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LEUR NÉCESSITÉ ET LEDR SPÉCIALITÉ

Les Petits Séminaires sont les pépinières de l'Église de France ; c'est là, comme dans sa première source, qu'elle se renouvelle : là est le berceau de ses prêtres, l'école première de ses docteurs, le sol originaire de ses apôtres, l'asile de la plus religieuse Éducation.

Aussi on sait les grands 'sacrifices que font chaque jour NN. SS. les Évêques pour assurer l'existence et la prospérité de leurs Petits Séminaires. En effet, tout ce qui concerne ces précieux établissements touche de près aux droits et aux intérêts les plus chers et les plus sacrés de la Religion parmi nous.

On n'a point encore oublié avec quelle unanimité de sentiments, avec quelle fermeté de conduite, avec quelle élévation de langage, l'Épiscopat français tout entier a protesté contre les entraves oppressives des ordonnances de 1828.

Et tout récemment encore, dans la controverse mémorable soulevéepar cette grande question, nos Évêques ont fait de

nouveau entendre leur voix avec cette modération et cette force dont leurs protestations ont offert constamment un si noble et si touchant modèle.

Enfin, le Chef suprême de TÉpiscopat catholique, ce Pontife immortel qui préside aujourd'hui si glorieusement aux destinées de toute TEglise, adressait naguère, à tous les Évêques du monde, ces solennelles paroles :

« Vénérables frères, continuez à déployer tous les efforts, « toute rénergie de votre zèle épiscopal, pour Téducation des « jeunes clercs; que par vos soins on leur inspire, même dès « l'âge le plus tendre, le goût d'une piété et d'une vertu soft lides ; qu'ils soient initiés sous vos yeux à l'étude des « lettres, à la pratique des fortes et saintes disciplines. Aug- « mentez, s'il le faut, le nombre de ces institutions pieuses ; « placez-y des maîtres et des directeurs excellents et ca- « pables ; veillez sans repos, et avec le dévoûment le plus « entier, afin que dans ces saints asiles les jeunes clercs « soient constamment formés à la science et à la vertu, mais « toujours conformément à l'enseignement catholique, sans « le moindre péril de contact avec l'erreur, de quelque es- « pèce que ce soit. »

Certes, après de telles paroles, on le comprend : attaquer les Petits Séminaires, ce serait blesser au cœur l'Église et son sacerdoce.

Je le sais, quelques esprits, préoccupés de vieilles rancunes et cédant à des préjugés étroits, essayent encore de révoquer en doute la nécessité et la spécialité des Petits Séminaires. J'ai déjà combattu ces adversaires de nos saintes écoles ; je crois devoir les réfuter une dernière fois, et déposer dans cet ouvrage les preuves irrécusables de leur erreur.

Mes lecteurs, je l'espère, me continueront encore ici leur bienveillante attention : cette question a d'ailleurs toujours excité un juste et profond intérêt. Elle est aujourd'hui plus

importante que jamais. Les Petits Séminaires viennent d'être affranchis de la longue et douloureuse oppression qui pesait sur eux. Les regards des familles chrétiennes se tournent enfin librement vers ces maisons saintes. Il est donc utile de les bien faire connaître, d'en définir exactement la nature, le vrai but, la spécialité convenable; et d'expliquer, par là même, quel religieux respect est dû par tous à la liberté des vocations sacerdotales.

Les lois solennelles que l'Église a portées pour instituer les Petits Séminaires, toutes les règles qu'elle a tracées à ce sujet, le fait même de leur existence dès les premiers siècles du Christianisme, prouvent invinciblement qu'ils ont toujours été jugés indispensables.

Je dois l'ajouter : les hommes d'État les plus éminents ont reconnu et proclamé la nécessité de ces maisons spéciales non-seulement pour l'Église, mais pour l'État et pour la société elle-même.

Cette nécessité des Petits Séminaires est manifestement fondée sur la nature des choses.

N'est-il pas évident qu'il importe de former de bonne heure les jeunes gens aux habitudes ecclésiastiques ; de les préserver, dès le premier âge, des dangers du monde et du scandale des mœurs publiques; d'étudier et de cultiver en eux le germe de vocation qu'ils peuvent avoir reçu de Dieu ; de les appliquer enfin à des études spéciales et en rapport avec les fonctions sacrées qu'ils rempliront un jour?

L'Église, en établissant ces Écoles, en réglant tout ce qui constitue leur existence, en les entourant de toute sa sollicitude, n'a donc fait que céder à un impérieux besoin, qu'obéir au devoir qui lui est imposé de former elle-même et de perpétuer son sacerdoce.

Et voilà pourquoi l'existence des Petits Séminaires avait précédé les lois elles-mêmes ; ces lois ne sont venues que

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pour fortifier ou relever des institutions déjà fondées : il est facile de s'en convaincre en consultant les annales de l'Église.

Dès les premiers temps, des écoles cléricales florissaient à Alexandrie, à Rome, à Hippone, et dans toutes les parties du monde catholique : saint Léon le Grand le suppose, lorsqu'il ordonne aux Évêques d'Afrique , que ceux-là seuls soient promus au sacerdoce qui auront passé leur vie entière, dès leurs premières années^ dans les exercices de la discipline ecclésiastique ^

Après les troubles des premiers siècles, dit le savant pape Benoît XIV, et lorsque la tranquillité fut rétablie, on s'empressa d'ériger les Séminaires épiscopaux, dans lesquels, sous les yeux de l'Évêque, les plus jeunes clercs devaient être élevés et instruits jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de recevoir les ordres sacrés; et d'après le cinquante-cinquième canon du Concile de Nicée, il est ordonné aux chorévéques d'élever les clercs, de les distribuer dans les églises, et de veiller à ce qu'ils soient bien enseignés. Aux siècles suivants, il est moins question des Séminaires épiscopaux, parce que, dit encore Benoît XIV, on érigea des collèges de clercs dans l'intérieur des monastères.

On le comprend : je ne viens pas faire ici sur ce point une dissertation savante : je me borne à quelques citations décisives; si ce que j'avance était contesté, je m'engagerais faciment à le prouver par tous les monuments de l'histoire ecclésiastique. J'ai déjà cité saint Léon et Benoît XIV : les Souverains Pontifes ne sont pas seuls à élever la voix : les Conciles parlent à leur tour ; je me bornerai à en citer quelques-uns :

« Nous ordonnons, dit le concile de Tolède (563), que les « enfants destinés à la cléricature soient instruits, dès leurs

* Non ipromovendi sunt... 7nsi illi quorum omnis celas a puerililius exordiis tisque ad provecliores annos per disciplinée ecclcsiasticœ stipendia cucurrissct.

« premières années, dans la maison de TÉglise, sous Foeil de u l'Évêque, et par le chef qu'il désignera. »

Le Concile de Vaison (529) allait plus loin encore, et ordonnait que la maison de chaque prêtre devînt en quelque sorte un Petit Séminaire, et il attestait que c'était Tusage universel en Italie*.

Le sixième Concile de Paris tient à peu près le même langage.

Je devais au moins rappeler quelques-uns de ces anciens monuments, parce que plusieurs écrivains modernes ont avancé que ce soin spécial de Tenfance cléricale était postérieur au concile de Trente : c'est là une étrange et grossière erreur ; l'immortel Concile n'a fait, sur ce point, que confirmer tous les décrets des Conciles précédents ; voici ses graves paroles :

« Il n'est pas possible que les jeunes gens, sans une pro- « tection de Dieu très-puissante et toute particulière, se per- « fectionnent et persévèrent dans la discipline ecclésiastique, « s'ils n'ont été formés à la piété et à la religion dès leur « tendre jeunesse, avant que les habitudes des vices les pos- « sèdent entièrement; le saint Concile ordonne que toutes « les Églises cathédrales, métropolitaines et autres supé- « rieures à celles-ci, chacune selon la mesure de ses facultés « et l'étendue de son diocèse, seront tenues et obligées de « nourrir et élever dans la piété, et d'instruire dans la pro- « fession et discipline ecclésiastique, un certain nombre « d'enfants de leur ville et diocèse, ou de leur province. »

Au reste, je l'ai dit, nous ne sommes pas seuls h penser ainsi sur la nécessité des Écoles spéciales au sacerdoce :

« Il faut, disait M. Portails, il faut que la jeunesse destinée « à la cléricature soit nourrie dès l'âge le plus tendre à

» Placuitut omnes prefibijteri qui snnt inpnrocliiis constituli^ secun'Jtim consucluilinein quam per lol.im Italiain satis salubriter teneii cognoviinu?, juniurcs leciores secum in donio recipiant, et erudire contendant.

en. VII. — DES PETITS SÉMINAIRES. 339

« Tonibre du sanctuaire, qu'elle y croisse dans la piété, « qu'elle y soit disposée, par la prière et de religieuses liabi- « tudes, à cette vie de sacrifice et d'abnégation qui doit être « la sienne; qu'elle soit enseignée par les pieux exemples « autant que par les leçons des maîtres.

«Pour cela, il faut des écoles spéciales, toutes spéciales, « tout ecclésiastiques.

« Ces écoles, ce sont les Petits Séminaires : les Petits Sé- « minaires, qui sont la condition nécessaire de l'existence « des Grands Séminaires, comme les Grands Séminaires « sont la condition nécessaire de l'existence du sacerdoce : ft les Petits Séminaires, qui sont la pépinière des élèves « destinés à recruter les Grands Séminaires, d'où sortent « les prêtres.

« Ces Petits Séminaires doivent exister par cela même « que les Grands Séminaires existent.

« Ils ont existé de tout temps en France. On les trouve « déjà dans les canons du sixième concile de Paris, tenu en i( 827, sous Louis le Débonnaire. » '

Depuis le Concile de Trente, ils ont été l'objet de la sollicitude de nos rois. Un grand nombre d'ordonnances en fait foi, et notamment la déclaration de 4698, portant : « Insti- « tution de diverses maisons d'Éducation pour les jeunes « clercs pauvres, âgés de douze ans, et qui paraissent avoir « de bonnes dispositions pour l'état ecclésiastique. »

Voici encore comment un ancien ministre de l'Instruction publique, un protestant ', démontrait, pour notre époque, la spécialité des écoles ecclésiastiques :

« A d'autres époques, quand les croyances religieuses « étaient très-générales et très-puissantes, quand les rai- « sons mondaines d'entrer dans la carrière ecclésiastique « étaient puissantes aussi, quand cette carrière ouvrait la

* M. Gdizot.

« voie à la fortune, aux pouvoirs, aux honneurs, je comprends « parfaitement que Ton n'eût aucun besoin d'écoles ecclé- « siastiques préparatoires; je comprends parfaitement que « le clergé se recrutât naturellement, suffisamment, dans les « écoles publiques, au milieu de VEducation commune^ et « qu'alors, en effet, sous de telles conditions sociales, il « valût beaucoup mieux, et pour la société et pour le clergé « lui-même, que les écoles publiques fussent les écoles ec- « clésiastiques préparatoires, et que Bossuet fût élevé à côté « du grand Condé.

« J'entends cela à merveille, je le répète, dans un état de « société où les croyances religieuses étaient générales el « puissantes, où la carrière ecclésiastique était une carrière « brillante qui attirait un grand nombre d'aspirants.

« Mais aujourd'hui, Messieurs, regardez autour de vous, (( il n'y a rien, absolument rien de semblable. D'une part, « l'empire des croyances religieuses s'est prodigieusement « affaibli ; d'autre part, les motifs mondains, les motifs de « fortune et de pouvoir qui attiraient autrefois tant d'hommes « dans la carrière ecclésiastique, ces motifs n'existent plus ; « en sorte que ni les considérations morales, ni les considé- (( rations mondaines, qui autrefois recrutaient naturellement « et facilement le clergé, ne se rencontrent plus dans la so- « ciété actuelle.

« Cependant, Messieurs, l'empire des croyances religieuses « n'est pas moins nécessaire aujourd'hui qu'à d'autres « époques , je n'hésiterai pas même à dire qu'il est plus né- (( cessaire que jamais : nécessaire pour rétablir, non-seule- « ment dans la société, mais dans les âmes, l'ordre et la paix « qui sont si profondément altérés.

(( Il est donc, pour cette société-ci, du plus grand intérêt, « et d'un intérêt plus grand que jamais, s'il est possible, « d'entretenir avec soin, de propager l'empire des croyances « religieuses ; et, si l'établissement des écoles secondaires

« ecclésiastiques préparatoires est reconnu nécessaire au « recrutement du clergé, à la propagation des croyances et « de rinfluence religieuses, je dis que ces écoles, quand « bien même elles auraient été à d'autres époques une ins- « titution peu nécessaire, seraient aujourd'hui d'une néces- « site pressante ; qu'il y a là une institution que non-seule- « ment il faut laisser naître d'elle-même^ mais. à laquelle la « société et les pouvoirs publics doivent prêter leur appui.

« Je maintiens donc en principe, comme bonne, utile, « nécessaire à la société actuelle et d'une très-heureuse « influence , l'existence des écoles secondaires ecclésias- « tiques. »

Ces considérations sont la réponse la plus péremptoire à ceux qui ont parlé et qui parleraient encore aujourd'hui de placer les écoles ecclésiastiques sous l'empire de ce qu'ils appellent le droit commun !

M. Saint-Marc Girardin, en 4837, d'accord avec M. Guizot sur le but qu'il fallait atteindre, ne différait avec lui que sur le chemin h prendre.

« L'État, disait-il, l'État même ne peut se passer de ces « écoles, car il ne peut pas se passer de prêtres : et il est (( reconnu que, pour former des prêtres, il faut des écoles « particulières. Ces écoles sont donc une des nécessités de « la société. »

M. Thiers disait en 4844 : « On comprend que, pour une « fonction aussi spéciale dans la société que celle du sacer- « doce, on accorde une Éducation spéciale : c'est dans ce « but que les Petits Séminaires ont été institués. »

Après de telles autorités et de tels aveux, il est inutile d'insister davantage : je me bornerai à dire à ceux qui invoquent contre nous le droit commun^ qu'ils confondent ici deux choses parfaitement distinctes, à savoir : le privilège et la spécialité.

Dire que les Petits Séminaires sont dans le privilège, et

placés en dehors du droit commun, parce qu'ils sont nécessairement une spécialité aussi bien que les écoles de marine, que les écoles militaires, que les écoles industrielles et commerciales, c'est vraiment ne pas se comprendre soimême!

Comment peut-on^ de bonne foi, nous accuser de vouloir échapper au droit commun par le privilège, nous qui ne réclamons , au nom de la nécessité et de la spécialité de nos écoles, que le droit commun à toutes les écoles spéciales de préparer leurs sujets aux carrières diverses qui les attendent ?

Qui a jamais pensé à dire que les écoles spéciales sont dans le privilège, et qu'elles demeurent en dehors du droit commun, parce qu'elles ne dépendent pas du ministère de l'Instruction publique?

Il y a ici une déplorable méprise : c'est le moins que je puisse dire.

Mais la bonne foi la plus vulgaire ne suffit-elle pas à nous défendre contre l'injustice de nos adversaires ? Les écrivains universitaires eux-mêmes n'ont-ils pas été condamnés à rendre sur ce point hommage à la vérité ?

On a déjà cité ce qu'écrivait, h propos des Séminaires et des autres écoles spéciales, M. Matter, inspecteur général de l'Université, dans un travail publié au tome XIV de VEnctjclopédie des gens du monde^ sur l'Instruction publique :

« La plupart des écoles spéciales sont complètement étran- « gères au ministère de l'Instruction publique.

« L'école polytechnique, l'école militaire de Saint-Cyr, « le collège militaire de la Flèche et les écoles d'artillerie « relèvent du ministère de la guerre ; — l'école navale de « Brest relève du ministère de la marine; — l'école des « mines, le Conservatoire des arts de Paris, les écoles des « arts et métiers de Châlons et d'Angers , relèvent du mi- « nistère des travaux publics ; — les Grands et Petits-Sé-

« minaires relèvent du ministère de la justice et des cultes ; « — récole forestière de Nancy relève du ministère des « finances. »

Il aurait pu ajouter que Técole d'Alfort, où se trouvent trois cents élèves, relève du ministère de Tagriculture et du commerce.

N'est-il pas évident, puisque toutes les carrières spéciales et publiques ont leurs écoles spéciales, que la spécialité à laquelle on voudrait donner le nom odieux d'exception et de privilège, n'est plus ici que la liberté dans l'ordre, la spécialité des vocations et des fonctions diverses dans l'harmonie sociale ?

Le bon sens ne proclame-t-il pas que les Petits Séminaires n'ont jamais été placés en dehors du droit commun , parce qu'ils ont nécessairement une spécialité, comme les écoles de marine , comme les écoles militaires , comme les écoles industrielles et commerciales ?

Seulement, il le faut ajouter, la spécialité des Petits Séminaires est une spécialité de l'ordre le plus élevé, le plus respectable, une spécialité inviolable et sacrée.

M. Portails a rendu un juste et éclatant témoignage à ces principes :

« L'égalité devant la loi n'est pas le nivellement ; l'égalité « ne veut pas que des établissements placés dans des condi- « tions diverses soient régis par une règle uniforme, mais « qu'ils soient soumis indistinctement à l'autorité de la loi. « Sous cette autorité^ il est équitable que chacun vive selon « sa constitution propre : ce serait le contraire qui blesserait « l'égalité. Cest ainsi qu'il est des privilèges apparents qui « ne sont que des rappels à V égalité proportionnelle.

« Les Petits Séminaires doivent donc rester des écoles de « clercs spécialement placées sous l'autorité et la surveil- « lance des Évéques. »

C'est ce que Napoléon lui-même avait compris, lorsqu'il

reconnaissait que les Séminaires, étant des écoles spéciales, ils ne devaient pas être soumis aux lois générales sur l'instruction publique.

Il est manifeste, d'après les principes que nous avons établis et d'après les aveux mêmes de nos adversaires, que l'Église ne pourrait, sans manquer à tous ses devoirs et sans se trahir elle-même, accepter le droit commun et la surveillance de l'État, si ce droit commun et cette surveillance donnaient à l'autorité laïque une action quelconque sur le gouvernement spirituel des Petits Séminaires et sur l'Éducation ecclésiastique de nos élèves. Si nos règlements religieux, si nos règlements disciplinaires et nos exercices de piété, si nos programmes d'examen, nos livres d'étude et nos auteurs classiques pouvaient, sous le prétexte de ce droit commun et de cette surveillance, nous être imposés par des hommes étrangers à tout ce qui constitue la vie et la direction intime de l'Éducation ecclésiastique ; si des livres et des auteurs non approuvés par l'Église pouvaient être placés entre les mains de nos élèves, comme ils l'ont été et comme ils le sont encore ailleurs ; si c'étaient là, de près ou de loin, directement ou indirectement, en tout ou en partie, le droit commun et la surveillance auxquels on voudrait soumettre les Petits Séminaires , nous les repousserions , parce qu'en anéantissant la spécialité de ces établissements , on porterait ainsi un coup mortel à l'Éducation sacerdotale, et par suite on ruinerait infalliblement le sacerdoce en France.

Et n'est-ce pas ce que M. Portalis lui-même exprimait avec énergie, lorsqu'il disait : « Les Petits Séminaires doi- « vent demeurer en dehors du droit commun. On ne peut « les .faire rentrer dans ce qu'on appelle le droit commun, « sans les détruire.»

Ce serait, d'ailleurs, une étrange erreur de ne voir dans nos Petits-Séminaires que du grec et du latin : ce qu'il faut y

voir avant tout, c'est la spécialité morale, c'est rÉducation donnée à la religieuse jeunesse du sanctuaire.

Quant au grec et au latin, il y a encore ici une observation importante à faire.

Sans doute, ces études linguistiques nous sont communes avec les écoles du siècle ; mais elles ont en même temps pour nous une spécialité particulière.

Qu'on ne s'y trompe pas : si nous étudions, comme d'autres, les langues et les littératures grecque et latine, ce n'est pas seulement parce qu'elles sont les plus belles langues que l'homme ait jamais parlées, les archives immortelles des plus magnifiques créations de l'esprit humain ; ni parce que chacune d'elles a été, à son tour, le lien universel des peuples et le langage de la plus haute civilisation : nous les étudions surtout parce qu'elles sont pour nous deux langues nécessaires, DEUX LANGUES SAINTES. Ce soTit lôs laugues de VEglisè catholique, de VÈglise grecque, de VÈglise latine.

Notre liturgie, nos canons, tous nos Pères, tous nos Conciles,nos livres saints eux-mêmes sont écrits dansceslangues. L'existence de la société laïque ne tient pas à l'étude du grec et du latin ; la société spirituelle, l'Église, ne peut s'en passer. La divine Providence a confié à ces langues le sacré dépôt de nos traditions : elle a fait de l'une d'elles surtout l'organe permanent du catholicisme : c'est dans cette langue éternelle qu'il prononce ses oracles, qu'il a toujours parlé et qu'il parle encore à tous ses enfants dispersés sur la surface du globe.

Vous faites faire la philosophie en français ; vous négligez étrangement le latin ; le droit romain lui-même, vous ne l'enseignez plus, vous ne le faites plus étudier qu'en français , nous ne vous blâmons pas : c'est votre affaire. Mais si la philosophie s'enseignait, chez nous comme chez vous, en langue vulgaire ; ou si nos élèves, selon vos anciennes exigences, devaient la faire dans vos maisons, nous en souffririons gravement : nos jeunes gens perdraient infaillible-

ment Thabitude de la langue ecclésiastique, qui ne serait bientôt plus pour eux qu'un idiome étranger'. La désuétude et, par suite, le dégoût de la langue amèneraient nécessairement pour eux l'ôloignement et le dégoût de leur état : naturellement ces jeunes gens se porteraient plutôt vers des carrières dont les études ne leur offrent pas de pareilles difficultés, et ainsi se perdraient toutes les vocations ecclésiastiques.

Il n'y aurait qu'un moyen d'éviter ces graves inconvénients ; mais ce serait par un inconvénient plus désastreux encore. Il faudrait condamner la théologie à renoncer à sa langue propre et à s'enseigner en français, à cause de la difficulté qu'auraient les élèves à la parler et même à la comprendre ; mais, de là, les saints Pères négligés, les Conciles ignorés, les décrets des Souverains Pontifes et toutes les lois de l'Eglise à peu près inconnus ; tous les plus grands théologiens, tous les monuments les plus savants de la discipline et de l'histoire ecclésiastique laissés dans l'oubli ; la science catholique tout entière abaissée !

Voilà jusqu'où va pour nous la question du grec et du latin. On le voit, ce n'est pas seulement à nos yeux une question d'amour-propre ou de goût littéraire plus ou moins respectable : c'est une question toute religieuse ; c'est une question de conscience.

L'enseignement de ces langues est pour nous, chez nous, dans nos écoles, un droit imprescriptible en même temps qu'un devoir sacré ; nous ne pourrions sur ce point reconnaître à aucune puissance humaine un droit quelconque contre nous. Si un nouveau Julien l'Apostat, monarchique ou républicain, voulait nous interdire d'enseigner ces lan-

* C'est ce que nous éprouvons 'pour le petit nombre d'aspirants qui arrivent dans les Grands-Sijminaires, après avoir fait leur pliilosopliie dans un établissement universitaire : on est très-souvent obligé de la leur faire reprendre en latin : plusieurs reculent devant cette nécessité.

gues saintes à la jeunesse cléricale, nous y mettrions notre vie , notre sang ; et le martyre déciderait au besoin la question.

Mais, dit-on enfin, vos Petits Séminaires seront donc fermés à TEtat? L'État ne sait rien de ce qui s'y passe, VÉtat n'y entre, n'y pénètre jamais. L'État n'a aucun moyen de savoir si l'esprit qu'on y inspire à la jeunesse est un bon ou un mauvais esprit.

La réponse est facile. Les Petits Séminaires ne sont point fermés à l'Etat, pas plus que les autres écoles spéciales.

Les Petits Séminaires sont, dans chaque diocèse, sous la surveillance immédiate et la direction spéciale de l'Evêque, qui est, d'après le Concordat, choisi et nommé par le gouvernement , et qui demeure aux yeux du gouvernement , pour les écoles ecclésiastiques de son diocèse, l'autorité responsable. Que veut-on de plus ?

Tous les vicaires généraux, les chanoines, les curés des grandes villes, c'est-à-dire tous ceux qui, dans chaque diocèse, ont une influence plus ou moins prochaine sur l'Education des Petits Séminaires, sont tous agréés par le gouvernement sur le rapport du ministre des cultes. Tout cela ne suffit-il pas ?

Les Petits Séminaires, comme les autres écoles spéciales, comme tous les établissements et toutes les choses ecclésiastiques, sont donc dans toutes les formes les plus exactes de la situation convenue entre l'Eglise et l'Etat.

Quant au fond, quant à l'affection et au dévoûment, c'est chose que la défiance n'inspira jamais !

M. Portails était mieux inspiré, lorsque, répondant à nos injustes détracteurs, il leur disait :

« Les Petits Séminaires, les établissements ecclésiastiques, « sont-ils donc une terre étrangère ? Les prêtres ne sont-ils « pas Français et citoyens aussi bien que nous ? Le chef de « l'Eglise est, sans doute, leur chef dans l'ordre spirituel ;

« mais iVest-il pas celui de tous les Français qui professent « la Religion catholique ? N'est-il pas le Pontife suprême, le « Pasteur commun de tous les fidèles ? »

Je rajouterai, d'ailleurs, le but qu'on se propose ne peut être atteint en aucune manière par les moyens qu'on indique.

C'est de Vesprit des Petits Séminaires que quelques hommes se défient. Or cet esprit ne s'inspecte point ; cet esprit ne s'enseigne même point; cet esprit ne se réglemente point; cet esprit n'est ni dans l'instruction classique, ni dans les règlements, ni dans les exaiaens ; cet esprit s'inspire : il sera, par conséquent, toujours insaisissable, et des inspections annuelles ne pourraient rien, ni pour l'améliorer s'il était mauvais, ni même pour le saisir et le constater ; elles ne feraientqu'ajouter aux inquiétudes mutuelles, et produiraient le mal que l'on craint là où il n'existe pas.

J'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, et crois devoir le répéter : La défiance vis-à-vis du clergé est un système à la fois sans honneur et sans habileté. Plus je réfléchis à l'objection qui nous est faite, plus je trouve qu'elle n'est pas réelle : c'est un prétexte, un thème ; rien de plus.

C'en est assez sur tout cela. Les élèves des Petits Séminaires sont aujourd'hui l'espoir et la consolation de l'Église de France. Puissent-ils un jour devenir sa force et sa gloire ! puissent-ils lui rendre ses docteurs, ses évangélistes et ses prophètes, et tous ces prêtres vénérables dont la science était si profonde, les lèvres si éloquentes, la vertu si pure, et que la mort ou le malheur des temps lui a cruellement ravis! puissent-ils ainsi répondre dignement aux vœux de la Religion et aux besoins des peuples !

Les peuples, assis encore dans la région des ombres de la mort, languissants comme des troupeaux sans pasteurs, ou égarés sur le penchant des abîmes, les attendent en si-

cil. VII. — DES PETITS SEMINAIRES. 349

lence comme le secours de Dieu, et les invoquent de loin, inspirés sans le savoir peut-être par le profond besoin de se régénérer enfin, ou au moins par la crainte de se trop dépraver.

Voilà ce qui a fait de tout temps, mais ce qui fait aujourd'hui plus que jamais de Texistence des Petits Séminaires le plus grand intérêt de l'Église et de la société.

Les persécuteurs de TÉglise ont bien senti toujours quelle force lui pouvait venir de TÉducation cléricale conservée dans toute sa pureté, et le zèle que les saints Conciles mettaient à la perfectionner, ils Font mis à la détruire, usant différemment des mêmes moyens pour arriver à des résultats opposés. De tous ceux qui se sont égarés dans leurs pensées injustes, les plus habiles et les plus dangereux ont été ceux qui ont choisi cette voie pour arriver à leur but, parce qu'ils suivaient un système réfléchi, raisonné et, humainement parlant, infaillible dans ses effets.

Et, sans remonter plus haut, quand cet homme puissant qui a tant fait pour la gloire de la France, et qui eût fait davantage encore, s'il eût fait moins contre sa liberté ; quand cet homme, qui aima l'Église tant que l'ambition ne troubla point sa sagesse, voulut être seul maître dans l'Église comme il était seul maître dans l'État ; quand il porta sur le sanctuaire une main violente, et qu'il arracha du sein d'une mère désolée ceux qu'elle pouvait bien appeler les enfants de sa vieillesse et le dernier espoir de sa douleur, pour les traîner à ses écoles, et les faire participer à cette Éducation qu'il ne me convient pas de juger ici, nous vîmes, avec le dernier abus de l'autorité, le dernier excès de nos maux, et aussi l'espérance d'une réparation prochaine. Cet homme extraordinaire sembla apporter en cette affaire le coup d'œil sûr et pénétrant qui le faisait vaincre dans les batailles ; et déjà il avait fièrement porté la main sur la pierre fondamentale, et il essayait en vain de la mouvoir, lorsque tout à coup

il entendit que tout s'ébranlait et s'écroulait autour de lui, et il se sentit enlever lui-même tout vivant, du milieu des ruines, comme par une force supérieure !

Non, non, il n'est pas bon de vouloir tout dominer, tout assujettir, tout écraser sur la terre. Il reste toujours les consciences qui gémissent, les âmes qui crient ! Cest se faire à soi-même un mal immense; c'est se jeter dans les luttes d'où Von ne peut sortir que meurtri et blessé*.

Je soumets avec confiance toutes ces réflexions à la loyauté de nos adversaires, si nous en avons encore, au bon sens public, à la sagesse et à la justice des législateurs, aux amis sincères de la bonne et vraie liberté, et surtout à la Providence divine, dernière et sûre espérance des grandes et saintes causes !

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