CE QUE LA RELIGION PEUT ET DOIT FAIRE POUR L'ÉDUCATION DU PEUPLE
Malgré rimportance de rinstruction considérée en ellemême, les instituteurs religieux du peuple ne feraient qu'une œuvre imparfaite et souvent dangereuse, s'ils ne faisaient rien de plus.
En effet, Tinstruction ne s'adresse qu'à l'esprit ; et, s'il faut que le peuple ait un esprit juste, solide, éclairé, il faut aussi, il faut surtout qu'il ait du cœur, de la conscience, du caractère, de la vertu ; il faut que l'Éducation religieuse le forme tout entier, et l'élève à toute sa hauteur, à toute sa dignité morale.
C'est ici pour lui un droit sacré en même temps que le premier de ses intérêts ! et c'est aussi l'intérêt de la société tout entière !
« Hors des voies do la Providence, il n'y a pour le peuple « que l'excès du mépris ou l'excès de la flatterie , c'est-à-dire « l'alternative des misères et des crimes : c'est tout ce que « lui peut offrir en réalité la philanthropie humaine.
« Mais le Christianisme, qui est l'expression complète de « l'ordre providentiel dans la conduite de l'humanité, se « tourne avec d'autres pensées vers le peuple. Le Christia-
« nisme ne méprise point, il n'exalte point le peuple, mais il « rhonore et il Taime, il touche et il bénit sa pauvreté, il « sanctifie ses haillons, il ennoblit sa rudesse *. »
C'est ce que les bons Frères des Écoles chrétiennes ont admirablement compris : véritables amis du peuple, ils le respectent sincèrement, et voilà pourquoi ils sont sans mauvaise ambition pour lui. Ils ont bien vu que l'Éducation peut et doit donner à l'homme divers degrés, diverses formes de perfectionnement intellectuel, selon les divers besoins de sa position sociale ou de sa vocation ; mais ils ont vu aussi que, s'il est permis à l'instruction d'être humble ou élevée, selon ceux à qui on la distribue , l'Éducation proprement dite , l'Éducation morale, doit avoir pour tous la hauteur convenable ; que si l'enfant du peuple ne peut, ne doit le plus souvent recevoir qu'une instruction commune, il doit, comme tout autre, recevoir de l'Éducation générale et essentielle toute sa dignité d'homme intelligent et honnête , toute sa dignité d'homme religieux ^.
Cette vérité, ceux qui sont chargés parmi nous de faire l'Éducation du peuple, l'ont-ils tous également comprise ?
Où en sommes-nous à cet égard ? Depuis cinquante années, l'Éducation populaire est-elle parmi nous ce que je viens de dire? n'est-ce pas l'exception, la rare exception? D'un bout de la France à l'autre, peut-on reposer avec confiance ses regards sur la religion, sur la foi, sur la moralité du peuple?
On essayerait vainement de le dissimuler, ils ne sont plus parmi nous, ces beaux jours de la foi chrétienne où les pauvres, autant et plus que les riches, environnaient la Religion
» M. Ladrentie.
» Si l'on veut comprendre le secret du succès obtenu par les Frères des Écoles chrétiennes dans leur enseignement et l'esprit qui les anime, il faut lire les admirables conseils donnés par le frère Agathon, en commentant pour ses confrères les le- ^ns du B. de la Salle, fondateur de leur institut, dans le livre qui a pour litre les Douze Vertus d'un bon Maître. Ce petit ouvrage devrait être entre les mains de tous les instituteurs de l'enfance : malheureusement il est trop peu connu.
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de vénération et d'amour ; où TÉvangile s'honorait de compter dans les rangs les plus obscurs de nombreux disciples qui mettaient leur gloire et leur bonheur dans une humble obéissance à ses lois, se glorifiaient de transmettre à leurs enfants, comme le plus précieux des héritages, leur respect et leur reconnaissance pour cette Religion sainte, et préparaient ainsi de loin aux ministres de TÉvangile le consolant espoir d'une moisson facile au milieu des générations naissantes î
Qu'elles sont devenues rares sur le sol de notre patrie, ces familles pauvres, mais bénies, dont' les pères gardaient le dépôt sacré de la foi comme la consolation de leur indigence, dont les mères savaient ajouter à leurs leçons l'exemple et l'encouragement des plus solides vertus, dont les enfants enfin, dès le plus jeune âge, allaient dans les bras de la Religion recevoir les premiers enseignements de la sagesse et mettre à l'abri leur innocence !
A ces jours de piété, de vertu et de bonheur, qui ne sait quels jours ont succédé ! De toutes parts l'impiété triomphante a étendu ses déplorables conquêtes ; et, si les riches, après de terribles leçons, ont cru devoir enfin refuser leurs hommages à cette grande maîtresse de tous les crimes, à cette mère de tous les malheurs, les pauvres, moins intéressés ici-bas que ne sont les riches à répudier ses enseignements dangereux, n'y sont restés que trop dociles, et trop souvent, encore aujourd'hui, repoussant avec brutalité loin d'eux les lumières de la foi, se plongent et s'enfoncent obstinément dans les plus épaisses ténèbres de l'irréligion.
Né au sein de celte nuit désastreuse, l'enfant de nos ateliers ou de nos campagnes croît dans un oubli profond du Ciel, dans le mépris de la Religion et dans la haine pour ses ministres.
Voyez-le errer par les rues de nos grandes villes, ou dans les villages di^^^ises que traversent nos grandes routes :
que respecte-t-il? qui a Toeil plus impudent et plus effronté que lui? Et, je le demande, comment en pourrait-il être autrement ?
Le nom redoutable de Dieu, il ne l'entend proférer souvent autour de lui qu'au milieu des blasphèmes ; et, s'il le faut, l'enfer saura bien lui envoyer quelque grossier précepteur d'impiété, pour lui dire que Dieu n'est qu'un vain nom, le Ciel une chimère, la conscience un préjugé, la Religion une tyrannie, les magistrats et les rois d'indignes oppresseurs, les instituteurs et les maîtres d'imbéciles et odieux despotes, et les ministres de l'Évangile surtout, des hommes farouches, ennemis de tout bien et dont le cœur ne s'attendrit jamais.
Je ne parle pas ici en l'air. J'ai vu, j'ai entendu ce que je raconte. Je me suis longtemps occupé, je m'occupe plus que jamais des enfants du peuple : eh bien ! je dois l'avouer, que de fois, lorsqu'on me les amenait, lorsqu'on se décidait enfin à les confier, pour quelques jours rapides, à mon ministère attristé, que de fois, à la vue de ces jeunes fronts sitôt flétris parle vice et de ces regards sitôt pleins d'iniquité et d'orgueil, je me disais à moi-même : Mais c'est donc le génie du mal qui a épié le premier éveil de leur raison naissante pour l'égarer, leur premier souffle pour le corrompre !
La vérité est qu'on a depuis trop longtemps accoutumé le peuple à tout mépriser, à tout profaner, pour qu'il respecte encore l'enfance.
Et, il faut que j'en fasse l'aveu avec confusion et douleur! le plus souvent, tous mes efforts ont été sans succès contre une corruption si prématurée et si profonde ! Vainement essayions-nous de relever vers le Ciel ces pauvres âmes abaissées vers la terre ; nous n'en recueillions le plus souvent que des fruits de mort; l'impiété, plus puissante, les avait condamnées malgré nous au sort de ces plantes malheureuses, fanées en naissant, qui ne retrouvent ni beauté ni fraîcheur.
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alors même qu'une terre bienfaisante leur prodigue ses sucs et le ciel sa rosée.
Si quelque chose m'étonne, c'est que l'on puisse encore s'aveugler sur les conséquences d'un fait aussi patent et aussi lamentable. J'ai vu des honnêtes gens qui essayent de se persuader que les systèmes subversifs de l'ordre public se jouent à la surface de la société : étrange illusion ! Ah ! si c'est là un jeu, il est effroyable. Qu'on aille se convaincre de la rapidité menaçante avec laquelle les principes du communisme se répandent dans les villes, parmi les populations ouvrières, et la théorie de la loi agraire dans nos campagnes ! J'ai causé longuement avec des révolutionnaires de villages, avec de petits socialistes de quatorze ans : je n'ai jamais rencontré rien de plus effrayant que la simplicité de leurs criminelles espérances, rien de plus cruel que la naïveté de leurs vœux. On n'en a aucune idée, quand on ne les a pas vus et entendus.
Voilà le mal, je le répète : on essayerait vainement de se le dissimuler.
Mais qu'a-t-on fait? 'que fait-on pour y porter remède? Presque rien jusqu'à ce jour.
Et "le mal n'est pas ni d'aujourd'hui ni d'hier. Des observateurs attentifs et impartiaux en ont déjà signalé, il y a plusieurs années, la naissance et les progrès.
Voici en quels termes M. Lorrain, longtemps professeur de l'Université, récemment proviseur d'un collège de Paris, s'exprime, dans son tableau de l'instruction primaire en France, à la fin de 1833, ouvrage composé sur les rapports des cent quatre-vingt-dix inspecteurs chargés de visiter cette année-là les écoles de France :
« Des Pyrénées aux Ardennes, du Calvados, aux monta- « gnes de l'Isère, sans en excepter la banlieue de la capitale, « les inspecteurs n'ont poussé qu'un cri de détresse.
« La misère des instituteurs égale leur ignorance et le mé- « pris public mérité souvent parjeur ignominie. C'est un t., I. 20
« spectacle immonde ! et le cœur se soulève à la lecture de ce « chaos de tous les métiers, de ce répertoire de tous les « vices, de ce catalogue de toutes les infirmités humaines. « Depuis rinstituteur qui se fait remplacer par sa femme « pendant qu'il va chasser dans la plaine, jusqu'à l'assassin « que l'inspecteur cherche en vain dans son école, parce « qu'il vient d'être conduit dans les prisons voisines, com- « bien de degrés dans le crime ! Depuis l'usurier, condamné « par le conseil municipal, jusqu'au forçat libéré ; depuis « l'instituteur payé par la commune pour sonner les cloches « pendant l'orage, jusqu'à l'instituteur prêtre de l'Église « française, combien de ministères différents! »
M. Lorrain rapporte ensuite quelques dialogues entre l'inspecteur et les instituteurs primaires :
« Monsieur, dit un inspecteur en entrant dans quelques « écoles, où en êtes-vous de l'instruction morale et reli- « gieuse ? — Réponse : Je n'enseigne pas ces bêtises-là.
« Ailleurs (département de la Manche), une école mutuelle « se promène avec l'instituteur dans la ville, tambour en « tête, et chantant la Marseillaise, qu'elle interrompt en « passant devant le presbytère, pour crier à tue-tête : « A bas « les jésuites ! à bas les calotins ! » S'il en était ainsi par « toute la France, et qu'on vînt à nous demander : Le clergé « français est-il favorable à l'instruction primaire? nous « n'hésiterions pas à répondre qu'elle ne peut pas compter « sur son appui. Et cependant, sans l'appui du clergé, il a faut désespérer du sort de l'instruction primaire dans les « campagnes. »
A cela on me répondra peut-être que la situation de l'instruction primaire était en effet effroyable alors; mais que tout s'est bien amélioré depuis ce temps. Je voudrais le croire ; mais, quand je prête l'oreille, je recueille à cet égard des aveux étranges, et j'apprends des faits qui me semblent signifier tout le contraire.
Que ne signifie pas, en effet, ce qu'a révélé, àTAcadémie des sciences morales et politiques, M. Fayet, savant professeur de mathématiques au collège de Colmar, à savoir : Que la classe qui a reçu V instruction primaire commet^ toute proportion gardée^ plus de crimes que la classe qui n'a reçu aucune instruction^?
QM'a voulu dire M. Charles Dupin par ces paroles :
Nous sommes forcés d'avouer que la complète ignorance s'allie à la moindre proportion des crimes contre les personnes^ et que V instruction supérieure V emporte sur toutes les autres par lamultiplicité des crimes !
Que devons7nous conclure de tout ceci? se demandait l'honorable M. de Corcelles, dans un rapport présenté au Conseil général de TOrne, sur Tlnstruction primaire :
C'est que Vlnstruction, sans VÈducation religieuse et morale^ n'empêche pas... l'accroissement de plus en plus considérable des délits et des crimes !
Il y a eu, dit-on, amélioration et progrès. Encore une fois, je voudrais le croire, mais je ne le puis. La révolution de 1848 est venue malheureusement révéler la valeur de ces améliorations prétendues, et montrer en quel sens ce progrès s'était accompli.
Il ne m'en coûte pas de l'avouer : on avait fait, depuis quinze ans, de grands efforts, on avait déployé un grand zèle, on avait dépensé beaucoup d'argent pour améliorer l'Instruction primaire. Mais avait-on bien compris ce qu'on voulait et surtout ce qu'on devait faire ? avait-on bien étudié la valeur réelle des améliorations que l'on poursuivait?
Améliorations déplorables, s'il est vrai que l'on ait cru pouvoir remédier atout avec de l'argent, et que l'on n'ait pas seulement regardé à la grande plaie de la foi et des mœurs. Ce n'était pas un vide matériel, c'était un vide religieux et
. » statistique de 1833-fil, communiquée à l'Académie le 23 septembre 1843.
moral qu'il s'agissait de combler ! Quoi ! vous pouviez croire que vos instituteurs primaires faisaient défaut à la Religion et à la moralité du peuple, parce que l'argent leur manquait! Quoi ! il a pu vous venir en pensée que vous auriez sauvé l'Éducation religieuse et morale du pauvre, si vos instituteurs devenaient plus riches, s'ils avaient autant et plus d'argent que le maire et que le curé du village! Mais cette av^gle obstination de l'iionnêteté sans intelligence finit par arrêter presque autant que le feraient les calculs même de la perversité !
Eh ! sans doute, je suis d'avis qu'on améliore convenablement le sort des maîtres d'école, et que leur position matérielle les mette à l'abri des mauvaises tentations.
Mais est-ce que le rapport de M. Lorrain ne suffit pas h vous apprendre que, si l'argent vous délivre, ce qui n'est pas très-sûr d'ailleurs, des instituteurs primaires assassins et forçats libérés, il ne vous délivrera pas des chasseurs, des usurières, des libertins, des apostats et des impies? et que ferez-vous pour le peuple avec ces gens-là?
Et quand vous serez délivrés de tous les misérables, aussi bien que des infâmes, serez-vous bien avancés? aurez-vous résolu le problème ? Pas témoins du monde. Trois (questions capitales demeureront toujours à résoudre, à savoir : la question morale, la question religieuse et la question sociale.
Il demeurera toujours certain que l'instruction sans morale jette dans le peuple des lumières incendiaires pour lui et pour les autres; que la morale sans Religion est un frein sans puissance ; et, selon la parole déjà citée de M. Portails, une justice sans tribunaux; et qu'enfin, si les vraies lumières, si la bonne, si la sage instruction est un bienfait pour la classe populaire, c'est l'instruction exagérée, c'est l'instruction faussée, c'est l'instruction irréligieuse, qui trouble les facultés intellectuelles de ce peuple, altère son'
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bon sens, et, à certains jours, met ses esprits en feu et toute la société en péril.
Qu'y a-t-il donc à faire? que doivent souhaiter les amis de Tordre, les vrais amis de la lumière, les amis de leur pays? Une seule chose, bien simple, c'est qu'on laisse enfin la Religion présider par l'enseignement de ses lois à l'Éducation de ce peuple ; c'est que l'instruction primaire et son ministre laïque ne soient plus les antagonistes déplorables des ministres de Jésus-Christ et de l'enseignement évangélique; c'est qu'on ouvre les yeux sur des périls menaçants pour tous ; c'est qu'on ne repousse pas les remèdes à de si grands maux !
Voyez, quand la Religion fait cette importante Éducation du peuple, voyez avec quelle intelligence, avec quel zèle, avec quel désintéressement elle s'y dévoue ! voyez quel long temps elle y emploie ; comme elle se garde bien de l'abandonner trop tôt ! elle y consacre vingt années et plus; elle ne la délaisse jamais : elle ne croit sa tâche accomplie qu'au jour où, dans le cœur de l'enfant du peuple, elle a élevé l'honnêteté naturelle jusqu'à la piété et à la vertu, et la vie présente jusqu'à l'éternelle vie.
« La piété du peuple, dit le savant auteur que j'ai déjà « cité, est un admirable instinct d'Éducation. Elle lui donne « le sentiment des convenances. Elle lui donne de la dignité, « pour lui et pour les autres. Elle ennoblit son humilité ; elle « agrandit sa pauvreté ; elle donne je ne sais quoi de véné- « rable à sa condition de misère et de souffrance.
ft Gardez-vous d'un peuple sans religion ! Je ne parle pas « des vices qui le rongeront et des crimes qui le souilleront, (( je parle des habitudes d'Éducation qui le rendront intrai- « table et farouche.
« Un peuple sans religion sera orgueilleux et jaloux ; sa « parole sera âpre et hautaine ; son aspect sera insultant; sa « grossièreté sera méprisante.
3t0 LIV. V. — DES DIVERSES SORTES D'ÉDUCATION.
« Que rÉducation donc s'applique surtout à faire revivre « dans le peuple la sainteté et la simplicité des mœurs do- « mestiques; que l'esprit de la famille soit ravivé ; que l'au- « torité du père soit restaurée ; que l'exemple de la mère « soit vénéré ; que les enfants concourent au bien-être par « l'obéissance et l'amour, aussi bien que par le travail ; que « les ambitions soient retenues; que la probité en soit la « règle ; et avec ces dispositions vertueuses dans le cœur, « le peuple sera assuré d'améliorer son sort sans se bercer « de chimères et sans poursuivre des rêveries.
« L'amélioration du sort du peuple est souvent cherchée « par l'instruction ; moi, je la cherche par l'Éducation.
« L'Éducation du peuple sera modeste sans ôter les
« hautes pensées. Elle excitera l'émulation des beaux exem- « pies. Elle inspirera l'aversion des turpitudes et des lace chetés. Et en cela encore elle sera chrétienne ; car le « Christianisme est l'inspiration de tout ce qui est noble et « grand. »
L'Éducation populaire, qu'elle se fasse à la ville ou au village, comprend d'abord les deux premières périodes de toute Éducation, à savoir : VÊducation maternelle et VÊducation primaire. La Religion sait que pendant ce temps, c'est-à-dire jusqu'à la douzième année de l'enfant à peu près, jusqu'à l'époque de sa première communion, il n'est pas encore réclamé par l'apprentissage de sa profession ; ou si cela arrive, ce n'est que par un abus et une exploitation tyrannique de J'enfance, que l'indignation publique doit flétrir.
Les instituteurs religieux'du peuple prodiguent donc à ces douze premières années des soins d'autant plus empressés et plus attentifs, que leur élève leur est alors confié sans partage, que l'apprentissage le leur ravira bientôt, et qu'en renonçant alors à l'Éducation proprement dite, il commen-
CIL V. — DE l'Éducation populaire. 3H
cera, n'étant encore qu'enfant, à vivre et à travailler péniblement comme un homme.
Il faut le dire avec regret, non pas peut-être au même degré pour les populations agricoles de nos départements, mais au moins pour la population ouvrière de toutes nos villes, l'enfant du peuple ne saurait généralement rester sans péril au foyer domestique, surtout dans ses plus jeunes années. Il y est le plus souvent abandonné ; il y manque quelquefois des soins ou des choses les plus nécessaires.
Qu'a fait la Religion ?f Admirez ses sollicitudes et ses industries. Non, il n'y a pas un besoin, pas une misère, pas un péril de l'enfance pauvre qu'elle n'ait prévu et soulagé !
Dans la période de l'Éducation maternelle, elle entoure cet enfant des soins les plus assidus et de l'amour le plus tendre, soit dans les Salles d'asile ; soit auprès d'une mère laborieuse, qui sait trouver dans les inspirations de son cœur et dans le courage que donne la piété chrétienne, le temps de suffire à tout. Et non-seulement pour recueillir les délaissés, la Religion ouvre des Asiles ; elle vient même d'inventer des Crèches pour les abriter à leur entrée dans la vie.
Et sans parler ici de tant de maîtres charitables qu'elle envoie à ces enfants pour éclairer leur ignorance, sans parler de tant d'appuis qu'elle ménage à leur faiblesse, de tant de guides qu'elle donne à leur inexpérience, sans nommer les «mis, les jeunes économes^ les tre'sorières de V enfance^ voyez ce qu'est l'Éducation morale mise à la portée de tous et distribuée par la Religion : voyez comme elle s'y dévoue pendant trois, quatre, cinq années, soit avec ces bons Frères^ dans les Écoles chrétiennes^ soit avec ses plus jeunes prêtres, dans ces autres asiles de vérité et de vertu qui se nomment les Ca^ec/iism^5, jusqu'au jour de la première communion !
Et comment dire ce que doit être ce grand jour dans la vie de l'enfant du peuple ! à quelle dignité il l'élève ! quelles joies pures, quel bonheur dans l'innocence il fait goûter à
son cœur! quels engagements solennels de fidélité il lui fait prendre ! quelle inspiration de vertu il répand sur sa jeunesse tout entière î
C'est surtout au jour d'une première communion qu'on voit avec admiration et avec attendrissement tout ce que peuvent la Religion et la Grâce, pour transformer et ennoblir les enfants de la nature et de la condition la plus vulgaire. C'est alors que, tout à coup, une sagesse céleste semble éclairer même les plus grossiers esprits. C'est alors qu'une douce force se fait sentir à leur cœur, les aide à se vaincre et à modérer leurs mauvaises inclinations naissantes.
J'en ai vu quelquefois auxquels il suffisait de rappeler le souvenir et les approches de leur première communion, pour les arrêter tout à coup dans la plus grande impétuosité de leurs passions, et rappeler d'abord dans leur cœur tous leurs sentiments de piété.
Ceux qui n'ont jamais vu de près les enfants du peuple élevés par la Religion s'étonneront peut-être de ce que je dis ici. Je ne raconte toutefois que mes expériences et mes souvenirs. J'ai vu chez les plus pauvres enfants, dans les Catéchismes et les Écoles chrétiennes, des dispositions, des qualités, des vertus véritablement merveilleuses.
J'en ai vu en qui se faisait remarquer, dès leur douzième année, un mélange exquis de douceur et de fierté, de simplicité et de noblesse naturelle.
J'en ai vu même qui, sous la vulgarité de leurs vêtements, dans la simplicité naïve de leur démarche et l'abandon de leurs manières, avaient je ne sais quelle aimable majesté, surtout aux jours de nos fêtes et dans nos cérémonies religieuses.
Et à l'époque des examens solennels qu'ils devaient subir avant d'être admis à la première communion, lorsque je les interrogeais publiquement sur toutes les instructions qu'ils avaient entendues dans leurs écoles, sur la lettre du caté-
ctiisme et sur les explications qui leur avaient été données, en un mot, sur tous les enseignements pieux dans lesquels leurs Catéchistes et leurs bons Frères les avaient nourris et élevés, j'étais étonné et attendri, en voyant dans ces pauvres enfants, malgré leur jeune âge, malgré leur peu de savoir en toute autre matière, une science religieuse si bien possédée, un discernement si sûr, une sagesse si prématurée, et parfois même une si vive éloquence.
Je tâchais quelquefois de les surprendre en les interrogeant, et c'est moi qui étais souvent surpris et déconcerté de la sagesse et de la vivacité de leurs réponses.
Le feu qui sortait de leurs yeux, la promptitude de leur inelligence, Tassurance de leurs paroles, la douceur et la modestie qui tempéraient leur ardeur, leur donnaient un charme singulier.
Je ne pouvais rassasier mes yeux en les regardant : je ne pouvais me lasser ni de les interroger ni de les entendre, je ne pouvais détourner d'eux ni mes regards ni mon cœur.
Je me trouvais même tout à coup jeté dans une méditation profonde par ce doux spectacle, et je demeurais quelque temps silencieux.
Les autres, le regard modestement baissé ou fixé avec l'intérêt de l'amitié et de l'émulation sur leurs condisciples interrogés, se tenaient dans un silence modeste, jusqu'au moment où il leur était permis de témoigner leur vive satisfaction des succès de leurs amis, et d'éclater en applaudissements.
Je le sens : je me laisse encore entraîner ici au delà des bornes, par l'intérêt de ces souvenirs ; j'oublie trop que ces beaux jours de l'Éducation chrétienne ne se prolongent pas assez pour les enfants du peuple. Bientôt il leur faut s'éloigner de leurs écoles et de leurs bons maîtres, et c'est le lendemain même du jour de la première communion que commencent pour eux tous les périls de leur avenir! Toutefois,
ne craignez point : qu'ils ne quittent pas la Religion, et elle ne les quittera pas non plus ; c'est alors qu'elle sent redoubler pour eux son amour et ses soins ; c'est alors que sa prévoyance devient plus haute, sa sollicitude plus maternelle et plus profonde !
A douze ans, l'apprentissage du jeune ouvrier commence, et avec cet apprentissage, son Éducation secondaire. Le pauvre enfant quitte ses bons Frères ; mais ils sauront le retrouver souvent encore. En même temps que, comme apprenti, il débute dans son Education professionnelle^ et va recevoir d'une Instruction spéciale l'habileté, l'adresse ou la supériorité dans l'état qu'il a choisi, la Religion continuera son Éducation essentielle^ et la perfectionnera par cet apprentissage même, forte Éducation du travail, de l'économie et de l'obéissance. Elle y emploiera de plus ses Écoles d'adultes^ où les infatigables Frères se retrouvent. Elle y emploiera ses catéchismes de persévérance et ses prêtres les plus dévoués. Enfin, si on la laisse faire, elle y emploiera V atelier \m-mème, où l'on verra des pratiques respectueuses de foi, malheureusement exilées de nos fabriques, mais dont le saint usage, aperçu encore dans quelques cantons de la Suisse, de la Savoie, de l'Allemagne et du Tyrol, donne à l'homme , à l'enfant du peuple, un noble et touchant caractère d'innocence et de dignité chrétienne, tandis que l'œil vigilant de la discipline morale protège plus que jamais l'apprenti exposé à plus de périls, et, sous le patronage de contre-maîtr es irréprochables, devient la sauvegarde de sa jeunesse et la garantie de son avenir.
L'enfant est-il devenu jeune homme, la Religion emploie alors pour le soutenir dans le droit chemin toutes ses ressources à la fois, et l'on voit éclore, sous ses auspices, ces œuvres admirables, les conférences de Saint-François-Xavier, où les Frères des écoles chrétiennes, les prêtres de Jésus- Christ et riiornme du monde travaillant de concert, donnent
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aux ouvriers le grand enseignement qu'ils sont tous frères, et qu'il y a entre eux et les autres hommes une égalité sublime, s'ils ne se refusent jamais les uns aux autres la vérité, la charité ni la justice.
Telle est la hauteur où la Religion sait élever VÊducation commune et vulgaire des enfants du peuple, quand on. la laisse faire. Éducation moins brillante sans doute, mais aussi forte, aussi digne et aussi vertueuse que toute autre Éducation, et dans laquelle le peuple trouve les quatre grands biens de l'humanité, à savoir : le bon sens, le travail, la Religion et le respect.
Le bon sens et le travail pour lui-même, la Religion pour Dieu, et le respect pour tous : le respect qui est aussi de la religion et du bon sens ; le respect qui devient au besoin toute vertu ; le respect qui est tout à la fois la probité, la justice, la charité, l'obéissance aux lois, la résignation dans le malheur, l'Espérance et le regard suppliant vers le Ciel !
Oui, je l'affirme : si la Religion faisait tow/ottrs l'Éducation des enfants du peuple, si on lui permettait toujours de les élever à l'École du respect, elle les ferait si grands dans leur simplicité, si forts dans leur vertu, si nobles et si riches dans leur travail, qu'on serait étonné de l'ordre, de la paix, de la prospérité d'un tel peuple ; et la nation dont il serait le fond et la force immuable demeurerait opulente et tranquille au dedans, respectée et invincible au dehors, et serait la première nation du monde.