‹ De l'education (volume 3)Chapitre 56 sur 67 · CE QUE PEUT ÊTRE L'INSTRUCTION DANS L'ÉDUCATION DU PEUPLE · texte numérisé non relu

CE QUE PEUT ÊTRE L'INSTRUCTION DANS L'ÉDUCATION DU PEUPLE

Nous l'avons vu : tous les enfants ne peuvent pas être élevés de la même manière : il y a, il doit y avoir des Éducations diverses ; mais quelles en sont les lois et les limites ? Rien n'est plus important et quelquefois plus difficile à fixer.

J'ai parlé, dans un chapitre précédent, de l'Éducation des classes vouées à l'industrie, au commerce et aux arts ; mais quelle sera l'Éducation des classes populaires, ouvrières ou agricoles ?

Si leur Éducation diffère de l'Éducation industrielle et commerciale, et de la haute Éducation littéraire, comment lui conservera-t-on la dignité et le respect auxquels elle a droit ?

Je l'ai déjà dit, et je dois insister sur ce point :

L'intégrité de l'Éducation n'en réclame pas le dernier perfectionnement : tous doivent être intelligents et honnêtes ; et, cependant la même étendue dans l'esprit, et, je ne crains pas de l'ajouter, la même perfection dans la vertu, ne sont pas requises de tous.

« Si vous élevez le peuple, » dit M. Laurentie, dans un ouvrage que je suis heureux de citer à mes lecteurs, « si « vous élevez le peuple pour lui donner d'autres mœurs que « ses mœurs, d'autres vertus que ses vertus, vous changez «[la nature du peuple, c'est-à-dire vous faites non une œuvre « d'Éducation, mais une œuvre de révolution. »

Mais, d'un autre côté, ce qu'il n'est pas moins important de bien comprendre, c'est que tous, sans exception, l'ouvrier, l'enfant du peuple, l'homme des champs, par cela même et par cela seul qu'ils sont hommes et chrétiens, doivent recevoir une Éducation qui les fasse jouir du développement et de l'énergie de leurs facultés dans le degré convenable.

La Providence ayant voulu qu'il y eût dans la société des états tout à la fois plus laborieux et plus élevés, des services plus nobles et plus pénibles, a ordonné par là même que, pour ces états et ces services, il y eût une Éducation plus parfaite que pour les autres. Ainsi la profession qui commande le plus l'oubli de soi, celle où l'on cesse d'être fidèle dès qu'on cesse de s'oublier soi-même et de se renoncer,

celle où l'on peut craindre que les plus saintes affections de la nature n'affaiblissent le dévoûment au devoir, celle-là exige évidemment une vertu plus généreuse et aussi une intelligence plus haute que ne le demandent les professions où, par là même qu'il est permis de travailler pour soi et pour les siens, c'est un devoir de le faire. Pour n'en citer que deux exemples, les Instituteurs de la jeunesse et les Prêtres, instituteurs religieux des peuples, ne doivent-ils pas avoir un cœur plus dévoué, une instruction plus étendue, une intelligence plus éclairée, une vertu plus profonde et l'inspiration d'un sacrifice plus héroïque ? C'est une vérité aussi claire que le jour.

Mais faut-il conclure de là que l'Éducation, parce qu'elle ne tend pas toujours aussi haut, puisse jamais négliger aucune des facultés de l'homme ? Non : quel que soit son rang dans la société, quelle que soit sa naissance ou son humble fortune, jamais un homme n'a trop d'intelligence ni une moralité trop élevée ; jamais il n'a trop de cœur ni de caractère; ce sont là des biens qui n'embarrassent jamais la conscience. Quoi ! me dira-t-on, vous voulez que l'homme du peuple, que l'homme des champs puisse être intelligent comme le négociant, comme le magistrat? Eh ! sans doute, je le veux, si Dieu l'a voulu et fait ainsi ; et je demande que l'Éducation ne fasse pas défaut à l'œuvre de Dieu ; et, si cet homme, dans sa pauvre condition, est élevé d'ailleurs à l'école de la Religion et du respect, je n'y vois que des avantages pour lui et pour tout le monde.

« L'instruction d'elle-même est bonne, et ce n'est pas sa « faute si la méchanceté des hommes la vient pervertir *. »

De quel droit voudrait-on refuser à l'homme du peuple le développement convenable de son esprit? Sans doute il ne ferapasun jour de ses facultés le même emploi que le négo»

L ' M» Lacremie.

ciant ou le magistrat : non, il les appliquera diversement selon la diversité de ses besoins et de ses devoirs : et voilà pourquoi l'Éducation doit les exercer, les cultiver diversement aussi: mais les négliger, jamais! L'homme du peuple s'applique à d'autres choses ; il étudie d'autres choses que le négociant et le magistrat ; il en étudie, il en sait moins : c'est dans l'ordre ; mais qu'il sache aussi bien, qu'il sache même mieux ce qu'il doit savoir ; qu'il ait autant d'esprit, et quelquefois plus, pourquoi pas?

Sans doute, sauf les exceptions de Providence, le développement de ses facultés intellectuelles ne peut, ne doit pas être aussi brillant, aussi étendu, mais je demande qu'il soit aussi solide et aussi ferme que dans les Éducations les plus relevées.

Si ses connaissances ne sont pas aussi variées, je demande qu'elles soient aussi exactes, aussi vraies ; je demande que son esprit soit aussi juste; je demande que le bon sens, ce grand maître de la vie humaine, comme dit Bossuet, soit chez lui puissant et fort : en un mot, je ne lui veux, ni dans son instruction ni dans son esprit, rien d'imparfait et de médiocre, rien de faux, rien de faible, rien de défectueux.

Je suis heureux de pouvoir reproduire encore ici les sages maximes du religieux auteur que j'ai déjà cité :

« Pour le peuple, la morale n'est pas dans les spéculations « de philosophie : elle est dans la vertu réelle, dans les de- « voirs et la charité. De même de l'instruction : si l'instruc- « tion 'donne au peuple plus de facilité de suivre ses voca- « tions de travail et d'activité, elle lui est bonne, elle lui « adoucit la vie, elle lui rend ses jours plus calmes et ses « travaux plus légers. Si elle le nourrit de chimères, si elle « l'éloigné de ses goûts, si elle lui remplit la tête de pensées « folles et vides, elle] lui est un fléau, elle tourmente son « foyer, elle assombrit son existence et le frappe d'immo- « bilité. »

Ce que je redoute par-dessus tout dans rinstruction populaire, c'est la médiocrité savante : ce demi-savoir insolent est mille fois pire que Tignorance, parce qu'il y ajoute l'orgueil et la présomption. Quand l'irréligion, quand un philosophisme impur et grossier vient s'y joindre, et cela arrive presque toujours, je ne sache rien alors de plus hideux et de plus redoutable à l'état social : qui ne le comprend enfin?

C'est pour prévenir [de pareils' maux, c'est dans le sentiment de son profond et immortel amour pour le peuple, et aussi dans sa haute et prévoyante sollicitude pour la société tout entière, que l'Église s'est toujours dévouée, avec un soin religieux, à l'Éducation populaire. La première, elle l'a essayée dans le monde, et seule encore elle la fait avec succès : les instituteurs que l'Église envoie aux peuples sont les apôtres de la vertu, les consolateurs des affligés, les pères des pauvres, et tout à la fois les plus habiles maîtres que l'on connaisse. C'est à eux, et à eux seuls, qu'il est encore donné, au milieu du redoutable malaise des classes populaires, de prêcher, avec vérité et avec fruit, à ces pauvres, la patience et le travail ; à ces enfants, l'obéissance et le respect ; à ces jeunes ouvriers fatigués delà chaleur du jour, la résignation et l'espérance. Mais ils ont, en même temps, reçu du Ciel je ne sais quelle grâce merveilleuse, je ne sais quel instinct populaire qui leur fait trouver pour ces pauvres enfants le secret des méthodes instructives les plus puissantes et les plus simples, les plus attrayantes et les plus fécondes.

J'ai souvent observé de près les élèves formés par l'enseignement des Écoles chrétiennes, et, je dois l'avouer, j'ai été quelquefois jeté dans un profond attendrissement, à la vue de ces enfants et du sage et admirable développement de leur esprit. Je ne crains pas de le dire : leur Éducation intellectuelle, quoique circonscrite comme elle devait l'être, avait quelque chose de parfait et d'achevé ; leur instruction était

si vive et si forte, qu'on ne voyait pas ses bornes, même dans un horizon donné. Ces jeunes esprits s'élançaient toujours, et après plusieurs heures d'entretien, nous les quittions sans avoir rencontré les limites de leur intelligence.

Certes, je ne les plaignais pas de n'être point instruits dans ces arts frivoles qui amusent les loisirs du riche et amollissent sa vie ; je ne les plaignais point d'ignorer les lettres savantes, où la médiocrité est si facile et la nullité si déplorable. Mais, quand je les voyais fixer avec tant d'ardeur leurs regards et la légèreté de leur âge sur des livres pieux et instructifs ; quand je les entendais redire avec tant d'intelligence les leçons de l'histoire sainte, de la géographie, de l'orthographe et de l'analyse grammaticale ; quand je les voyais tracer avec une écriture si ferme les préceptes de l'Évangile et les leçons de la vertu, ou cultiver d'une main si sûre les premiers arts du dessin linéaire ; quand je les entendais lire avec goût, chanter avec méthode, et répondre sur toutes ces choses avec une simplicité si aimable et une si modeste assurance, je disais en mon cœur : Enfants, soyez bénis ! bénis, vous et vos maîtres ; bénis, vous et la Religion qui vous élève !

Et je me souviens qu'en ce moment un des premiers magistrats de la capitale, témoin comme moi de ces simples merveilles, me disait avec étonnement : Mais ces enfants sont plus et mieux instruits que la grande majorité de ceux qui sortent de nos collèges après dix ans d'études ! — Cela était vrai !

Aussi, maintenant qu'il est manifestement impossible d'accuser les instituteurs religieux du peuple de vouloir lui refuser l'instruction, on élève un autre reproche : on se récrie contre la multiplicité des connaissances enseignées dans les Écoles chrétiennes de l'enfance.

Il faut avouer que c'est une étrange accusation ! d'autant plus étrange, qu'à une autre époque on tenait un langage

bien différent ! Qui ne se souvient encore aujourd'hui du dédain avec lequel on parlait autrefois des Écoles chrétiennes et des Frères Ignorantins ?

Eh bien! les Frères Ignorantins ont eu le courage héroïque de résister à ces injustes et cruelles dérisions, ce qui ne les a pas empêchés de se proportionner, comme ilsl'ont toujours fait, aux justes exigences de la société qu'ils devaient élever. Ils ont élargi le cercle de leur instruction, quand les besoins du temps l'ont voulu; mais, en même temps, ils ont sagement repoussé les exagérations. D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas : si aujourd'hui leur enseignement méritait le reproche d'une étendue immodérée, ce ne serait pas eux, mais l'ancienne loi sur l'enseignement primaire, qu'il faudrait en accuser. Mais, encore une fois, qu'on se rassure ; leur sagesse et leur expérience ont su neutraliser les conséquences des principes dangereux qu'une législation imprudente avait introduits.

Nous reconnaissons néanmoins qu'il y a là un grand péril d'entraînement ; mais nous avons la confiance que ces religieux instituteurs ne se laisseront pas entraîner à cette pente funeste : nous en avons pour garant l'esprit et les motifs qui inspirent leur dévoûment.

Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner à quel degré l'instruction est bonne et utile pour le peuple.

Je ne le ferai pas : je crois, du moins, les développements superflus ; car, malgré les calomnies dont on l'a poursuivie, FÉglise n'a jamais hésité sur ce point; et pendant que ses ennemis élevaient leurs clameurs, elle continuait, avec un dévoûment infatigable et silencieux, ses rudes et pénibles travaux en faveur de l'enseignement populaire.

L*évidence a d'ailleurs convaincu les hommes sincères : si j'ajoute quelques mots, c'est pour éclairer d'anciens adversaires qui, effrayés par les révélations des statistiques criminelles, ont aujourd'hui changé de rôle, et nous accuseraient volontiers de faire trop pour l'instruction du peuple.

Je leur répondrai par un seul fait :

S'il y a un peuple en Europe qui soit h l'abri de tous soupçons pour la sincérité et la ferveur de sa foi, pour la pureté de ses mœurs, pour la probité de son caractère, pour son attachement à la famille, au foyer domestique et à la patrie^ c'est, sans contredit, le peuple de Savoie.

Eh bien ! ce qu'on ignore trop, c'est l'état extraordinairement avancé dans lequel se trouve ce peuple, sous le rapport de l'instruction : je parle d'après un témoignage certain, authentique. Dans les deux diocèses les plus montagneux et les plus pauvres de ce pays, voici les résultats qui ont été constatés : dans le diocèse de Tarentaise, sur cent enfants, il y en a quatre-vingt-sept qui savent lire; dans le diocèse de Maulienne, c'est quatre-vingt-trois sur cent *.

Voilà le fait dans toute sa simplicité, mais aussi dans toute sa rigueur ; voilà ce que l'instruction fait pour le peuple, quand la Religion la donne ^.

Si l'on veut savoir maintenant ce que peut l'instruction seule, abandonnée à elle-même et séparée de la Religion, qu'on regarde le déplorable état moral de quelques-uns de nos départements, justement renommés d'ailleurs comme les plus instruits.

Mais , chose touchante et merveilleuse , et qui prouve la puissance de la Religion en même temps que la nécessité de son action ! la Religion peut, quand il le faut, se passer de l'instruction : ce qu'elle sait faire avec elle, elle le peut encore sans elle î

11 y a en Europe une autre contrée, dont le nom rappelle avec les plus grandes infortunes la plus héroïque fidélité à la foi : c'est l'Irlande. Accablée par des lois oppressives et tyran-

» Nous avons emprunié ces chiffres à un très-remarquable Mémoire, lu à la société académique de Savoie par Monseigneur Billiet, archevêque de Chambéry.

' Dans tous les diocèses de Savoie, ce sont les jeunes vicaires qui font l'école, sous la direction du curé, avec le titre de vicaires régents.

niques, elle est restée trop longtemps dans Tignorance. Eh bien ! que sont devenues chez le peuple irlandais les vertus sociales? Je ne crains pas d'affirmer qu'il n'y a pas de nation où elles soient plus fidèlement pratiquées. On se rappelle les désastres de la dernière famine qui a désolé ce pays, les horribles tentations que ces calamités devaient mettre dans le cœur de toutes ces malheureuses populations : voici cependant ce que je lis dans un rapport écrit et publié, à cette époque, par la Société de Saint-Vincent-de-Paul :

« L'Irlandais est courageux, patient, résigné, et surtout « d'une charité à toute épreuve ; mais aussi il est entouré des a ministres de son culte et des objets matériels qui lui rap- « pellent sans cesse et sa foi et les défenses qu'elle impose. « C'est là tout le secret de la magnanimité irlandaise. Les « Irlandais meurent par milliers, mais ils ne volent pas, ils « ne dévastent pas, ils ne troublent pas l'ordre public. Leur « détresse est immense, sans doute ; mais il est un malheur « qui ne leur est pas encore arrivé, et qui, avec la grâce de « Dieu, ne leur arrivera jamais, ce sem^^ celui é?' avilir leur « infortune. »

Oui, c'est l'irréligion, c'est l'impiété qui avilit les peuples. C'est la Religion, et la Religion seule, qui apprend aux nations opprimées à honorer leurs malheurs, comme elle apprend aux nations heureuses à ne pas abuser de leur prospérité! Quand donc comprendra-t-on enfin ce que l'Éducation religieuse doit faire et ce qu'elle fait pour les peuples? Nous essayerons de l'indiquer dans le chapitre suivant.

CHAPITEE Y

De rÉducation populaire.

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