‹ De l'education (volume 3)Chapitre 64 sur 67 · NATURE, QUI EST EN DÉFAUT · texte numérisé non relu

NATURE, QUI EST EN DÉFAUT

Chose étrange ! dans un siècle et dans un pays où l'on a proclamé si haut les Droits de Vhomme, toute l'Éducation publique, par un entraînement secret, irrésistible et fatal, a été peu à peu constituée de manière à priver l'homme du premier et du plus sacré de ses droits, qui est le droit d'être u.n homme digne de ce nom : un homme capable, un homme jouissant de la plénitude et de l'intégrité des nobles facultés de sa nature.

Je dis toute l'Éducation publique, car je n'accuse pas seulement ici les Écoles spéciales : les collèges eux-mêmes, qui devaient être le dernier et inviolable asile de l'Éducation essentielle et de la haute Éducation littéraire, ont été comme forcés ! Ils conservent encore leur nom , mais c'est tout. L'Éducation essentielle, la haute Éducation intellectuelle, s'y fait mal ou ne s'y fait plus. Ce n'est plus que du grec et du latin, ce n'est pas même du grec et du latin. De là, cet universel discrédit dans lequel le collège tombe chaque jour;

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de là, renvaliissement du collège par l'École spéciale ; de là, rabaissement du collège au-dessous même de l'École spéciale ; de là, trois, quatre, cinq, six classes par semaine, et autant d'études retranchées aux Lettres et à la grande Éducation littéraire ; de là, ce mélange confus et bizarre de tout ce qu'on enseigne, ou plutôt de tout ce qu'on essaye vainement d'enseigner au collège !

De là, ces classes entremêlées de grec et de botanique, de chimie et de latin, de français, d'allemand et d'anglais, d'histoire ancienne et moderne et d'histoire naturelle, de mathématiques et de rhétorique, de cosmographie et de philosophie, de sciences exactes et de lettres légères ; de là, ces études si brillantes et si vaines, si magnifiquement multipliées et si pauvrement superficielles ! de là, ces Éducations intellectuelles Mtesàpeuprès^ où on trouve de tout un peu^ si nulles et si vantées, si retentissantes et si creuses ! de là, ces innombrables enfants condamnés à tout étudier et à ne rien savoir! de là, disait un illustre professeur, «ce « pauvre esprit humain torturé, abaissé, parce qu'on le con- « damne, aux mêmes jours et presque aux mêmes heures, à « apprendre simultanément ce que les; lois éternelles de la « nature demandent qu'il étudie successivement, sous peine <( dene jamais rien savoir! »

De là, ce baccalauréat, dont un homme expérimenté disait qu'il est l'extinction de tout enthousiasme pour la profession, en même temps que la ruine de toute la haute Education littéraire : encyclopédie au petit pied, science universelle et ridicule, impossible et impuissante, contraire à la nature, stérile et menteuse ; série de connaissances qui existent à peine sur la surface de la mémoire, sèche et aride nomenclature, amas indigeste de définitions sans lumières, de faits sans liaison et sans vie, parlant de tout, n'enseignant rien, ouvrant toutes les carrières, n'en préparant aucune ; effroi de la jeunesse, effroi des pères de famille, et niveau

fatal d'abaissement intellectuel pour la France entière • !

Grâce au baccalauréat, la plus haute Education intellectuelle n'est aujourd'hui le plus souvent qu'un emmagasinement de notions mnémotechniques dont on se sert pour un examen à jour donné, sauf à l'oublier dès le lendemain, et à ne jamais s'en servir !

Ce n'est plus cette belle et noble Education littéraire, destinée à répandre ses lumières sur toute la vie ; ce n'est plus cette large ^et forte Education générale, telle qu'il la faut aux hommes, aux citoyens d'une grande société intelligente ; c'est une petite instruction encyclopédique et spéciale, immense et rétrécie, qui touche à tout et n'approfondit rien, et qui n'enseigne pas même comme il faut les spécialités qui importent le plus à une société utilitaire !

En un mot, par là on ne fait que sacrifier la grande instruction, la grande Éducation, la grande société à la petite.

Grâce au baccalauréat, l'enseignement de l'éloquence et de la philosophie elle*même n'a pas un but plus élevé qu'un triste examen, et voilà pourquoi on ne les étudie plus, on ne s'y applique plus. Bientôt les classes d'éloquence et de philosophie seront tout à fait désertes.

Les préparateurs au baccalauréat suffiront à tout et remplaceront tous les professeurs littéraires. Le Manuel du baccalauréat remplacera et remplace déjà tous les livres.

» Voici ce que publiait récemment sur le baccalauréat un professeur de l'Université. Après avoir dit que cet examen est une des causes de l'affaiblissement des études universitaires, il ajoute : « Non que le principe d'un tel examen soit une 0 chose mauvaise ; mais, de la manière dont il est organisé, il rend impossible tout

• travail sérieux pendant la dernière et la plus importante année des études. Plus u de littérature, de philosophie, de sciences étudiées pour elles-mêmes, mais tout « justement ce qu'il faut de ces choses pour être, sans les connaîtie, reçu à l'exa- « men. Il faut, pendant cette année, revoir grec, latin, français, histoire, depuis « Adam jusqu'à Pie IX, y compris les Lydiens et les Bulgares; rhétorique, géo- « graphie, etc. Il faut, en outre, faire des versions, et beaucoup, pour ne pas en

• perdre l'habitude et n'être pas arrêté à la porte. Pendant le temps qui restera, « on fera de la psychologie, de la logique, de la morale, de la ihéodicée, de l'ariihmé- « tique, de l'algèbre, de la physique et de la chimie. »

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Où sont, en effet les professeurs de philosophie et de littérature qui forment et peuvent sérieusement former leurs élèves à bien penser, à bien parler, à bien vivre ?

Si leurs élèves sont forts, ils leur apprennent à avoir un prix au concours. Rien n'est épargné pour y atteindre. Si leurs élèves sont faibles, c'est le baccalauréat qui devient le but. En un mot, ils font des bacheliers et non des hommes.

J'ai nommé les professeurs : j'ai eu tort. Les professeurs, les vrais et dignes professeurs, ne sont pas ici les coupables, mais les victimes. Le grand coupable, c'est le programme, c'est le Manuel du baccalauréat. Le programme a créé le Manuel ; le Manuel a créé le préparateur : et tous trois sont la ruine de tout enseignement et de toute intelligence ! Le Manuel rend inutiles toutes les études et remplace tous les livres. Le préparateur annule et remplace tous les professeurs ; c'est-à-dire que la spéculation ignorante remplace la science et le dévoûment : la barbarie remplace les lettres !

J'ai nommé aussi V École polij technique., et je dois en dire ici toute ma pensée.

Cette Ecole, non par elle-même, mais par les règlements qui en décident les examens, l'entrée, la sortie et l'âge d'admission, est depuis quelques années une des causes les plus puissantes de l'abaissement littéraire en France. Cette parole est dure ; je l'entends cependant prononcer tout bas de toutes parts; il faudra bien, enfin, que quelqu'un ait le courage de la prononcer tout haut.

Tous ces règlements doivent être changés, ou la France en souffrira intellectuellement plus qu'on ne peut l'exprimer.

Il y a deux manières d'étudier les mathématiques, et deux époques pour faire cette étude avec des fruits divers.

On peut les étudier matériellement, machinalement, en demeurant dans les faits mathématiques , dans les mots , dans les chiffres, dans les formules d'un enseignement sans plénitude et sans élévation. C'est ce dont Descartes disait :

Il n'y a rien de plus vide que de s'occuper de nombres et de figures imaginaires.

C'est de la sorte qu'étudient ces malheureux et nombreux enfants dont on livre l'intelligence comme une proie aux mathématiques, avant le temps où leurs facultés intellectuelles seraient suffisamment développées et affermies, pour subir sans péril cette rude épreuve ; avant le temps où leur esprit serait capable de s'élever aux idées supérieures et à la véritable intelligence des sciences mathématiques.

Ou bien on peut les étudier intellectuellement, originalement, en comprenant le sens et le lien des mots, des idées et des choses, en s'élevant aux grandes et simples lumières de la science, en saisissant, pénétrant, possédant réellement la vérité.

En un mot, il y a l'école des artilleurs vulgaires, des simples ingénieurs; et l'école des grands esprits, des Newton, des Leibnitz, des Pascal, et autres à divers degrés.

Je dis à divers degrés : car, sans doute, je ne prétends pas que l'Ecole polytechnique et les écoles militaires ne nous donnent que des Newton et des Vauban ; mais je leur demande, selon les divers degrés des intelligences qu'on leur confie, de nous former des jeunes gens qui soient réellement les élèves de ces grands hommes, qui soient de leur école, de leur famille, de leur race : comme les belles et grandes études littéraires doivent former de jeunes esprits qui soient de l'école des Racine et des Bossuet, des Virgile et des Démosthènes, des Chrysostome et des Fénelon 1

J'ai nommé les écoles militaires : je dirai aussi ce que j'en pense.

Il y a deux manières d'être soldat : on peut être ou un sabre grossier et brutal, ou une épée intelligente.

Si le premier Consul n'eût été qu'un sabre grossier, il n'eût pas sauvé la France et dominé l'Europe.

Bonaparte ^ l'épée de l'intelligence, et voilà pourquoi

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tous les sabres de la Révolution furent à ses pieds et à ses ordres.

Eh bien ! tous les règlements relatifs aux écoles spéciales militaires sont institués de manière à ne préparer, h ne faire à peu près que des sabres. Ces règlements, ainsi que ceux de FEcole polytechnique , font interrompre toutes les fortes études littéraires et intellectuelles, qui seules peuvent former des hommes distingués par Tintelligence et par le caractère , pour les appliquer , avant le temps, à des études qui les épuisent, qui les écrasent, qui les ruinent à jamais.

Qu'on jette un coup d'œil sur les programmes d'examens scientifiques pour l'Ecole polytechnique et les autres écoles spéciales, et qu'on dise si c'est la nourriture d'intelligence ! «Non, non,» me répondait un jour un jeune homme de beaucoup d'esprit qui avait passé par là et qui s'en était échappé avec effroi, quoique avec le plus brillant succès : « non : à moins qu'on n'appelle nourriture de l'intelligence « un amas confus, une multitude indigeste de grains de « sable, sans liaison entre eux, divisés à l'infini comme la « poussière, et qui passent à travers l'esprit sans y rien « laisser que la fatigue, le dégoût, le mépris, et quelquefois « l'horreur! »

Je pourrais citer bien d'autres témoignages et prononcer des noms significatifs : la discrétion ne le permet pas. A quoi bon d'ailleurs? n'est-ce pas là ce que nous entendons répéter chaque jour, non-seulement aux professeurs des lettres, mais aux professeurs des mathématiques ellesmêmes, et à d'anciens élèves de l'Ecole polytechnique ?

Et encore, si en sacrifiant tout à l'Instruction professionnelle, si en négligeant presque complètement l'Education qui doit former l'homme d'intelligence, on s'appliquait au moins à doter chacun des vertus de son état !

L'Éducation morale et religieuse faite dans le but général

de préparer à tout et dans le but spécial de"^ préparer à telle ou telle vocation serait un grand bien, et pourrait, jusqu'à un certain point, suppléer TEducation intellectuelle. Mais, hélas ! le plus souvent on ne pense pas plus aux vertus particulières de chaque état qu'aux qualités de Vhonnête homme en général. Et V Éducation intellectuelle elle-même, conçue et faite non pas au point de vue étroit de telle ou telle branche de connaissances, mais comme développement du jugement, de la raison, du raisonnement, du bon goût, etc., est aussi tristement sacrifiée à Plnstruction professionnelle que le reste !

Le plus souvent on sacrifie tout au besoin unique d'acquérir les connaissances spéciales qui apprendront à monter une bonne machine pour tel bateau à vapeur, à construire un vaisseau à voiles, à faire un chemin de fer, une belle et forte chaudière, etc., etc.

11 n'y a pas, même dans cet entraînement aveugle, le discernement des destinées ultérieures qui peuvent être réservées à ces pauvres 'jeunes gens ; ni même la vue bien nette de ce qui serait le plus utile aux professions qu'on veut doter d'hommes spéciaux.

Les jeunes gens de l'École polytechnique, par exemple, qui sont appelés à tout en France, et qui ont eu, depuis trente années, une influence quelquefois si décisive sur les destinées de notre pays, ne devraient-ils pas recevoir une Éducation complète ? N'est-il pas manifeste que l'Éducation essentielle qui en ferait des hommes distingués, supérieurs par toutes les qualités intellectuelles et morales, ne leur est pas moins nécessaire que certaines connaissances spéciales qui en font de bons artilleurs ou des ingénieurs habiles ?

Encore une fois, je tiens à le redire, afin qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée : en demandant que VÉducation morale et religieuse, et même la grande Éducation de V esprit^ c'est-à-dire le développement fort et étendu des facultés in-

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tellectuelles, ne soient jamais sacrifiées aux exigences de V Instruction professionnelle, je ne prétends pas détruire l'importance de celle-ci ; mais, certes, je ne veux pas non plus priver l'homme de sa haute Éducation essentielle, afin de pourvoir le médecin, le militaire ou le marin d'anatomie ou de mathématiques.

Car alors je ferais peut-être un médecin, un militaire ou un marin, tel quel, de plus, mais j'aurais un homme de moins.

Et combien n'y a-t-il pas de familles en France à qui ce malheur est arrivé ! combien n'y a-t-il pas de parents aveugles, inexpérimentés, à qui je l'ai moi-même prédit ! combien d'enfants, avides de l'indépendance des écoles spéciales, à qui j'ai dénoncé d'avance ce qui était à mes yeux la ruine de leur vie intellectuelle et morale !

C'est avant seize ans qu'il faut se présenter aux écoles navales.

C'est donc de douze à treize ans qu'il faut cesser toutes les études littéraires, et la grande Éducation de l'intelligence et du cœur, pour ne plus s'occuper que de mathématiques î

Chaque année, six à sept cents candidats se présentent : c'est donc habituellement deux ou trois mille qui, toutes études littéraires interrompues, travaillent dans ce but.

Quatre-vingts à cent tout au plus sont reçus ;

Que deviennent les autres ?

Quant à l'École polytechnique :

Douze cents se présentent chaque année ;

Trois ou quatre mille travaillent tous les ans pour y arriver;

Cent vingt ou cent trente sont reçus ;

Que déviennent les autres?

Quant à Saint-Cyr :

Dix-sept cents se présentent ;

Quatre mille travaillent ;

Trois cents sont reçus :

Que deviennent les autres ?

Je ne parle pas des Eaux et Forêts, ni des écoles commerciales industrielles : je m'en tiens aux écoles mililaires et savantes.

Tout cela fait à peu près sept ou huit mille enfants, Télite des familles françaises, sans en excepter les plus illustres, qui interrompent toute instruction littéraire, toute haute Éducation intellectuelle, et quelquefois toute Education religieuse et morale, pour se jeter dans les carrières ou plutôt dans les études spéciales qui y préparent, et qui, pour le plus grand nombre, n'aboutissent pas !

Et rien ne peut arrêter ce funeste entraînement !

VÊcole polytechnique ! VÊcole polytechnique ! Les parents croient avoir tout fait, tout dit, tout obtenu, quand ils peuvent, en parlant de leur fils, dire : Il se prépare à VEcole polytechnique ! Le triomphe de l'orgueil paternel et maternel est au comble lorsqu'ils peuvent dire : Il est entré à VÊcole polytechnique! Le jour de la sortie est souvent moins heureux; et moi, qui prévoyais jusqu'au bout, je répondais en silence : Hélas ! hélas ! de ce pauvre enfant je voulais faire un homme, j'espérais faire un homme distingué : tout y était, l'esprit, le cœur, l'imagination, la sensibilité, le caractère , la volonté , la conscience : et sur les ruines de cet homme , il n'y aura peut-être pas même un mathématicien !

Après avoir renoncé à ses études littéraires et perdu par conséquent les premières années de son enfance , dans deux ou trois ans, il se dégoûtera peut-être des étude» mathématiques et y renoncera après avoir perdu encore le reste de sa jeunesse. Voilà ce qui se voit chaque année pour plusieurs milliers déjeunes gens en France !

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Quand il était question d'Ecole militaire , le langage des pauvres parents était un peu moins fier : C'est une carrière , disaient-ils , il ne sera pas du moins sur le pavé de Paris. Soit ; mais est-on bien sûr que le pavé de TÉcole spéciale est toujours meilleur que le pavé de Paris?

Quoi qu'il en soit, voilà ce pauvre enfant : sa raison n'est pas formée; son esprit n'est pas développé; son jugement n'est pas encore affermi ; sa conscience n'est pas encore mise en garde contre les attaques des passions ; son caractère n'est pas fait ! — N'importe , il faut qu'il soit militaire ou marin ; il sait assez de grec et de latin , et même de Religion, passons aux mathématiques. — Mais il va tomber de chute en chute ; sa jeunesse sera flétrie par dix années de funestes expériences dans le désordre ; il ruinera peut-être sa santé , sa fortune ; il déshonorera peut-être son nom ; ou au moins il ne sera qu'un homme médiocre ; il n'atteindra pas le rang auquel il était destiné ! — N'importe, il faut en finir, prendre un parti et lui faire faire quelque chose. Vous-même ne nous avez-vous pas dit que rien pour lui ne serait pire que de ne rien faire?

Telles sont les paroles qu'un instituteur, qui a la conscience de sa mission , est condamné à entendre chaque jour de la part d'un grand nombre de parents.

J'ai entendu tout cela mille fois.

Vainement plusieurs me disaient encore : Les Ecoles spéciales ont de grands avantages. Les enfants y sont traités plus sérieusement. On y élève les jeunes gens comme des hommes; et d'ailleurs l'Éducation si religieuse que mon fils a reçue dans votre Petit-Séminaire suffira à le préserver des périls que ce genre nouveau d'Éducation pourrait lui faire courir!

A ces tristes raisons, je n'avais, je n'ai encore qu'une chose à répondre :

Vous demandez à l'Éducation religieuse des miracles

absurdes et contre nature : vous voulez qu'à quatorze , quinze ou seize ans, l'Éducation ait donné à l'âme une trempe , à la raison une fermeté , au caractère une résistance, à la conscience une incorruptibilité, dont vous n'êtes vous-mêmes peut-être pas capables à quarante ans !

Et quant à cet étrange principe , qu'il faut élever les enfants comme des hommes, je n'ai jamais été de cet avis. Il faut élever les enfants comme des enfants, si on veut qu'ils deviennent des hommes un jour ! — Il n'y a plus d'enfants , dit-on encore , ou du moins ils ne veulent plus l'être si longtemps qu'autrefois. Il faut bien leur faire en cela quelque concession. — Je ne puis non plus partager cette opinion. C'est depuis qu'il n'y a plus d'enfants parmi nous , qu'il n'y a plus guère d'hommes aussi et qu'on les cherche vainement pour toute chose ! j v<^

Laissons donc chaque chose , chaque temps et chaque âge à sa place !

Et voilà pourtant avec quelle légèreté de raison, avec quelle témérité de paroles, on jette souvent ce qu'on a de plus cher au monde , ses enfants , au milieu des plus affreux périls! Sous prétexte de leur donner une carrière, on les éloigne ainsi, quelquefois pour toute leur vie, de toute carrière, de tout travail, de toute intelligence, de toute vertu !

Il n'y a, je dois le dire, qu'une excuse à une telle conduite et à de telles erreurs. Ce sont les règlements officiels de la plupart des Ecoles spéciales , qui forcent quelquefois les parents les plus sensés à interrompre et à briser malgré eux l'Éducation de leur fils , s'ils veulent lui procurer une entrée dans la carrière à laquelle il paraît véritablement appelé par la Providence et par les aptitudes de sa naturëv • > .v.

Hélas! à cela je n'ai qu'une chose à dire, mais ce n'est pas'aux parents que je le dis : le reproche ici monte plus

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haut; et qu'on veuille bien pardonner à ma douloureuse et immuable conviction la gravité de mes paroles :

L'histoire parle d'un tyran qui aurait voulu que le peuple romain n'eût qu'une seule tète , afin de pouvoir l'abattre d'un coup.

Si un tyran voulait abaisser, abattre , abrutir intellectuellement toute une nation d'un coup, il lui suffirait de faire un règlement par lequel cesserait avant la quinzième année toute la haute Éducation intellectuelle, morale et religieuse de la jeunesse. En trente ans, cette œuvre de la tyrannie, la plus abominable qui fût jamais, serait consommée î

Ce n'est pas ici une supposition chimérique : cela s'est vu. Des barbares qui avaient les lumières en horreur ont essayé de telles choses. s f i-^^f; i ;

Qui ne sait l'entreprise et les lois de Julien l'Apostat?

Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est qu'on peut être un Julien ou un barbare plus facilement qu'on ne croit, sans le vouloir même et sans y penser, par simple imprudence !

Louis XIV lui-même eut à cet égard de graves reproches à se faire : lorsque , dans l'entraînement de ses passions ambitieuses et guerrières, il précipita dans le tumulte et la licence des camps toute la jeune noblesse de son royaume ; lorsque, après avoir attiré à sa cour tous les grands noms , toutes les grandes races, toutes les grandes familles de France, il les condamna , pour lui plaire , à envoyer la plupart de leurs fils à l'armée dès l'âge de seize à dix-sept ans , quelquefois de quatorze à quinze , quelquefois même dès leur douzième année ! lorsqu'il les condamna par là même à interrompre toute la forte et sérieuse Éducation de cette jeunesse qui était cependant toute Tespérance delaFrance, qui aurait pu en devenir un jour la force, la vertu et la gloire, et qui devint, on le sait, la triste société du règne suivant.

Oui, lorsque Louis XIV fit toutes ces choses, il prépara sans le vouloir les roués de la Régence, le règne de Louis XV et au delà.

Les grands seigneurs, une fois corrompus, corrompirent le reste. C'est une histoire que je ne veux pas faire ici, et qui est d'ailleurs assez connue. L'ancienne bourgeoisie française résista longtemps : elle céda enfin. Le bon peuple résista à son tour aux bourgeois et aux grands seigneurs : aujourd'hui enfin il a cédé, et son temps est venu. La bourgeoisie en sait quelque chose.

Le tout est constaté par un des hommes du siècle de Louis XIV, qui sut le mieux se dégager des préjugés de son temps, se défendre contre l'entraînement universel, juger sans faiblesse et avec une fermeté indépendante tout ce qui l'entourait, et dont le regard perçant découvrit dans le siècle suivant tous les malheurs que nous avons vus !

C'est de Fénelon que je parle.

De Cambrai, à la fin du dix-septième siècle ', il écrivait :

En ce te7nps presque toute la jeunesse d'une condition distinguée est ruinée et abîmée dans le vice.

Il y avait trente ans que cette jeunesse n'était plus élevée, si ce n'est dans la licence des camps. Du reste, la guerre n'en allait pas mieux.

Fénelon écrivait encore : Vous avez beaucoup d'officiers généraux inappliqués.

Autrefois^ le royaume était plein de noblesse guerrière et affectionnée^ de peuples riches^ nombreux et zélés. Aujourd'hui, vous avez un nombre prodigieux de colonels jeunes et sans expérience. Tous les ressorts sont relâchés. La plupart des places qui nous restent sont dépourvues. Après la perte d'une bataille^ tout tomberait comme un château de cartes.

» U février 1698.

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Fénelon avait lui-même un neveu de son nom qui fut colonel à vingt ans. A force de soins paternels, il parvint à préserver ce jeune homme des périls de sa jeunesse et de son état.

C'est encore ce grand Evoque qui disait : Dans une simple action^ il se rencontre quelquefois une multiplication et un enchaînement de fautes qui s'étendent à plusieurs siècles !

Le fait est que décider, par simple ordonnance ou même par simple règlement, les progranimes d'études des Ecoles professionnelles et l'âge après lequel on ne pourra plus y être admis, ce n'est pas seulement un pouvoir politique, c'est un pouvoir social immense, et qui a des conséquences incalculables, et jusqu'à ce jour incalculées î Qu'on donne ce pouvoir à un socialiste, à M. Sobrier, par exemple, et il se chargera, sans peine, en quinze ans, de changer la face de la France.

Qu'il décide qu'après douze ans on ne sera plus reçu dans aucune école spéciale et professionnelle, cette décision suffira pour faire descendre du rang qu'elle occupe encore dans la civilisation du monde, à des abaissements inexprimables, la nation la plus intelligente, la plus noble, la plus généreuse, la mieux faite pour recevoir la haute Éducation intellectuelle, morale et religieuse !

J'en ai dit assez, plus peut-être qu'il ne fallait.

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