‹ De l'éducation intellectuelle, morale et physiqueChapitre 3 sur 13 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

forme, et ne pouvant être démontrée, je n'ai pas jugé à propos d'omettre les passages qui l'expriment.

Quelques additions importantes ont été faites dans le chapitre de l'éducation intellectuelle, et dans celui de l'éducation physique, quelques légers changements sont principalement dans la forme, qui a subi une révision soignée et complète.

Lon^lrep, mai i86l.

DE

CHAPITBE PREMIER

On a remarqué avec justesse que^ dans le cours des temps ^ la décoration précède le vêtement* Les peuplades qui se soumettent à de vives souffrances pour s'orner de superbes tatouages, supportent des températures excessives sans beaucoup chercher à les modérer. Humboldt dit qu'un Indien orénoque, qui ne s'inquiète guère du bien-être physique, travaillera pendant quinze jours pour acheter les couleurs grâce auxquelles il compte se faire admirer, et que la même femme qui n'hésiterait pas à sortir de sa cabane sans l'ombre d'un vêtement, n'oserait pas commettre une aussi grave infraction au décorum que celle de se montrer sans être peinte. Les voyageurs constatent toujours qu'auprès des tribus

sauvages, la verroterie et les colifichets ont cent fois plus de succès que les cotonnades ou le gros drap. Toutes les anecdotes sur la manière grotesque dont les sauvages s'affublent avec les chemises et les habits qu'on leur donne, montrent à quel point l'idée de la parure domine celle du vêtement. Il y a encore des exemples plus concluants : témoin le fait suivant, raconté par le capitaine Speke : quand il faisait beau, les Africains de sa suite se pavanaient fièrement dans leur manteau de peau de chèvre ; mais à la moindre humidité, ils l'ôtaient prestement, pour le plier avec soin, et ils restaient à grelotter, tout nus, sous la pluie I Tous ces détails de la vie primitive indiquent donc que le vêtement s'est formé de la décoration. Nous avons d'autant plus raison d'insister sur cette origine que, même parmi nous, beaucoup de gens s'inquiètent bien plus du luxe que du confort, de l'élégance que de la commodité, de la tournure que leur donnent leurs habits que des services qu'ils leur rendent.

11 est curieux de constater que la même corrélation existe dans la sphère intellectuelle. Pour l'esprit comme pour le corps, l'utile cède le pas au décoratif. Actuellement, comme autrefois, la science appliquée au bien-être est placée au second rang, après les arts qui font briller. Dans les écoles grecques, on apprenait principalement la musique, la poésie, la rhétorique et une philosophie qui n'eut

jusqu'à renseignement de Socrate, que peu d'influence sur les actions des hommes; le savoir appliqué aux arts industriels occupait un rang très-inférieur. La même antithèse existe encore à présent dans nos universités, dans nos écoles. Peut-être bien nous accusera-t-on de répéter une banalité : nous affirmons que neuf fois sur dix le grec et le latin sont inutiles à un jeune homme^ dans la plupart des carrières. C'est un lieu commun de dire que dans sa boutique, dans son bureau^ en gérant sa propriété ou en dirigeant sa famille, en remplissant les fonctions de directeur d'un'&'banque ou d'un chemin de fer, il ne tire aucune aide de ce savoir qu'il a mis tant d'années à acquérir ; il s'en sert L.ême si peu, que sa mémoire en a laissé échapper la plus grande partie. S'il trouve l'occasion de risquer une citation latine ou une allusion à quelqu'un des mythes grecs, c'est moins pour jeter quelque lumière sur un sujet en question que pour montrer son érudition. Si l'on recherche pour quel motif réel on donne aux jeunes gens une éducation classique, on trouvera que c'est tout simplement pour se conformer à Topinjou publique. Les hommes façonnent l'esprit de leurs enfants comme ils habillent leur corps, suivant la mode dominante. De même que l'Indien orénoque ne sort point de sa cabane sans être couvert de peintures, non dans un but d'utilité, mais parce qu'il aurait honte de se laisser voir autrement; de même on exige des jeunes gens une étude complète du grec et du latin,

non pour la valeur intrinsèque de ces langues^ mais bien pour ne pas les exposer à rhumiliation grande de laisser voir qu'il les ignorent. On veut qu'ils reçoivent « l'éducation d'un homme du monde : » c'est le signe d'une certaine situation sociale qui commande le respect.

Ce parallèle est encore plus exact à l'égard de l'autre sexe. En ce qui touche le corps et l'esprit, l'élément décoratif a continué à prédominer chez les femmes à un plus haut degré que chez les hommes. Dans l'origine, l'ornement de la personne préoccupait également les deux sexes. Mais, depuis les derniers temps de la civilisatioUy le sentiment du bien-être a pris le premier rang en ce qui concerne Thabillement des hommes. De même, leur éducation a, depuis peu, été dirigée bien plus dans le sens de l'utile que dans celui de l'agréable. Mais pour les femmes, ce changement n'a pas suivi la même progression, ni sur un point, ni sur l'autre. Le désir d'exciter l'admiration surpasse chez les femmes celui d'avoir des habits chauds et commodes ; les pendants d'oreilles, les bagues, les bracelets qu'elles portent, — leurs coiffures compliquées, — le fard qu'elles mettent, — les peines énormes qu'elles se donnent pour avoir des toilettes qui attirent l'attention, la gêne qu'elles s'imposent pour suivre la mode, — sont autant de preuves à l'appui de notre dire. De même, dans leur éducation, la prépondérance considérable accordée « aux talents » démontre encore combien l'utile dis-

paraît chez elles devant le besoin de briller. Quelle place immense accordée à la danse^ à la manière de se tenir dans le monde, an piano^ au chant^ au dessin ! Pourquoi leur apprend-on Fitalien, l'allemand? En voici la raison véritable, cachée sous les motifs dérisoires qu'on vous donnera : c'est qu'une femme du monde doit savoir CJB deux langues, non parce que les livres écrits dans ces idiomes peuvent lui être de quelque utilité — ils n'en ont guère, — mais parce que cela permet de chanter en italien, en allemand, et que le degré de perfection avec lequel on exécute ces exercices attire des succès et des murmures d'admiration. On bourre sa mémoire de dates et d'histoires de naissances, de morts, de mariages royaux, non parce qu'il peut quelquefois être utile de les connaître, mais bien parce que le monde regarde ce genre d'instruction comme faisant partie d'une bonne éducation ; ignorer ces choses exposerait au dédain d'autrui. La lecture, l'écriture, l'orthographe, la grammaire, l'arithmétique, la couture, c'est là à peu près tout ce qu'on enseigne aux jeunes filles dans un but réel d'utilité pratique ; et encore plusieurs de ces choses leur sont enseignées plutôt par égard pour l'opinion d'autrui que pour leur propre avantage.

Pour démontrer d'une manière complète cette vérité : que le goût de l'agréable a précédé celui de l'utile, dans le domaine intellectuel comme dans le domaine matériel, il nous faut examiner sa raison d'être. Cette

R DE l'ÈDUCATIO>.

raison est que, depuis les temps les plus reculés jusqu'à présent^ les besoins sociaux ont dominé les nécessités individuelles^ et que le principal besoin-social a été la domination de la société sur Tindividu. On s'imagine généralement à tort qu'il n'y a pas d'autres souverainetés accréditées que celles des rois^ des parlements et des autorités constituées. Ces gouvernements reconnus ont pour compléments d'autres souverainetés anonymes; celles-ci se développent dans toutes les petites sphères^ dans lesquelles hommes ou femmes s'efforcent d'exercer une domination quelconque. Dominer, s'attirer des hommages, se rendre favorables ceux qui sont au-dessus de nous, c'est la lutte universelle dans laquelle se dépensent les principales forces vitales.Chacun s'efforce de subjuguer les autres par sa richesse, sa manière de vivre, la magnificence de ses vêtements, ou bien par la parade de sa conscience ou de son intelligence ; ainsi se trouvent formées les mailles serrées du réseau d'entraves des mille hiérarchies qui maintiennent l'ordre social. Le grand chef sauvage n'est pas le seul qui cherche à frapper ses inférieurs de prainte, à l'aide de ses formidables tatouages de guerre et des chevelures pendues à sa ceinture. La beauté mondaine n'est pas seule à rêver conquêtes ^ grâce à une toilette savante, à des manières élégantes, à d'innombrables talents. Le savant, l'historien, le philosophe, emploient leurs connaissances à la même fin. Aucun de nous ne saurait se contenter de laisser tranquillement se dé-

velopper son individualité en toute liberté. 11 y a en nous un besoin incessant de Timposer aux autres et de les soumettre à notre volonté. C'est là ce qui détermine en réalité le caractère particulier de notre éducation . Dn ne s'inquiète pas de la valeur intrinsèque du savoir, mais bien de ce qui rapportera le plus de succès, d'honneurs, de respect, de ce qui donnera de Tinfluence, une position sociale — de ce qui, en un mot, imposera davantage au prochain. Ainsi, dans tout le cours de la vie, l'important n'est pas iHêircy 'mais de paraître. £n matière d'éducation, on se préoccupe donc bien moins de la valeur réelle du savoir que de l'effet qu'il produira sur autrui.

Du moment où cette manière de voir prédomine chez nous, l'utilité réelle de la science n'a pas plus de valeur à nos yeux qu'à ceux du sauvage préoccupé de limer ses dents et de teindre ses ongles.

8i l'on désire une preuve plus évidente encore du caractère grossier et incomplet de notre genre d'éducation, nous ferons remarquer combien la valeur comparative des différentes sciences a été peu étudiée et discutée d'une manière méthodique et en vue de conclusions définies. On n'a pas encore adopté de critérium pour ce genre d'appréciation ; on n'a pas même conçu avec clarté l'existence d'un pareil critérium ; à peine en a-t-on senti la nécessité. On lit force livres, on écoute force discours sur ce sujet, puis on décide d'enseigner à ses enfants telle branche de la science^

plutôt que telle autre. On est guidé dans son choix par l'habitude, par un goût particulier, par un préjugé, sans songer de quelle importance extrême il est de déterminer d'abord d'une façon à peu près rationnelle quelles sont les choses méritant réellement d'être apprises. On entend, il est vrai, dans plusieurs sphères de la société, faire quelques observations sur l'importance des différents genres d'instruction. Jusqu'à quel point cette instruction justifiera-t-elle la dépense de temps exigée pour l'acquérir? N'y a-t-il pas des choses plus nécessaires à savoir, auxquelles il serait prëférdble de consacrer ce même temps ? Si Ton prend la peine de poser ces questions, on s'empresse de les résoudre d'une manière sommaire et suivant des préférences personnelles. Il est vrai que, de temps à autre, nous voyons renaître l'éternelle discussion sur les mérites comparés des deux éducations, classique et scientifique. Mais cette discussion a généralement lieu d'une façon empirique et sans qu'on puisse s'en référer à un critérium certain ; et d'ailleurs cette question est insignifiante, comparée à la question générale, dont elle n'est qu'un aspect. On s'imagine qu'en décidant laquelle est préférable, de l'éducation classique ou de l'éducation scientifique, on aura en même temps décidé quel est Tidéal de l'éducation rationnelle. C'est imiter ceux qui croient que toute la science de l'hygiène consiste à savoir quel est l'aliment le plus nourrissant, du pain ou de la pomme de terre.

La question importante^ selon nous^ n*est pas de savoir si telle ou telle science est utile^ mais quelle est son utilité relative. On s'imagine justifier complètement sa manière de voir, quand on cite un certain nombre d'avantages acquis par un genre déterminé d'étude. On oublie entièrement que le point en litige est de savoir si ces avantages sont proportionnés aux peines qu'ils ont coûté à acquérir. Tout objet pour lequel uni homme dépense une force active a un degré quelconque d'utilité. Une année bien employée à étudier l'art héraldique donnerait sans doute des notions plus complètes sur les mœurs et coutumes d'autrefois. Tel individu qui connaîtrait les distances existant entre toutes les villes d'Angleterre, pourrait un jour tirer çarti des mille faits qu'il aurait appris, s'il avait, par exemple, un plan de voyage à préparer. Celui qui recueillerait tous les commérages d'une province parviendrait peut-être à découvrir comment se transmettent les traditions. Il faut pourtant bien convenir qu'en pareil cas, le profit ne serait pas proportionné à la peine. On trouverait certes absurde de proposer à un jeune homme d'occuper plusieurs années de sa vie à acquérir de semblables notions, au lieu d'apprendre d'autres choses beaucoup plus utiles. Or, si Ton doit, dans ces cas servant d'exemple, conclure d'après l'utilité du résultat, ne doit-on pas conclure de même dans la question de l'éducation tout entière ? Si le temps ne nous manquait pas pour embrasser toutes les sciences,

10 D2 l/ÉDUCATION.

il nous serait permis de ne pas choisir. La vieille chan« son ne dit-elle pas :

Si rhomme était assuré

Que ses jours dureraient

Gomme jadis, des milliers d*annéeSy

Que de choses il connaîtrait !

Que de choses il ferait !

Sans hâte, comme eans souci.

Mais nous^ a dont la vie n'est que d'un moment, » nous ne devons pas oublier que nous avons peu de temps pour nous instruire. Ce temps est encore raccourci par les mille occupations de la vie ; on doit donc tâcher de l'employer de la manière la plus avantageuse. Avant de consacrer tant d'années à apprendre ce que dictent la mode ou le caprice, ne serait-il pas sage de comparer les résultats qu'on doit obtenir ainsi avec ceux qu'on obtiendrait en employant autrement le même temps Y

Voilà donc, en fait d'éducation, la question dominante; il est grand temps de la discuter avec ordre et méthode. Le problème le plus important, quoique le dernier dont on s'occupe, c'est le choix à faire entre les différentes études qui se disputent notre attention. Pour que nous puissions trouver notre direction rationnelley il faut examiner d'abord quelles sont leis choses les plus importantes à connaître ; ou^ pour employer un mot de Bacon, devenu malheureusement suranné, nous devons rechercher quelle est la valeur relative de chaque science.

Un terme de comparaison est donc la première chose nécessaire. Par bonheur, il ne saurait y avoir de discussion quant à la manière de déterminer en général la mesure de la valeur. Quand on examine Tutilité pratique d'une science spéciale, chacun en donne tout naturellement la mesure en démontrant Tinfluence de cette science sur un des côtés de la vie. A cette question si simple : « A quoi cela sert-il? » le mathématicien, le philologue, le chimiste, le philosophe, répondront aussitôt en expliquant comment la science que chacun d'eux possède peut influer sur la vie d'une manière avantageuse, épargner la souffrance, favori* ser le bien, conduire au bonheur. Un professeur d'écriture démontre combien cet art est un puissant moyen de diriger ses affaires, de pourvoir à mille exigences sociales; il a donc donné la preuve demandée en ce qui le concerne. Quand un savant numismate, qui passe son temps à rechercher les traces d'un passé disparu, ne peut montrer en quoi la science qu'il cultive est utile à l'humanité, il est bien obligé de reconnaître que son savoir est relativement sans aucune valeur. Telle est donc, directement ou indirectement, la manière de prouver l'utilité d'une science.

Comment doit-on vivre? Pour nous, c'est la question essentielle. Et il ne s'agit pas ici de la vie matérielle, mais de la vie dans son sens le plus étendu. Le problème général comprenant tous les autres est celui-ci : Quelle est la véritable ligne de

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conduite à suivre dans toutes les situations, dans toutes les circonstances de la vie? Comment traiter le corps ? Comment diriger Tintelligence ? Comment gouverner les affaires? De quelle façon doit-on élever sa famille? Comment faut-il remplir ses devoirs de citoyen? De quelle manière enfin faut-il utiliser toutes les sources dé bonheur que la nature a données à l'homme ? Quelle est la meilleure manière d'employer toutes nos facultés pour notre plus grand bien et pour celui d'autrui ? Comment enfin vivre d'une vie complote? Et, ceci étant la grande chose nécessaire qu'il nous importe d'apprendre, c'est aussi la grande : chose que l'éducation doit enseigner. Nous pré- I parer pour la vie complète, tel est le but de I l'éducation; et la seule manière rationnelle de juger un système d'éducation, c'est de savoir à quel degré il remplit ce but.

Ce mode d'examen n'est jamais employé que partiellement; on ne s'en sert que d'une façon trèsvague et peu consciente; il doit, au contraire, être appliqué sciemment, méthodiquement, et en toute occasion. Nous devons nous souvenir sans cesse que conduire l'homme à la vie complète est l'objet de Téducation , et quand nous élevons des enfants, choisir nos méthodes et nos sujets d'étude, en vue de cet objet déterminé. Nous devons tout d'abord cesser de nous laisser guider par l'absurde autorité de la mode en matière d'éducation ; une mode n'offre pas plus de

garantie que n'importe quelle autre. Il faut aussi nous élever au-dessus de la façon grossière et empirique de juger les choses, employée même par des gens intelligents, qui prennent la peine d'exercer une certaine surveillance sur la culture intellectuelle de leurs enfants. Il ne suffit pas de penser que telle science leur sera utile dans l'avenir, ou que cette même science possède une valeur pratique supérieure à telle autre; il faut d'abord rechercher le moyen d'apprécier le mérite respectif des sciences de manière à savoir positivement lesquelles doivent être cultivées de préférence.

Cette tâche est sans aucun doute fort difficile ; peutêtre ne sera-t-elle jamais remplie que d'une façon très-approximative. La difficulté qu'elle offre ne doit pas la faire lâchement abandonner; trop d'intérêts graves sont en jeu. Il faut au contraire déployer une grande énergie pour se rendre maître de cette diflfi culte. £n procédant systématiquement, nous arrive rons bientôt à d'importants résultats.

La première chose à faire est évidemment de classer, d'après leur importance, les principaux genres d'activités qui constituent la vie humaine. Ils se divisent tout naturellement ainsi : 1*^ l'activité qui concourt directement à la conservation de l'individu; 2** celle qui, en pourvoyant aux besoins de l'existence, contribue indirectement à sa conservation ; 3** l'activité employée à élever et à discipliner la jeune famille ; 4® celle qui

assure le maintien de Tordre social et des relations politiques; 5® l'activité de genre varié employée à remplir les loisirs de l'existence, c'est-à-dire à la satis^ faction des goûts et des sentiments.

Tel est, à peu près, leur ordre hiérarchique ; inutile âe le démontrer plus longuement. Il est de toute évidence qu'en premier lieu viennent les actions et les précautions à l'aide desquelles nous assurons incessamment notre sécurité personnelle. Qu'on se figure un individu aussi ignorant qu'un petit enfant à l'égard des objets environnants et des mouvements des êtres qui l'entourent, ne sachant comment se guider parmi eux et se garantir du danger ; cet individu serait sûr de perdre la vie la première fois qu'il irait seul dans la rue, malgré toutes les notions qu'il pourrait posséder sur d'autres sujets. On doit donc admettre que les connaissances les plus essentielles à avoir sont celles qui garantissent la sécurité de l'homme, puisque cette ignorance lui serait plus fatale que toute autre.

On ne saurait nier non plus que le second rang n'appartienne à la conservation indirecte de l'individu, c'est-à-dire aux moyens d'assurer son existence. Évidemment, l'obligation de pourvoir à sa propre nourriture doit passer av-ant les devoirs de la famille, puisqu'il n'est généralement possible de s'acquitter de ceux-ci qu ^iprès avoir rempli cette première condition. Pourvoii à son entretien est donc le premier besoin de l'homme; vient ensuite la nécessité de pourvoir à

celui de sa famille ; donc^ les connaissances nécessaires à acquérir pour se conserver soi-même ont une valeur supérieure à celles qui permettent d'assurer le bien-être de la famille.

Comme, dans le développement successif de la société, la famille a précédé l'État; qu'on a élevé des enfants avant l'existence de l'État, et qu'on peut en élever après sa destruction; que celui ci ne saurait se passer d'eux pour exister ; il s'ensuit que les devoirs de père de famille ont une importance supérieure â ceux du citoyen. Puisque la valeur et la force d'une société sont basées en dernier ressort sur le caractère des citoyens qui la forment, et puisque l'éducation est le moyen le plus certain d'influer sur leur caractère, il en résulte naturellement que la prospérité de la société est basée sur celle de la famille. La science qui concourt le plus directement au développement de cette dernière, doit donc prendre le pas sur celle qui assure l'existence de la première.

Les nombreux arts d'agrément qui remplissent les loisirs laissés par de plus graves travaux, tels que la poésie, la musique, la peinture, ne sauraient exister sans l'organisation préalable d'une société constituée ; non-seulement ils ne peuvent atteindre à un haut degré de perfection qu'au sein d'une organisation sociale déjà ancienne, mais ils prennent leur source principale dans les sentiments sociaux et de sympathie générale. Non-seulement la société établie facilite leur

développement, maisc est elle qui alimente continuellement les idées et les sentiments qu'ils expriment. Tout ce qui peut contribuer à former le bon citoyen a donc une importance supérieure à tout ce qui peut servir à acquérir des talents et à satisfaire le goût; et en matière d'éducation, ce qui forme le citoyen doit passer avant ce qui forme l'artiste.

Voici donc, nous le répétons, l'ordre à peu près rationnel de cette hiérarchie : l'éducation qui prépare à la conservation directe de l'individu ; celle qui prépare à sa conservation indirecte; l'éducation qui apprend à élever sa famille ; celle qui forme le citoyen ; celle qui enseigne les arts, raffinements de la vie, Nous ne saurions nier que ces différentes branches d'éducation ne soient liées si étroitement, qu'il est impossible de cultiver l'une sans s'occuper en quelque mesure de toutes les autres. Nous ne mettons pas non plus en doute que chaque division ne renferme des parties plus importantes que d'autres existant dans les divisions précédentes : que, par exemple, un homme très-habile en affaires, mais peu doué du reste, ne soit plus éloigné de l'idéal de la vie complète que tel autre moins habile à gagner de l'argent, mais possédant beaucoup de jugement comme chef de famille; et qu'une profonde connaissance de la science qui influe directement sur la vie sociale, jointe à l'absence complète de culture littéraire et artistique, ne soit moins désirable qu'une moindre proportion de Tune, unie à quelque no-

tiou de Tautre. Les grandes divisions que nous avons établies subsistent malgré ces légères restrictions; elles se déduisent les unes des autres suivant l'ordre précédemment indiqué, et cela, parce que les divisions correspondantes de la vie réelle dépendent les unes des autres dans le même ordre.

Naturellement, Tidéal de l'éducation est la complète préparation de Thomme dans toutes ces divisions.Uétat de notre civilisation actuelle ne permettant guère d'atteindre cet idéal, il faut se contenter de maintenir une juste proportion entre les différents degrés de préparation à chacune des divisions de l'activité humaine. Ne cherchons pas à développer exclusivement un ordre de connaissance aux dépens des autres, quelque important qu'il puisse être; portons notre attention sur tous, proportionnons également nos efforts àleurvaleur relative. Il faut excepter cependant les cas où des aptitudes particulières font que Ton se consacre avec raison à une science spéciale, qui devient un gagne-pain. Pour la moyenne des hommes, le desiratum est une éducation qui approche le plus de la perfection dans les choses les plus essentielles à la vie complète, et qui s'en éloigne de plus en plus dans celles qui ont de moins en moins d'influence sur la vie complète.

En dirigeant l'éducation d'après ce principe, il ne faut jamais perdre de vue certaines considérations générales. La valeur de chaque genre de culture ayant pour but d'aider l'h^^name à atteindre l'idéal de la vie

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complète, peut être relative ou absolue. Il y a des connaissances de valeur intrinsèque, quasi-intrinsèque et conventionnelles. L'engourdissement et les tintements d'oreille précèdent généralement la paralysie; un corps qui déplace Feau éprouve une résistance proportionnelle au carré de la vitesse ; le chlore est un désinfectant : voilà des faits qui ont, comme toutes les vérités scientifiques en général, une valeur intrinsèque ; ils influeront sur les actions des hommes dans dix mille ans comme à présent. La connaissance approfondie de notre propre langue, acquise par l'étude du grec et du latin, est considérée comme d'une valeur quasi-intrinsèque ; elle existe pour nous comme pour d'autres races dont le langage a une origine analogue, mais sa durée est proportionnée à celle denospropres idiomes.Ce tissu de noms, de dates et d'événements insignifiants, qui usurpe dans nos écoles le nom de science de l'histoire, n'a qu'une valeur de convention. Cette science n a pas la plus légère influence sur nos actions ; elle ne sert qu'à nous épargner la critique désagréable que l'opinion courante inflige à ceux qui ne la possèdent pas.Or, de même que l'histoire du monde entier et de tous les temps, offre une importance plus grande que celle d'une province et d'un siècle; de même que l'histoire d'une province et d 'un siècle est plus importante àconnaitre que celle d'une ville pendant l'éphémère durée d'une mode, la science qui possède une valeur intrinsèque doit, au point de vue rationnel, être placée avant celle qui n'a qu'une

valeur quasi-intrinsèque, et celle-ci avant Ip savoir de valeur purement conventionnelle.

Achevons ces préliminaires. Toute acquisition de connaissances a deux genres de valeur : Tune comme Bavoir, l'autre comme éducation ou discipline intellectuelle. C'est d'abord un exercice intellectuel, et ensuite un moyen de diriger ses actions ; et l'on doit considérer sous ces deux aspects le résultat d'un savoir acquis comme préparation à la vie complète.

Voici donc les considérations générales sur lesquelles nous baserons notre discussion dans la recherche d'un système d'éducation rationnelle : l'ensemble de la vie divisée en différents genres d'activités d'une impor^ tance décroissante; la valeur intrinsèque, quasi-inc trinsèque ou conventionnelle, de chaque ordre de connaissances par rapport à ces différents genres d'activité; leur double influence comme savoir et comme éducation, ou discipline intellectuelle.

Heureusement, cette partie tout à fait importante de notre éducation, qui a pour objet de pourvoir directement à la préservation de nous-mêmes, est en grande partie assurée. — Comme elle était trop importante pour être abandonnée à notre légèreté, la bature s'en est chargée elle-même. — Chez l'enfant encore aux bras de sa nourrice, qui se cache la face et pleure à la vue d'un étranger, on voit poindre l'instinct de la conservation, qui le porte à fuir ce qui est inconnu et pei^^v^re dangereux. Quand il sait marcher^

20 ' DK l'éducation.

la terreur qu'il éprouve à l'approche d'un chiea non familier; les cris perçants avec lesquels il court vers sa mère en voyant quelque chose d'inattendu, nous montrent cet instinct déjà plus développé. De plus, il est principalement occupé heure par heure à acquérir les connaissances qui servent à la préservation directe de soi-même. Il ne cesse d'apprendre comment il doit tenir son corps en équilibre, en surveiller les mouvements, afin d'éviter des collisions ; quels objets sont durs et lui feront mal s'il s'y heurte ; lesquels sont lourds et le blesseront s'ils tombent sur ses membres ; quelles sont les choses qui supporteront le poids de son corps et quelles sont celles qui ne le supporteront pas ; la douleur causée par le feu, par les projectiles, par des instruments tranchants : tel est, avec beaucoup d'autres éléments d'information utiles pour éviter la mort ou les accidents, l'objet continuel de son étude. Enfin, lorsque, quelques années plus tard, les forces se dépensent à courir, à grimper, à sauter dans des jeux de force ou d'adresse, nous voyons dans toutes ces actions, par lesquelles les muscles se développent, les perceptions s'aiguisent, le jugement devient plus prompt, une préparation à savoir conduire le corps au milieu des objets qui l'entourent et à éviter les dangers qui s'ofeent à tout le monde dans la vie : la nature ayant ainsi, comme nous l'avons dit, pris si grand soin de nous instruire, noua n'avons pas à nous occuper beaucoup de cette

éducation fondamentale. Ce qu'on exige, c'est qu'il soit laissé à l'enfant liberté entière d'acquérir cette expérience et de se soumettre à cette discipline; c'est que la nature ne soit pas contrariée, ainsi qu'elle l'est par d'absurdes maîtresses d'école qui empêchent communément les jeunes filles confiées à leurs soins de se '• livrer à la spontanéité de 1 eur activité physique, comme celles-ci aimeraient à le faire, et qui les rendent ainsi relativement incapables de se garder elles-mêmes en cas de danger.

Ce n'est pas là pourtant, à beaucoup près, tout ce que comprend l'éducation qui doit préparer à la préservation directe de soi-même. Outre que le corps doit être défendu contre tout ce qui peut endommager ou détruire mécaniquement notre organisme, il faut qu'il soit protégé contre les conséquences des infmctions à la loi physiologique, conséquences qui sont la maladie ou la mort. Pour arriver à la vie complète, il est nonseulement nécessaire de prévenir les annihilations soudaines de la vie, mais il faut encore échapper aux àfiaiblissements et aux lentes annihilations que nos mauvaises habitudes amènent. Comme, sans la santé et l'énergie, toute espèce d'activité, industrielle, pater-, nelle, sociale, etc., devient plus ou moins impossible, il est clair que ce second genre de préservation directe de soi-même n'est guère moins important que le premier, et que le savoir tendant à l'assurer devrait être placé h un rang très-élevé. Il est vrai qu'ici encore nous

sommes en quelque sorte pourvus d'un guide; au moyen de nos sensations physiques et de nos désirs, la nature s'est assuré une soumission relative à ses principales exigences. Heureusement pour nous, le manque de nourriture, la grande chaleur, le froid excessif, produisent des avertissements trop impérieux pour que nous n'en tenions pas compte ; et si les hommes obéissaient communément à ces avertissements et à d'autres semblables, quoique moins forts, ils n'auraient relativement que peu de maux à redouter. Si la fatigue du corps ou du cerveau était invariablement suivie de repos; si l'oppression résultant d'une atmosphère renfermée amenait toujours la ventilation ; si l'on ne mangeait pas sans faim, si l'on ne buvait pas sans soif, l'organisme serait rarement hors d'état de fonctionner. Mais il y a en cela une si profonde ignorance des lois de la vie, que les hommes ne savent même pas que leurs sensations sont leurs guides naturels, leurs guides les plus dignes de confiance, lorsqu'elles ne sont pas devenues morbides par suite d'une désobéissance persistante. De sorte que, pour parler avec une concision logique, la nature nous a pourvus de gardiens officieux de notre santé que le manque de savoir rend en grande partie inutiles.

Si quelqu'un doute de l'importance qu'il y a pour nous à être familiarisés avec les principes de la physiologie, comme moyen d'arriver à la vie complète, qu'il regarde autour de lui, et qu'il voie combien il pourra

trouver d'hommes et de femmes dans l'âge moyen delà vie, ou dans un âge avancé, qui soient complètement bien portants. Ce n'est que par exception que nous ren • controns un exemple d'une vigoureuse santé conservée dans la vieillesse ; à toute heure, au contraire, nous avons sous les yeux des cas de maladies aiguës, de maladies chroniques, d'affaiblissement général, de décrépitude prématurée. Il n'est peut-être personne qui n'avoue, si vous l'interrogez, qu'il s'est, dans le cours de sa vie, attiré des maladies dont la plus simple notion de physiologie l'aurait préservé. Ici, c'est une maladie du cœur, conséquence d'une fièvre rhumatismale amenée par l'insouciance à choisir une habitation convenablement exposée; là, c'est une vue perdue pour la vie par un excès d'étude. Hier, il était question d'une personne dont la persistante claudication provient de ce qu'en dépit de la douleur, elle a continué à se servir d'un genou légèrement blessé. Aujourd'hui, on nous parle d'une .autre personne qui a dû rester couchée pendant des années, parce qu'elle ignorait que les palpitations dont elle souffrait étaient un des effets de la fatigue de son cerveau. Tantôt c'est une blessure incurable qui provient de quelque sot tour de force; tantôt c'est une constitution qui ne s'est jamais relevée des suites d'un travail excessif entrepris sans nécessité. Pendant ce temps, nous voyons de tous côtés les perpétuelles indispositions qui accoinpagnçnt U ft^iblesse. Nq nous arrêtons pas sur 1^ souffrance, 1^

lassitude, la mélancolie, les pertes de temps et d'argent qui pèsent de cette manière sur nous ; considérons seulement combien la mauvaise santé empêche que nous ne nous acquittions de tous nos devoirs, rend les alFaires souvent impossibles et toujours plus difficiles; comment elle produit une irritabilité fatale à la bonne direction des enfants; comment elle fait de l'accomplissement des fonctions de citoyen une impossibilité, et du plaisir une fatigue. N'est-il pas évident que les péchés contre l'ordre physique, tant ceux de nos ancêtres que les nôtres, diminuent plus- que toute autre chose la vie complète, altérant la santé, et que, dans une large mesure, ils font de la vie une infirmité et un fardeau au lieu d'un bienfait et d'une jouissance?

Ce n'est pas tout. — Outre que la vie est ainsi considérablement détériorée, elle est encore raccourcie. Il n'est pas vrai, comme on le suppose, qu'après un dérangement ou une maladie dont nous guérissons, nous soyons comme auparavant. Il n'y a pas de trouble fonctionnel qui puisse passer en laissant les choses exactement telles qu'elles étaient auparavant. L'organisme a reçu une atteinte permanente; il se peut qu'elle ne soit pas immédiatement appréciable , mais elle existe, et, ajoutée ii d'autres item du même genre, que la nature n'oublie jamais d'inscrire dans le compte rigoureux qu'elle tient, cette atteinte influera sur nous, jusqu'à ce que, inévitablement, elle

abrège notre vie. C'est par raccumulation des petites atteintes que les constitutions sont ordinairement minées et détruites bien avant le temps. Si nous avons présent à Tesprit combien le terme moyen de la vie tombe au-dessous de la durée possible, nous pouvons nous rendre compte de l'immense étendue de la perte. Si, aux pertes partielles de vitalité que produit la mauvaise santé, nous ajoutons la perte finale, causée par la mort prématurée, nous voyons qu'ordinairement, une moitié de la vie est jetée par-dessus bord.

Par conséquent, la science qui concourt à la préservation directe de soi-même, en empêchant la perte de la santé, est d'une importance capitale. Nous ne prétendons pas que la possession d'une pareille science remédierait complètement et en tous cas au mal. Il est évident que, dans la période actuelle de notre civilisation, leurs besoins obligent souvent les hommes à transgresser la loi. De plus, il est clair que, même en l'absence d'une pareille nécessité, leur inclination les entraînerait souvent, malgré leurs convictions, à sacrifier un bien futur à une satisfaction immédiate. Mais nous prétendons que la véritable science, enseignée convenablement, ferait beaucoup; et puisque les lois de l'hygiène doivent être reconnues avant d'être pleinement obéies, il faut que la difiusion de cette science précède et prépare, dans un avenir plus ou moins éloigné, une manière de vivre

plus conforme à la raison. Nous en concluons que, si une vigoureuse santé et l'énergie morale qui Taccompagne sont pour l'homme les premiers éléments de bonheur, la science qui a pour objet la conservation de cette santé, est une science qui ne le cède à aucune autre. Aussi sommes-nous certain qu'un cours de physiologie suffisamment complet pour conduire à rintelligence des vérités générales de cette science, et pour nous enseigner à en tenir compte dans la vie journalière, doit faire essentiellement partie d'une éducation rationnelle.

Il est étrange qu'une pareille affirmation soit nécessaire, plus étrange encore qu'elle ait besoin d'être défendue. Il ne manque cependant pas de gens chez lesquels une pareille proposition sera accueillie par quelque chose comme de la dérision. Ces hommes qui rougiraient si on les surprenait à mettre sur Iphigénie l'accent sur l'antépénultième au lieu de la pénultième, ou qui considéreraient comme une insulte toute accusation d'ignorance au sujet des travaux fabuleux de quelque demi-dieu de la Fable, ne montrent pas le plus léger embarras à avouer qu'ils ne savent pas où sont les tubes d'Eustache, quelles sont les fonctions de la moelle épinière, quel est le chiffre normal des pulsa- , tiens, ou comment les poumons se gonflent d'air extérieur. Tandis qu'ils sont empressés de voir leurs fils versés dans la connaissance de superstitions qui remontent à deux mille ansi, ilç s'embarrassent peu qu'ils

acquièrent quelques connaissances sur la structure et les fonctions de leur propre corps; ils préfèrent même qu'ils ne les possèdent point, tant est tyrannique l'influence de la routine, tant est terrible dans notre éducation la prédominance de ce qui est d'agrément sur ce qui est d'utilité !

Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur de ce genre de savoir qui concourt indirectement à la conservation de l'individu, en lui fournissant les moyens de gagner sa subsistance. Tout le monde est d'accord sur ce point, et la masse le considère même, trop exclusivement peut-être, comme le but de Téducation. Mais tandis que chacun est prêt à acquiescer à cette proposition abstraite : que l'instruction qui rend les jeunes gens aptes aux travaux de la vie est d une importance très-haute, voire même d'une importance souveraine, à peine quelques personnes s'enquièrentelles de savoir quel genre d'instruction développera chez eux ces aptitudes.

A la vérité, la lecture, l'écriture et l'arithmétique sont enseignées avec une intelligente appréciation de leur objet. Mais c'est tout. Tandis que la plus grande partie de ce qu'on apprend n'a pas trait à l'activité industrielle, on laisse de côté une immense quantité de connaissances qui ont directement trait à cette activité.

£n effet, à part quelques classes peu nombreuses, à quoi les hommes sont-ils employés? Ils sont employés

à la production^ à la préparation et à la distribution des marchandises. Et de quoi dépend le succès dans la , production^ la préparation et la distribution des marchandises? Il dépend de remploi de méthodes adaptées a la nature spéciale de chacune de ces denrées; de la^ connaissance exacte de leurs propriétés physiques, chimiques ou vitales, selon le cas ; en un mot, il dépend de la science. 1

Cette branche du savoir, qui est en grande partie ignorée dans nos cours scolaires, est celle sur laquelle se fonde la réalisation des progrès qui rendent possible la vie civilisée. Bien que cette vérité soit indiscutable, il semble que ce soit une vérité morte ; c'est précisément parce qu'on y est habitué qu'on n'y songe pas. Aussi voulons-nous faire pénétrer cette vérité dans l'esprit du lecteur, en passant rapidement les faits en revue, afin de donner à notre argumentation toute la force qui lui appartient.

Laissons de côté la plus abstraite des sciences, la logique, guide nécessaire cependant, dont dépendent, sciemment ou non, pour la justesse de leurs prévisions, le grand producteur aussi bien que le grand négociant, et prenons d'abord les mathématiques. Cette science, en tant que science des nombres, dirige toutes les activités industrielles, qu'il s'agisse de déterminer des procès, de dresser des estimations, d'acheter, de vendre des denrées, ou de tenir des comptes. Il n'est pas besoin que nous fassions ressortir aux yeux de per-

sonne l'importance de cette branche des sciences abstraites.

Dans les arts de construction^ il est indispensable d'avoir quelques connaissances dans la branche spé« ciale des mathématiques qui s'y applique. Le charpentier de village qui dresse le plan de son travail selon des règles empiriques, aussi bien que le constructeur d'un Brilannia bridge, fait des applications continuelles des lois qui régissent les rapports de distance. L'intendant qui mesure la terre achetée ; l'architecte qui fait le plan de l'habitation qu'on veut y bâtir ; l'entrepreneur qui pose les fondations ; le maçon qui entaille les pierres; les divers artisans qui ajustent les parties de l'édifice, sont tous guidés par des vérités géométriques.

La construction des chemins de fer est réglée, depuis le commencement jusqu'à la fin, par la géométrie : préparation des plans et coupes, tracés des lignes, mesure des tranchées et des talus, plans et constructions de ponts, d'aqueducs, de viaducs, de tunnela et de stations. Il en est de même des ports, docks, jetées, et des difierents travaux de l'ingénieur ou de l'architecte, qui s'étendent le long des côtes, ou couvrent le pays, non-seulement à sa surface, mais jusque dans les mines et les profondeurs du sol. De nos jours, le fermier lui-même se sert du niveau pour poser convenablement ses tuyaux de drainage, c'est-à-dire qu'il a recours aux principes de la géométrie.

Viennent maintenant les sciences abstraites concrètes. Le succès des manufactures modernes dépend de l'application de la plus simple d'entre elles, la mécanique. Les propriétés du levier et du treuil sont reconnues dans toute machine, et c'est à l'usage des machines qu'aujourd'hui nous devons tous les produits. Suivez l'histoire d'un petit pain. Le sol d'où il est sorti a été drainé au moyen de tuyaux en terre faits à la mécanique ; la surface de ce sol a été retournée par une machine ; le froment a été fauché, battu et vanné par des machines ; c'est à la machine qu'il a été bluté, moulu ; et si la farine avait été expédiée à Gosport, elle aurait pu être transformée en biscuits au moyen de machines. Regardez autour de la chambre où vous êtes. Si elle est de construction moderne, il est probable que les briques de ses murs ont été fabriquées par des machines; que le plancher en a été scié et raboté par des machines; que par des machines encore le manteau de la cheminée a été scié et poli, les papiers de tenture fabriqués et imprimés. Le placage de la table, les pieds tournés des chaises, le tapis, les rideaux, tant cela est le pro • duit de la machine. Votre vêtement uni, façonné ou imprimé, n'est-il pas complètement tissé, peut-être même cousu, au moyen de la machine? Et le volume que vous lisez, est-ce que ses feuilles n'ont pas été fabriquées par une machine, et couvertes par Une autre machine des mots que voici? Ajoutez à cela

que les moyens de répartition de denrées par terre et par mer sont de même dus aux machines. £t maintenant observez que le succès ou l'insuccès de toute industrie dépend de ce que la science mécanique est bien ou mal appliquée. L'ingénieur qui commet une erreur en calculant la puissance des matériaux qu^il emploie, construit un pont qui s'effondre. Le manufacturier qui se sert d'une mauvaise machine, ne peut pas faire concurrence à un autre manufacturier dont la machine dépense moins de force par le frottement et la résistance. Le constructeur de navires qui s'en tient à l'ancien modèle, est distancé par un autre qui construit conformément au principe reconnu en mécanique de la ligne de flottaison. Or, comme l'aptitude d'une nation à soutenir la concurrence des autres nations, dépend de l'activité et de l'habileté des individus qui la composent, il s'ensuit que l'état, chez elle, de la science mécanique peut changer la destinée du pays.

Ëlevons-nous maintenant, des branches de la science abstraite-concrète, qui s'occupent des forces résultant de la masse, aux branches de cette science qui traitent des forces moléculaires, et nous arriverons à une nouvelle et vaste série d'applications. C'est à ce groupe de sciences, joint aux groupes précédents, que nous devons là machine à vapeur qui accomplit le travail de millions de bras. La partie des sciences physiques qui s'occupe de formuler les lois de la chaleur, nous

32 DE l'iÎDUCATION.

a enseigné la manière d'économiser le combustible dans de nombreuses industries : comment on augmente le produit des hauts fourneaux en substituant Tair chaud à Tair froid ; comment on ventile les mines ; comment on prévient les explosions par Tusage de la lampe de sûreté ; et comment enfin, au moyen du thermomètre, on règle l'application d'une foule de procédés. Une autre section de la science, qui a pour objet Tétude des phénomènes de la lumière, donne des yeux au vieillard et au myope ; aide par le microscope à découvrir les maladies ou les sophistications, en même temps qu'elle prévient les naufrages par l'usage des phares perfectionnés. Les découvertes en électricité et en magnétisme ont sauvé un nombre incalculable d'existences et de richesses par la boussole ; elles sont venues au secours de plusieurs arts parl'électrotypie; et maintenant elles nous ont fourni dans le télégraphe un agent qui, dans l'avenir, réglera les transactions commerciales et développera les relations politiques. Jusque dans les détails de la vie domestique, depuis le fourneau de cuisine perfectionné jusqu'au stéréoscope d'une table de salon, les progrès des sciences physiques viennent contribuer à notre bien-être et à nos jouissances.

Bien plus nombreuses encore sont les applications de la chimie» Le blanchisseur, le teinturier, le fabricant de toiles peintes; se livrent tous à des opérations qui réussissent plus ou moins, selon qulls appliquent

OU non les lois de la chimie. La chimie doit servir de guide pour la fonte du cuivre, deTétain, du zinc, du plomb, de l'argent et du fer. Le raffinage du sucre, la fabrication du gaz, celle du savon, de la poudre à canon, sont des opérations en partie chimiques; de même encore la fabrication du verre et de la porcelaine. Distinguer le point où les matières destinées à la distillation s'arrêtent à la fermentation alcoolique de celui où elles passent à la fermentation acide, c'est là une question de chimie d'où dépend le profit ou la. perte pour le brasseur. Et s'il a une fabrication étendue, il trouvera de l'avantage à avoir un chimiste attaché à son établissement. Au fait, il n'y a guère de manufactures maintenant qui ne relèvent en quelque chose de la chimie. De notre temps, il n'est pas jusqu'à l'agriculture dans laquelle on n'ait besoin d'un pareil guide, si l'on veut s'y livrer avec profit. L'analyse des engrais et du sol, les découvertes relatives à l'adaptation des uns aux autres, l'emploi du gypse ou d'autres substances qui fixent l'ammoniaque, l'utilisation des coprolithes, la production d'engrais artificiels, sont autant de bienfaits de la chimie avec lesquels il est utile que le fermier soit familiarisé. Qu'il s'agisse d'allumettes ou de désinfection des eaux d'égout, de photographie^ de pain sans levain ou de parfums tirés des détri* tus, nous devons reconnaître que la chimie intéresse toutes les industries, et que, pour cette raison, cette science concerne toute personne qui, directement

HERBERT SPSMCJB/ 3

OU indirectement^ est intéressée dans nos inâus^' tries.

Dans les sciences concrètes, nous arrivons d'abord à Fastronomie. De l'astronomie est née la navigation, laquelle a rendu possible l'immense commerce extérieur qui fait vivre une grande partie de notre population, en même temps qu'il nous fournit bien des objets de première nécessité et la plupart des articles de luxe.

La géologie est encore une science dont l'étude concourt, pour une large part, au progrès industrieU Maintenant que les mines de fer sont une si grande source de richesse ; maintenant que la durée de notre approvisionnement de charbon est devenue une question de grand intérêt; maintenant que nous avons une École des mines et un service d'inspecteurs géologues, il devient à peine nécessaire d'insister sur cette vérité : que l'étude de l'enveloppe terrestre importe à notre prospérité matérielle.

Que dire maintenant de la science de la vie, la biologie? N'a-t-elle point pour fondement aussi la re-cherche de ces procédés indirects de conservation personnelle? Elle a peu de rapports avec ce que nous appelons ordinairement des « manufactures ; » mais elle est inséparablement unie à la première des industries, la production des aliments. Comme l'agriculture doit conformer ses méthodes aux phénomènes de la vie végétale et animale, il s'ensuit

que la science de ces phénomènes est la base rationnelle de ragriculturfe. Il est vrai que plui^ienrs vérités biologiques avaient été empiriqueirent reconnues et appliquées par les fermiers avant (^u'on les eût gcientifiquement conçues. Ils savaient^ par exemple, que certains engrais conviennent à certaines plantes; que certaines récoltas rendent le soi impropre à d'autres; que des chevaux ïnal nourris ne peuvent pas faire un bon travail; que telle ou telle maladie deâ be^iaux ou des moutons se produit dans telle ou telle condition. Ces cotinaissunces et celles que Fagri eultetir acquiert tous les jours par l'expérience, sur la manière de gouverner les plantes et les animaux, constituaient la somme de faits biologiques qui lui étaient connus : faits biologiques dont dépend grandement le succès de ses entreprises. Or, puisque ces faits biologiques, mal définis, Yudimentaires, sont venus si puissamment à son secours, jugez de quelle valeur ces mêmes faits seraient pour lui, s'ils devenaient positifs, bien définis et approfondis. Dès aujourd'hui nous pouvons voir les bienfaits que lui apporte la biologie rationnelle. La vérité que la production de chaleur animale implique une perte de substance, et que, par conséquent, en empêchaùt la déperdition de la chaleur, on prévient le besoin d'une augmentation de nourriture; cette vérité, résultat d'une conclusion purement théorique, guide maintenant l'éleveur dans l'engraissement du bétail :

3Ô DE l'éducation.

il est prouve qu'en maintenant les étables à une température chaude, on économise du fourrage. Il en est de même en ce qui concerne la variété des aliments.

Les expériences des physiologistes ont démontré que non-seulement le changement de nourriture est profitable, mais que la digestion est rendue plus facile par le mélange des aliments dans Testomac. C'est encore à la biologie que les agriculteurs doivent de connaître la cause de la maladie appelée vertigo, qui sévit chaque année sur des milliers de moutons. On sait maintenant, en effet, que cette maladie provient de la présence d'un entozoaire qui exerce une pression sur le cerveau. U suffit d'extraire cet insecte par le point du crâne dont le ramollissement indique la place où il est logé, pour que le mouton guérisse presque toujours.

Une autre science qui exerce une influence directe sur la prospérité industrielle d'une nation, c'est la sociologie. Les hommes qui, chaque jour, s'enquièrent de la situation du marché financier, qui passent en revue les prix courants; qui discutent les probabilités de la récolte du froment, du sucre, du coton, de la laine, de la soie ; qui pèsent les chances de guerre et de paix, et qui basent, sur ces données, leurs opérations commerciales, ces hommes-là étudient la sociologie. Ils l'étudient d'une façon empirique, erronée; mais ils l'étudient, parce que leurs gains ou leurs pertes dépendent de la justesse de leurs appréciations. Ce n'est pas seulement le né^iociant, le manufacturier, qui

doit se guider dans ses transactions par la comparaison entre roflfre et la demande, comparaison qui exige la connaissance de faits nombreux, et reconnaître ainsi tacitement divers principes sociaux ; c'est encore le détaillant qui doit entrer dans toutes ces considérations. Sa prospérité dépend surtout de la justesse de ses prévisions sur les prix de gros et sur le taux de la consommation. Il est manifeste que quiconque se mêle au tourbillon de l'activité commerciale, a un intérêt vital à connaître les lois d'après lesquelles cette activité se modifie.

Il est donc fondamentalement important pour qui s'intéresse à la production, à l'échange, à l'écoulement des marchandises, de posséder certaines connaissances qui relèvent de quelques branches de la science. Les hommes qui, de près ou de loin, ont des rapports avec nos industries (et qui n'en a pas ?) sont intéressés à connaître les propriétés mathématiques, physiques, chimiques des substances, peut-être même quelquesunes des lois de la biologie, et celles de la sociologie très-certainement. Le succès ou l'insuccès qu'on rencontre dans ses efforts pour gagner sa vie — ce qui est une manière indirecte de pourvoir à sa conservation personnelle, — dépend de la connaissance qu'on a de certains faits se rapportant à une ou à plusieurs de ces sciences : connaissance irrationnelle, empirique généralement, mais réelle. Ce que nous appelons apprendre un commerce, c'est, en réalité, sous un nom

OU SOUS un aiiifcjre, apprendre la aci^ce qui s'y rapporte. Les études scientifiques, proprement dites, sont donc d'une extrême importance, parce qu'dles servent de préparation à la vie industrielle et commerciale, et parce que la science raisonnée a une immense supériorité sur la science empirique. Il ne suffit pas de savoir les faits ; quand on est intéressé à la production et à réchange, il faut savoir le pourquoi et le comment des choses, les lois de leur enchaînement. Souvent même il faut savoir le pourquoi, le comnunt et Tenchaînement d'autres faits encore. Dans ce siècle de sociétés en participation, presque tout le monde, excepté peut-être le paysan, est intéressé, comme capitaliste, dans quelque industrie qui n'est pas la sienne. Souvent, son gain ou sa perte dépend de ses connaissances dans les sciences qui ont des rapports avec cette industrie. Voici, par exemple, une mine de houille dans laquelle de^ actionnaires se trouvept ruinés; ils ne l'auraient pas été s'ils avaient su que certains fossiles appartiennent à la couche de granit rouge, au-dessous de laquelle le charbon de terre ne se trouve plus. On a fait de nombreux essais pour construire des machi^ nés éleictro-magnétiques qu'on espérait pouvoir substituer aux machines à vapeur ; si ceux qui ont fourni les fonds avaient connu la loi générale de la corréla ^ tiqn et de l'équivalence des forces, ils n'auraient pas pprdu leux argent. Tous les jours, on voit des gens qui se mettent en frais pour appliquer des inventions dont

le moiiidre Hoviee en science pourrait démontrer la futilité. Où ne voit-oii pas des fortunes compromises par des essais tentés pour la réalisation de quelque projet impossible î

Or, si déjà les pertes d'argent résultant de l'absence de connaissances scientifiques sont si fréquentes dans notre société, combien elles seront plus fréquentes et plus grandes, à l'avenir, pour ceux qui resteront étrangers à la science ! A mesujpe que les procédés industriels deviendront plus scientifiques, ce qui doit inévitablement arriver sous Taiguillon de la concurrence, à mesure que les sociétés en participation se multiplieront, ce qui aura certainement lieu,- chacun aur^. davantage besoin de posséder des connaissances positives.

Ce qui est le plus négligé dans nos écoles, est justement ce dont nous avons le plus besoin dans la vie. Nos industries périraient, sans l'instruction supplémentaire que les hommes acquièrent comme ils peuvent, après que leur éducation est déclarée terminée. Et sans cette instruction accumulée de siècle en siècle, en dehors de renseignement officiel, ces industries n'eussent jamais existé. S'il n'y avait jamais eu chez nous d'autre enseignement que celui des écoles publiques, l'Angleterre serait encore ce qu'elle était dans les temps féodaux. Kotre science, tous les jours grandissante, des lois qui président aux phénomènes — science qui nous permet d'asservir la nature à nos besoins, et de procu-

rer au paysan, aujourd'hui, des jouissances auxquelles les rois^ autrefois, ne pouvaient pas atteindre — n'est due que pour une petite part à nos établissements d'instruction publique. Les connaissances vitales — celles qui ont fait de nous une grande nation, celles» sur lesquelles repose notre existence nationale — se sont propagées dans l'ombre et dans des retraites obscures, pendant que nos instituteurs patentés ne faisaient guère autre chose que marmotter des formules.

Nous arrivons à la troisième des grandes divisions de l'activité humaine, division de notre activité, à laquelle nous trouvons que rien ne nous prépare. Si, par aventure, aucun autre vestige de notre civilisation qu'un tas de nos livres classiques, ou bien une liasse de nos compositions de collège, n'arrivait à la postérité, représentons-nous l'étonnement d'un antiquaire de l'avenir, en voyant que rien n'iixdique, dans ces papiers et dans ces livres, que les élèves qui s'en servaient dussent jamais avoir d'enfants. « Bon ! dirait-il, cela devait être un cours d'études pour les célibataires. Je vois qu'on y portait son attention sur beaucoup de choses, particulièrement sur l'intelligence des ouvrages laissés par des peuples qui n'existaient plus, ou appartenant à des peuples qui existaient encore (ce qui semble indiquer que ce peuple n'en avait guère de bons lui-même); mais je ne

trouve dans tout cela aucune allusion à Fart d'élever les enfants. Ces gens-là n'eussent pu. être assez dénués de sens pour rester étrangers à un sujet qui implique la plus grave des responsabilités. Donc, évidemment, ceci était le cours d'études d'un de leurs ordres monastiques. »

Sérieusement, n'est-ce pas une chose inconcevable que, bien que la vie et la mort de nos enfants, leur perte ou leur avantage moral, dépendent de la façon dont nous les élevons, on n'ait jamais donné dans nos écoles la moindre instruction sur ces matières à des élèves qui demain seront pères de famille ? N'est-ce pas une chose monstrueuse que le sort d'une nouvelle génération soit abandonné à l'influence d'habitudes irréfléchies, à Tinstigation des ignorants, au caprice des parents, aux suggestions des nourrices, aux conseils des grand'mamans ? Si un négociant entrait dans le commerce sans connaître le moins du monde l'arithmétique et la tenue des livres, nous nous récrierions sur sa sottise; nous en prévoirions les désastreuses conséquences. Si, avant d'avoir étudié l'anatomie, un homme prenait en main le bistouri du chirurgien, nous éprouverions de la surprise de son audace et de la compassion pour ses malades. Mais que des parents entreprennent la tâche difficile d'élever des enfants, sans avoir jamais songé à se demander quels sont les principes de l'éducation physique, morale, intellectuelle qui doivent leur servir de guides, cela ne nous

inspire ni étonnement à Tégard des pères^ ni pitié à l'égard des enfants, leurs victimes !

Les milliers d'êtres humains qui sont tués, les centaines de milliers qui survivent pour traîner des santés affaiblies, les millions qui grandissent avec des constitutions moins fortes qu'elles n'auraient dû l'être, nous donnent l'idée du mal fait par des parents qui ignorent les lois de la vie. Songez que le régime auquel les enfants sont soumis a une influence, soit bonne, soit mauvaise, sur leur avenir tout entier, qu'il y a vingt manières de se tromper et une seule manière de ne pas se tromper, et vous mesurerez l'étendue des misères qu'introduit dans le monde notre système d'éducation hasardé, irréfléchi. On décide qu'un jeune garçon sera vêtu d'une jaquette courte, molle et légère, et qu'il ira jouer ainsi en plein air, avec des membres rougis par le froid. Cette décision exercera une influence sur toute sa vie, soit par la maladie, soit par l'affaiblissement du corps. Tout au moins sera-t-il moins vigoureux dans sa maturité qu'il ne l'eût été, et cette circonstance sera-t-elle un empêchement à ses succès et à son bonheur. Les enfants sont-ils soumis à un régime alimentaire non varié ou trop peu nutritif, ils s'en ressentiront jusqu'à leur dernier jour, et leur activité, comme hommes ou comme femmes, en sera plus ou moins diminuée. Leur défend-on les jeux bruyants ou les empêche-t-on (à cause de leur costume trop léger) de sortir par le froid, ils sont assurés

QUEL EST LE SAVOIR LE PLUS UTILE? a

de rester au-dessous de la mesure de force et de santâ à laquelle la nature les avait destinés. Quand leurs fils et leurs filles deviennent faibles et maladifs, les parents appellent cela un malheur, une épreuve que leur envoie la Providence. Le chaos qui règne dans leurs têtes, comme dans celles des autres, leur fait supposer que les effets se produisent sans cause , ou par des causes surnaturelles. Il n'en est rien. Dans certains cas, sans doute, ces causes sont transmises par hérédité ; mais le plus souvent elles se trouvent dans d'absurdes pratiques suivies à l'égard des enfants. La responsabilité de tant de souffrance, de faiblesse, d'abattement, de misère, incombe, en général, aux parents. Ils se sont chargés de contrôler, heure par heure, tout ce qui se rapporte à l'existence de leurs rejetons, et, par une légèreté cruelle, ils ont négligé de s'instruire de ces lois du développement vital, qu'ils contrarient incessamment par leurs ordres et par leurs défenses. Dans leur complète ignorance des premières lois physiologiques, ils ont miné jour par jour la constitution de leurs enfants, et ils ont ainsi infligé d'avance la maladie, la mort prématurée, non seulement à ces enfants eux-mêmes, mais à leurs descendants.

Les funestes effets de l'ignorance nous apparaissent aussi grands dans l'éducation morale que dans l'éducation physique. Voyez la jeune mère et la législation qu'elle établit dans la chambre de la nourrice. Il y a quelques années à peine^ cette jeune femme était sur

les bancs de l'école, où Ton bourrait sa mémoire de mots, de noms, de dates, et où sa faculté de réflexion n'était exercée que dans la plus faible mesure. Là, on ne lui a pas donné la moindre idée de la manière de se conduire envers un esprit naissant ; là, l'éducation qu'elle a reçue, la discipline à laquelle on Ta soumise, n'étaient pas propres à la mettre en état d'en faire elle-même la découverte. Les années suivantes ont été consacrées à l'étude de la musique, aux ouvrages de broderie, à la lecture des romans et aux plaisirs du monde. On n'a jamais appelé sa pensée sur les graves responsabilités de la maternité ; on ne lui a guère donné cette solide culture intellectuelle qui eût pu la préparer à porter ces responsabilités. Voyez-la donc maintenant aux prises avec un caractère qui se développe, et dont le développement lui est confié ! Voyez son ignorance profonde des phénomènes auxquels elle a afi'aire, et comme elle intervient aveuglément dans des faits auxquels on ne saurait toucher d'une main sûre, possédât-on la science la plus haute ! Elle ne sait rien de la nature des émotions, de l'ordre qui préside à leur évolution, de leurs fonctions, du point précis où elles cessent d'être salutaires pour devenir nuisibles ; elle croit qu'il existe des sentiments absolument mauvais, ce qui n'est vrai d'aucun sentiment; elle croit qu'il existe des sentiments absolument bons, à quelque degré qu'on les porte, ce qui est encore une err^"»*- Na connaissant pas l'organisme

qu'elle a devant elle, elle ne connaît pas davantage l'influence que peut exercer sur cet organisme tel ou tel traitement. Quoi de plus inévitable que les résultats désastreux dont nous sommes journellement témoins? Ignorant, comme elle les ignore, les phénomènes mentaux, leurs causes et leurs effets, son intervention est souvent plus nuisible que ne Teût été son abstention absolue. Elle gêne à tout moment le jeu régulier, bienfaisant, des facultés chez son enfant, nuisant, par là, à son bonheur, à son avenir, gâtant son caractère comme elle gâte le sien propre, et s''aliénant son affection. Elle le porte, par des motifs tirés de la crainte, de l'intérêt et de l'orgueil, aux actions qu'elle croit utile d'encourager, s'embarrassant peu du mobile, pourvu que l'acte extérieur soit conforme à son idée du bien, et développant ainsi l'hypocrisie, la couardise, l'égoïsme, au lieu des bons sentiments. Tandis qu'elle préconise la sincérité, elle lui donne constamment l'exemple du mensonge en proférant des menaces qu'elle n'exécute pas. Tandis qu'elle lui prêche la domination sur soi-même, elle le gronde avec humeur pour des choses qui ne le méritent point. Elle ne se doute pas de cette vérité que, dans la chambre de la nourrice comme dans le monde, la seule discipline salutaire, c'est l'expérience des conséquences, bonnes ou mauvaises, agréables ou pénibles, qui découlent naturellement de nos actes. Dépourvue de toute lumière théorique, incaoable de. s^e guider elle-même par

40 DE l'iÎDUCATION.

robservation des faits de développement q.ui s'accomplissent chez son enfant, la jeune mère suit Firapulsion du moment d'une manière légère et funeste. Le gouvernement maternel serait presque toujours désastreux, n'était que la tendance supérieure du jeune esprit à revêtir le type moral de la race^ est ordinairement victorieuse de toutes les influences secondaires. Et maintenant Téducation intellectuelle n'est-elle pas conduite de la même manière ? Si vous accordez que l'esprit humain a des lois, et que l'évolution de l'intelligence chez Tenfant s'y conforme, il s'ensuit que l'éducation ne peut pas être bien dirigée sans la connaissance de ces lois. Supposer que vous pourrez régler la formation et l'accumulation des idées, sans savoir comment les idées se forment, est une absurdité. Combien l'enseignement, tel qu'il est, différera don« de l'enseignement tel qu'il devrait être, quand il n'y a presque point de parents et si peu de maîtres qui sachent la- moindre chose en psychologie ! Comme on peut s'y attendre, le système établi est gravement défectueux dans le fond et dans la forme. Pendant qu'on passe sous silence les choses essentielles, on impose à l'esprit ce qui lui est mauvais, et on le lui impose dans un ordre plus mauvais encore. Sous l'empire de cette idée étroite qui fait qu'on voit l'éducation tout entière dans l'étude des livres, les parents mettent les abécédaires dans les mains des enfants des années trop tôt. Faute de reconnaître cette vérité.

que l'usage des livres est supplémentaire , q.u'ils sont un moyen indirect d'apprendre, quand le moyen direct nous manque — un moyen de voir par les yeux des autres, quand nous ne pouvons pas voir par nos propres yeux, — nos éducateurs sont toujours prêts à nous donner des faits de seconde main, au lieu de noua faire acquérir des faits de première main. Faute de comprendre l'immense valeur de cette éducation spontanée, qui est le fruit de nos premiers ans ; faute de voir que l'observation incessante à laquelle se livre l'enfant, loin d'être méconnue ou gênée, doit être diligemment secondée et rendue aussi exacte, cussi complète que possible, ils s'obstinent à occuper ses yeux et son esprit d'idées et de choses qui, à cette époque de la vie, sont inintelligibles et répugnantes-; Possédés de cette superstition qui fait qu'on adore les symboles de la science au^lieu de la science elle-même^ ils ne voient pas que ce n'est que lorsque les objets renfermés dans la maison, dans la rue, dans le jardin, et que les procédés qu'on y suit, seront à peu près épuisés, qu'il faudra ouvrir dans les livres de nouvelles sources d'information à l'enfant : et cela, non-seulement parce que la connaissance immédiate est préférable à la' connaissance médiate , mais aussi parce que les mots que renferment les livres ne peuvent faire naître des idées qu'en proportion de l'expérience acquise des choses. Remarquez ensuite que cette instruction de formules est commencée bien trop tôt et dirigée sans égard aux

lois de notre développement mental. Notre esprit marche nécessairement du concret à l'abstrait. Sans avoir égard à ce fait, des études abstraites, comme la grammaire, qui devraient venir à la fin des études, sont placées au commencement. La géographie politique, chose morte et sans intérêt pour un enfant, qui devrait être un appendice de la sociologie, est commencée de bonne heure , tandis que la géographie proprement dite, chose intelligible et comparativement agréable pour lui, est h peu près négligée. Presque tous les sujets abordés le sont dans un ordre anormal, les définitions, les règles et les principes étant posés d'abord, au lieu d'être dévoilés peu à peu à son esprit^ comme ils doivent l'être naturellement par l'observation des cas. Puis, au fond de tout le système, il y a l'enseignement qui consiste à faire apprendre par cœur, par routine, qui sacrifie l'esprit à la lettre. Enfin, on émousse les perceptions de bonne heure par le soin qu'on prend de contrecarrer la nature et do ibrcer l'attention de Télève à se porter sur les livres ; on jette la confusion dans son esprit en voulant y faire entrer des choses qu'il ne peut recevoir et en lui présentant les généralisations avant les faits ; on fait de l'élève un récipient pour les idées des autres, au lieu d'en faire un chercheur actit de faits et d'idées ; on surmène à l'excès son cerveau ; et l'on arrive à ce résultat que fort peu d'iatelligences produisent ce qu'elles pourraient donner.

Les examens une fois passés^ on met de côté les livres. Les notions acquises^ faute d'être organisées et coordonnées, se perdent vite, et ce qu'il en reste est presque toujours à Fétat inerte, parce qu'on n'a pas cultivé l'art d'appliquer ses connaissances, et qu'on n'a pas développé en soi la puissance d'observer avec exactitude et de penser par soi-même. Ajoutez à cela que, tandis qu'une grande partie des choses qu'on apprend sont relativement de peu de valeur, une masse de connaissances souverainement importantes à acquérir, sont complètement négligées.

Les faits sont donc tels que nous aurions pu l'inférer a priori : l'éducation physique, morale, intellectuelle de l'enfance, est terriblement défectueuse; et elle est en grande partie telle, parce que les parents sont étrangers à la science, qui, seule, pourrait les éclairer dans cette œuvre. Qu'attendre quand on voit entreprendre la solution d'un des pi'oblèmes les plus compliqués qui existent par des personnes qui n'ont jamais songé à s'enquérir des principes sur lesquels cette solution repose? Il faut un long apprentissage pour faire un soulier,pour bâtir une maison, pour manœuvrer un navire, pour conduire une locomotive. Croit-c/i que le développement corporel et intellectuel d'un être humain soit chose comparativement si simple, que la première personne venue puisse y présider, sans aucune étude préalable ? S'il n'en est pas ainsi, si l'on accorde que le processus de ce développement est, à une seule

HERBERT SPENCEB.

exception près, le plus complexe qui existe dans la nature, et si la tâche de le seconder est d'une extrême difficulté, n'est-ce pas une folie que de ne point préparer l'homme à l'accomplissement de cette tâche? Mieux vaudrait sacrifier l'acquisition des talents que d'omettre cette préparation absolument nécessaire. Quand un père, qui a agi d'après de faux principes adoptés sans examen, s'est aliéné l'affection de ses fils, les a poussés par sa sévérité à la révolte, à la ruine morale, et a fait son propre malheur, il pourrait, ce semble, faire cette réflexion : que l'étude de Téthologie eût mieux valu pour lui que celle d'Eschyle. Quand une mère pleure son premier-né qui a succombé aux suites de la fièvre scarlatine, et qu'un médecin sincère lui dit, ce qu'elle soupçonne déjà, que son enfant aurait guéri si sa constitution n'avait pas été d'avance affaiblie par l'abus de l'étude; quand elle est écrasée sous le double poids de la douleur et du remords, c'est une bien faible consolation pour elle que de pouvoir lire le Dante dans l'original.

Nous voyons ainsi que, pour régler l'activité humaine dans la troisième de ses grandes divisions, la chose nécessaire est une certaine connaissance des lois de la vie. Il est indispensable de connaître les pre^ miers principes de la physiologie, et les vérités élémentaires de la psychologie, si Ton veut élever convenablement les enfants. Nous sommes certain d'avance que cette assertion sera accueillie par un

QUEL EST LE SAVOIR LE PLUS UTILE? 5i

sourire. Demander que les parents acquièrent des connaissances si cachées, semblera d'abord absurde. Certainement, si Ton exigeait de tous les pères et mères des connaissances approfondies en ces matières, on tomberait visiblement dans Fabsurdité. Ce n'est pas là notre prétention. Il suffira d'inculquer aux élèves les principes généraux, en les accompagnant de quelques exemples pour en faciliter Tintelligence; et ils pourront être enseignés d'une façon dogmatique, si on ne peut les enseigner d'une façon rationnelle. Quoi qu'il en soit, voici les faits qui sont irrécusables : le développement physique et intellectuel des enfants est soumis à des lois; si les parents ne se conforment pas du tout à ces lois, la mort est inévitable ; s'ils ne s'y conforment que dans une certaine mesure, il en résulte de sérieux défauts corporels et moraux; ce n'est que lorsqu'ils s'y conforment entièrement que les enfants parviennent à la maturité parfaite. Jugez donc si tous ceux qui seront un jour pères, ne doivent pas s'efforcer ardem* ment d'apprendre ces lois. ,

Passons de la fonction paternelle à la fonction du citoyen. Demandons-nous ici quel est le genre de connaissances qui rend un homme apte à remplir cette fonction. On ne peut pas dire qu'on omette absolument dans l'éducation le genre d'instruction qui s'y rapporte, car les cours des collèges comprennent certaines études qui ont^ du moins de nom^ certain rapport avec les devoirs

sociaux et politiques. Parmi ces études, la seule à laquelle on accorde une place importante, c'est l'histoire.

Mais, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, les notions qu'on donne, sous cette dénomination, à la jeunesse, sont absolument sans valeur comme guides dans la vie. Les faits rapportés dans nos livres d'histoire à l'usage des collèges, et ceux contenus dans les ouvrages plus sérieux écrits pour les adultes, ne mettent presque pas en lumière les vrais principes de l'action politique. Les biographies des souverains (et nos enfants n'apprennent guère autre chose) ne jettent pas beaucoup de lumière sur la science sociale. Savoir par cœur les intrigues de cour, les complots, les usurpations qui ont eu lieu, et autres choses semblables, avec tous les noms des personnages qui y ont été mêlés, cela ne nous apprend pas grand'chose sur les causes du progrès des nations. Nous lisons qu'il y a eu à telle époque une contestation pour le pouvoir, et que cette contestation a amené une bataille rangée ; que les généraux et leurs lieutenants se nommaient tels et tels ; qu'ils avaient chacun tant de mille hommes d'infanterie, tant de mille hommes de cavalerie et tant de canons; qu'ils ont disposé leurs troupes dans tel et tel ordre; qu'ils ont manœuvré, attaqué, reculé, de certaine manière; qu'à telle heure de la journée ils ont éprouvé tel échec ou gagné tel avantage ; que, dans un certain mouvement, un général a été tué et

un régiment décimé; qu'après toutes les péripéties du combat, la victoire a été remportée par l'une ou l'autre armée; enfin qu'il y a eu tant d'hommes tués, tant de blessés et tant de faits prisonniers. Dans tous les détails accumulés qui composent le récit, s'en trouve-t-il un seul qui puisse vous aider à vous diriger en tant que citoyen ? Supposez que vous ayez lu avec soin, nonseulement Les Quinze Batailles Décisives qui ont été livrées dans le Monde^ mais le récit de toutes les autres batailles que mentionne l'histoire, votre vote aux élections prochaines en sera-t-il plus judicieux ? Mais ce sont là des faits, des faits intéressants, ditesvous. Sans doute, ce sont des faits (si toutefois ce ne sont pas en tout ou en partie des fictions), et, pour beaucoup d'esprits, ils peuvent être intéressants. Mais cela n'implique nullement qu'ils soient utiles à connaître. Une opinion factice ou morbide peut prêter de la valeur à des choses qui n'en ont presque point. Un tulipomatie ne donnerait pas un oignon de tulipe rare pour son poids d'or. Il y a des gens pour qui une vilaine pièce de porcelaine ancienne, fêlée, est une richesse désirable; il y en a d'autres qui paient chèrement les reliques d'un assassin. Dira-t-on que ces goûts donnent la mesure de la valeur réelle de leur objet? Non, sans doute; on admettra donc que le plaisir qu'on peut trouver dans le récit de certains faits d'histoire ne prouve point leur valeur, et que, pour nous rendre compte de ce que cette valeur peut êtrci

ici comme ailleurs, il faut nous demander à quel usage ces connaissances sont applicables. Si quelqu'un venait vous apprendre que le chat de votre voisin a fait ses petits hier, vous diriez que la connaissance de ce fait est pour vous sans valeur. Bien que ce soit un fait, vous estimeriez que c'est un fait inutile; un fait qui ne peut en aucune manière influencer votre conduite; un fait qui ne vous aidera en rien à parvenir à la plénitude de la vie. Eh bien ! soumettez à la même épreuve la grande masse des faits dits historiques, vous arriverez à la même conclusion. Ce sont des faits dont on ne peut rien tirer; des faits non susceptibles d'organisation ; des faits, par conséquent, qui ne peuvent point servir à établir nos principes de conduite, ce qui est la principale utilité de la connaissance des faits. Lisezles, si vous voulez, pour votre amusement; mais ne vous flattez pas d'y trouver une source d'instruction. Ce qui constitue l'histoire véritable, est presque complètement omis dansles ouvrages sur cette matière. Ce n'est que depuis quelques années que les historiens ont commencé à nous donner, dans une certaine me - Bure, le genre d'instruction qui peut vraiment être utile. De même que, dans les siècles passés, le roi était tout, le peuple rien, dans les vieux livres d'histoire, les actions des rois forment le tableau, et la vie nationale le vague arrière-plan. De nos jours seulement, où le bien des gouvernés est devenu, beaucoup plus que l'avantage des gouvernants, l'idée dominante, les

historiens se sont mis à étudier les phénomènes du progrès social. Ce qu'il nous importe réellement de connaître, c'est V histoire naturelle de la société. Nous avons besoin de savoir tous les faits qui peuvent nous aider à comprendre comment une nation a grandi et s'est organisée. Parmi ces faits, plaçons un récit de son gouvernement, dans lequel nous devrons faire entrer aussi peu de commérages que possible sur les hommes qui ont exercé ce gouvernement, et autant de détails que nous pourrons sur sa constitution, sur les principes, les méthodes, les préjugés, les corruptions qu'il accuse : et que ce récit comprenne non-seulement ce qui se rapporte à la nature et au jeu du gouvernement central, mais aussi tout ce qui a trait aux gouvernements locaux jusque dans leurs dernières subdivisions. Ayons aussi, cela va sans dire, une description parallèle du gouvernement ecclésiastique^ — de son organisation, sa conduite, son degré de pouvoir, ses rapports avec l'État, et, avec cela, du cérémonial du culte, du Credo, des idées religieuses; nonseulement de celles auxquelles on a cru nominalement, mais de celles auxquelles on a cru réellement et qui ont servi aux hommes de règle d'action. Sachons aussi quelle a été la domination exercée par certaines classes sur certaines autres, ce dont rendent témoignage les étiquettes sociales, les titres, les salutations, les formules employées dans les lettres et dans les discours. Sachons encore les usages populaires, suivis

tant dans la famille qu'entre per^ onn :s étrangères les unes aux autres ; y compris ceux qui touchent aux relations des deux sexes, et à celles des parents avec les enfants. Les superstitions courantes, depuis les mythes les plus importants jusqu'aux charmes en usage chez les simples, devront être rapportées. II faudrait ensuite connaître, d'une façon générale, le système industriel de la nation ; ce qui nous apprendrait à quel degré régnait chez elles la méthode de la division du travail, les règlements en vigueur dans Tindustrie ; si les producteurs formaient des castes, des corporations, ou s'ils étaient isolés ; quelles étaient les relations de patron à employé; par quelles voies les produits se trouvaient mis en circulation; quels étaient les moyens de communication, et quel était le signe représentatif des valeurs. Avec tout cela, il faudrait rendre compte de l'état des arts industriels au point de vue technique, en indiquant les procédés suivis et la qualité des produits. Ensuite, il faudrait dépeindre l'état intellectuel de la nation à ses différents stages ; non-seulement en ce qui touche aux exigences, chez elle, de l'éducation, maïs par rapport aux progrès qu'elle a faits dans les sciences et à sa manière de penser. Il faudrait montrer ce qu'était son degré de culture esthétique, dans son architecture, sa peinture, sa sculpture, sa musique, son vêtement, sa poésie et ses fictions. On ne devrait pas omettre le tp-bleau de sa vie journalière, mais dire ce qu'étaient

chez le peuple les maisons, la nourriture, les plaisirs. Enfin, comme servant de lien à tout cet ensemble de faits, on aurait à donner un exposé de sa morale théorique et pratique dans toutes les classes, telle qu'elle ressort de la législation, des usages, des proverbes et des actions. Ces faits devraient être rapportés aussi brièvement que le permet le soin de la clarté et de Texactitude, groupés et arrangés de façon à pouvoir être embrassés dans leur ensemble, et considérés comme parties corrélatives d'un tout. Le but à poursuivre, c'est que l'étudiant puisse saisir de suite l'harmonie qui existe entre eux, afin qu'il apprenne à connaître quel est le phénomène qui coexiste avec tel autre. Le tableau des siècles successifs doit être disposé de façon à ce que Ion voie comment les croyances, les institutions, les usages, les arrangements sociaux, se sont modifiés , et comment l'harmonie d un édifice social s'est fondue dans l'harmonie d'un autre édifice qui lui a succédé. Voilà les notions du passé qui peuvent servir au citoyen à diriger sa conduite. La seule histoire qui ait une valeur pratique, pourrait s'appeler sociologie descriptive; et le meilleur service que Thistorien puisse nous rendre, c'est de raconter la vie des jiations de telle façon qu'il nous fournisse des matériaux de sociologie comparée, afin qu'on puisse ensuite déterminer les lois fondamentales qui président aux phénomènes sociaux.

Remarquez maintenant que, même en supposant

qu'on puisse arriver à posséder une somme suffisante do connaissances historiques ayant une véritable valeur, elles seront de peu d'usage si Ton n'en possède pas la clef. La clef, c'est la science seule qui nous la donne. iSans les généralisations de la biologie et de la psychologie, il est impossible d'avoir l'explication rationnelle des phénomènes sociaux. On ne comprendrait même pas les plus simples faits de la vie sociale, comme, par exemple, le rapport entre l'offre et la demande, si l'on n'avait jamais fait quelques observations grossières, empiriques, sur la nature humaine. Et si l'on ne peut atteindre aux vérités sociologiques les plus élémentaires sans savoir comment l'homme pense et sent dans des circonstances données, il est clair qu'on n'arrivera point à rintelligence de la sociologie tout entière, si l'on ne connaît à fond l'homme avec toutes ses facultés corporelles et mentales. Considérez le sujet au point de vue abstrait, cette conclusion ressortira d'elle-même. Voici la proposition : la société est composée d'individus ; tout ce qui s'accomplit dans la société est le résultat d'actions individuelles combinées ; ce n'est donc que dans la direction de l'action particulière qu'on peut trouver la solution des phénomènes sociaux. Mais les actions des individus se rapportent aux lois de leur nature, et ces actions ne peuvent être comprises que si l'on connaît ces lois. Réduites à leur plus simple expression, ces lois sont les corollaires de celles qui président à la vie du corps et

de l'esprit en général. Il en résulte que la biologie et la psychologie sont les interprètes indispensables de le sociologie. Pour formuler cette conclusion d'une façon plus simple encore, nous dirons : tous les phénomènes sociaux sont les phénomènes de la vie ; les manifestations les plus complexes de la vie doivent se conformer aux lois de la vie, et ne peuvent être comprises que par ceux qui connaissent ces lois. Ainsi donc, tout ce qui touche à la direction de l'activité humaine, dans la quatrième de ses divisions, relève de la science. De tout ce qu'on enseigne communément dans les cours d'études, bien peu de chose peut servir à guider rhomme dans sa conduite de citoyen. Une petite partie seulement de l'histoire, telle qu'on l'écrit, peut avoir pour lui une utilité pratique, et rien ne le prépare, dans l'éducation qu'il reçoit, à en faire un utile usage. Il lui manque non-seulement les matériaux, mais même l'idée de la sociologie descriptive; et il lui manque aussi ces généralisations des sciences organiques sans lesquelles la sociologie descriptive elle-même lui serait de peu de secours.

Nous arrivons maintenant à cette dernière division de l'activité humaine qui comprend les récréations, les amusements propres à remplir nos heures de loisir. Après avoir examiné quelle est l'éducation qui convient le mieux à notre conservation et à l'entretien de notre vie, à l'accomplissement de nos devoirs paternels, à la direction de notre conduite sociale et poli-

tique, examinons quelle est celle qui convient le mieux aux objets divers qui ne sont point compris dans ceux-ci : à nos jouissances littéraires, artistiques, sous toutes les formes, ainsi qu'à celles que nous tirons du spectacle de la nature. Comme nous les mettons après les choses qui intéressent d'une façon plus vitale le progrès humain, et comme nous avons ramené toute chose au critérium de la valeur pratique, on en inférera peut-être que nous faisons peu de cas de ces objets secondaires. C'est une grande erreur. Autant que qui que ce soit, nous attachons du prix à la culture esthétique et aux plaisirs qui en découlent. Sans la peinture, la sculpture, la musique, la poésie et les émotions produites par les beautés naturelles de toute espèce, la vie perdrait la moitié de son charme. Ainsi, loin dô regarder l'éducation du goût et les jouissances qu'elle procure comme dépourvues d'importance, nous croyons que ces jouissances occuperont dans l'avenir beaucoup plus de place qu'elles n'en occupent à présent dans la vie de l'homme. Quand les forces de la nature nous seront mieux asservies ; quand les moyens de production seront perfectionnés ; quand le travail humain pourra être au dernier point ménagé ; quand l'éducation aura été si bien organisée, que la préparation aux fonctions les plus essentielles de l'activité humaine pourra être obtenue d'une façon relativement prompte ; et quand, par conséquent, l'homme aura plus de temps libre à sa disposition, alors, le

beau dans Tart et dans la nature viendra occuper, à bon droit, une large place dans tous les esprits.

Mais ce n'est pas la même chose d'approuver la culture esthétique comme conduisant, dans une grande mesure, l'homme au bonheur, ou d'admettre qu'elle est fondamentalement nécessaire à ce bonheur. Quelque importante qu'elle puisse être, elle doit céder le pas à ces sortes de cultures qui ont un rapport direct avec les devoirs journaliers de la vie. Comme nous l'avons déjà dit, la littérature et les beaux-arts ne peuvent exister qu'en vertu des activités qui font que la vie sociale existe ; et il est manifeste que la chose rendue possible vient après la chose qui la rend possible. Un horticulteur cultive une plante pour sa fleur, et il attache du prix aux feuilles et aux racines, parce qu'elles sont les agents de la production de la fleur. Mais, pendant qu'il considère la fleur comme le produit auquel tout est subordonné, le jardinier sait que les feuilles et les racines sont en elles-mêmes d'une plus grande importance, parce que d'elles dépend toute l'évolution de la fleur. Il donne tous ses soins à la santé de la plante, et il comprend que ce serait folie de négliger la plante s'il veut obtenir la fleur. Il en est de même dans le cas qui nous occupe. L'architecture^ la sculpture, la peinture, la musique, la poésie, tout cela peut être appelé la floraison de la vie civilisée. Mais, en supposant môme quVMes soient d'une valeur si supérieure, que la vie civilisée qui les produit doive

leur ôtre subordonnée tout entière (ce qu'on ne sauiait guère prétendre), on devra toujours admettre qu'une civilisation saine est la première chose nécessaire, et que l'éducation qui y conduit doit occuper le plus haut

rang.

Ici, nous apercevons distinctement le vice de notre système d'éducation. On y néglige la plante pour ne songer qu'à la fleur. Le souci de l'élégance fait oublier la substance.Tandis qu'on n'y enseigne rien de ce qui mène à la conservation personnelle; qu on n'y donne que les notions les plus élémentaires sur les choses qui permettent à l'homme de gagner sa vie et qu'il doit apprendre ces choses plus tard, çà et là, comme il peut ; tandis qu'on n'y introduit pas la plus petite étude préparatoire à l'accomplissement des devoirs paternels, et que, pour ce qui se rapporte aux devoirs de citoyen, on nous donne pour préparation la connaissance d'une masse de faits pour la plupart sans portée et les autres sans clef, on consacre d'autre part tous ses soins à l'enseignement des choses qui peuvent ajouter à la vie des raffinements, du poli, de l'éclat. Si pleinement que nous admettions que la connaissance des langues modernes a son prix, parce qu'elle donne un certain avantage dans le monde par la facilité de lire les originaux, de converser avec les étrangers, de voyager, il ne s'ensuit pas qu'on doive l'acheter aux dépens des connaissances qui sont d'une importance vitale. En supposant qu'il soit vrai que l'éducation classique donne un style

élégant et correct, on ne peut pas dire que Télégance etla ;' correction du style soient choses aussi utiles à posséder que les principes qui peuvent nous conduire à éle-j ver nos enfants. Accordons que la lecture des anciens poètes, de ceux qui ont écrit dans les langues mortes, peut servir à former le goût en inférera-t-on que le perfectionnement du goût vaut la connaissance des lois de l'hygiène? Les talents, les beaux-arts, les belles-lettres, toutes ces choses qui constituent, comme nous le disons, la floraison de la civilisation, doivent être entièrement subordonnées à l'instruction, à la discipline, sur lesquelles la civilisation repose. Dans l'éducation, de même que dans la vie, elles doivent remplir les heures de loisir.

Ayant ainsi déterminé le rang de l'esthétique, et ayant avancé que, si sa culture doit dès le début faire partie de l'éducation, cette culture doit être subsidiaire, nous allons chercher maintenant quelles sont les connaissances qui nous mènent le mieux au but et qui ont le plus de rapports avec cette sphère d'activité. La réponse à cette question est la même qu'aux questions précédentes. Si inattendue que l'assertion puisse être, il n'en est pas moin vrai que l'art le plus élevé est, dans toutes ses branches, fondé sur la science ; que, sans la science, il n'y a ni productions parfaites, ni appréciation complète de ces productions. Il se peut que des artistes en grand renom n'aient pas possédé la science dans Tacception limitée que les gens du mondé donnent à ce mot ; mais, fins observateurs comme ils

étaient, ils possédaient toujours une certaine provision de ces généralisations empiriques qui constituent la. science à ses débuts; et, s'ils sont ordinairement restés au-dessous de la perfection artistique, c'est que leurs généralisations étaient trop peu nombreuses et trop peu exactes. Il devient, a priori^ manifeste que la science est cachée sous Tart, quand nous nous rappelons que les productions artistiques sont plus ou moins la représentation des phénomènes objectifs ou subjectifs ; qu'elles ne peuvent être bonnes que dans la mesure où elles sont conformes aux lois de ces phénomènes, et que, pour qu'elles s'y conforment, il faut que l'artiste les connaisse. Nous verrons bientôt que cette conclusion a priori s'accorde avec Texpérience. Les jeunes gens qui apprennent la statuaire ont à faire connaissance avec les os et les muscles du corps humain, à savoir comment ils sont disposés, quels sont leurs attaches et leurs mouvements. C'est une partie de la science; et l'on a jugé nécessaire de la leur faire acquérir, pour prévenir les erreurs dans lesquelles tombent les sculpteurs qui ne la possèdent pas. B faut aussi qu'ils connaissent les principes de la mécanique; et, parce qu'ils ne les connaissent, en général, point, ils commettent souvent de lourdes fautes à ce point de vue. Prenez un exemple : pour qu'une statue se tienne debout, il faut que la ligne verticale passant par le centre de gravité, la ligne droite, comme on dit, tombe sur la

base du support; et de là vient que, lorsqu'un homme prend l'attitude dite au repos, attitude dans laquelle une des deux jambes est roidie et Tautre est souple^ la' ligne de direction tombe aumilieu du pied de la jambe roidie. Mais les sculpteurs qui ne sont pas familiers avec la théorie de l'équilibre, représentent souvent cette attitude de telle sorte, que la ligne de direction tombe entre les deux pieds. L'ignorance, au sujet de la loi du mouvement de déambulation, conduit à des méprises du même genre : témoin la statue admirée de Discobule, qui, posée comme elle l'est, tomberait inévitablement en avant si le disque en était détaché.

Dans la peinture, le besoin de connaissances scientifiques, sinon rationnelles, du moins empiriques, est encore plus évident. D'où vient que leà peintures chineuses sont grotesques, si ce n'est de ce que les Chinois ignorent les lois de la vraisemblance, que leur perspective linéaire est absurde et leur perspective aérienne nulle? Pourquoi les dessins d'un enfant sontils si fautifs, si ce n'est pnr l'absence de vérité, absence qui provient de son ignorance au sujet de la manière dont l'aspect des objets varie avec les conditions dans lesquelles ils se présentent à nos yeux? Eappelez-vous seulement les livres et les conférences au moyen desquels on instruit les élèves ; considérez la critique de Ruskin et les œuvres des Pré-Raphaélites, et vous verrez que le progrès, dans l'art de la peinture, implique la connaissance croissante de la manière dont les effets

66 DB l'éducation.

se produisent dans ia nature. L'observation la phra assidue^ si elle n'est pas aidée par la science, ne préservera pas un peintre de l'erreur. Tout peintre acdordera que, s'il ne savait pas d'avance de quelle façon Taspect des objets doit varier dans des conditions don* nées, il ne le verrait souvent pas ; et savoir que les choses doivent revêtir des apparences, c'est, jusqu'à un certain point, connaître la science des apparences. Faute de science, M. J. Lewis, tout peintre soigneux qu'il est, projette l'ombre d'une persienne en lignes nettement accusées sur la muraille en face: ce qu'il n'eût point fait, s'il eût été familier avec le phénomène de la pénombre. Faute de science, M. Eosetti, ayant remarqué une iridescence particulière produite par certaines surfaces chevelues sous certains rayons de lumière (irridescence dont la cause est la diffraction de la lumière en passant entre les cheveux), commet

l'erreur de représenter cette iridescence sur des surfaces et dans des cas où elle ne peut point se produire. Nous causerons plus de surprise encore en disant que la musique, elle aussi, a besoin du secours de la science. Cependant, on peut prouver que la musique n'est que l'expression idéalisée des émotions, et qu'en conséquence, elle est bonne ou mauvaise selon qu'elle se conforme ou non aux lois de l'expression naturelle. Les diverses inflexions de la voix humaine qui expriment les sentiments variés de l'homme et leurs degrés d'intensité^ sont les germes de la musique.

n peut être démontré que ces inflexions et ces cadencé ne sont point Tefiét du hasard et du caprice^ mais qu'elles sont déterminées par certaines lois générales^ qui préi^dei^t aux actes Titaux, et que c^est pour cela qu'elles sont expressives. Il s'ensuit que les phrases musicales et les mélodies construites sur la base qu'elles ofeent, ne peuvent produire d'eflfet que lors* qu'elles^sont en harmonie avec ces lois générales. Il est difficile 46 donner ici des exemples à l'appui de ce que nous avançons. Mais peut-être suffira-t-il de signaler ce torrent de ballades sans valeur qui envahit nos salons^ pour donner un échantillon des compositions que la science ne tolérerait pas. Ces chants pèchent contre la science, parce qu'ils revêtent de la forme de la musique des idées qui ne sont pas assez émotionnelles pour engendra Texpression musicale. Us pèchent aussi contre elle, parce que leurs phrases musicales n'ont pas de relations naturelles avec les idées exprimées, ces idées fussent*elles émotionnelles. Us sont mauvais, parce qu'ils ne sont point vrais; et dire qu'ils ne sont point vrais> c'est dire qu'ils ne sont point scientifiqueSi

La même chose existe en poésie. De même que la inusique> la poésie prend sa source dans ces modes naturels d'expression qui accompagnent les sentiments profonds. Son rhythme, ses fortes et nombreuses tropes, ses hyperboles, ses inversions violentes, tout cela n'est que l'exagération <|e8 formes naturelles d'un

GS DE l'éducation.

langage passionné. Donc, pour être bonae, la poésie doit avoir égard à ces lois de l'action nerveuse auxquelles obéit le discours passionné. En donnant aux caractères de ce discours plus d'intensité, elle doit garder la loi de proportion. Elle ne doit pas employer %QS moyens sans restriction, mais elle doit ménager l'expression poétique quand les idées sont mains émotionnelles ; l'employer plus librement, à mesure que l'émotion croît et la déployer tout entière quand l'émotion arrive à son comble. Si elle n'obéit pas à ces lois, elle devient ampoulée et n'est plus que rimaille. Dans la poésie didactique, on sent qu'elles ne sont pas suffisamment respectées. Et c'est parce qu'elles le sont rarement d'une façon absolue qu'il y a tant de poésies contraires à l'esprit de l'art.

Non-seulement l'artiste, en quelque genre que ce soit, ne peut produire une œuvre vraie sans connaître les lois des phénomènes qu'il veut représenter, mais encore doit-il comprendre la manière dont l'esprit du spectateur ou de l'auditeur sera affecté par son œuvre, ce qui est une question de psychologie. L'impression produite par une œuvre d'art, dépend évidemment de la nature mentale de ceux à qui elle est présentée ; et comme toutes les natures mentales ont certains caractères communs^ il en résulte certains principes généraux correspondants, qui doivent servir de règle à toute œuvre d'art réussie. Ces règles ne peuvent être parfaitement comprises et appliquées aue si l'artiste

sait comment elles procèdent des lois de l'esprit humain. Demander si la composition est bonne dans un tableau, c'est, en réalité, demander comment les perceptions et les sentiments des spectateurs en seront affectés. Demander si un drame est bien construit c'est demander si les situations sont arrangées de manière à fixer Tattention de l'auditoire, et à n'abuser d'aucune espèce de sentiment. De même, dans l'arrangement des parties principales d'un poëme, dans la combinaison des mots d'une simple phrase, le succès dépend de l'habileté avec laquelle les forces mentales et la sensibilité du lecteur sont ménagées. Les artistes, dans le cours de l'éducation et de la vie, finissent par accumuler dans leur esprit un certain nombre de maximes qui les guident dans l'exécution de leurs ouvrages. Keraontez à la source de ces maximes, vous

la trouverez inévitablement dans les lois psychologiques. Ce n'est que lorsque les artistes connaîtront ces

lois et leurs divers corollaires qu'ils pourront produire des œuvres en parfaite harmonie avec elles»

Nous ne croyons certainement pas que la science puisse faire un artiste. Quand nous prétendons que celui-ci doit comprendre les grandes lois des phénomènes objectifs et subjectifs, nous ne prétendons point que la connaissance de ces lois suppléera chez lui aux perceptions naturelles. On naît artiste, comme on naît poëte, et l'on ne devient ni l'un ni l'autre par éducation. Ce que nous affirmons, c'est que les facultés

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innées ne diepensent pas Tartiste de s^appojer sur la science organisée. L'intuition est beaueoup^ mais elle n'est pas tout* Ce n'est que lorsque le génie s'allie à la science qu'on peut parvenir au plus haut résultat.

Comme nous l'avons dit plus haut, la science est nécessaire, non-seulement pour produire/ mais" pour apprécier les œuvres d'art. Pourquoi un homme fait est-il plus capable qu'un enfant d'apprécier les beautés d'un tableau? N'est-ce pas parce qu'il connaît davantage les vérités de la nature ou delà vie que le tableau représente? Pourquoi le gentleman trouve-t-îl plus de plaisir à lire un beau poëme que le manant? N'est-ce pas parce que sa connaissance plus étendue des choses et des hommes lui permet d'y voir ce que l'autre n'y voit pas ? Or^ si, comme il est clair en ce cas, il doit exister dans notre esprit une certaine familiarité avec les choses représentées pour que nous puissions jouir de leur représentation, la représentation ne peut être appréciée d'une façon complète que lorsque les choses représentées sont connues d'une façon complète aussi. Le fait est que toute vérité additionnelle exprimée par une œuvre d'art, donne une jouissance additionnelle à l'esprit qui la contemple : jouissance qui manque à ceux qui ne connaissent pas cette vérité. Plus l'artiste indique de réalités dans son œuvre, plus il met de facultés en jeu, plus il suggère d'idées, et plus il causé de plaisir. Mais, pour éprouver ce plaisir, le spectateur, l'auditeur, le lecteur, doit connaître les

réalités que TArtiste indique ; couKiitHre ces réalités^ c'est posséder cette grande chose ; 14 science.

£t maintenaiit n'oublions pa3 cet aptre grand fait^ que non-seulement k science est à la base de la sculpture^ de la peinture^ de la musique, de la poésie, mais que la science est encore poésie elle-même. L'opinion commune que la science et la poésie sont opposées Tune à l'autre, provient d'une illusion. Sans doute, il est vrai qu'en tant qu'états de conscience, la connaissance «t rémotion tendent à s'exclure mutuellement. Sans doute^ il est vrai aussi qu une tension extrême de la réflexion t^d à amortir les sentiments, de même que la violence des sentiments tend à obscurcir la réflexion : ^et, en ce sens^ il serait vrai de dire que toute espèce d'activité s'exerce aux dépens d'une autre. Mais ce qui n'est pas vrai, c'est que les faits de science soient en eux-mêmes dénués de poésie, ou que la culture scientifique nous rende impropres à Texercice de l'imagination et à Famour du beau. Au contraire* la science (mvre au savant des mondes de poésie là où l'ignorant ne voit r'en. Lçs hommes occupés de recherches scientifiques, nous montrent à tout moment qu'ils tentent pon pas seulement aussi invemefit, mais plus vivemeut que les autres, la poésie 4e jew sujet. Quiconque ouvrira les ouvrages de géologie de Hugh Miller, ouliralesJêftt^^id^s eôti^s mQritinuis de M. Lewes,

verra que la science excite Jesentiment poétique, bien

loin de l'éteindre. Ceux qui connaissent la vie de

Goethe, savent que le poète et Thomme de science peuvent exister tous deux avec une égale plénitude dans le même individu. N'est-ce pas une idée absurde, sacrilège, de croire que plus on étudie la nature, moins on la révère? Pensez- vous qu'une goutte d'eau qui, pour le vulgaire, n'est qu'une goutte d'eau, perd quelque chose aux yeux du physicien, parce qu'il sait que» si la force qui réunit les éléments dont elle se compose était subitement dégagée, elle produirait un éclair? Pensez-vous que ce qui paraît au spectateur non initié un simple flocon de neige, n'éveille pas des idées plus hautes chez celui qui a examiné à travers le microscope les formes merveilleusement variées et si élégantes des cristaux de neige? Pensez-vous que ce roc arrondi, strié de déchirures parallèles, évoque autant de poésie dans l'esprit de l'ignorant que dans celui du géologue qui sait qu'un glacier a glissé sur lui il y a un million d'années? La vérité est que ceux qui n'ont jamais pénétré dans les domaines de la science sont aveugles à la plus grande partie de la poésie qui les entoure. Celui qui n'a pas, dans sa jeunesse, collectionné des insectes et des plantes, ignore l'intérêt qui s'attache à une haie ou à une prairie. Celui qui n'a pas déterré des fossiles ne sait pas les idées poétiques qu'évoquent les lieux où se trouvent ces trésors cachés. Celui qui n'a pas emporté, dans ses promenades aux bords de la mer, un microscope et un aquarium, ne connaît point les délices des côtes maritimes. Il est, en vérité, triste

de voir combien les hommes s'occupent de trivialités et sont indifférents aux plus magnifiques phénomènes; combien ils ont peu de souci de connaître Farchitecture des cieux, tandis qu'ils s'occupent de mépri* sables controverses sur les intrigues de Marie, reine d'Ecosse ; combien ils s'attachent à critiquer savamment une ode grecque, et passent sans y songer devant ce grand poëme épique que le doigt de Dieu a écrit sur les couches de la terre !

Nous voyons donc que, dans la dernière division de l'activité humaine, comme dans les autres, la culture scientifique constitue une préparation nécessaire. Nous voyons que l'esthétique en général est nécessairement basée sur les lois scienti^ques, et qu'on ne peut trouver le beau absolu qu'à la condition de connaître ces lois. Nous voyons que, pour la critique d'art et l'appréciation complète des œuvres d'art, il faut la connaissance de la nature des choses ; en d'autres termes, il faut le secours de la science. £t nous voyons que non-seulement la science est la servante de l'art et de la poésie sous toutes leurs formes, mais qu'elle peut être, à bon droite regardée comme poétique elle-même.

Jusqu'ici nous nous sommse demandé quelle est l'utilité de tel ou tel genre de connaissances pour nous guider dans la vie. Nous avons à nous rendre compte maintenant de la valeur relative de ces différents genres de connaissances au point de vue de la disci-

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