pratique à cet égard? Il est temps de nous le demander. Quelle place la Religion occupe-t-elle réellement dans l'Éducation de la jeunesse française ? Hélas! j'entends de toutes parts éclater des regrets, des plaintes amères !

Je ne viens point ici, qu'on veuille bien le croire, entreprendre une controverse pénible : le temps des discussions

en. II. — LA RELIGION. 121

et des reproches est heureusement passé. Je viens seulement, et dans l'intérêt de tous, constater des faits. Mes autorités seront, du reste, irrécusables.

Il y a, parmi nous, trois manières de concevoir et de faire rÉducation de la jeunesse :

Il y a la spéculation, V administration et Vapostolat.

La spéculation, qui veut et cherche la fortune ;

V administration, qui veut et fait Tordre disciplinaire et matériel ;

Vapostolat, qui cherche et veut les âmes, selon le grand mot des saints Livres : Da mihi animas, cœtera toile tibi.

L'apostolat seul, laïque ou ecclésiastique, donne à la Religion, dans rÉducation, la place qu'elle doit avoir.

L'apostolat seul fait que la Religion inspire l'Éducation tout entière.

Quant à la spéculation, voici ce que disait un rapport officiel, fait au roi en 1838, par le ministre de l'instruction publique : Chez les uns, les études ne sont plus qu'une profession : le désir de s'enrichir voue renseignement à une froide routine.

Quant à V administration : En France, disait expressément M. Saint-Marc Girardin, la science de V Éducation est un objet d'administration... Nous n'élevons pas.

Quant k Vapostolat, où est-il? et qui n'a gémi de ce que V Instruction et la Discipline sont si souvent séparées de la Religion; de ce que la plupart des jeunes gens arrivent au terme de leur Éducation sans aucune foi religieuse positive ? Le pur et simple déisme leur manque, aussi bien que le catholicisme le plus fervent .

« L'Éducation religieuse, s'écriait à la tribune française « M. de Gasparin, elle n'existe réellement pas dans les col- « léges. Le jeune homme qui arrive à Paris pour se livrer à « des études sérieuses est forcément repoussé vers le scepti- « cisme. »

tî2 LIV. III. — DES MOYENS D'ÉDUCATION.

« Vers je ne sais quelle déplorable indifférence de Fave- « nir moral des hommes et de leur destinée, » disait encore à la tribune nationale un des membres du Conseil royal de l'instruction publique.

D'où viennent ces pénibles aveux et ces gémissements étranges? Je vois cependant un aumônier dans chaque grande maison d'Éducation ; il s'y rencontre même souvent des professeurs qui sont des hommes très-honorables, personnellement religieux et quelquefois fort bons chrétiens.

Il est vrai ; mais à quoi tout cela importe-t-il, si la Religion est d'ailleurs comme officiellement bannie de FÉducation ; si une main fatal'e et invisible la repousse impitoyablement loin, bien loin des regards de la jeunesse ; si, comme le proclamait encore M. de Gasparin, « la Religion est reléguée à « son heure, le plus souvent comme la dernière des leçons ; « si l'Évangile est renvoyé à une place tellement infime, « qu'il ne peut presque plus contrebalancer l'influence de « ces détestables doctrines si bien adaptées à nos penchants « naturels? »

M. de Gasparin ajoutait ces graves et effrayantes paroles, que je n'ai jamais pu lire sans une singulière émotion : « Je « me souviens, avec terreur, de ce que j'étais au sortir de « cette Éducation nationale ; je me souviens de ce qu'étaient « tous ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des re- « lations : nous n'avions pas même les plus faibles com- « mengements de la foi et de la vie év Angélique! »

Je cite, on le voit, des autorités qui ne sont pas suspectes : à ce titre, je citerai encore M. GhamboUe, qui disait dans la séance du 15 juin 1843 :

« Il est des vérités morales qu'il est nécessaire de répan- « dre dans les collèges. Qui est-ce qui en est chargé? Je vois « bien le texte de la loi, mais un texte stérile. Vous connais- « sez tous les élèves de nos collèges ; vous les avez interro- « gés, je les ai interrogés aussi. Eh bien! quand on leur

« adresse certaines questions^ ils savent a peine ce qu'on

a VEUT LEUR DIRE !

« Quand je me demande qui est chargé de cet enseignece ment moral et religieux dans ces collèges, je m'inquiète « encore, car je ne sais pas qui en est chargé, excepté faua môniei% qui y fait de temps en temps une apparition ; » et M. Ghambolle aurait pu ajouter : A qui on ne permet guère de faire autre chose.

« Ne nous y trompons pas, disait encore M. de Kératry, ce « n'est point la présence dans les écoles, à jour fixe, d'un « ecclésiastique, quelque respectable qu'on le suppose, qui « inculquera aux enfants un esprit religieux de quelque du- « rée. Cet esprit ne s'acquiert que par la continuité d'un en- « seignement où la loi divine se trouve comme infusée. Les « études, fussent-elles purement littéraires, doivent s'en res- « sentir. Que serait-ce si le dogme devenait jamais un objet « de doute? Il faut à la jeunesse des vérités incontestées en « matière de religion ; pour elle, toute foi controversée est « bientôt une foi morte. »

Voilà, certes, le mal éloquemment et justement déploré! Qui ne l'a senti, en effet? Évidemment, il ne suffit pas que la Religion soit affichée à la porte ou sur le frontispice d'un collège ! il ne suffit même pas que. la Religion ait une part quelconque dans l'Éducation, et y fasse de temps en temps une apparition... Tout cela n'est rien, si elle ne pénètre pas, si elle n'inspire pas, si elle ne soutient pas tout de sa divine influence, si elle n'est pas l'âme de l'Éducation tout entière !

Il est manifeste que, pour être puissante et efficace, il faut que la Religion ait une action forte et suivie ; il faut qu'elle anime tout de son esprit ; il faut qu'elle prête son langage et le secret de ses remèdes h V Instruction et à la Discipline ; il faut qu'elle accompagne, inspire partout ces deux maîtresses presque exclusives de la vie des enfants : autrement, les

rares solennités où il lui est permis de faire entendre sa voix ne suffisent en rien au succès de son action.

De bonne foi, que peuvent ces froides et pénibles entrevues? que peut faire la Religion, le plus souvent éloignée des regards, des études, des succès, des jeux, des repas, du sommeil, des conversations, des plaisirs et des peines, et de tous les intérêts de ceux qu'elle nomme en vain ses enfants ! condamnée à Tindifférence apparente pour tout ce qui occupe leur vie, et intéresse leur esprit ou leur cœur! apparaissant de temps en temps à la limite du territoire, comme une triste exilée, pour leur parler une langue inconnue ?

Qui ne sait, qui n'a senti, en y, entrant, que la chapelle d'un collège est comme le terrain neutre; sur lequel se rencontrent parfois la Discipline, l'Instruction et la Religion, les professeurs, les proviseur et censeur, et l'aumônier, sous la protection des maîtres d'études?

Hélas ! on peut le dire aussi : le Religion est là encore comme une mère éplorée, à qui un père, tristement ombrageux, ne permet plus de voir librement ses enfants. Elle les attire sur son sein, dans le secret du foyer domestique, et là leur prodigue, avec inquiétude, dans des heures rapides et comptées, ses leçons et ses conseils ; leur livre à la hâte les trésors les plus chers de sa sagesse et de son cœur ! Mais vainement, hélas! ces pauvres enfants ne savent plus la reconnaître ! les moins jeunes ont même appris, des gens de la maison, à rire de ses cheveux blancs! les meilleurs ne comprennent pas ses accents et ne la regardent plus que comme une pauvre et malheureuse étrangère !

Je le dis sans amertume, mais non sans tristesse, et avec vérité : parmi toutes les fonctions plus ou moins laborieuses du sacerdoce évangélique, je ne connais rien de plus pénible, de plus douloureux au cœur, que le ministère de nos pauvres aumôniers dans la plupart des collèges.

On en gémit, nous l'avons vu, on s'en étonne ; on a tort.

Pourquoi s'étonner? Tout cela est simple, tout cela est la conséquence naturelle de ce qu'on a prétendu.

Qu'a-t-on prétendu ? Tout le monde le sait : on ne s'en est pas caclié ; on a prétendu séculariser TÉducation de la jeunesse.

La sécularisation de l'Éducation a été un des trois ou quatre grands mots d'ordre depuis cinquante ans.

Et on en est venu à bout.

Le SIÈCLE, VEtat laïque^ comme on l'a dit encore, s'est fait le distributeur de l'instruction et le maître de la discipline dans les collèges.

Puis on y a attaché, d'une manière accessoire et postiche, un représentant de la morale et de la religion qu'on a appelé l'aumônier, auquel on a affecté un certain traitement, un certain logement, un certain enseignement. Il a son jour, son heure et sa classe, comme le maître de danse, d'escrime et d'anglais.

Mais, de là, toutes les conséquences dont on gémit aujourd'hui.

C'est le siècle, au lieu de l'Évangile, qui fait l'Éducation de la jeunesse. On se plaint : c'est injuste. Le siècle ne pouvait donner en ce genre que ce qu'il a : une discipline matérielle telle quelle, et une sèche instruction.

Le siècle s'adresse naturellement à la partie inférieure de l'homme. Il ne peut pas atteindre l'autre ; il n'y prétend pas, du reste ; il ne s'en vante même point. Et c'est un hommage à lui rendre, que son affiche n'est pas trompeuse.

En sécularisant l'Éducation, on l'a donc supprimée, et on l'a bien senti. Aussi le nom môme d'Éducation est un nom effacé de la langue officielle. On ne s'en sert plus : c'est Vinstruction, l'enseignement tout au plus, dont il est question. Nul ministre, pas même M. de Falloux, n'a osé, jusqu'à ce jour, se noftimer le ministre de V Education publique. Le mot n'était pas plus possible que la chose.

Vainement un honorable législateur a-t-il proposé d'instituer dans tous les collèges de l'État des professeurs de morale. L'Assemblée législative, à laquelle fut faite cette proposition, se prit à rire. Qu'était-ce à dire ? de quoi riait-on ? de la morale ou des professeurs? Non, sans doute, mais de la proposition. La morale vraie et les vrais professeurs de morale ne sont pas si plaisants : la proposition seule était ridicule ; on aurait pu même la trouver pire encore. Mais, faite innocemment, on ne la trouva que plaisante ; et le rire de l'Assemblée suffit à rappeler que des hommes sérieux et de bonne foi n'admettent pas de morale sans dogmes, parce que ce serait une justice sans tribunaux ;

Pas de dogmes sans religion, parce que ce serait une philosophie sans âme ;

Pas de religion sans sacerdoce, parce que ce serait un culte en l'air.

Malgré la profonde sagesse de cet éclat de rire, la question n'avança point.

Aujourd'hui encore on discute ; on ne se rencontre pas'.

Tous s'accordent bien à dire : Il faut une Éducation religieuse et morale.

Et pour maîtres de morale^ on a toujours les maîtres d'études !

Je n'ai fait qu'effleurer cette grande question. Je ne tarderai pas à y revenir; et, du reste, je la traiterai constamment. Toutes les autres questions s'y rattachent et en dépendent.

iU'U

Page 1