QU IL NE FAUT PAS SACRIFIER L ÉDUCATION A L INSTRUCTION
Mon dessein, dans ce livre, on le voit, est d'exposer Tinfluence spéciale que chacun des quatre grands moyens d'Éducation exerce sur l'Éducation tout entière, et l'union étroite qui les fait tous quatre concourir au but élevé qu'il s'agit d'atteindre.
Par là, je parviendrai peut-être à fixer le vrai rôle, la vraie place qu'ils doivent conserver dans l'Éducation ; car c'est là ce qu'il faut bien comprendre, et ce qui généralement est mal compris.
Combien d'instituteurs donnent à certains moyens l'importance qu'ils n'ont pas, ou bien font le but de ce qui n'est que le moyen, et pas toujours le moyen le plus important! — Cela est vrai surtout pour Vlnstvuction. Ce n'est pas seulement un moyen d'Éducation auquel on a donné une importance excessive; c'est un moyen dans lequel on a fait consister l'œuvre tout entière.
Qu'on ne croie point toutefois que je ne veuille pas donner à VInstruction la place qui lui appartient. Rien n'est plus loin de ma pensée. J'estime à un si haut prix VInstruction^ sa valeur est si grande, son action si forte, ses détails si importants, que j'ai cru devoir y consacrer un volume entier, dans lequel j'essaye de dire comment elle est et doit être le moyen de l'Éducation intellectuelle, et dans lequel aussi je
déplore les tristes abaissements que rinstruction subit en France depuis cinquante années.
Tel n'est pas, sans doute, mon dessein en ce moment : ce livre n'y suffirait pas. Ici, je viens traiter un autre côté de la question. Je veux examiner comment VInstruction parmi nous est devenue un inoyeii auquel souvent on sacrifie tout, FÉducation morale et religieuse, et l'Éducation intellectuelle elle-même. Je veux examiner comment et pourquoi on a mis l'Instruction au-dessus de tout et avant tout.
Chose étrange ! c'est rinstruction seule qui a pris, depuis un demi-siècle, cliez un grand peuple, le nom et la place de
l'ÉDUCATION !
Il importe donc ici de bien s'expliquer, de bien s'entendre et de tout dire. La matière est délicate, je le sais : aussi je remonterai aux vrais principes et ne dirai rien que d'incontestable.
VÈducation et VInstruction sont deux choses profondément distinctes.
VÈducation développe les facultés.
VInstruction donne des connaissances.
VÈducation élève l'âme : VInstruction pourvoit l'esprit.
VÈducation fait les hommes : VInstruction fait les savants.
VÈducation est le but : VInstruction n'est qu'un des moyens.
VÈducation est donc singulièrement plus haute, plus profonde et plus étendue que VInstruction,
VÈducation embrasse l'homme tout entier : VInstruction^ non.
Et cependant, parmi nous, depuis cinquante ans VInstruction est tout : VÈducation n'est rien !
Pour l'Instruction, premièrement: VÈducation morale et religieuse est entièrement négligée !
Secondement: bien plus, VÈducation intellectuelle ellemême est le plus souvent manquée. — Ce que j'avance ici
étonnera peut-être : la démonstration toutefois en est facile à faire, et je commence par là.
• Dans VInstruction même, qu'on le remarque bien , il y a deux choses très-distinctes :
Les connaissances ;
Et le développement cVesprit^ qui peut et doit s'acquérir par rétude, par Texercice des facultés intellectuelles, par les connaissances elles-mêmes.
h' Instruction^ si elle est mal donnée, mal reçue, peut souvent ne transmettre que les connaissances^ sans développer l'esprit, sans élever, sans fortifier les facultés à cette occasion.
VInstruction peut placer, déposer, entasser les connaissances dans l'entendement comme dans un magasin, en garnir la mémoire comme de provisions : sans doute avec un certain développement passif que ces connaissances amoncelées entraînent naturellement avec elles, mais aussi sans donner à l'esprit la vigueur, l'action, la vivacité, dont il a besoin. En un mot, les connaissances ne constituent pas toujours le développement généreux, la force active, la souplesse énergique des facultés. On peut être instruit, trèssavant même, sans avoir la vigueur, la fécondité, l'élévation de l'intelligence.
Il faut qu'à VInstruction scientifique et littéraire l'instituteur intelligent ajoute la culture, l'exercice; et par là le dé veloppement, l'Éducation des facultés intellectuelles !
Sans doute, c'est par le moyen des connaissances littéraires et scientifiques que les facultés intellectuelles se développent, c'est-à-dire à l'aide de l'Instruction que se fait l'Éducation de l'intelligence ; mais VInstruction littéraire et scientifique réduite à elle-même pourrait se borner à instruire l'esprit sans l'élever, à le charger de connaissances sans le rendre fort.
C'est VEducation intellectuelle qui lui fait recevoir et di-
gérer les connaissances de manière qu'elles le nourrissent, rélèvent, le fortifient ;
C'est VEclucation intellectuelle seule qui le cultive avec soin, l'exerce avec sagesse, le développe, le forme et l'élève encore plus qu'elle ne le remplit ;
C'est VEducation intellectuelle qui fait pour lui de l'Instruction comme un aliment substantiel, dont il tire et recueille les sucs qui, se transformant en lui, le font croître et grandir, deviennent sa nourriture et son sang.
C'est alors que Vînstruction est vraiment VEducation intellectuelle^ c'est alors qu'elle élève, educat ; c'est alors qu'elle devient Esprit et Vie.
Jusque-là elle n'est que Vînstruction proprement dite : elle munit, elle pourvoit, elle instruit, instruit, rien de plus.
Quoique ce soit principalement à l'aide de Vînstruction proprement dite que se fasse VEducation de l'esprit, le langage, cependant, qu'on veuille bien de nouveau le remarquer, ne confond pas ces deux choses, et qui dit instruire ne dit pas élever.
Il y a des gens très-instruits et qu'on trouve, avec raison, très-mal eleve's^ h ne parler même que de VEducation de Vesprit.
Un savant, par exemple, qui sait une multitude de choses, mais qui est d'ailleurs sans jugement, sans goût, sans aisance pour s'exprimer, sans facilité pour se faire comprendre aux autres, et quelquefois pour se bien comprendre lui-même, sans tact pour se conduire, est un homme trèsinstruit et fort mal élevé, même intellectuellement parlant'.
C'est ce qui faisait dire à Platon : « L'ignorance absolue « n'est pas le plus grand des maux, ni le plus à redouter;
» Le célèbre P. Hardoiiiii, qui a fait une précieuse collection des Conciles, mais qui prétendait, entre autres choses, que tous les ouvrages que nous avons sous le
en. IV. — l'instruction. 141
« BEAUCOUP DE CONNAISSANCES MAL DIGÉRÉES CSt quelque Chose
« de bien })is. » (Platon, Lois, l.VII, p. 75.)
Bossuet disait dans la même pensée : « Notre soin princi- « pal a été qu'on lui donnât à propos et cbaque chose en « son temps, afin qu'il les digérât plus aisément et qu'elles (( se tournassent en nourriture. » [De rEdncatlon du Dauphin.)
En un mot, on est instruit quand on sait beaucoup, quand on possède des connaissances ; on n'est élevé, s'il est question de VEducation intellectuelle^ que quand on a la raison, le goût, l'imagination, le jugement, la pensée et la parole, et, s'il s'agit de VEducation complète^ le caractère, la conscience, la sensibilité, le cœur formés.
Tant il est certain que VInstruction n'est pas VEducation^ et que, si VEducation est le but^ VInstruction n'est que le moyen ! C'est ce que tous, môme ceux qui agissent en sens inverse, sentent et reconnaissent au moins instinctivement, quand, malgré l'érudition de la science, ils disent : C'est un homme mal élevé ; avec tout son savoir, il ne sait pas vivre. Ou bien encore, dans un langage un peu rude : Il a beau
nom des grands hommes du siècle d'Auguste avaient été composés, ou au moins refaits, par des moines du moyen âge, était de ce nombre.
Voici répitaphe que lui fit un de ses confrères : il est inutile de dire qu'elle ne fut pas mise sur sa tombe :
In expectatione judicii, Hicjacct hominum paradoxotatos, Naiione Gallus, reUgione jesuita,
Orbis litterati portentiim. Venevandce antiquUatis cuUov et deprœdator^
Docte febricUans, Somnia et inaudita commenta vigUans edidit,
Scepticum pie egit,
CredulUate puer,
Aiidaciajuvenis,
Deliriis senex.
Vcrbo dicam : liicjacet Hardulnus.
être un savant : au fond , c'est un imbécile et un pauvre homme.
Voilà la vérité.
Et cependant que fait-on de nos jours ? On ne poursuit le plus souvent que l'Instruction proprement dite.
On prétend donner des connaissances ; puis, que les facultés se développent ou ne se développent pas à leur occasion, que l'esprit s'élève ou non, on ne s'en inquiète guère : c'est ce qu'on abandonne aux dispositions individuelles plus ou moins heureuses , au travail ou à la paresse de chaque enfant.
Le langage même, ce miroir où se reflètent la pensée et l'opinion des peuples, accuse ce profond oubli du grand but de l'Éducation intellectuelle, qui est le développement des facultés ; car, dans la langue française, comme nous l'avons dit, un heureux développement chez un jeune homme et une bonne Education sont synonymes.
Mais cette fm même qu'on se propose, Vlnstruction^ y arrive-t-on ? Non, et c'est impossible.
Que peut être, en effet, l'Instruction à un âge où l'on ne sait pas encore apprendre ?
Pour que l'Instruction pût être vaste et solide, il faudrait que Vesprit eût été rendu capable d'apprendre, c'est-à-dire eût été préparé par une forte Éducation.
Jusque-là, l'Instruction proprement dite ne peut être que médiocre, et, si elle ne l'est pas, si on la multiplie, si on l'exagère, elle n'instruit pas, elle charge l'esprit ; elle n'élève pas les facultés, elle les ruine, elle les écrase.
En un mot, dans cette première jeunesse, les connaissances ne peuvent être qu'un objet d'étude, une culture, un exercice de l'esprit, et par là un moyen de développement, et non pas une science.
« L'erreur de beaucoup de gens, dit sur ce point un homme
CH. IV. — l'instruction. 143
« de rare expérience, est de se méprendre sur les études où « Ton a coutume d'appliquer la jeunesse. Le but prochain « qu'on s'y propose n'est point précisément le savoir, mais « l'exercice. Il ne s'agit pas tant de littérature, d'histoire, de « philosophie, choses qui s'oublieront peut-être, que d'af- « fermir l'imagination, la mémoire, le jugement qui demeu- « reront. » (M. Ozanam.)
A la fm de son Éducation, un jeune homme sera parfaitement élevé, intellectuellement parlant ; son Éducation intellectuelle sera excellente, non pas s'il est très-instruit, mais s'il est très-capable de s'instruire.
Je dis plus : s'il est très-instruit, je suis tenté de le plaindre : il sera probablement incapable de s'instruire davantage. Il n'est pas question alors de ce qu'il sait, mais de ce qu'il peut.
Voilà uniquement à quel point de vue les études et les connaissances si bornées du premier âge ont une si grande importance.
Les humanités vaudraient-elles les huit ou dix ans qu'on y consacre, s'il ne fallait en retirer que les connaissances qu'elles donnent, n'y apprendre, comme on dit, que du grec et du latin?
Non, sans doute, et c'est parce qu'on n'a cherché que V Instruction proiprement dite^ le grec et le latin, dans les humanités^ qu'on est venu à contester leur utilité, et qu'il n'y a plus aujourd'hui qu'un cri contre les études classiques. Et pouvait-il en être autrement, quand les pères de famille voyaient se réduire à cette Insti^uction proprement dite toute l'Éducation publique.
La Religion : les maîtres de la jeunesse déclaraient expressément qu'ils n'en étaient pas chargés.
La Discipline : les professeurs, on le sait, en abandonnent tout le soin aux maîtres d'étude, aussi la discipline morale est-elle profondément absente.
U4 LIV. m. — DES MOYEA'S D'ÉDUCATION.
Le développement même des facultés intellectuelles : combien de professeurs ne s'en occupent que s'il se présente à eux tout offert par la nature, à l'occasion de leur enseignement! autrement ils ne clierclient guère à l'exciter. On sait ce que deviennent les faibles dans la plupart des classes. Si on s'applique à développer réellement l'esprit des forts^ c'est une exploitation de l'intelligence, dont le gain sera, pour les maîtres du premier ordre, la gloire du concours, et pour les maîtres du second ordre, l'achalandage de leur maison.
En attendant, on ne fait la plupart du temps de Vlnstructlon que comme instruction, et non comme moyen de haute Éducation intellectuelle et morale.
On enseigne, et voilà tout. On ne fait que du grec et du latin ! on ne fait pas, on n'élève pas, on ne forme pas les esprits et encore moins les cœurs !
Vainement dira-t-on que les connaissances données par l'Instruction sont de deux sortes : qu'il y a des connaissances littéraires, scientifiques, purement spéculatives, et qu'il y a aussi des connaissances morales et pratiques ; que, sous ce rapport, on peut distinguer : VInstruction littéraire et Vinstruction morale ; et que, si l'Instruction littéraire ne fait pas toujours l'Éducation de l'âme, on peut attendre mieux de l'Instruction morale.
Tout cela est possible ; mais on se tromperait étrangement si on pensait que VInstruction morale fait seule VÊducation morale, que les connaissances morales constituent les habitudes morales : ce sont encore là deux choses très-distinctes. A ce prix, Sénèque eût été le plus vertueux des hommes. Non, on peut être très-instruit en morale et très-peu vertueux. Cela est facile à comprendre. VInstruction ne s'adresse jamais directement qu'à Vesprit, et les connaissances qu'elle donne, même en morale, ne sont après tout que des connaissances intellectuelles. Il y faut donc, de plus, VEducation
morale, qui consiste à développer les facultés, les habitudes, les inclinations, les vertus morales,
L'Education morale a sans doute recours à Vînstruction morale pour éclairer Thomme sur ses devoirs, mais il faut qu'elle y joigne des exemples, des exhortations, des pratiques, etc. h' Instruction morale, bornée à elle-même, peut enrichir l'esprit de belles maximes, mais VEducation morale seule peut les faire aimer, pratiquer, et leur obtenir l'assentiment du cœur; seule, elle peut ajouter à Vînstruction morale le goût, l'amour, l'exercice, l'inclination des vertus.
En un mot, VEducation morale s'adresse à l'esprit, au cœur et à la conscience, et embrasse tout l'homme.
VEducation morale, sans aucun doute, ne peut se passer de Vînstruction morale ; mais il est capital de le bien entendre : l'une n'est pas l'autre. Donner des connaissances, môme morales, c'est instruire en morale, mais ce n'est qu^instruire, ce n'est pas élever moralement. Élever moralement, c'est former le caractère, attendrir et fortifier le cœur ; affermir la volonté ; dresser, rectifier la conscience ; purifier, ennoblir la sensibilité ;. élever l'âme tout entière !
Dans l'Éducation publique, quand fait-on ces choses ? sontils bien nombreux, les maîtres, les professeurs, qui y consacrent leurs exhortations, leurs conseils, leurs leçons et les exemples de leur vie ?
Dans les classes, quand s'applique-t-on à faire admirer avec conviction les beautés religieuses de Bossuet? quand s'applique-t-on à faire remarquer même la beautéjmorale de Quintilien?
Quand reprend-on les écarts d'une jeunesse imprudente avec la fermeté et la tendre sollicitude d'un père, et non avec la farouche sévérité d'un pédagogue?
Quand cherche-t-on à éveiller la raison, la sensibilité, la conscience, dans les natures ingrates, par les moyens que la véritable Éducation saurait fournir ?
Vos élèves, dites-vous, apprennent et récitent Fénelon, rÉvangile et les meilleurs ouvrages ; soit !
Mais ne sentez-vous pas que, quand vous feriez éternellement réciter à ces pauvres enfants les enseignements de la morale, les versets même du Nouveau-Testament, si vous n'essayez rien, si vous ne dites rien pour faire pénétrer tout cela jusque dans leur cœur, votre Éducation morale sera éternellement stérile?
Et même ne comprenez-vous pas que le perpétuel silence que vous gardez sur Dieu, sur TAme, sur les plus sacrés devoirs, parle très-haut et trop significativement contre toutes ces grandes et saintes choses ?
Hélas! il le faut avouer avec confusion et douleur, voilà oi^i nous en sommes depuis cinquante années !
Cette Éducation, qui consiste dans la formation du caractère; cette Éducation, qui fait germer au cœur deTenfantles inclinations vertueuses propres à assurer le repos et Tinnocence de la vie ; cette Éducation, qui éclaire la conscience de lumières certaines, ayant pour elles Tautorité des siècles; cette Éducation, qui fortifie l'enfant et le jeune homme contre le danger de sensations nouvelles et dangereuses, par la force des impressions premières de la vertu : cette partie même de l'Éducation, qui fait des connaissances un moyen d'étendre l'esprit, d'affermir le jugement et de fortifier la raison : en deux mots, VEducation morale, et même le haut Développement intellectuel, sont laissés dans un déplorable oubli. V Instruction sèche, décharnée, matérielle, l'Instruction sans cœur, sans âme, sans conscience, et quelquefois même l'Instruction sans intelligence, voilà le grand bien qu'on poursuit et qu'on nous vante.
Un Ministre de l'Instruction publique, dans un rapport qui fut présenté au roi et au pays, il y a peu d'années, et qui a gardé toute l'autorité d'une apologie officielle, fait un aveu bien remarquable , et qui suffirait seul pour convaincre les
plus incrédules et pour justifier aussi toutes les réclamations des pères de famille.
Le Ministre déclare :
(( Qu'à regard de TÉducation, dans les meilleurs collèges, « les efforts même les plus éclairés et les plus soutenus n'ont (( qu'une puissance bornée ; que ce n'est pas le collège, mais « la famille, qui commence l'Éducation, que c'est la société « qui l'achève. »
Malgré ce qu'il a d'habile, certes, ce langage révèle un mal profond ; car, enfin, qu'est-ce à dire : la famille commence VEducation^ la société V achève? Mais cependant où se faitelle, et qui est-ce qui la fait ?
Elle se comynence dans la famille ai s' achève dans la société; mais de huit ou neuf ans à dix-huit ou vingt, qui s'en occupe ?
Hélas' vous l'avouez vous-même, pendant les années où l'enfant est au collège, où toutes ses facultés morales et religieuses doivent se développer, où la grande œuvre de l'Éducation doit se faire ; là, ynême dans les meilleurs collèges^ les efforts les plus éclairés et les plus soutenus n'ont qu'une puissance bornée.
L'effroyable lacune de ces dix années est ici trop manifestement découverte : il était impossible pourtant de la mieux dissimuler sous l'enveloppe d'une phrase bien faite. On voit, en effet, VEducation qui commence^ puis VEducation qui s'achève : on la croit faite, elle ne l'a pas été ; elle ne pouvait pas l'être, même dans les meilleurs collèges ! Ainsi disparaît dans un jeu de paroles, dans une habileté de langage, ce qu'il y a de plus important au monde, I'Éducation !
Ainsi, chose étrange 1 dans un siècle et dans un pays où l'on a voulu inaugurer pour le genre humain une ère nouvelle, où l'on a voulu rendre à Vhomme tous ses droits^ on
n'a pas pensé à lui donner toute sa valeur ! on négligeait de développer toute sa puissance morale et intellectuelle^ et on Taccablait de connaissances positives ! Depuis plus de cinquante ans, c'est-à-dire depuis lorigine même de la société actuelle, voilà où nous en sommes, en fait d'Éducation !
C'est ce qui touchait l'âme d'un des membres les plus honorables de l'Université, lorsqu'il s'écriait avec un sentiment de si profonde amertume :
« Nous ne faisons pas plus des citoyens que des dévots dans « nos collèges! Que faisons-nous donc? Nous instruisons, « nous n'élevons pas ; nous cultivons et développons l'esprit, « mais non le cœur! » (M. Saint-Marc Girardin.)
Après de tels faits, certes, c'est avec raison que M. le Ministre auquel, dans notre gouvernement, est remise cette charge si grave de présider à la formation des jeunes intelligences, ne reçoit officiellement, comme nous l'avons déjà remarqué, que le titre de Ministre de V Instruction publique. Instruire^ c'est évidemment là tout ce qu'on se propose ; élever^ on ne s'en occupe pas, on n'y pense plus, et peut-être, pouvons-nous dire, on n'ose plus l'entreprendre. Et pourquoi ? Ah ! sans doute, l'œuvre est difficile ; mais elle vaut la peine qu'on s'y applique. Arduum, sed necessarium. Si Ton ne fait qu'^nsfrîl^re, si l'on n'élève pas, si VInstruction est tout et VEducation rien, que deviendra ce malheureux pays ?
Ah! désormais, tous ensemble, tous de concert, nous aidant les uns les autres, faisons alliance dans la paix commune, pour travailler courageusement tout à la fois à Vhistruction et à VEducation de la jeunesse, pour ne plus jamais les séparer l'une de l'autre, pour répondre enfin aux espérances des familles, aux besoins des générations naissantes et aux vœux de la France alarmée !