ACTE I. SCÈNE II
SOPHIE
Je l’avoue , malgré ma confiance en elle , j’aurais cru que maman chargeait ses tableaux. Ah ! ma chère Caroline, que d’obligations ne devons-nous pas avoir des soins de cette bonne mère! Quoi! sans ses conseils , sans ses utiles leçons , nous aurions pu être aussi ignorantes , aussi impolies , aussi ennuyeuses pour les autres? car mes cousines seront insoutenables dans la société et détestées par leurs inférieurs. Par décence , je dois me taire sur leurs ridicules; mais je ne rencontre pas un domestique qui ne me demande avec empressement : Miss Sophie, pourriez-vous nous dii’e quand les jeunes ladies retournent h Londres? La maison est toute bouleversée depuis qu’elles sont ici. Enfin , ce matin , croirais-tu, ma chère Caroline, quelles voulaient avoir leur thé à huit heures? Le maitre-d’hôtel n’était pas encore rendu à l’office , il avait les clefs : les autres domestiques couraient, les uns pour le presser d’arriver, les autres pour aller chercher du lait ou pour faire cueillir du fruit; leur zèle, leur empressement , rien ne pouvait les satisfaire. Elles haussaient les épaules , frappaient du pied contre terre , et leurs propos durs et désobligeans se sont à peine calmés lorsqu’on eut réuni tout ce qu’elles désiraient.
CAROLINE
Si elles étaient plus jeunes, je t’avoue que je demanderais avec instance à maman de les garder
38 LA FAMILLE DAWENPORT.
avec nous , de les éloigner de ce faste dangereux qui règne dans la maison d’un père trop faible , où elles n’ont pas le bonheur de posséder une mère, seul guide vraiment utile à de jeunes filles. Je suis affligée de voir que noos ne pourrons jamais jouir du bonheur de vivre agréablement avec des parentes aussi rapprochées.
SOPHIE
Elles passent une partie de l’année dans la meilleure pension de Londres ; mais elles ont obtenu de leur père d’être soustraites à la règle de la maison. Elles y ont un très-bel appartement , deux femmes de chambre et un laquais qui passent la journée à faire leurs commissions , et trois fois par semaine une voiture de mon oncle est à leurs ordres pour les mener courir dans la ville les boutiques de modes et de bijoux ; elles dînent à l’hôtel , vont au spectacle ou au bal, et rentrent dans la pension pour recommencer les mêmes parties de plaisir le lendemain.
CA ROLINE.
Maman a fait à ce sujet des représentations à mon oncle , lorsqu’il vint prendre congé de nous avant de partir pour la France.
SOPHIE
Je le sais; mais il a répondu qu’il voulait rendre ses filles heureuses , et qu’il leur procurerait les jouissances convenables à leur rang et à leur fortune.