‹ De l'education (volume 3)Chapitre 58 sur 67 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

De la haute Éducation intellectuelle.

Ici deux questions se présentent à examiner : '!*• Quelle est la nature et la nécessité d'une haute Éducation intellectuelle ?

2" Quels sont ceux auxquels convient cette haute Éducation ?

Il y a une Éducation populaire, une Éducation industrielle et commerciale^ une Éducation artistique.

Il doit y avoir aussi, dans la société humaine, une haute Éducation intellectuelle proprement dite. C'est Tordre de la Providence ; c'est la loi de la nature : c'est la gloire de l'humanité.

La haute Éducation intellectuelle n'est pas seulement réclamée par la société, dont elle devient l'ornement et la force, et par l'humanité tout entière, qui, à de rares exceptions près, ne reçoit que d'elle la couronne du génie ; mais elle est en outre l'apanage de certaines natures privilégiées, qui ont reçu de Dieu le noble besoin et l'instinct invincible de jouir de leurs facultés, dans toute la plénitude de leur puissance et de leur action.

On le voit, et les termes mêmes l'expriment clairement, par haute Éducation intellectuelle j'entends celle qui donne aux facultés de l'homme le plus haut développement possible,

et le prépare aux plus hautes fonctions sociales ; celle qui non-seulement fait l'iiomme, mais le perfectionne et Tacliève autant que le permet la nature, et pour cela non-seulement rétablit dans la possession de toutes ses facultés^ mais encore dans toute la plénitude de leuî' puissance :

Éducation , par conséquent, qui ne se borne pas à former en lui le bon sens et le bon goût, mais qui exerce longtemps, et par là fortifie et élève ces dons naturels ; qui féconde, enrichit, épure l'imagination ; qui ennoblit la sensibilité et lui inspire un élan généreux, et quelquefois un divin enthousiasme pour tout ce qui est beau, noble et sublime ; qui communique au jugement ce degré d'activité , de pénétration et de vigueur sans lequel l'homme d'esprit est toujours médiocre ; qui donne enfin au caractère cette forte trempe, cette énergie courageuse et patiente sans laquelle on ne fait rien de grand sur la terre ;

Éducation dans laquelle l'instruction puise aux sources les plus abondantes et les plus pures, aux trésors les plus riches de l'esprit humain, dans laquelle la discipline prend un caractère plus marqué d'honneur, de délicatesse, de loyauté, et devient une inspiration même de la tendresse et de l'autorité paternelles; dans laquelle, enfin, la Religion déploie ses enseignements les plus élevés, et par une foi plus éclairée et plus forte, fait jeter à la vertu dans les cœurs de plus profondes racines ;

Éducation qui prépare aux fonctions sociales les plus laborieuses et les plus nobles , à tous les services généraux, civils et politiques, intellectuels et moraux, spirituels et religieux des nations ;

Éducation qui s'applique à former ceux aux mains desquels reposeront le gouvernement, les lois, les intérêts politiques et internationaux , l'Éducation et la Religion des peuples : c'est-à-dire tous les hommes qui, placés par leur intelligence au faîte de l'ordre social, seront appelés à di-

riger les diverses parties de TÉtat, et à faire marcher la société dans les voies de la prospérité et de la paix, de la vérité et de la justice;

Éducation qui réclame au moins les vingt ou vingt-cinq premières années de la vie : ceux qui la reçoivent sont destinés à gouverner leurs semblables ; ne faut-il pas qu'on prenne le temps de rendre tout chez eux plus parfait et plus achevé ?

Éducation, en un mot, qui est VÊducation humaine par excellence , parce qu'elle forme , perfectionne et achève l'homme dans toute l'étendue de ses facultés les plus nobles, parce qu'elle prépare et élève la plus illustre portion du genre humain.

On le sait : l'étude approfondie des langues et des littératures française , grecque et latine est la grande forme intellectuelle de cette haute Éducation.

C'a été de nos jours une chose étrange: ce qu'on nomme le côté positif des choses est devenu si généralement le point de vue du siècle ; les intérêts matériels ont acquis parmi nous tant de prépondérance , et ont été, un moment du moins, si dominants et si forts, qu'il n'y avait rien de plus commun que d'entendre contester la nécessité de cette haute Éducation des âmes.

On n'apercevait même plus de quelle importance il est pour tous que les classes élevées, que les classes dirigeantes delà société, ne soient pas uniquement pourvues de connaissances spéciales et professionnelles , comme si les grandes vertus sociales et religieuses, qui protègent et font fleurir les mœurs, qui inspirent le dévoûment civil et le courage politique, ne leur étaient pas nécessaires avant tout !

Comme si les connaissances générales, qui étendent et fortifient l'esprit, n'étaient pas propres, par là même, à perfectionner les connaissances plus matérielles et plus positives !

CH. VI. — DE LA HAUTE ÉDUGATIOx\ INTELLECTUELLE. 319

Comme si, en substituant à la haute Éducation intellectuelle renseignement tout professionnel, on ne condamnait pas la société à n'être plus qu'un corps sans âme, à n'agir que d'après les vues bornées d'un instinct sans lumière, à ne plus marcher que dans les voies étroites d'un avancement sans progrès véritables !

Comme si l'étude sérieuse et approfondie, l'étude intelligente des trois langues et des trois grandes littératures grecque, latine et française, ne plaçait pas à l'école des philosophes les plus profonds, des poètes les plus sublimes, des moralistes les plus sages, des historiens les plus graves !

Comme si ces humanités *■ contre lesquelles on s'est tant récrié, avec plus d'ignorance peut-être que de mauvais vouloir, n'étaient pas simplement le perfectionnement de la raison et du langage, par la méditation des plus beaux monuments de la pensée et de la parole humaines!

Comme si, depuis trois siècles, elles n'avaient pas élevé l'Europe, et fait, pour le bonheur et la gloire de la société tout entière, les hommes d'une humanité supérieure !

Non : quoi qu'on en ait dit, il n'en demeure pas moins vrai, et il le sera toujours, que la Littérature, l'Histoire, l'Éloquence et la Philosophie sont filles des Humanités^ et reines du monde.

Il n'en demeure pas moins vrai qu'à très-peu d'exceptions près, ce sont les littérateurs, les historiens, les orateurs et les philosophes, qui ont exercé et qui exerceront toujours, dans leur siècle et dans leur pays, une influence ^ directrice, profonde et universelle.

* Humaniores litterœ.

* Influence bonne ou mauvaise, heureuse ou malheureuse, vivifiante ou mortelle, selon que ces grands conducteurs des esprits demandent eux-mêmes leur direction à la vérité, à la vertu, c'est-à-dire à la Religion ; ou bien ne s'inspirent que de l'orgueil de leur raison et des vicieux penchants de leur cœur. Mais, salutaire ou pernicieuse, cette influence sera toujours réelle, toujours puissante.

Je le demande, en effet, que serait Ja magistrature, si désormais toute TÉducation du magistrat était faite uniquement dans le Code?

Que serait la diplomatie, si TÉducation du diplomate était bornée àTétude matérielle du droit des gens?

Que serait le gouvernement des nations, qu'on me permette ce singulier langage, si, pour toute préparation, il avait le surnumérariat des ministères ?

Que serait rneme Part, la haute industrie et le haut commerce, si toute rÉducation de l'artiste, du grand industriel, du grand commerçant, se faisait uniquement dans un atelier, une manufacture, une usine ou un comptoir?

Les génies que Ton voit éclore sans culture sont rares; et j'affirme, pour l'avoir observé au moins quelquefois de près, qu'ils n'atteignent jamais le point élevé de développement naturel que l'Éducation leur eût certainement donné.

Dans la littérature même, l'esprit ne suffit pas : les connaissances littéraires et la force que donne la haute Éducation sont indispensables. Si tel poète eût fait ses humanités, il eût peut-être été supérieur; tandis qu'il n'est que touchant, léger, gracieux, quelquefois énergique, mais inégal, et admiré moins à cause de son talent même que de la condition où il est né.

Quel serait, d'ailleurs,, le terrain commun sur lequel se rencontreraient toutes les intelligences d'élite, appelées, d'une manière ou d'une autre, par la Providence, à servir leur pays dans les grands emplois, et à aider leurs semblables? Ne faut-il pas que tous ces hommes puissent se retrouver et s'entendre à une certaine hauteur?

Si \e besoin d'hommes spéciaux doit faire restreindre, pour un grand nombre, le cercle des connaissances à des notions toutes professionnelles, ne faut-il pas, au moins, que les classes supérieures, que les hommes placés au sommet de la société, qui en sont comme la tête et le cœur, montent

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plus haut, cherchent un horizon plus étendu, et respirent un air plus pur?

Ne faut-il pas que toutes les sommités sociales, — et ici je parle aussi bien des sommités industrielles, commerciales et militaires, que de la magistrature et du sacerdoce, que des instituteurs de la jeunesse et des législateurs des peuples, — ne faut-il pas que tous aient reçu une Éducation assez large, une Éducation assez forte, une Éducation assez haute, pour qu'elle les rapproche tous les uns des autres dans ces régions supérieures où il convient à l'honneur, et, je l'ajoute, . à la félicité du genre humain, que ceux qui sont les chefs et les fils aînés des nations se rencontrent et s'expliquent sur les intérêts généraux de l'humanité?

Le genre humain, que ces nobles et religieuses intelligences représentent, en aura plus de force et de vie; il verra de plus loin ; il sera placé plus haut ; à leur suite, il pourra marcher avec sécurité sur les hauteurs de la terre, et s'appliquer à la contemplation paisible des vérités surnaturelles et divines dont le Christianisme a fait le plus noble apanage de l'humanité.

Et, s'il faut le dire, la vie matérielle n'y perdra rien ; car elle ne peut être oubliée la parole du publiciste qui s'écriait : « Chose admirable ! la Religion chrétienne, qui semble n'a- « voir pour objet que la félicité de l'autre vie, fait encore « notre bonheur dans celle-ci *. »

Et, d'ailleurs, qui ne le sait? les grands siècles littéraires ont presque toujours précédé les siècles des grandes découvertes scientifiques, et les ont préparés.

Aristote et Théophraste, les premiers naturalistes de la Grèce, le grand Hippocrate, fermèrent le siècle de Périclès, où ils s'illustrèrent aussi à d'autres titres.

Ptolémée fut de l'École d'Alexandrie.

MONTFSQUIEU.

Varron était contemporain de Cicéron ; Pline TAncien suivit le siècle d'Auguste.

La renaissance des lettres, dans l'Europe moderne, fut aussi l'époque des grandes découvertes.

Kepler, Pascal, Descartes, Torricelli, Newton, furent du dix-septième siècle.

Enfin Lavoisier, Bertholet, Cuvier et les autres n'ont paru chez nous qu'à notre troisième ou quatrième siècle littéraire.

Non, non, laissez prendre à quelques intelligences tout le développement dont l'esprit humain est capable, et tout y gagnera, et le profit en sera pour tous.

Et, d'ailleurs, la vie des nations ne consiste-t-elle donc que dans le bien-être et dans la force matérielle?

La dignité des mœurs publiques ne contribue-t-elle pas à leur bonheur?

Les lettres ne sont-elles plus un noble ornement pour les peuples?

La Religion n'est-elle plus leur guide, leur consolation, leur espérance et la plus chère de leurs traditions?

Faut-il brûler les archives où l'esprit humain a déposé ses méditations les plus sublimes, ses élans les plus purs, et ne plus les redire aux générations à venir?

Faut-il attacher l'humanité tout entière à la glèbe !

Faut-il étendre sur tous les esprits le niveau des connaissances matérielles, et en faire les fourches caudines de l'intelligence humaine ?

Faut-il donc enfin tailler au mètre toutes les puissances du génie de l'homme, tous les fils les plus glorieux de l'humanité, comme une forêt coupée partout à la même hauteur, et où l'œil ne découvre plus ces grandes et nobles tiges, ces beaux arbres protecteurs de la terre , qui sont l'honneur du sol par la force de leur tronc, par l'étendue de leurs rameaux, par la richesse et la fraîcheur de leur feuillage, et

dont la superbe tête se "dore et s'illumine magnifiquement aux rayons du soleil ?

Non, pour Thonneur, et, je rajouterai, pour le vrai bonheur du genre humain, il faut relever et perpétuer dans ceux qui sont ses chefs et ses guides naturels les traditions de haute intelligence et de forte raison, de vertu délicate et de religion profonde.

Que ceux-là, au moins, puisqu'ils doivent être Fâme de la vie sociale, ne se réduisent pas au matérialisme d'une Éducation purement positive^ et que, par eux, ceux qui sont comme les membres et le corps actif de la société sentent au moins qu'un esprit supérieur les soutient et les anime.

Oui, il importera toujours aune nation d'avoir des hommes politiques dont la jeunesse ait été formée aux leçons de Tacite et de Bossuet; des orateurs qui aient connu Démosthènes et Cicéron et les chefs-d'œuvre de l'éloquence évangélique ; des magistrats qui aient prêté l'oreille aux mille accents des souffrances humaines, en même temps qu'aux leçons de la sagesse antique sur la justice absolue ; des philosophes qui aiment à profiter des traditions du bon sens et du génie, et des grands enseignements de la foi ; des poètes et des littérateurs qui soient formés à l'école du goût, de la raison et de la vertu ; des militaires, des marins, sachant autre chose que la manœuvre et la théorie, capables de l'enthousiasme de leur profession et sensibles aux inspirations de la vraie gloire; des industriels et des commerçants, qu'une forte Éducation ait rendus capables des grandes vues et des vastes entreprises; des hommes enfin qui aient l'intelligence des intérêts supérieurs de l'humanité, qui mettent leur honneur plutôt à en être les protecteurs que les dominateurs, et qui trouvent plus de joie à la défendre qu'à l'opprimer.

Il est vrai : Tindustrie, les arts, le commerce ont pris dans la vie des peuples une place plus considérable qu'ils ne l'avaient jamais eue, et, loin de m'en troubler, j'en bénis la

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Providence ; mais ce n'est pas une raison pour en faire le couronnement de Fédifice social. C'est au contraire un motif pour donner à la haute Éducation de l'âme une attention plus sérieuse et des soins plus nécessaires que jamais, afin que la vie intellectuelle et morale des peuples s'élève plus haut encore que leur vie matérielle, et n'en soit pas écrasée ou flétrie.

Que les amis de la vérité et de la vertu ne s'effrayent pas, comme je les vois quelquefois le faire, des progrès matériels ; seulement, qu'ils comprennent bien que ces progrès leur imposent le devoir de travailler désormais à élever leur esprit, leur cœur et leur conscience, avec d'autant plus de constance et d'énergie, que le rôle de la matière s'agrandit dans le monde. Dans cette haute sphère, plus qu'ailleurs, le progrès est toujours possible, toujours glorieux ; la vertu est plus difficile aux siècles de luxe, et sous la pourpre de l'opulence et de l'industrie que sous la bure et l'armure de fer des temps barbares, mais elle a peut-être aussi plus de dignité, de noblesse et de douceur.

La Religion, d'ailleurs, et l'intelligence humaine ont des ressources infinies qui leur permettent de mettre l'homme intellectuel et religieux toujours au niveau et même à la tête du progrès matériel, quel qu'il soit.

Le Christianisme n'a pas essayé ses premières forces sur un monde ignorant et barbare ; et lorsqu'un tel monde lui a été donné, tous ses efforts ont eu pour but de l'élever au-dessus du monde civilisé et poli qui précédait, et il y est parvenu ; et ce monde nouveau, c'est nous !

Et il y est parvenu, en nous faisant profiter des antiques enseignements profanes, ennoblis et purifiés par lui, et en y ajoutant les leçons, les vérités et les vertus qui n'appartiennent qu'à lui-même.

Quoi qu'on ait dit et fait, il demeure aujourd'hui que le Christianisme est encore et sera toujours la vieille et forte

séve des sociétés modernes, sans laquelle la civilisation la plus avancée ne produit rien de nouveau qui soit grand, qui soit pur, qui soit beau et vraiment durable.

Les premières imprimeries florissantes furent, on le sait, établies au Vatican.

C'a été une sage inspiration de demander à la Religion ses vœux et ses bénédictions pour les chemins de fer et les bateaux à vapeur. Malgré quelques préjugés sans lumière et d'étroites rancunes qui se retrouvent encore çà et là contre nous, on abjure enfin de trop superbes dédains, et on comprend que, si TÉvangile et la croix venaient tout à coup à nous manquer, nous retomberions dans la barbarie.

Je conclus :

Que le Christianisme pénètre donc profondément l'Éducation de ceux qui sont appelés aux grandes fonctions, aux grands services de la société : quoi qu'on fasse, rien n'importera jamais plus que l'Éducation intellectuelle et religieuse des hommes qui doivent être l'âme, la pensée et le principe dévie du corps social.

Ne croyons pas avoir travaillé en vain, lorsque nous aurons donné à quelques-uns des enfants de la France une haute Éducation intellectuelle, sans application immédiate à telle ou telle profession, peut-être; si cette Éducation les aide à recueillir tous les trésors de l'esprit et de la sagesse humaine, elle en aura fait ces hommes, si bien nommés dans la langue française, des hommes distingués, des hommes supérieurs : lesquels, après tout, si l'Éducation que je réclame pour eux a été vraie, forte et saine, comme elle doit l'être, resteront toujours les guides, les bienfaiteurs et les maîtres de leur siècle et de leur pays.

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