‹ De l'education (volume 3)Chapitre 54 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Éducation industrielle et commerciale.

Éducation artistique.

Je ne sais si cette grande puissance de notre nature qu'on appelle l'Industrie et l'Art a été jamais plus noblement célébrée que dans ces deux pages de l'immortel Évêque de Meaux, que mes lecteurs me sauront gré de mettre sous leurs yeux au commencement de ce chapitre :

« Je ne suis pas de ceux, dit Bossuet, qui font grand état « des connaissances humaines, et je confesse néanmoins que « je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses « découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la nature, « ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'ac- » commoder à notre usage.

« L'homme a presque changé la face du monde : il a su « dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par « la force ; il a su discipliner leur humeur brutale et con- « traindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse « les créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée, « par son industrie, à lui donner des aliments plus conve- « nables ; les plantes h corriger en sa faveur leur aigreur

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« sauvage ; les venins mêmes à se tourner en remèdes pour « Famour de lui ?

« Il serait superflu de raconter comme il sait ménager les a éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire « tous les jours aux plus intraitables : je veux dire au feu et « à Teau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néan- « moins à nous servir dans des opérations si utiles et si né- « cessaires.

« Quoi plus ! Il est monté jusqu'aux cieux pour marcher « plus sûrement : il a appris aux astres à le guider dans ses « voyages; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé « le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. « Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse « énumération, et contentons nous de remarquer, enthéolo- « giens, que. Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'É- « criture, pour être le chef de l'univers, d'une si noble insti- (( tution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un « certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute « l'étendue de la nature. C'est pourquoi, si j'ose de dire, il « fouille partout hardiment, comme dans son bien, et il n'y a « aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie.

« Pensez maintenant. Messieurs, comment aurait du « prendre un tel ascendant une créature si faible et si expo- V sée, selon le corps, aux insultes de toutes les autres, si « elle n'avait en son esprit une force supérieure à toute la « nature visible, un souffle immortel de l'esprit de Dieu, un « rayon de sa face, un trait de sa ressemblance. Non, non; il « ne se peut autrement.

« Si un excellent ouvrier a fait quelque rare machine, au- « cun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. « Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que « sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance « pouvait construire.

« 0 homme ! il t'a établi pour t'en servir ; il a mis, pour

« ainsi dire, en tes mains toute la nature pour rappliquer à tes (( usages ; il fa môme permis de l'orner et de Tembeilir par ton (( art; car qu'est-ce autre chose que Part, sinon Tembellisse- (( ment de la nature ? Tu peux ajouter quelques couleurs pour « orner cet admirable tableau; mais comment pourrais-tu faire « remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate, « ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait con- « venable dans une peinture si riche, s'il n'y avait en toi- « même, et dans quelque partie de ton être, quelque art dé- « rivé de ce premier Art, quelques fécondes idées tirées de « ces idées originales ; en un mot, quelque ressemblance, (( quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier « qui a fait le monde?

« Que s'il est ainsi, qui ne voit que toute la nature coller jurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau (( rayon, cette partie de nous-même, de notre être qui porte (( un caractère si noble de la puissance divine qui le sou- « tient; et qu'ainsi notre àme supérieure au monde et à tou- « tes les vertus qui le composent, n'a rien à craindre que de « son auteur ^ ? »

Voilà les nobles et saintes pensées que la Religion nous donne de l'Art, de l'Industrie et de la puissance de l'homme !

Et même, en descendant de ces vues si générales et si sublimes à des considérations moins élevées et à des détails secondaires, nous verrons que, depuis Bossuet, l'importance de l'industrie et des arts, et, je dois l'ajouter, du commerce, n'a fait que s'accroître dans tous les pays civilisés.

V Industrie., en effet, intéresse la vie humaine à l'égal presque de l'agriculture ; car, si l'une ravit au sol la sève de vie renfermée dans son sein et la transforme en mille biens pour les habitants de la terre, l'autre s'empare des forces matérielles de la nature, les assujettit, les met au service de

' rossuET, t. xir, p. C9I.

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riiomme, les rend tributaires de tous ses besoins, lui soumet Teau, le fer, le feu, la vapeur ; lui fait des tissus, des vêtements, des habitations, des voies rapides qui rapprochent pour lui les distances ; en un mot, Tenrichit, le défend et le protège de toutes manières.

Le Commerce est la plus utile et la plus fréquente des relations sociales. Il a été appelé le lien des nations entre elles; et c'est bien le grand et beau dessein de la Providence qu'il en soit ainsi. De plus, chez chaque nation prise à part, le commerce est également un des liens de la société les plus puissants ; il en resserre les diverses parties ; il unit les villes et les campagnes ; rapproche et concilie les intérêts les plus éloignés ; met en présence et en rapport les langues, les travaux, les inventions de ces communs habitants d'une même terre, qui souvent seraient, sans lui, étrangers les uns aux autres. C'est ainsi que le commerce, en propageant le besoin de se voir, de s'entr'aider, de s'enrichir mutuellement, fait d'une nation comme une grande famille; des peuples les plus opposés entre eux par les besoins ou les passions contraires, des amis et des alliés, et de la multitude des hommes répandus sur toute la face de la terre, la belle société du genre humain.

Le commerce donne quelquefois aux peuples que la Providence et la nature ont fixés et font vivre sur les territoires les moins fertiles, des avantages qui surpassent ceux des nations les plus riches et les plus puissantes.

C'est par lui que l'ancien monde tend la main au nouveau, et que le nouveau envoie à l'ancien ses trésors.

C'est par lui que l'équité, que la bonne foi, la franchise, la justice sévère, l'économie, le travail et toutes les vertus fortes et secourables peuvent et doivent s'entretenir parmi les hommes.

Que dirai-je des Arts ? S'ils ne sont pas toujours une force, ils sont au moins un ornement de la société et souvent même É.. I. ^8

un grand enseignement public. Si les arts diffèrent des sciences et des lettres en ce qu'ils produisent des ouvrages sensibles et matériels, ils n'en sont pas moins dignes de la plus haute estime sociale, soit qu'ils travaillent à l'imitation du beau, soit qu'ils aient pour fin l'acquisition de Vutile.

Le grand génie de Bossuet n'a pas dédaigné, dans le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, de louer magnifiquement V architecture, qui donne, dit-il, la commodité et la beauté aux édifices particuliers, qui orne les villes et les fortifie, qui bâtit des palais aux rois et des temples à Dieu ; et aussi la mécanique usuelle, qui fait jouer les ressorts et assujettit les éléments pour le plaisir ou pour les aises de la vie. Quant au dessin, à la sculpture et à la peinture, qui font revivre les belles formes et les animent de l'expression, de la beauté noble du sentiment , et quant à la musique elle-même, qui, par la juste proportion des tons donne h la voix une force secrète pour délecter et émouvoir, nul n'en contestera le charme et l'utilité, et la Religion n'oubliera jamais les services qu'ils lui ont rendus, tant qu'ils sont restés fidèles à ses inspirations.

Les Arts, dit encore Bossuet, règlent à leur tour les métiers, appelés arts mécaniques. Ainsi V architecture commande aux maçons, aux menuisiers et aux autres : et c'est surtout l'utile qui est l'objet de ces travaux tout matériels, mais cependant très-dignes d'estime : car partout l'homme peut se montrer supérieur et inventif. En pénétrant par les sciences les œuvres de Dieu et en les ornant par les arts, il fait voir qu'il est vraiment créé à son image et capable d'entrer dans ses desseins.

Cette importance générale de Vindustrie, du commerce et des arts s'accroît encore de la prépondérance qu'ils ont acquise de nos jours parmi nous.

Aussi, qui ne comprend aujourd'hui la nécessité de donner

aux classes artistiques, industrielles et commerciales, une Éducation spéciale qui soit à la hauteur de leur rang et de leur influence dans la société moderne?

Pour saisir d'un coup d'œil toute la portée politique et sociale de cette Éducation, il suffira d'observer le but qu'elle doit se proposer, qui est de cultiver et de former les hommes qui, dans nos villes et nos provinces, feront fleurir et prospérer Vindustrie^ le commerce et les arts.

L'Éducation, qui doit donner aux industriels, aux commerçants et aux artistes, avec une forte instruction professionnelle, le développement général et essentiel qui constitue l'homme intelligent et honnête, éclairé et vertueux, est donc capitale.

Qu'on y prenne garde : la multitude d'hommes qui sont voués à l'industrie, au commerce et aux arts est immense ; elle forme la partie la plus considérable de cette grande classe moyenne qui occupe une place si large dans notre société.

Je ne dis pas que la classe moyenne soit la société tout entière : non ; mais, si, depuis l'apparition du suffrage universel parmi nous, la classe moyenne n'est plus aujourd'hui, comme elle le fut longtemps, la France électorale, elle est encore la France politique, la France influente, en forte partie du moins.

La classe moyenne remplit les conseils municipaux, règne dans nos cités comme dans nos bourgades, et y décide des choses les plus importantes, des intérêts les plus élevés : matériels, religieux et moraux. On la retrouve encore nombreuse et puissante dans les conseils généraux. Elle forme presque toute la milice nationale, ou du moins la conduit. En un mot, partout elle agit, elle pense, elle parle, elle veut, elle délibère, elle commande.

Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Il ne m'appartient pas de le décider. Je crois qu'en. ceci, comme en autre chose, le

bien peut se rencontrer ; en ce moment, je ne constate qu'une vérité : c'est que la classe moyenne est de fait à peu près souveraine dans toutes ces petites assemblées délibérantes, qui sont, tour à tour, la source, le principe, l'écho ou le conseil de nos grandes assemblées politiques. Combien n'importe-t-il donc pas qu'une classe si influente et si active soit de bonne heure entourée de tous les soins, éclairée de toutes les lumières d'une Éducation intelligente et dévouée !

Sans doute, la haute Éducation littéraire lui est communément moins nécessaire ; mais, je l'affirme, il faut encore un développement solide, étendu, élevé, du jugement et de la raison, à tout industriel et à tout commerçant : il faut du goût, de l'imagination, et de la sensibilité à l'artiste. Que deviendrait VArt s'il n'avait pas d'autres enseignements que l'école communale de dessin et de chant, ou même que l'imitation matérielle des grands maîtres de l'École des Beaux-Arts, sans histoire, sans poésie, sans haute littérature, sans inspiration religieuse ?

Que deviendrait VIndustrie elle-même sans le coup d'œil inventif, sans la force du jugement, sans la puissance de conception que donne une Education largement conçue?

Si l'on suivait mes vœux, VÊducatiqn industrielle^ commerciale et artistique devrait arriver à la haute Education intellectuelle, pour tout industriel, commerçant ou artiste que la nature en montrerait capable et digne.

Dans l'état de choses établi en Europe, et spécialement en France, parla Providence et à la suite des révolutions, combien d'hommes, nés dans une condition industrielle ou commerciale, à qui une haute Éducation intellectuelle sera nécessaire, en vue des fonctions étrangères à leur profession proprement dite, auxquelles ils peuvent être appelés ultérieurement !

Tout le monde en France peut parvenir à tout. Est-ce un bien? est-ce un mal? Encore un coup, je ne l'examine point :

c'est un fait. 11 est donc important, sous peine de voir les positions les plus élevées envahies par des incapacités déplorables, qu'il y ait en France une Éducation qui élève les intelligences à la hauteur de leurs destinées providentielles et sociales.

Ici, sans doute, il ne faut pas agir à l'aveugle, ou se laisser imprudemment guider par la perspective de possibilités chimériques ; mais il faut consulter les facultés naturelles en même temps que les autres indices de la Providence : quand ces facultés sont éminentes, on doit les favoriser, lors même que la profession ne l'exigerait pas essentiellement.

Si tel enfant, dont on veut faire un négociant, un banquier, etc., a un grand esprit, le commerce ou la banque ne lui suffiront peut-être pas; il voudra, il pourra être homme politique, député, représentant ; il le sera. Prévoyez donc cette carrière ultérieure s autrement il ne sera qu'un représentant inutile et muet, ou, ce qui serait pire encore pour son pays, un homme sans intelligence et parleur.

Sans doute, ce que je demande ici, je ne le demande pas pour tous. Je comprends, par exemple, que la plupart ignorent la métaphysique, qui traite des choses les plus générales et les plus immatérielles. Je comprends qu'ils ignorent la rhétorique, qui fait parler éloquemment; \b. poétique, qui fait parler divinement et comme si on était inspiré ^. Mais je voudrais qu'ils n'ignorassent pas la grammaire générale, qui donne une grande intelligence de la langue qu'on parle et la parfaite correction du style ; ni une certaine logique, qui apprend les moyens de bien raisonner; ni les notions premières

» Entre [cent exemples, si M. Casimir Périer n'avait pas reçu d'un père intelligent une haute et forte éducation, il n'aurait pas été un ministre si considérable et si honoré.

» BossuET, De la connaissance de Dieu et de soi-même.

de la philosophie morale^ qui enseigne les moyens de bien vivre ; ni Vhistoire, qui fait saisir les leçons de la Providence dans la vie des peuples, ni ces premiers éléments de droit public, qui règlent les devoirs politiques, civils, militaires, des citoyens d'un même pays ; ni Véconomie sociale, qui organise la prospérité et la paix.

Voilà les notions générales que je voudrais voir enseigner à ceux qui travailleront peut-être un jour à préparer les lois de leur pays.

On sent que je ne puis entrer dans de plus longs détails et que je n'exclus de cette Éducation générale et préparatoire ni les éléments de la jurisprudence, ni, dans les sphères moins élevées, les sciences nécessaires aux divers besoins de chaque profession, telles que la géométrie, qui démontre l'essence et la propriété des grandeurs; la mécanique, qui étudie les lois du mouvement et ses forces motrices ; V astronomie, la physique, la géologie et Vhistoire naturelle, V arithmétique, la tenue des livres, la physiologie et Vhygiène. Je ne dédaigne pas, et au besoin je recommanderai avec le même zèle et pour les mêmes raisons, l'étude des matières premières de l'industrie, telles que coton, soies, bois de teinture, sucres, cafés, etc.

Enfin , je voudrais que ceux dont {je parle apprissent particulièrement les langues vivantes, l'histoire et la géographie commerciales , l'économie industrielle et domestique.

Est-il nécessaire d'ajouter que cette Éducation intellectuelle présuppose toujours aussi une forte Éducation religieuse et morale? Où, en effet, cette Éducation de l'âme et de la conscience a-t-elle besoin d'être énergique et profonde, si ce n'est parmi les classes dont je parle? et même ne doit-elle pas être d'autant plus forte, que le haut industriel, le commerçant ou l'artiste aura plus d'influence, non-seulement quelquefois dans les régions politiques, mais toujours au

moins sur les classes ouvrières, par Texemple ou par Tautorité, par la fortune ou par le talent ?

Hélas ! il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur la décadence des mœurs industrielles et commerciales, et on sentira le besoin de fortifier pour elles FÉducation religieuse et morale. Que sont devenues ces anciennes familles de commerçants dont l'activité, la patience, la probité, la sobriété faisaient, avec le temps, des maisons si opulentes et si solides ? leurs grandes richesses ne les dégoûtaient point du travail et ne leur faisaient jamais mépriser ni l'application, ni la simplicité, ni l'économie.

Qu'est-ce qui ruine aujourd'hui chez nous le commerce et l'industrie? C'est, d'une part, la mauvaise foi etlafraude, et, de l'autre, la négligence ou le faste des commerçants et des industriels, qui ne songent qu'à s'enrichir pour s'élever et sortir promptement de leur condition.

Combien de commerçants parmi nous que l'avidité du gain précipite dans la ruine, dans la banqueroute, parce qu'ils se jettent dans des spéculations qui sont au-dessus de leurs forces : risquant, non-seulement leur bien, mais le bien d'autrui ; ne se rendant compte ni de leurs dépenses, ni de leurs entreprises, ni de leurs ressources !

Qu'est-ce qui fait la prospérité commerciale et industrielle d'un peuple ? qu'est-ce qui lui attire la confiance des autres peuples pour le commerce et l'industrie ? C'est la bonne foi, la franchise , la fidélité à la parole donnée, la sûreté des contrats, la sincérité des transactions, la constance dans les règles du commerce et de l'industrie.

Pourquoi certaines nations ont-elles cessé de négocier avec nous ? C'est peut-être qu'elles n'ont plus trouvé la même probité, la même exactitude, la même sûreté, la même commodité, dans leurs relations avec nos commerçants et nos industriels.

Insensiblement les négociants étrangers se sont retirés ;

on ne les a plus revus dans nos ports et sur nos places de commerce, parce que d'autres nations, plus sages et plus habiles, ont su les attirer chez elles et leur faire trouver des avantages qu'ils ne trouvaient plus chez nous.

Je laisse parler ici un homme qui a vu toutes ces choses de plus près que moi :

a Le nombre des fraudes et celui des risques s'est consi- « dérablement accru dans le commerce depuis que les an- « ciennes maisons, renommées de père en fils dans une « branche commerciale, se sont progressivement éteintes « sans qu'il s'en reformât de nouvelles.

« La bonne foi et la probité d'une maison de commerce se « légitimait anciennement par le temps ; la confiance qu'elle a avait inspirée faisait de sa raison commerciale une nota- « bilité héréditaire dont on était fier et qu'on tenait à con- « server pure ; les traditions se transmettaient de père en « fils. Maintenant les grandes maisons ne basent plus leurs « opérations que sur un succès éphémère de vogue ou de « circonstance. Les petites maisons ne spéculent plus que « sur la falsification des denrées et des produits. Aussi, dès « qu'un chef de maison a réalisé ses bénéfices, le voit-on, sa « famille et lui, changer aussitôt de condition, pa*rce qu'ace près lui avoir procuré la fortune elle ne lui donne pas la « considération, sans laquelle on jouit mal de la première.

« Il peut encore se faire, dans l'état de commerçant, d'ho- « norables fortunes, en s'attirant par une grande bonne foi « la confiance des consommateurs, en vendant les meilleures « qualités, le prix juste et fixe ; en se contentant d'une com- « mission équitable, qui sera d'autant plus productive qu'elle « sera plus faible pour être plus souvent répétée.

« Un chef de maison qui, à la fin de sa carrière, n'aurait « réussi qu'à fonder le crédit de sa maison et qu'à élever « honorablement sa famille, lui laisserait encorejun bon patri-

« moine, et peut-être même un patrimoine plus assuré qu'il « ne le serait en rentes ou en fonds de terre ; car un jeune « homme sans profession sauve difficilement sa fortune des « écueils de la dissipation ou de Tintrigue; ces dangers le « menacent moins lorsqu'il a le nom de son père k faire res- « pecter, qu'il a sa clientèle à conserver, et qu'il reste sous « la tutelle de vieux amis qui le surveillent et l'encou- « ragent. »

Après ces réflexions et ces exemples, on peut le répéter avec assurance : non, la probité n'est jamais plus nécessaire qu'au commerce et à l'industrie ;

Non, la vertu, le sentiment du beau moral n'est jamais plus nécessaire qu'aux arts.

Sans la conscience, l'industrie et le commerce marchent à leur ruine.

Sans la vertu, les arts n'ont plus d'inspiration et ne sont plus qu'instrument de dépravation publique.

Il faut donc enter fortement le commerce, l'industrie et les arts sur la probité et la vertu. La probité et la vertu ont une sève dont la richesse et la fécondité ne tarissent jamais ; leurs fruits en tous genres sont l'espérance et le salut de toutes les professions sociales, en même temps que l'honneur de ceux qui les exercent.

Oui, il faut qu'une justice sévère préside à toutes les transactions humaines.

Il faut que les vertus les plus fortes soient le fond de l'Éducation de ceux qui se destinent à ces importantes carrières.

Et cependant, nous devons l'avouer avec confusion et douleur, nulle Éducation, depuis cinquante années, n'est plus négligemment faite que l'Éducation des classes industrielles, commerçantes et artistiques : au milieu des tiraillements et des conflits les plus misérables, tandis que les uns affirment

et que les autres uieut, toute une jeunesse, tout un peuple, et comme toute une société nouvelle s'est élevée en France. L'Industrie, le Commerce, les Arts libéraux et mécaniques Font créée ; c'est elle, à son tour, qui les fait fleurir parmi nous : société nombreuse, active, laborieuse, forte, opulente et maîtresse : j'ai dit de quel poids elle pesait dans les destinées de la France ; eh bien ! voilà la société dont nous n'avons pas tenu compte dans l'Éducation publique, et on a élevé toute la jeunesse française presque comme si cette société n'existait pas !

On marchait dans une ornière : rien n'a pu en faire sortir, rien n'a pu faire sacrifier la routine des vieilles habitudes. 11 n'était cependant pas question de renverser les collèges de fond en comble en faveur de cette société nouvelle, mais seulement de faire quelque chose pour elle, pour ses besoins, pour ses intérêts, qui sont manifestement les besoins et les intérêts de la France elle-même. Vainement M. Saint-Marc Girardin, dont le nom et les lumières ne peuvent être suspects, disait :

« Il ne s'agit pas de substituer l'Éducation profession- « nelle à l'Éducation classique, il s'agit simplement de mettre (( à côté de l'Éducation classique l'Éducation profession- « nelle, d'établir par conséquent différentes études corres- « pondantes à la diversité des professions sociales '. »

Les amis eux-mêmes de l'Instruction publique, telle qu'elle se donnait en France, ont, depuis quinze années, fait retentir ces plaintes aux tribunes parlementaires et par la voix de tous les organes de la publicité.

M. Guizot s'écriait dès 1831 :

« Il faut des établissements d'une autre nature, où les V classes diverses de la société puissent trouver un aliment

» M. Saint-Marc GiRAHDiN, j^/omïew, 5 juin 1838.

« intellectuel qui convienne à leur vie, à leur destinée ^ «

M. Saint-Marc Girardin disait encore :

« Je Tavoue, comme professeur, comme ayant été long- « temps chargé 'dans les collèges, des honorables fonctions « de renseignement, il y a dans nos classes beaucoup de « jeunes gens auxquels ne convient pas renseignement lit- « ter aire. »

M. Renouard, dans un rapport fait au nom de la commission nommée par la Chambre des députés, sur le projet de loi touchant à l'instruction primaire (session de 1833), s'exprimait en ces termes remarquables :

« Il n'existe plus pour un enfant, après qu'il a appris à « lire, à écrire et compter, ni école, ni collège, si sa destina- « tion sociale, sa position de famille, ses goûts, lui rendent « inutile ou impossible la connaissance du grec ou du latin.

« Qu'arrive-t-il de là ?

« C'est, d'une part, que beaucoup de jeunes intelligences, « laissées sans culture, sont abandonnées à tous les hasards « des événements ; c'est, d'autre part, qu'une multitude « d'Éducations classiques se poursuivent et s'achèvent sans « bons résultats ; inutiles à beaucoup, parce qu'ils y assisce tent, durant de longues années, sans les comprendre; « perdues pour d'autres, parce qu'ils entrent dans des profes- « sions où rien ne leur en rappellera le souvenir ; décevan- « tes et funestes pour ceux qu'une demi-science jette hors « des professions laborieuses où ils trouveraient à vivre « utilement, et qui, ne sachant ni travailler de leurs mains « ni combiner fortement des idées, embarrassent la société, « la surchargent de médiocrités, et la placent dans la cruelle « situation de ne savoir comment disposer ni d'assez d'em- « plois ni d'assez d'argent pour satisfaire tant de prétentions « affamées. »

• M. GuizoT, Chambre des députés.

Certes, après des aveux si formels, après des plaintes proclamées si haut, je puis le dire, puisque cela est trop manifeste en effet, rien n'est encore organisé en France pour l'Éducation professionnelle ; rien n'est fait pour elle, et cependant, comme il faut quelque chose, bon gré mal gré, qu'y at-il? Quelques écoles spéciales, où l'instruction professionnelle est médiocre, et l'Éducation morale et religieuse à peu près nulle.

Combien il est déplorable qu'on n'ait pas réfléchi plus tôt à la gravité des intérêts qu'on négligeait si tristement !

Toutefois, et je suis heureux de le constater, quelques essais meilleurs ont été faits depuis peu de temps.

Ainsi la ville de Paris, le Conseil municipal de cette grande cité a senti la nécessité et a décidé la fondation d'un collège industriel et commercial pour la nombreuse jeunesse dont c'est l'impérieux besoin. J'ignore l'état présent de cette maison; j'aime à espérer que l'Éducation religieuse et morale y est forte, qu'on y cultive ces jeunes gens, leur âme, leur cœur, leur conscience, leur caractère, aussi bien que leur esprit; .qu'on en fait des chrétiens sincères en même temps que des commerçants habiles : s'il en était autrement, cette maison ne serait pour le pays qu'un péril et un malheur déplus.

Je dois le dire aussi : il y a en France des religieux dont le nom est justement vénéré et chéri du peuple. Dieu leur a donné une profonde intelligence, je le dirai presque, avec l'expression des livres saints. Dieu leur a donné le génie de la charité pour l'Éducation des classes populaires et de la classe moyenne : eh bien! ces bons Frères des Écoles chrétiennes, car c'est d'eux que je parle, ont senti, eux aussi, le mal profond que fait aux classes industrielles et commerciales l'absence de toute bonne Éducation professionnelle ; et ils se sont décidés, en faisant un immense effort de dévoûment,

à établir à Passy un pensionnat ' où se donne une Éducation intellectuelle, religieuse et morale, telle qu'il la faut pour les enfants qui se destinent aux carrières commerciales, industrielles et artistiques.

A force de zèle, d'intelligence et de sacrifices, ils ont réussi: ils ont édifié eux-mêmes la maison. A peine cette maison a-t-elle été ouverte, que le besoin d'une Éducation

* Dans cette maison, l'ensemble des études se partage convenablement en enseignement élémentaire et en enseignement supérieur. L'enseignement élémentaire comprend :

1° La Religion ; 2° La Lecture; 3° L'Écriture:

û° Le Français :

la Grammaire, l'Orthographe, l'Analyse gramma- ( ticale ; 5° Les premières notions du Style épistolaire ;

6° L'Histoire Sainte;

1° Quelques notions sur l'Histoire de

France ; 8° La Géographie; 9° L'Arithmétique, jusqu'aux fractions

inclusivement ; 10° Les premiers principes du Dessin linéaire, du Dessin de figure et de la Musique vocale.

L'enseignement supérieur ajoute à l'enseignement élémentaire :

Ib' Le Dessin

5° L'Histoire

1" La Grammaire générale; 2° La Littérature franc^aise, comprenant des notions de style et de rhétorique ; 3° Le Style épistolaire; U" Des notions de Logique ; Sainte, Ancienne, Romaine, du Moyen Age, Moderne, de France ; 6" La Mythologie; 7° La Géographie historique, politique

et commerciale ; 8° Des notions d'Astronomie; 9° L'Arithmétique; 10" L'Algèbre;

Et, de plus, l'Anglais, l'Allemand, langues si importantes à toutes les relations de l'industrie et du commerce.

Les élèves sont partagés en neuf classes, ce qui permet de donner à tous des leçons analogues à leur âge et à leurs besoins. Deux maîtres sont exclusivement attachés à chacune de ces classes, afin que chaque élève reçoive les soins les plus particuliers.

11" La Géométrie;

12" La Trigonométrie ;

13° L'Arpentage;

14" La Levée des plans; linéaire, d'architecture, académique, d'ornements, du paysage, au lavis;

16" La Tenue des livres, partie simple, partie double ;

17° Des notions d'Histoire naturelle, de Piiysique, de Chimie,;

18" La Musique vocale;

19° Un cours de Législation élémentaire usuelle;

industrielle et commerciale, et le bonheur d'y trouver la religion présidant à tout, y a attiré trois ou quatre cents élèves.

Les pays étrangers, jaloux de cette belle œuvre, nous Fenvient ou du moins veulent en partager avec nous les bienfaits. Ils demandent aux bons Frères des Écoles chrétiennes de venir fonder chez eux des pensionnats semblables.

Les villes les plus considérables en France expriment le même désir.

Du reste, la France jouissait de ces bienfaisantes institutions avant la Révolution. Rouen, Reims, Saint -Omer, Nancy, Carcassonne, Montpellier, et beaucoup d'autres villes, avaient des pensionnats pareils et les devaient au zèle et au dévoûment des Frères. 11 est vrai qu'alors l'Éducation et l'enseignement étaient libres en France. Il n'y avait pas de Constitution qui eût promis cette liberté, mais il y avait un bon sens public qui en faisait jouir : ce bon sens nous a longtemps fait défaut.

Je bénis Dieu de ce qu'enfin, après tant de débats et d'agitations contraires, les honnêtes gens se sont entendus, se sont expliqués une bonne fois, et ont voulu sérieusement le triomphe du sens commun et de la justice, et la liberté du bien.

Je fais des vœux pour que ces précieux établissements se multiplient sur le sol de notre pays. Que la Religion les aide, les protège, les inspire, les soutienne ! que l'Éducation y soit sincèrement, fortement chrétienne ! qu'il sorte de là des générations nouvelles qui fassent revivre la beauté des mœurs antiques, l'honneur de l'ancienne bourgeoisie française et la dignité véritable de l'industrie, du commerce et des arts !

CIL 111. — DE I/EDUCATION POrULAIRK. 287

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