CHAPITRE I
De l'Éducation nationale.
C'est ici un des 'grands aspects de la question qui nous occupe : je ne puis le négliger.
Ce grand mot d'Education nationale a d'ailleurs été souvent invoqué contre le clergé : à ce sujet les tristes méfiances, les accusations malveillantes ne nous ont pas été épargnées.
Que n'a-t-on pas dit? que ne dit-on pas encore ?
On craint que la liberté d'enseignement ne devienne entre nos mains une arme redoutable.
On dit que nous ne sommes ni de notre pays ni de notre temps ; que la liberté n'est pour nous qu'un moyen de despotisme ; que nous sommes étrangers au véritable esprit national; que nous luttons sourdement et incessamment contre les progrés de la société moderne, pour la faire indignement rétrogader : et qu'au fond nous n'avons pas d'autre pensée, pas d'autre but, quand nous réclamons notre part de dévoûment dans l'Éducation de la jeunesse française.
C'a été là, on le sait, une des sources les plus vives des anciennes discussions ; c'est là encore une de ces préventions qui entretiennent contre nous les haines les plus injustes et les plus invétérées.
On ne s'étonnera donc pas que, dans le clergé ainsi provoqué, une voix s'élève pour offrir au pays, sur un sujet si grave, des explications franches et nécessaires à la vérité, à la justice et à la paix.
Tout autant que qui que ce soit, *je crois à la nécessité
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d'une Éducation nationale, qui inspire à la jeunesse les sentiments dévoués d'un généreux patriotisme.
Tout autant que qui que ce soit, j'y attache une souveraine importance. Rien n'intéresse, en effet, à un plus haut degré, la prospérité d'un État que la bonne Education des générations nouvelles : c'est parce que j'ai foi dans sa puissante efficacité que j'ai confiance aussi pour mon pays en un meilleur avenir.
Il ne faut jamais désespérer du genre humain et de ses destinées, je l'ai dit, parce que le genre humain passe et se renouvelle sans cesse, et ne vit jamais plus d'un siècle; il ne faut même pas désespérer d'une nation, parce qu'il y a toujours un tiers de la nation qui est à l'état d'enfance, qui vient de naître et grandit, et qu'on peut bien élever.
Toute la question est toujours là.
Il ne s'agit que de décider le second tiers de la nation, qui est en général chargé de ce soin, à bien élever le premier.
Cela devrait être facile, car c'est l'intérêt de tous.
La jeunesse, si elle a été bien élevée, attendra plus patiemment que l'âge mûr ait fini son rôle, et ne viendra pas le chasser brusquement de la scène.
Quant aux hommes dont les années ont mûri et consommé la sagesse, chez qui les passions violentes et l'ardeur des intérêts personnels sont éteintes, ceux-là ont toujours été favorables à la bonne Éducation de la jeunesse : nonseulement ils y consentent volontiers, parce qu'il leur faut des égards et du respect, mais ces hommes graves ont ici des vues plus profondes. Combien de fois n'ai-je pas entendu des vieillards, élevés par le malheur des temps à l'école de l'indifférence philosophique, applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs jeunes fils ! Sans doute ils voudraient leur épargner la triste expérience de leurs erreurs : et voilà pourquoi ils nous parlent
avec une si généreuse franchise de leurs égarements et de leur retour, et nous avouent que leur jeunesse fut moins heureusement élevée que la nôtre.
Il n'y a pas jusqu'à ces hommes honorables qui ont vieilli dans nos camps pour la défense du pays, et auxquels le tumulte de tant de guerres avait rendu les saintes habitudes de la Religion plus étrangères, qui ne veuillent aujourd'hui et ne réclament pour leurs fils et pour leurs petits-fils une Éducation chrétienne, et qui, mêlant leurs souvenirs de gloire à leurs leçons de vertu, ne se plaisent à redire que l'Empereur avait de la Religion et méprisait les impies.
Oui, certes, il est digne de ceux aux mains desquels repose le gouvernement des peuples, il est digne d'un prince sage et prévoyant de faire de l'Éducation de la jeunesse l'objet de la plus haute sollicitude.
C'est pour lui, c'est pour eux un devoir : la société et la famille réclament cette haute sollicitude, cette intervention tutélaire^ pourvu toutefois qu'elle ne se tourne jamais en oppression : la société et la famille en souffriraient trop.
C'est après avoir médité ces choses que je lis sans étonnement ce que les plus grands génies de l'antiquité ont écrit sur les devoirs imposés en cette grave matière aux législateurs et aux chefs des nations. Je les redirai, ces belles paroles : il est utile à tous de les méditer : il n'est pas indigne d'un Evêque de les redire à ceux qui sont appelés chaque jour h prendre sur ces choses les décisions les plus importantes aux destinées du pays. Il faut, d'ailleurs, prouver aux générations futures que, si l'Éducation périt en France, et si la France périt quelque jour par défaut d'Éducation, — Dieu, qui la protège, ne le permettra pas ! — ce n'est point parce que nous autres catholiques nous aurons méconnu la haute importance d'une Éducation vraiment nationale.
« Le législateur, dit Platon, ne donnera pas à l'Éducation « le dernier ni même le second rang dans sa pensée ; il n'ou-
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« bliera jamais que si les générations sont élevées dans la « vertu, le vaisseau de TÉtat ne chancelle pas ; mais que si... « Je m'arrête : je ne veux pas effrayer ceux qui, dans un « État naissant, craindraient de sinistres présages*. »
« Le magistrat qui préside à TÉducation, continue le même « philosophe, n'aura pas moins de cinquante ans ; l'homme « choisi pour cette place et ceux qui le choisiront doivent « savoir que parmi les grandes fonctions de l'État, il n'y en « a pas de plus noble et de plus sacrée. »
Voilà pourquoi Cicéron ne craint pas d'affirmer que le plus bel emploi de la sagesse des vieillards, c'est VEducation de la jeunesse.
Certes, après de si graves paroles, je me crois autorisé à le dire :
Le ministre de l'Éducation chez un grand peuple est revêtu de la plus haute fonction sociale : rien n'égale son importance. Mais je trouverais sage la nation qui ne le condamnerait pas à subir les agitations de la politique. Je le placerais dans une région supérieure aux orages. Je le voudrais toujours, selon la pensée de Platon, dans la force et dans la plus grave maturité de l'âge. J'en ferais la plus haute magistrature de mon pays.
Un honorable membre d'une de nos Assemblées législatives m'avait prévenu dans ces pensées, lorsqu'il disait ;
« Je voudrais que, sans cesser d'être sous la haute surveil- « lance de l'Etat, le chef de cette administration ne fût pas « ce que nous appelons un personnage politique, un de ceux « qui entrent et qui sortent, qui paraissent et qui disparais- « sent à chaque vicissitude de cabinet. S'il y a, en effet, une « administration dont l€ chef doive paraître supérieur à « cette sphère dans laquelle s'agitent ces intrigues qui nous t ont affligés si souvent et qui, encore il y a peu de jours,
' Platon, Lois,
« bourdonnaient de toutes parts autour de nos oreilles, c'est « surtout celle qui est chargée de la haute et noble mission « déformer Tesprit de la jeunesse française ^ »
Si j'étais appelé à donner des conseils à un prince, je lui dirais qu'il faut tolérer bien des choses, dans l'état toujours maladif de nos vieilles sociétés : mais la mauvaise Education de la jeunesse, jamais !
Il faut une indulgence extrême pour toutes les opinions politiques : il y a des époques si traversées, que cette indulgence n'est pas seulement sagesse, c'est justice.
Il faut oublier le passé ; il faut pardonner beaucoup ; il faut réconcilier. La paix au dedans, avec le règne des lois ; la paix au dehors, avec honneur : c'est le travail et l'œuvre d'une sagesse supérieure.
La paix est meilleure que la gloire; la paix est plus douce que tous les fruits delà conquête : mais, dans la sécurité que donne un glorieux repos, les gouverneurs des peuples doivent, avant tout, veiller à la bonne Education de la jeunesse, qui croît et se multiplie sur le sol de la patrie à l'ombre bienfaisante de la paix ; car autrement, ce qui est horrible à dire^ la guerre serait préférable : la guerre qui affermit les âmes, qui les arrache à la mollesse, qui forme les courages, qui enfante les généreux dévoûments, qui fait les peuples forts, et donne au moins les vertus mâles et guerrières.
En repassant les leçons de l'histoire, il y a des faits qui frappent singulièrement les esprits attentifs, et qui démontrent la haute influence, l'influence immense de l'Éducation morale sur la destinée des peuples.
Chez les Romains,, au temps de hi république, l'instruction fut faible, il est vrai; on savait peu ; l'Éducation morale était forte ; on apprenait à travailler et à souffrir : la république marcha à la conquête du monde.
* M. DE Sade.
Le monde conquis, sous Tempire Tinstruction fut étendue, mais rÉducation faible et molle : Tempire tomba.
Au moyen âge, Tinstruction était rare ; mais dans les profondeurs de Tordre social, il se rencontrait une forte Éducation : il y eut de grandes choses.
Parmi nous, aujourd'hui, l'instruction paraît forte : l'Éducation est faible, la France souffre et se plaint, et il y a là, qu'on le comprenne donc enfin, tout le secret de l'effroyable malaise qui nous travaille, et qui aujourd'hui n'est plus contesté par personne.
Heureusement, je le répète, il est toujours temps de régénérer une nation et de sauver le genre humain : et il y a un problème historique que je me propose déposer, d'étudier, et, s'il plaît à Dieu, de résoudre quelque jour, savoir: si, par une grande loi providentielle et morale, il arrive jamais que les peuples périssent, sinon par défaut d'Éducation ?
Et cependant que faut-il donc faire pour sauver la France? Il faut donner à la jeunesse française une bonne Éducation; il faut rendre notre Éducation nationale vraiment digne de la France. — Mais qu'est-ce à dire?
VÊducation nationale est un mot que tout le monde s'accorde à employer, mais dont le sens n'a pas encore été parfaitement fixé.
Pour moi, je suis heureux de m'expliquer ici avec franchise.
.le regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie, dans le respect pour ses lois; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts, le dévoûment pour sa gloire. Je considérerais comme un grand mal , je ne dis pas seulement d'étouffer, mais d'altérer, de près ou de loin , ces nobles sentiments dans le cœur delà jeunesse. " •
Voilà d'abord, à nos yeux, dans quel sens TÉducation doit. être nationale, et nous croyons à cet égard n'avoir besoin des leçons de personne : nous ne reconnaissons à personne le droit de se .proclamer, sur ce point, meilleur que nous , et voilà dans quelle pensée nous travaillerons , selon nos forces, à former pour la France une jeunesse digne d'elle.
L'amour de la patrie sera toujours pour nous un devoir inviolable et sacré , une seconde religion : les principes de l'Évangile et les exemples de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous imposent ici de graves obligations ; nous ne les oublierons jamais.
Ainsi , ce n'est pas seulement lorsque notre patrie nous traite avec distinction , avec confiance , ou du moins avec une impartiale équité, que nous devons l'honorer et la chérir : que nous y soyons obscurs ou méprisés, que nous y devenions victimes de l'injustice , nous lui devrons toujours la reconnaissance , l'amour et le respect ; car, enfin , c'est elle qui a élevé notre enfance , soutenu notre vie ; elle qui fournit à nos besoins et veille à notre sûreté ; elle dont les frontières nous protègent, dont le sol nous nourrit , et, fussions-nous même rejetés sur la terre étrangère , nous n'y oublierions pas notre patrie, et nous y élèverions encore ses enfants dans l'amour et le respect pour elle.
Je le répète : c'est le devoir sacré des instituteurs de la jeunesse, partout et toujours, de l'élever dans l'amour de la patrie, de lui inspirer le zèle pour sa gloire et le dévoùment pour ses intérêts.
Voilà le premier sens dans lequel VÈducation doit être nationale.
Mais si ma conviction est fermement établie sur ce point , il est un autre point sur lequel elle n'est pas moins ferme, c'est que l'Éducation ne doit pas être politique. Un écrivain de nos jours a dit :
On ne parle politique aux enfants que lorsqu'on veut les égarer. Laissons faire à cet égard la Religion chrétienne : elle leur donne la seule leçon de politique qui convienne à leur âge^ quand elle leur apprend à aimer ^ à respecter^ à obéir.
Ces paroles sont d'un philosophe chrétien , et vraiment dignes de la sagesse évangélique; voilà les grands principes , voilà les sentiments , voilà les habitudes et les mœurs sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, et dans lesquelles Tamour éclairé de la patrie demande qu'ils soient élevés. C'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et l'obéissance aux lois et aux institutions du pays , sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.
Eh quoi! les pères ne s'entendent pas encore! Dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires, et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter la jeunesse dans l'arène des disputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes âmes un trouble profond qui ne s'apaisera peut-être jamais !
Non , non , ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille, à l'enfant, à la patrie elle-même!
Il faut donc , et sur ce point encore ma conviction est fermement arrêtée, il faut, pour que l'Éducation de la jeunesse soit vraiment nationale , qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse , si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles politiques n'y puisse jamais parvenir.
La patrie, c'est la famille; eh ! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui divisent un père, une mère, des frères et des sœurs venus avant lui dans la vie? Ce serait une immoralité; ce serait blesser à plaisir cette jeune âme.
Non , non : il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt : heureux du moins si , quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde, et d'y jouer un rôle , ils trouvent que les haines sont éteintes , les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire! Ils y contribueront, s'ils ont été élevés comme ils doivent l'être. Jamais la haute Éducation ne fut plus nécessaire que dans un pays troublé par de longues révolutions : c'est l'unique moyen de créer un milieu pour en sortir.
L'Éducation vraiment nationale est celle qui placera la jeunesse dans une sphère si fort au-dessus des agitations politiques, qui en fera des hommes si distingués par le caractère, si nobles par l'esprit, si généreux par le cœur^ si indépendants par l'élévation de leurs principes, qu'à leur apparition dans le monde, ils se montreront équitables, indulgents pour tous, sans distinction de partis, et ne refuseront jamais à personne, sous quelque prétexte que ce soit, la vérité, la charité, la justice, la sage liberté. Il y a longtemps déjà, parmi nous, que les hommes d'État les plus célèbres ont été amenés à proclamer Ces principes.
Gardons-nous^ Messieurs^ disait M. Thiers en 1844, de mêler ainsi la science à la politique^ de troubler Vune foar Vautre^ et d'exposer la jeunesse à se ressentir des secousses qui nous agitent. Ne placez pas si près de ce volcan le paisible asile qui contient tout ce que vous avez de plus cher, c'est-à-dire vos enfants.
Il y a, d'ailleurs, une observation fort simple à faire ici, et qui suffira, j'espère, à prévenir les préoccupations inquiètes que quelques esprits moins éclairés pourraient conserver encore à cet égard.
L'Éducation se fait de dix à seize , dix-huît ou dix-neuf
ans. Eh bien! cette époque de la vie et les études mêm€s qui se font alors sont naturellement étrangères à la politique. Il faudrait faire violence à Fâge et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse, ce que je dis ici sera certain : à cet âge, ce ne sont pas les opinions qui se forment , ce sont les habitudes , les mœurs ; les vertus ou les vices.
Je veux rappeler sur ce sujet de belles et graves paroles de M. de Barante ; elles respirent un doux et noble parfum de vérité et de vertu :
« Messieurs, ce n'est point à cette époque que resprit « prend sa direction, que le jeune homme choisit une voie « politique ; ce qui importe pour l'enfant, ce sont les ha- « bitudes morales, les pieuses pratiques, le respect de ce « qui doit être respecté ; voilà ce qui alors doit prendre « racine dans son âme, moins par l'enseignement que par « l'influence du milieu où il est placé. Il se forme en lui « comme une sorte d'instinct de moralité qui s'unit avec les « affections et les souvenirs de famille. »
« Si la première Éducation, dit encore M. de Barante„ « a été bonne, morale, salutaire, elle se retrouve lorsque « l'âge des passions et des premières ardeurs d'esprit vient « à s'apaiser. Souvent le père de famille se reporte vers les « souvenirs que, jeune homme, il avait oubliés. »
Que l'Éducation inspire à ces enfants l'amour de leur pays, le respect pour leurs parents, l'ardeur dans le travail, une religion sincère ; qu'elle conserve leur innocence : elle aura fait pour la société politique tout ce que celle-ci peut demander. Ils seront pour elle, un jour, tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là : tout le reste est dans le faux.
C'était la pensée de Platon :
« Conservez la bonne Éducation, et elle fait d'heureux na-
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« turels, qui, grâce à cette Éducation, deviennent demeil- « leurs citoyens que ceux qui les ont précédés. »
En un mot, dans l'enfant, il est question précisément, non pas de former le citoyen, mais l'homme ; et l'homme accompli prépare à la société le citoyen parfait.
Aussi Platon ajoutait :
« Quel grand bien résulte, pour un État, de la bonne t Éducation de la jeunesse !... Les jeunes gens bien élevés « seront un jour des hommes excellents, et, étant tels, ils se « comporteront bien en toutes rencontres...
« Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois a bonne, l'État va s'agrandissant sans cesse'... »
Non, non, les instituteurs de la jeunesse, quels qu'ils soient, n'ont pas d'autres devoirs à remplir ; et, quant au clergé, U sera le sublime conservateur de Vordre public en préparant les générations nouvelles à la pratique de toutes les vertus ; car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus privées aux vertus publiques^ et le parfait chrétien devient aisément un grand citoyen. J'aime à redire ces belles paroles de M. le comte Mole : c'est la pensée de Platon, ennoblie et élevée encore par l'inspiration française et chrétienne.
L'Éducation doit être nationale et élever les enfants dans l'amour de leur patrie ; mais elle ne doit pas être politique^ et elle doit les tenir dans une entière ignorance, ou au moins dans un heureux éloignement des tristes débats de l'opinion.
Ce n'est pas tout : nationale dans le cœur, l'Éducation doit être aussi nationale par la forme, si je puis m'exprimer ainsi.
Chaque nation a une physionomie qui la distingue : le souvenir et l'image doivent s'en retrouver dans l'Éducation; et, pour rendre ma pensée avec le plus de simplicité et
» Plat., Hép., liv. IV, tom. ix, p. 201.
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de clarté possible, un jeune Français ne doit pas être élevé comme un Allemand, ou un Espagnol, ou un Italien ; son Éducation doit être toute française, et faire retrouver en lui la physionomie noble et heureuse de sa patrie.
Voilà le seul sens dans lequel pourrait être vraie et raisonnable cette parole : Il faut que la jeunesse soit moulée à r effigie de la nation.
Quand je dis qu'une Éducation nationale doit inspirer à un enfant ou conserver en lui la physionomie noble et heureuse de sa patrie, je n'entends pas qu'elle doive lui inspirer du mépris pour le genre humain et les nations étrangères : je n'entends pas qu'elle soit moulée servilement à l'effigie de la nation chez laquelle il est né. J'entends encore moins qu'elle reproduise les traits d'une époque, quelle qu'elle puisse être, avec la triste fidélité d'une copie. Je n'y veux rien d'exclusif et d'étroit ; je veux qu'elle soit assez large, assez haute et assez forte pour retracer tout ce qu'il y a de vrai, de noble et de grand dans toutes les époques et chez toutes les nations :je veux qu'elle puisse se prêter à toutes les améliorations, à tous les progrès de l'avenir.
Rien ne serait pire qu'une Éducation qui, pour être nationale, prétendrait ressusciter le patriotisme étroit et barbare des petites républiques de l'antiquité. De nos jours, et sous la loi du Christianisme, un homme, s'il doit être de son temps et de son pays, doit être aussi de tous les pays et de tous les temps.
Fénelon l'entendait comme nous, et il était aussi bon Français que personne :
r aime ma patrie plus que ma famille^ disait-il, et plus d'un parmi ceux qui proclament si haut l'amour de la patrie n'en pourrait certes dire autant; et Fénelon ajoutait : J'aime le genre humain plus que ma patrie. Par là, il est vrai, il ne prétendait pas se donner le bonheur d'aimer les Tartares pour se dispenser d'aimer ses voisins.
Qu'entendait Fénelon par ces paroles? C'est qu'il y a quelquefois des devoûments plus étendus que ceux même du patriotisme; que la charité catholique embrasse dans son ardente expansion l'humanité tout entière, et qu'elle tend à faire de tous les peuples répandus sur la face de la terre, — ce qui ne peut être, hors du Christianisme, qu'une utopie, — la grande famille humaine fondée sur le sublime et profond principe de la fraternité chrétienne.
Et qu'on ne croie pas que la patrie puisse souffrir de l'éloignement de ceux qui se dévouent ainsi, au gré d'une généreuse impulsion, aux besoins de l'humanité tout entière ; non, la patrie n'en souffre pas : c'est sa gloire ; et le nom français doit sa puissance en Orient, et ce qu'il a conservé encore de grandeur dans les solitudes de l'Amérique, à ces héroïques devoûments de nos missionnaires et de nos guerriers. *
Non-seulement je ne veux pas que VEducation nationale exclue l'amour de l'humanité, mais je ne veux pas qu'elle inspire le mépris pour les nations étrangères : ce mépris est misérable. Chaque nation a ses qualités et ses défauts; n'imitons pas les défauts des autres, sans doute : mais pourquoi ne rendrions-nous pas hommage à leurs qualités? Pourquoi ne ferions-nous pas pénétrer peu à peu, par l'Éducation, dans nos habitudes et dans nos mœurs, ce qu'il y a de bon, d'utile, de fort, de grand, dans le caractère, dans la littérature, dans les mœurs des nations étrangères?
L'Allemagne nous donne l'exemple d'un travail patient , infatigable, profond ;
L'Angleterre, d'un caractère sérieux et ferme dans ses desseins;
L'Espagne a eu ses grandeurs ; l'Italie aura toujours les siennes.
Encore une fois, gardons-nous de mépriser les autres, de dédaigner ce qui nousiest étranger.
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Ceux qui nous dédaignent et nous méprisent sont injustes envers nous ; ne le soyons envers personne, montrons-nous plus généreux.
J'ai dit que VEducation nationale ne doit pas être faite à Vimage d'une époque rétrécie; et voici mes raisons :
Les diverses époques, les diverses phases d'un siècle sont faillibles et du domaine de l'homme ; elles sont livrées à ses caprices, à ces mobilités, à ses passions ; elles ont quelquefois de la grandeur, quelquefois elles sont pleines de honte.
Ce n'est guère que par le travail du siècle tout entier que le bon sens et la vertu survivent, et dominent à la longue, dans une nation, les égarements et les faiblesses des époques diverses.
C'est là une grande loi de la Providence dans le gouvernement du monde.
Les époques passagères sont sujettes à tous les égarements de l'homme : il en fait à peu près ce qu'il veut ; les siècles sont à Dieu : il leur réserve les triomphes de la vérité et de la justice.
Ce n'est donc pas à l'image d'une époque rétrécie que l'Éducation nationale doit être faite.
Ce serait restreindre l'Éducation à. des proportions misérables ; ce serait arrêter tout progrès intellectuel et moral, empêcher tout retour, si on s'est égaré. . Ce serait poser en principe que le point où l'on est, est la dernière borne de toute perfection possible.
Je ne voudrais pas non plus que l'Éducation nationale fût une reproduction servile du génie de la nation en toute chose.
Nous l'avons dit : chaque nation a ses qualités et ses défauts.
L'Éducation * vraiment nationale doit tendre à corriger dans un enfant les défauts de sa nation, et à en développer les qualités.
Certes, on ne fit jamais à un instituteur un devoir d'inspirer à l'enfant qu'il élève les défauts de son père.
L'esprit français est naturellement clair, brillant, hardi.
On lui a reproché d'être superficiel et léger. Si ce reproche était juste, l'Éducation vraiment nationale devrait tendre à le rendre plus profond, plus patient, plus sérieux.
Le caractère français est grand, noble et généreux.
On a regretté qu'il manquât quelquefois de constance. Si ce regret était fondé, l'Éducation nationale devrait tendre à fortifier le caractère, à fixer sa mobile activité, et à la tourner au profit de la force conquérante qui est son trait le plus brillant, par la fermeté, par la constance et l'esprit de suite.
Certes, en écrivant ces choses, je ne pense pas faire acte de mauvais Français, et je crois que, si ces conseils étaient suivis, l'Éducation de notre jeunesse ne serait pas indigne de la France.
L'Éducation vraiment nationale est celle qui fera de la France la première nation du monde, qui relèvera au-dessus de toutes les nations rivales, en développant ses grandes et héroïques qualités, et en faisant tourner à leur profit jusqu'à ses défauts eux-mêmes, qui sont d'ailleurs si brillants et si aimables.
Mais, pour cela, il faut sortir des bornes rétrécies d'une époque ; il faut oublier les vieilles querelles, les rancunes de parti, les rivalités étroites. Pour que l'Éducation de la jeunesse française fasse revivre la physionomie si belle, si noble, de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute l'indépendance d'une sage et généreuse impartialité, à toutes les époques, dans tous les siècles, à toutes les phases de l'histoire nationale, ce que le consentement des siècles, l'hommage des nations étrangères, et la voix de l'histoire a proclamé vraiment français.
Voilà ce qu'il faut imprimer au cœur de notre jeunesse ; voilà ce dont il faut faire son âme et sa vie ; voilà ce qui doit
CIL X. — DE L'ÉDUCATION NATIONALE. iO\
constituer le fond immuable et la forme brillante et pure de son Éducation intellectuelle, morale et religieuse.
Voilà ce qui, élevant les générations présentes sur les plus nobles hauteurs, les fera marcher, avec toutes les forces du génie chrétien et du caractère français, à la conquête de tout ce que le Dieu qui protège la France nous réserve encore, dans ses desseins providentiels, de grandeur, de génie, de vertus, d'influence européenne et universelle î
Je l'ai dit déjà : on peut désespérer d'un individu s'il est mal né ou mal fait ; mais il ne faut jamais désespérer d'une nation : elle n'est jamais mal née en masse.
Dieu ne la maudit pas, à moins qu'elle ne le veuille obstinément; mais cela ne se voit guère.
Que faut-il qu'elle fasse? Une seule chose qui suffit malgré ses malheurs, ses égarements ou ses fautes : il faut qu'elle se laisse élever.
Toutefois il arrive souvent que les peuples s'éloignent de ceux qui pourraient les sauver. Il y a chez eux deux instincts contraires, l'un par lequel ils invoquent le secours de Dieu, l'autre par lequel, craignant d'être trop secourus, ils le repoussent.
Les peuples ont trop souvent peur de se régénérer, et alors ils redoutent et éloignent les régénérateurs : c'est l'expérience de tous les âges. Une génération où les uns savent peu, et où les autres savent mal, où tant de facultés sont nulles ou dépravées, où tant de hautes intelligences sont tombées, où les plus beaux talents ont presque toujours trompé les premières espérances qu'ils avaient données; une génération pareille se décide difficilement, et ne se décidera peut-être jamais à bien élever la génération qui doit lui succéder.
Et cela se conçoit : on n'a plus môme alors l'intelligence de l'œuvre à accomplir; la langue même de l'Éducation s'avilit ; les notions les plus simples s'altèrent, les idées les plus certaines se troublent.
On ne veut pas, on redoute pour soi des enfants d'un caractère trop élevé, d'une conscience trop ferme, d'une religion trop sincère. D'autre part, on sent bien que des enfants sans respect, sans foi, sans mœurs, ne sont pas ce que demandent la société et la famille ; on ne sait comment faire, et on va de mal en pis, et voilà tout le secret de tant de difficultés inexplicables et de tant d'émotions pénibles.
C'est ainsi que tous, d'accord en théorie, nous ne le sommes pas dans la pratique: nous avons peur les uns des autres.
Hommes de la science et de la politique humaine, préoccupés avant tout des intérêts .de la terre et du temps, vous craignez que nous autres catholiques nous ne fassions une nation sans grandeur et sans savoir ; vos préventions sont injustes, car c'est nous qui avons élevé le siècle de Louis XIV.
Nous tendons, dites-vous, à la domination : cela n'est pas. La domination, vous le savez comme nous, ne sera jamais, n'est plus possible sous un régime de liberté sincère.
Nous craignons, nous, que vous ne fassiez une nation sans caractère et sans vertu : nos craintes sont peut-être mal fondées ; mais enfin jusqu'à ce jour vos preuves ne sont pas encore bien faites. Nous vous respecterons volontiers dans vos préventions; mais rendez-nous la même justice.
Vous êtes des hommes instruits : il ne nous appartient pas de nous célébrer sous ce rapport ; mais nous sommes comme vous des hommes d'honneur. Les uns et les autres, nous sommes les enfants delà même patrie. Cessons de nous faire le guerre ; au lieu de cela, faisons alliance par la liberté commune pour l'Éducation de la jeunesse française; nous y gagnerons tous, et la grande œuvre de la pacification religieuse s'accomplira.
Les pères de famille, la Providence et la fortune de la France décideront entre nous.
Si j'étais à votre place, j'accepterais franchement l'épreuve nouvelle qui va se faire : l'honneur m'en ferait un devoir. Nous travaillerions de concert à donner à la jeunesse une Éducation vraiment nationale.
J'ai dit la fortune de la France ; certes, je ne connais pas une nation qui en ait une plus belle et plus sûre. C'est d'elle surtout qu'il ne faut jamais désespérer.
C'est une nation admirable !
Car ses vives et fortes inspirations, ses instincts les plus décidés, sont pour la vérité et la vertu ; dans le fond, elle n'estime que la probité et le bon sens. Quand on ne l'égaré pas, quand on ne la fatigue point de calomnies et de mensonges, elle aime, elle vénère ses prêtres, elle a une merveilleuse facilité à recevoir les hauts enseignements de la foi, et je n'en voudrais d'autre preuve que l'admirable spectacle des Conférences de Saint-Sulpice, au commencement de ce siècle, et des Conférences de Notre-Dame, aujourd'hui.
îl ne manque en ce moment à la France que de comprendre les grandes leçons et d'accepter les grandes lois de la Providence.
L'histoire a révélé, dans la solennelle et triste succession des siècles, un enseignement que je veux indiquer ici.
La sagesse est plus puissante que le génie pour travailler à l'Éducation delà jeunesse, et par elle à la régénération des peuples; la probité et le bon sens valent mieux que la science et les lettres mêmes, pour développer dans les générations les dons de l'intelligence.
Il y a eu, dans les annales des nations, trois grands siècles dont la splendeur domine encore et illustre le genre humain.
Eh bien ! à ces trois grandes époques, les hommes de génie sont venus après les sages ; après les hommes de génie, les sophistes.
La sagesse, la simplicité et la vertu ont précédé le génie et la gloire ; puis sont venus la vanité, le bel-esprit et le mensonge ; puis les révolutions et les désastres.
Et ici mon cœur se serre, j'éprouve une compassion profonde pour ces tristes décadences de Thumanité ; je gémis sur ces profondes, sur ces irréparables infortunes.
Ainsi, pour trois fois que le genre humain s'est élevé jusqu'à la splendeur du génie, jusqu'à la vraie gloire, trois fois il a dû succomber sous le faix !
Le poids d'une si grande fortune l'a écrasé, et, après l'avoir porté un moment, il a fléchi de toutes parts, et donné aux âges suivants le spectacle de ses désastres.
Un grand siècle se présente d'abord à moi. Sept sages ont fait son Éducation, Périclès lui donne son nom ; et ce siècle d'un souvenir immortel n'a su préparer à la Grèce, après lui, que le sophisme et le mensonge, et le Parthénon n'est demeuré debout jusqu'à nos jours que pourvoir "une succession de faiblesses et de misères inexprimables.
Auguste vient plus tard, avec le cortège des hommes de génie qui l'entourent ; mais avant eux on avait vu les sages : Lœlius, Scipion, Térence, Ennius, les Gaton et tant d'autres, et on avait reçu leurs leçons de probité et de vertu.
Mais après Auguste paraît un Tibère, puis un Glaude imbécile ;et, si le pêcheur de la Galilée n'était pas venu planter sa tente au sommet du Vatican, le peuple-roi eût été livré sans retour aux nations barbares, et la ville éternelle eût disparu de la terre.
Nous avons eu aussi notre grand roi et notre grand siècle ; mais, avant lui, Richelieu, qui fut roi sous Louis XIII, procura, à l'aide de Vincent de Paul, du cardinal de Bérulle, et de cette multitude d'hommes éminemment saints, éminemment sages, et surtout à l'aide des Jésuites, qui comptaient alors, comme je l'ai dit, soixante-cinq mille élèves instruits gratuitement dans leurs collèges; Richelieu procura à la jeu-
cil. X.
nesse française cette forte et énergique Education, dont les détails nous paraîtraient aujourd'hui fabuleux, s'ils n'étaient attestés dans tous les Mémoires du temps.
Les hommes de génie en naquirent : ils remplirent de leur gloire la France entière; l'Europe en fut étonnée, l'univers les admire encore ; puis, après eux, les sophistes ; après Bossuet, Pascal et Fénelon... Diderot, Voltaire, Rousseau ; puis, après les sophistes, les révolutions ; et, aprèsles révolutions, la confusion des langues, le pêle-mêle des opinions et des pensées contraires, la sincérité du langage obscurcie, le naufrage de toutes les antiques vertus, la ruine ou l'abaissement de toutes les nobles vérités.
Et à peine voit-on surnager encore çà et là quelques debris épars de vérité ou de vertu, qu'on va sauver un à un, comme ces richesses échappées au naufrage, et que les mers ballottent dans leur furie; car il y a toujours des âmes magnanimes, des hommes inspirés qui se dévouent, qui affrontent les dangers de la tempête, qui se jettent au milieu des vagues pour sauver ce qu'elles n'ont pas englouti. Mais, aussi, il y a sur toutes les mers des côtes inhospitalières où les efforts des plus généreux dévoûments vont trouver pour leur récompense le pillage et la mort.
Nous trouverons mieux, je l'espère ; et, dans cette confiance, nous nous dévouerons tous courageusement à l'œuvre si importante de l'Éducation nationale.