‹ De l'éducationChapitre 125 sur 245 · ACTE I. SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I. SCÈNE V

mais : toujours gai , riant , prêt à dire la petite chanson , dont j’enrage souvent.

lA VIEILLE.

La santé de vos enfans vous donne-t-elle quelque inquiétude ?

LA FERMIÈRE

Ah ! oui , ma foi ! de l’inquiétude ? Trois gros rougeaux qu’ont le nez tourné du côté de la huche dès le matin.

LA VIEILLE

Auriez-vous perdu quelques-uns de vos bestiaux ?

LA FERMIÈRE

Eh non ! la mère , tout se porte bien dans la ferme, excepté moi. Mon troupeau m’a donné cent cinquante petits agneaux , il n’y en a pas un de malade. Les prairies sont superbes cette année , et jamais mes vaches n’ont eu tant de lait; elles m’ont fait de si belles génisses , que je suis décidée à les élever.

LA VIEILLE

Et quelle peut donc être la cause de votre dépérissement? Si c’est maladie, il faudrait aller à la ville consulter un médecin.

LA FERMIÈRE

Oh ! n’y pas de médecin qui fasse à cela : c’est un chagrin qui me ronge et qui me mène au tombeau.

LA VIEILLE

Après ce que vous m’avez dit de votre situation , je ne vois guère quel peut en être le sujet.

LA FERMIÈRE

Je vais vous l’avouer , ma bonne mère ; et c’est parce que je ne sais plus qu’y faire, que je suis venue tout exprès pour vous consulter. Je devrais être heureuse : j’ai un bon mari , de jolis enfans , une ferme en pleine valeur. Nous avons tous les jours de bonne viande , d’excellent cidre ou du vin à nos repas.

LA VIEILLE

Mais vous jouissez de la vie la plus douce.

LA FERMIÈRE

Eh ben, la mère, je n’en suis pas plus contente pour cela. La richesse du fermier Lefranc me mine , voyez-vous, faut en convenir. Puis-je bâtir comme lui? Puis -je acheter de nouveaux biens? Le drôle vient de joindre à son champ neuf arpens de bonnes terres qui bordent ma prairie : c’est cela qui m’aurait convenu. J’ai trois enfans; il n’a qu’un fils, lui. Voyez comme la Providence est injuste: aussi, depuis cette dernière acquisition , je le hais à la mort , ce malhonnête homme ; on ne peut être si riche sans avoir quelque chose à se reprocher ; mais ce qu’il y a de pire est le mal que j’en éprouve, car ce chagrin est trop fort pour moi.

LA VIEILLE

Quoi ! ma chère amie , de votre propre aveu vous possédez toutes les jouissances de la vie , et vous n’êtes ni contente , ni reconnaissante des bontés de la Providence ! La fortune d’un homme vertueux qui

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