ACTE 1. SCÈNE
vit près de vous vient troubler à ce point la paix de votre âme! Que dis-je? l’envie, la plus cruelle de toutes les passions, vous rend injuste et ingrate. Vous venez, dans votre égarement, d’appeler Lefranc un malhonnête homme ; et , si j’ai bonne mémoire , il y a deux ans qu’il vous sauva, pendant la maladie de Clollot , la totalité de votre récolte , en venant vousofirir, avec une affection généreuse, ses bras, ceux de ses garçons de ferme , et les chevaux nécessaires pour rentrer vos grains. Voyez, ma chère, voyez comme vous êtes coupable ; chassez loin de votre cœur le poison de l’envie : il rend pâle et livide le visage que la nature avait destiné à être frais et vermeil ; il dessèche l’âme , il attaque les facultés du corps, et vous conduirait à une prochaine et honteuse hn.
LA FERMIÈRE
Oui , je sens bien que je ne puis plus exister , à moins que je ne me transporte loin d’ici; et je n’ose en faire la demande à mon mari.
LA VIEILLE
Ne sortez pas de la vallée ; mais faites rentrer la justice et la raison dans votre esprit.
LA FERMIÈRE
Ah ! faut fuir pour cela. Jamais je ne supporterai la différence qui existe entre la fortune de Lefranc et la nôtre.
LA VIBILLE.
Vous fuirez inutilement, vous emporterez avec
VOUS le poison de l'envie. Quelque autre voisin , aussi fortuné que Lefranc , fera renaître encore dans votre cœur le sentiment qui vou^ tourmente. Allons, ma chère amie, surmontez-le , ce détestable vice. Que je vous serve d’exemple ; rappelez-vous ma fortune passée , contemplez ma misère actuelle , voyez la cabane qui me sert d’asile ainsi qu’à mes enfans. Ai-je fui le séjour de mes pères lorsque des malheurs imprévus sont venus m’accabler ? Pourraisje exister, si la prospérité des fermiers qui m’environne venait à chaque instant déchirer mon cœur ?
LA FERMIÈRE
Je rougis , ma bonne mère , d’avoir pu vous ra conter les chagrins dont je suis l’unique auteur, à vous qui avez tant de privations réelles à supporter. Allons , je vais sans cesse repasser tous vos bons avis dans mon esprit. Je tâcherai de voir les terres de mon voisin sans jalousie. Si je me guéris de cette vilaine maladie , je le devrai à vous seule. Et viennent les vendanges prochaines , je vous enverrai un petit quartaut de vin de mon bon clos.
LA VIEILLE
L’intérêt ne me guide pas, ma chère CoUot; venez me revoir avec de belles couleurs , des yeux bien brillans, et je serai assez récompensée.