ACTE I. SCÈNE III
que ma sœur Lise vous rappelle tous les traits de ma tante Rosalie; qu’elle a ses grâces, son air de modestie , et enfin cette réunion de qualités qui lui fit trouver tous les avantages de l’éducation la plus brillante par l’amitié qu’elle sut inspii’er à la fille de l’ancien seigneur de ce village.
LA VIEILLE
Hélas! oui.... Mais à quoi lui servit ce bonheur? Il n’en devait pas exister pour mes enfans; et, sans avoir jamais eu le moindre reproche h faire à cette fille justement chérie, j’eus aussi à verser des larmes amères sur sa fin tragique. Elle voulut suivre absolument son amie, qui venait d’épouser un riche habitant des colonies. Ils partirent dans une saison peu favorable , et périrent dans la traversée. Ce dernier malheur pensa terminer mes tristes jours.
JEANNETTE
Vous n’avez donc vécu que pour souffrir , ma pauvre maman ! Le ciel a été bien injuste envers vous , il aurait dû récompenser tant de sagesse, d’esprit et de vertus.
LA VIEILLE
La récompense des vertus, ma Jeannette, existe dans la paix du cœur, dans le sentiment de son innocence. Ce calme heureux procure encore des plaisirs que les méchans ne peuvent connaître , même au sein de la prospérité , et cette satisfaction de soimême dispose l’àme à éprouver de douces émotions.
Tenez, dans ce moment, je sens que je ne suis pas privée de toutes les jouissances de la vie. Vous auriez peut-être de la peine à le croire ; mais j’éprouve réellement d’agréables sensations. La matinée est belle , je respire l’air parfumé de la prairie. Je sens que je me porte bien , vous m’écoutez avec intérêt , c’est quelque chose à mou âge que de raconter et de fixer l’attention de ceux auxquels on parle; et ce qui me fait encore plus de plaisir c’est votre désir d’être sage , modeste , et de suivre en tout mes avis.
JEANNETTE
Ah ! puis- je mieux faire ? Et qui ne trouverait pas du plaisir à vous entendre?
LA VIEILLE
Je n’ai point d’esprit, Jeannette, mais beaucoup d’expérience , parce que j’ai vécu et réfléchi : je jouis quand mes conseils sont utiles à quelques-uns de nos bons habitans , et je les donne avec le sentiment qui animerait une mère. J’ai vu naître toute cette génération , et je ne puis être insensible à son bonheur. Mais ne manquez pas l’heure d’aller glaner ; le peu que vous retirez de ce travail nous est toujours utile.
JEANNETTE
On devait lier les javelles ce matin , et notre voisin ne reçoit les glaneuses que lorsque tout est fini ; j’arriverai encore assez tôt. Voulez-vous rentrer votre rouet, ma mère?