CÉCILE
DE PONTOÜRANT,
MOUVELLE.
CÉCILE DE PONTOÜRANT^
NOUVELLE
Dans l’âge où les jeunes personnes préfèrent les histoires véritables aux contes de fées et à tout ce qui tient aux choses surnaturelles, nous aimions beaucoup à entendre notre bonne mère raconter les malheurs d’une de ses compagnes de couvent : elle était peu disposée à recommencer ce triste récit , mais nous réitérions nos prières, et nous obtenions de sa complaisance qu’elle se retraçât un souvenir à la fois cher et douloureux. Je voudrais pouvoir écrire cette histoire avec la simplicité qui la rendait d’un
SI grand mtérêt et qui nous a fait verser tant de larmes.
Vous saurez, mes enfans, nous disait ma mère en commençant son récit , que je n’ai pas eu comme vous le bonheur de rester auprès de mes parens d avoir une gouvernante et des maîtres de talens’ Dans ma jeunesse, l’éducation des filles se bornait aux soins que leur donnaient quelques bonnes religieuses auxquelles elles étaient ordinairement confiées depuis l’âge de huit à dix ans jusqu’à l’époque de leur mariage. Ma mère avait une forte préven-
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lion contre l’air renfermé des couvens de Paris , et mon père en avait une aussi forte contre le prix qu’on y exigeait; ainsi , pour deux motifs différens, ils s’unirent dans le choix d’un couvent de province, et je fus envoyée, à l’àge de dix ans , aux Ursulines de Pontoise. C’était une fort bonne maison ; la supérieure , douce et gaie , surveillait beaucoup ses élèves , ne blâmait pas nos amusemens , et même quelqu:*fois, sous les grands arbres de la cour, se plaisait à nous montrer de petits jeux et h nous faire chanter des rondes. La nourriture y était abondante et très-bonne ; l’éducation de cette maison était renommée dans tout le canton de Gisors, car nonseulement on apprenait parfaitement sa religion, mais la jeune novice , qui montrait à écrire , dictait à ses élèves jusqu’à deux feuilles de suite , et corrigeait leurs fautes d’orthographe, à la vérité sans leur expliquer en quoi elles avaient manqué aux règles de la grammaire. On apprenait aussi quelques articles de l’histoire de France par demandes et par réponses, et l’on était fort habile à faire des pelotons, des signets de livres, et de petites images brodées en soie plate.
Le jour où j’entrai au couvent on me donna , dans le dortoir des petites , un lit près de celui de Cécile de Pontourant qui n’avait que six mois de plus que moi; la sœur Marthe fut chargée de me lacer ainsi quelle , et cette association en fit dès les premiers jours mon amie particulière. J’étais brune , vive et gaie. Cécile était blonde , douce et
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mélancolique; ces différences de caractère rendent souvent les liaisons plus durables. Cécile ne gênait pas ma turbulence enfantine par la sienne; et ma gaieté et mes folies lui plaisaient au point qu’elle ne pouvait plus être un instant sans moi , et quelle obtint de ses pai*ens , qui habitaient un château à six lieues de Pontoise , d’écrire aux miens pour qu’ils permissent que Cécile m’emmenât avec elle toutes les fois quelle irait â leur terre. Ma mère fut charmée de me savoir une amie qui me procurait quel- <|ues vacances agréables et m’introduisait dans une famille distinguée.
Nos vacances avaient lieu quatre fois par an : à Noël jusqu’après les Rois; au 1". mai pour la fête du printemps , où les vassaux de M. de Pontourant, accompagnés des miliciens et du ménétrier du village , venaient planter le mai â la grille du château; à la Saint-Louis, où le comte , qui avait le même nom que son souverain , faisait célébrer avec pompe cette réjouissance publique , et se laissait ensuite donner dans son intérieur une fête en l’honneur de son patron; la dernière vacance était à l’époque des vendanges. Jamais le monde , mes enfans, ne peut offrir des plaisirs à la fois plus doux et plus piquans que ceux dont nous jouissions alors , la bonne Cécile et moi. Cette fête des fleurs au commeuccment du printemps , cette solennité religieuse de la Saint-Louis , les pétards et les soleils du feu d’artifice que les serviteurs de la maison tiraient le soir .sur la place du château ;
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en automne, la vue des pressoirs, les chants des vignerons heureux d’une abondante récolte , les petits paniers , les petites hottes , les serpettes que nous donnait le régisseur pour nous faire couper quelques livres de raisin dans les vignes intérieures ; enfin les cadeaux du jour de l’An que l’on faisait venir de Paris pour nos étrennes , ce grand repas du jour des Rois , donné à tous les seigneurs voisins , et où , par une adresse mystérieuse du maître d’hôtel , le comte, la comtesse, ou Cécile, avaient toujours la fève du gâteau : tout cela composait une chaîne de plaisirs variés dont le souvenir et l’attente ne formaient pas les anneaux les moins précieux.
M. de Pontourant avait servi avec distinction sous . les ordres du maréchal de Villars; une blessure grave qu’il avait reçue à la cuisse , et dont il se plaignait à tous les changemens de temps, l’avait contraint à demander sa retraite : il avait gardé près de lui l’aumônier de son régiment. Cet homme brusque . et dur envers tout ce qui composait la maison du comte , peu complaisant pour madame de Pontourant, était d’une docilité et d’une prévenance basse et servile auprès de son ancien colonel , lui demandait ses ordres plusieurs fois par jour dans la crainte de manquer l’instant où M. le comte voudrait faire sa partie d’échecs ou de trictrac ; il lisait quelquefois jusqu’à deux heures du matin auprès de son lit, le suivait à la promenade, et trop souvent lui faisait des rapports sur ses gens ou sur les moindres événe-
NODTELLE.
mens de l’intérieur, ce qui amenait toujours quelques reproches durs adressés devant tout le monde à la bonne et patiente comtesse^ Ces petites scènes étaient habituellement précédées par ces mots : Je n’ai pas besoin de dire comment cela est venu à, ma connaissance , mais je sais que Alors suivait le détail de
la négligence ou de la faute commise. Tout le monde jusqu’à Cécile et moi savions, aussi bien que le comte lui-même, par qui lui parvenaient les moindres choses qui pouvaient le contrarier ou lui déplaire. La comtesse, pieuse, douce, sensée , d’un jugement parfait , et digne enfin d’avoir profité , dans la maison de Saint-Cyr où elle avait été élevée , des précieuses leçons de madame de Maintenon , ne témoignait jamais le plus léger mécontentement , souriait sans dédain aux sottises déplacées que lui faisait M. de Pontourant , trouvait toujours quelque excuse valable, et pour le bonheur de tout ce qui l’environnait, passait ainsi sa vie à détruire les effets des fâcheuses impressions que l’on donnait à son mari. Le comte avait adopté toutes les préventions des jaloux de la célèbre veuve de Scarron contre la maison de Saint-Cyr;, sur ce point seulement sa femme rompait quelques lances avec lui, la reconnaissance lui en faisait un devoir que son admirable conduite aurait dû lui épargner ; mais elle ne pouvait empêcher son mari de répéter sans cesse avec une assurance qui montrait sa confiance dans la supériorité de son jugement, qu’il avait préféré pour Cécile la modeste éducation des Ursulines de Pontoise à celle d’un
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établissement dont madame de Maintenon , Bossuet et Fénélon avaient rédigé l’admirable règlement ; et quand il se sentait pressé par les argumens de sa femme, par ses intéressans récits sur la noble tenue intérieure de cette maison royale , il coupait court à la discussion en disant que d’ailleurs cette maison n’avait été fondée que pour des petites filles sans jupon , comme l’avait été leur illustre fondatrice, et que mademoiselle Cécile de Pontourant n’était pas dans une position à solliciter une pareille grâce du roi. Le voisin de terre le plus rapproché de M. de Pontourant était M. le chevalier Dervilliers. Longtemps employé dans la diplomatie , il avait eu pendant quelque temps le titre de ministre plénipotentiaire; retiré dans une superbe terre, il s’occupait à écrire des mémoires politiques sur les intérêts des puissances, et les jours où il venait dîner au château, nous n’entendions parler que de la Hollande , de l’Allemagne , de ses négociations , des immenses services qu’il avait rendus à l’état, de l’injustice de la cour qui négligeait de l’employer, de la gloire qu’il retirerait un jour en publiant ses écrits. Tout cela nous amusait fort peu ; M. le comte n’y trouvait , je crois, pas plus de plaisir que nous, mais il était émerveillé de tant de savoir, et ne parlait jamais de son estimable voisin qu’avec une admiration qui allait jusqu’au respect. L’aumônier applaudissait à cet enthousiasme , et ils terminaient habituellement leurs entretiens sur ce sujet par dire qu’un jour ou un autre on ouvrirait les yeux sur un mérite aussi
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éminent, et que le chevalier en recevrait la juste récompense. Le comte trouvait que les 60,000 livres de rentes dont son voisin jouissait en bonnes fermes dans le Vexin , et en beaux pâturages dans la Normandie, ajoutaient encore à son mérite, parce qu’il fallait des gens riches pour représenter digne-* ment un aussi grand souverain que l’était le roi de France ; aussi, dans l’opinion du comte ou de l’aumônier, on était convaincu que plus tôt ou plus tard le chevalier était destiné â quelque grande ambassade. Auprès de Cécile et de moi , ces avantages comptaient pour peu de chose en faveur du chevalier : quarante ans révolus , les épaules très-hautes , les jambes fort longues , la voix très-grêle , effaçaient tous ces titres pour ne lui laisser entre nous deux que la triviale dénomination du vilain bossu. Peu complaisant et très-censeur, nous éprouvions presque à chaque instant l’ennui de ses leçons. Un soir, en rentrant de la promenade, nous avions posé sur une table de marbre du salon un petit carton qui contenait beaucoup de feuilles de roses , et plus de cent petites bêtes à Dieu que nous avions prises dans le bosquet. Le chevalier ouvre cette boîte , marche vers la fenêtre pour jeter dans le jardin ce qu elle contenait; la bonne Cécile s’élance vers lui, le supplie de lui laisser ses jolies petites bêtes dont elle aimait les vives couleurs parsemées de taches noires. Il élève la boîte au-dessus de la portée de ses bras , et envoie les feuilles de roses et les petites bêtes sur le gazon du parterre , en ajoutant à ce désobligeant
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procédé des remontrances sur les pitoyables amusemens d’une fille bonne à marier dans quatre ou cinq ans. La forte prévention de Cécile pour le chevalier data de cette première contrariété; mais de perpétuelles et désobligeantes leçons sur des sujets plus gracieux vinrent successivement donner à ce sentiment le caractère d’une invincible antipathie. Madame de Pontourant, rangée par le comte au nombre des filles sans jupon que la munificence de Louis le Grand faisait élever à Saint-Gyr, était d’une origine bien supérieure à celle du comte et à celle du futur ambassadeur. Tenant à une des premières familles du Languedoc, son peu de fortune avait fait consentir ses parens à son mariage avec le comte. Elle avait eu un frère ; sa valeur, louée par Louis XIV lui-même , avait malheureusement été suivie d’une mort prématurée au service de son roi et de son pays. Marié peu de temps avant sa mort , sa jeune veuve languit quelques années après l’avoir perdu , et mourut à son tour, laissant un fils unique , portrait vivant de son brave père. Cet enfant , cher à la comtesse, fruit d’une union formée par l’amour, était né sans fortune; sa tante avait soigné les premières années de son enfauce avant l’époque de la naissance de Cécile qui avait cinq ans de moins que lui. Le beau nom que portait ce jeune homme n’était soutenu par aucun bien , et n’avait que le faible appui de la comtesse, qui parvint seulement à lui obtenir une place de page chez le duc du Maine ; mais sa figure noble et douce, ses excellentes manières, son
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goût pour les talens, l’avaient promptement fait distinguer dans une cour où les plaisirs étaient toujours unis aux charmes de l’esprit. L’abbé Genet , attaché à la maison de la duchesse , dans les pièces qu’il composait pour le théâtre de Sceaux , aimait à placer quelques rôles propres au talent du jeune page pour la déclamation ; il figurait aussi trèsavantageusement dans les concerts de la princesse , et les gens de lettres les plus distingués, qui vivaient dans cette cour, aimaient à s’entretenir avec un jeune homme qui recherchait avec ardeur toutes les occasions de s’instruire: aussi distingué dans les exercices du corps que dans les talens, il n’y avait pas de jeune homme plus habile dans tout ce qui concernait l’équitation, et souvent la princesse et ses dames s’amusaient à le voir voltiger d’un cheval sur un autre; il était, aussi étonnant dans l’escrime, et les plus forts tireurs d’armes de Paris venaient l’inviter à faire assaut avec eux. La comtesse jouissait des succès de son neveu ; avant de le placer parmi les pages du prince, elle avait f^it à Paris les plus grands frais pour son éducation ; les premiers maîtres dans tous les genres de talens , tout enfin lui avait été procuré par cette bonne tante dont la tendresse et les soins s’augmentaient à la fois de l’attachement qu’elle portait à la mémohe de son brave frère, et de l’espoir de relever un jour l’illustre famille dont elle descendait.
Vous serez peut-être bien aises de savoir, mes enfans, comment, avec un mari aussi sévère que
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l'éluit M. de Pontourant, la comtesse avait pu , sans trouver d’obstacle à sa générosité, faire pour son neveu tous les sacriüces qu’exigeait son éducation ? Quand l’ordre , le goût et la précieuse habitude d’une sage économie se trouvent réunis, on peut, avec de la persévérance, accroître sa fortune, comme on la dénature et comme on la détruit promptement avec les défauts opposés. En se mariant, M. de Pontourant, pour fixer irrévocablement le revenu particulier de sa femme, lui avait assuré d’une manière légale le produit d’une ferme depuis long-temps négligée , et dont il retirait à peine la somme médiocre qu’il voulait accorder à son entretien et à ses charités. La comtesse, depuis l’époque de sou mariage, s’était occupée de cette ferme; elle y avait placé un régisseur honnête et intelligent : des desséchemens de marais dans une partie , des engrais productifs dans une autre , le défrichemeut d’une pièce de terre considérable qui, par ni^ligence , se trouvait depuis bien des années confondue avec les terres qui servaient au.\ bestiaux communs, des acquisitions multipliées de vaches et de troupeaux de moutons , tout enfin , par les soins de cette habile propriétaire, avait fait de cette ferme la plus intéressante partie de la propriété du comte ; et , quoiqu’il répétât souvent que les soins de la terre ne regardaient que le paysan , et le produit des fermes le seigneur, il louait sa femme sur le parti qu’elle avait tiré de la concession qu’il lui avait faite, surtout quand ses fer-
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miers n 'étaient pas exacts h leurs termes de paiemens.
Le revenu de madame de Pontourant, successivement accru par ses soins, était entièrement employé pour le cher Jules de B.... et pour les charités quelle faisait dans son village. Ce dernier article l’occupait autant que les soins qu’elle donnait à son bien. On peut multiplier les secours que l’on doit aux indigens, lorsqu’on sait se garantir du honteux entraînement de la paresse , qui ne fait trouver le moyen d’aider la misère qu’en donnant de l’or ou de l’argent dont souvent encore l’emploi se trouve détourné. Vous pensez bien que la culture du chanvre et du lin n’avait pas été oubliée par cette bonne et pieuse ménagère; elle faisait filer l’hiver les filles de son fermier et les servantes de la ferme ; plusieurs fois elle nous mena à ces intéressantes veillées. Les toisons de moutons lui fournissaient aussi de grosses étoffes de laine , et tous ses pauvres étaient pourvus de linge et de vêtemens. Pourquoi tant de vertus n’a vaicn belles point été destinées à faire le bonheur d’un homme capable de les apprécier ! Mais des devoirs doux à remplir , la bonne conduite d’un neveu qu’elle chérissait comme son propre fils , les qualités touchantes et la beauté de Cécile qui se développait chaque jour, suffisaient au bonheur de la comtesse. Le jeune vicomte Jules de B... venait quelquefois passer plusieurs jours chez sa tante, et malheureusement pour nous les époques de devoirs ou de plaisir qui nous faisaient sortir du couvent étaient plus parti-
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culièrement aussi celles qui lui faisaient obtenir des congés de son gouverneur. M. de Pontoui’ant accordait rarement un faible éloge à la bonne conduite de son neveu, et ne négligeait jamais de le faire suivre d’avis durs et humilians, qu’il crojait , disait-il, ne pouvoir trop répéter à un pauvre petit diable qui n’avait que la cape et l’épée. Le jeune vicomte se trouvait malheureusement au château toutes les fois que nous’y étions , et nous souffrions des choses désobligeantes que lui disaient M.Dervilliers et l’aumônier, autant que nous jouissions de l’agrément de sa société. Ces deux hommes se faisaient un méchant plaisir de le blâmer sur les choses les plus innocentes. Un beau soir d’été que le chevalier et l’aumônier faisaient la partie d’ombre du comte et de la comtesse et que nous jouions aux dominos , Cécile et moi , à un côté opposé du salon, Jules s’était établi avec sa guitare sur un banc placé au-dessous des fenêtres, et avait joué toutes les variations des Folies d’Espagne avec un goût parfait. Nous avions cessé notre jeu, et nous écoutions le son de cet instrument trèsagréable pendant la nuit : placées près de la fenêtre, nous admirions en même temps l’éclat de la lune qui éclairait toute l’étendue du parc et contrastait avec les lumières du salon d’une manière tout-à-fait pittoresque. Ces effets , dont on ne se rend compte qu’en avançant en âge , n’en ont pas moins leur douce influence sur de jeunes cœurs. Le chevalier et l’aumônier blâmaient sans doute le plaisir innocent que nous goûtions dans cet instant ; car déjà nous les
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avions entendus plusieurs fois demander à la comtesse si elle n’était pas incommodée du froid qui venait par cette fenêtre. La bonne mère de Cécile qui , sans se permettre le moindre éloge , jouissait ainsi que nous du talent de son neveu, avait répondu qu’elle commençait à peine à respirer , tant la chaleur avait été accablante pendant la durée du jour , et quelle serait très-fâchée qu’on fermât la fenêtre. Les Folies d’Espagne terminées, Jules fit quelques accords et se mit à chanter une romance. Le chevalier Dervüliers se leva à la fin du premier couplet et dit d’un ton très-impérieux que , si les paroles se mêlaient à cette sérénade , il conseillait kM. le comte de mettre un terme à ces gentillesses de la cour de Sceaux. Le comte ayant répondu qu’il était parfaitement de cet avis, le chevalier se précipita vers la fenêtre, poussa notre table en passant près de nous, renversa nos dominos, ferma avec humeur non-seulement la fenêtre et les volets , mais jusqu’aux rideaux. Nous étions consternées , Cécile et moi , et les faibles accords de la guitare , et quelques sons de la voix que nous distinguions encore, nous remplirent involontairement les yeux de larmes. Madame de Pontourant blâma ce procédé en termes mesurés mais sévères , et dit au chevalier qu’elle croyait mériter qu’on s’en reposât sur elle pour empêcher les choses qui pouvaient manquer de convenances. Pour se consoler des désagrémens intérieurs qu’elle avait à supporter et dont nous ne pouvions avoir que de légères preuves pendant nos courts séjours au château, la com-
CÉCILE PE PONTOCRANT.
tesse aimait à passer presque toutes sœ matinées à sa ferme , et sa belle et douce physionomie brillait d\m nouvel éclat toutes les fois quelle disait : Je vais mener mes enfans dans mon domaine. Elle nous y conduisait en calèche, Jules nous accompagnait à cheval. Elle s’était réservé dans la ferme une salle basse dont les grandes fenêtres, à petits carreaux antiques, ouvraient sur un plaine que baignait la rivière de l’Oise , et dont l’aspect était embelli par un grand nombre de saules et de peupliers. Une table ronde de bois de noyer bien cirée, douze chaises de paille, une commode de bois surmontée d’un dressoir où étaient rangés tous les objets nécessaires au déjeûner de la comtesse , formaient le mobilier de cette pièce , dont l’extrême propreté était le seul ornement. Cécile demanda un jour à sa mère de nous faire voir , à son cousin et è moi , ce que renfermaient les tiroirs de la commode; elle y consentit, et nous dit que tout ce qui s’y trouvait appartenait aux pauvres de son hameau. Dans le premier tiroir, nous vîmes des layettes toutes faites, des langes, des bandes pour les enfans; le second était l’empli de bonnes jupes , de chemises, de fichus, de cornettes pour les vieilles femmes; le troisième copt&nait une espèce de pharmacie et beaucoup de bouteilles de vieux vinsd’ Alicante et de Rota, réservés aux estomacs débilesdes vieillards usés par les travaux des champs. J’aime à me rappeler, mes enfans, les vrais, les seuls plaisirs dont ait joui Tàme sensible et noble de la mère démon amie, loin de deux hommes qui avaient
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pris le plus grand empire sur l’esprit de son mari ; assurée de n’entendre que les doux sons de voix de Cécile et de son cher Jules, leur prodiguant ses caresses, recevant avec attendrissement l’assurance de leur tendresse et de leur reconnaissance. C’était toujours avec un accent douloureux qu’après avoir fait un déjeuner champêtre et donné quelques ordres k son fermier, elle demandait ses chevaux pour retourner au château. Un événement aussi naturel que celui de la romance du jeune vicomte , amena peu de jours après une scène dont les résultats furent bien plus graves. Madame de Pontourant avait auprès d’elle, depuis six ans', une personne très-estimable nommée mademoiselle Dufour , mangeant h l’office avec les autres femmes; elle était pourtant traitée avec des égards particuliers par la comtesse , qui se l’était attachée pour travailler avec elle aux immenses entreprises de broderie et de tapisserie qui , toutes exécutées par la comtesse , avaient renouvelé l’antique mobilier du château. Le bon langage et les manières honnêtes de mademoiselle Dufour auraient pu la faire admettre comme gouvernante de Cécile. Madame de Pontourant , un dimanche après avoir entendu les vêpres, l’avait menée, avec nous et Jules , à la danse du village qui se passait sur une pelouse en face de la grille du château. M. de Pontourant dînait, ce jour-là, chez son ami M. le chevalier Dervilliers , et devait faire quelques visites de voisinage avant de rentrer chez lui. La comtesse, après avoir assisté à une ou deux contredanses , crut
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pouvoir nous remettre à la garde de mademoiselle Dufour, et rentra dans son appartement. Qicile dansait avec son cousin lorsque le chevalier traversa cheval la place de la danse pour se rendre au château. Je ne l’aperçus pas sans éprouver un secret pressentiment de quelque événement fâcheux , et nous ne fûmes pas dix minutes sans le voir revenir à pied, accompagné du comte, qui fît cesser la contredanse , témoigna hautement son mécontentement de nous voir sans sa femme à cette réunion , nous ordonna de marcher devant lui , avec mademoiselle Dufour, et dit qu’il allait faire connaître son sentiment à madame la comtesse , lui rappeler les devoirs d’une mère qui doit surveiller une fîUe de seize ans , et mettre enfin un terme à des habitudes et des liaisons qui n’étaient nullement de son goût : il défendit au jeune vicomte de nous suivre , et lui dit qu’il pouvait danser jusqu’à minuit avec des paysannes , si tel était son plaisir. Le soir la comtesse ne parut pas dans le salon, et ne vint pas au souper. M. de Pontourant nous annonça que la calèche serait attelée à huit heures du matin, et que mademoiselle Dufour nous reconduirait à Pontoise. Ma pauvre amie pleura presque toute la nuit , se leva à six heures , et se rendit chez sa mère ; elle vint me prendi’e pour partir, et était chargée de me dire que sa mère avait si mal dormi , et était si souffrante , qu’ellè ne pouvait avoir le plaisir de m’embrasser avant mon départ. Notre voyage se passa dans le plus morne silence : la supérieure trouva Cécile
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pâle et abattue , et attribua ce changement au chagrin qu’elle avait eu de quitter ses parons. Le soir, en nous promenant dans le cloître , Cécile me parla pour la première fois de l’état déplorable dans lequel elle avait trouvé sa mère à la suite d’une scène violente qui s’était passée entre elle et son père , après qu’on nous eut fait quitter la danse du village. Je ne sais , me dit Cécile ; mais jamais je n’ai vu ma mère si désolée : ses pleurs étaient entrecoupés de sanglots et de paroles qui lui échappaient involontairement ; elle me pressait contre son cœur, et s’écriait : Pauvre Cécile! quoi! je ne pourrai faire ton bonheur ! La gloire de ma famille , les seuls sen-
ti mens de mon cœur, tout sera contrarié par des vues que je désapprouve!... Ptjis elle se taisait, et répétait seulement : Ma fille! ma chère fille !... Que voulait dire ma mère? reprenait Cécile. Aurait-elle formé le projet de m’unir à Jules? Je l’ai quelquefois pensé ; jamais je ne me suis arrêtée à cette idée; mais depuis ces exclamations involontaires, je ne saurais un seul instant la bannir de ma pensée et de mon cœur. La douleur de madame de Pontourant fut la seule cause d’un manque de prévoyance qui vint éclairer Cécile sur ses sentimens. Jusqu’à cet instant ils avaient été confondus pour elle avec ceux qu’inspirent la parenté et l’innocente confiance des premières années de la vie. A l’époque des vendanges on ne vint pas nous chercher ; enfin , après la fête de Noël , la bonne mademoiselle Dufour arriva avec une lettre du comte pour la supérieure, à la-
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quelle il demandait sa fdle sans son amie. Quelle fut la douleur de ma pauvre Cécile! il semblait quelle me quittait pour ne plus me revoir. Vingt fois on vint inutilement l’avertir que les chevaux étaient reposés et prêts à partir ; il fallut cependant se séparer. Les craintes de Cécile ne se réalisèrent pas ; elle revint même plus promptement que lorsque nous allions ensemble chez ses parens. Elle me dit quelle n’avait pas vu son cousin ; que sa mère ne lui en avait pas parlé; que le vilain bossu n’avait pas manqué de dîner tous les jours au château ; qu’il lui avait donné pour ses étrennes une fort riche agi'afe, très-admirée par son père et par l’aumônier, et que sa mère avait â peine considérée ; quelle avait laissé ce bijou, quelque riche qu’il fût, dans le tiroir de son secrétaire , se trouvant heureuse de se séparer à la fois du souvenir et de la présence du chevalier.
Cécile passa l’hiver au couvent; elle me parlait souvent des chagrins secrets de la comtesse, et jamais un mot n’expliquait à qui elle en attribuait la cause. Sa tendresse pour son aimable et sensible mère amenait ses aveux sur sa triste position; son respect pour l’auteur de ses jours suspendait tout ce qui aurait pu retomber sur lui, et on pouvait croire que madame de Pontourant était la seule cause de ses propres peines. Nos entretiens ne se terminaient jamais sans qu’il fût question de Jules; elle me rappelait les moindres événemens qui avaient eu lieu ; tout avait fait trace dans son esprit , et je suis sûre que ses gestes, son air, étaient aussi pré-
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sens à sa pensée que les mots les plus insignifians qu’il avait articulés. Ën6n on vint prendre ma Cécile à l’époque du i". mai, et pour cette fois le sort le plus cruel attendait ma charmante amie. Peu de jours après son départ je reçus, par le fermier de sa mère, qui était venu à Pontoise, une lettre de près de huit pages. Elle me mandait que sans les bontés de sa mère elle serait perdue , que je ne la reverrais jamais; que l’événement le plus affreux l’attendait au moment de son entrée dans le monde. Elle m’apprenait que le hasard l’avait instruite de son malheur avant le moment où sa mère était chargée de lui faire connaître les intentions de son père; enfin elle me racontait qu’étant seule è broder dans le cabinet, tandis qu'on la croyait à la promenade avec mademoiselle Dufour, son père et madame de Pontourant étaient entrés dans la chambre à coucher; qu’elle n'avait pas perdu un seul mot de la conversation la plus animée, et dont sa vie ou sa mort faisait le sujet, puisqu’elle avait appris dans ce funeste instant que son père était décidé à la marier au chevalier Dervilliers. Madame de Pontourant, au contraire, ne laissait percer dans ses réponses d’autre désir que celui d’unir CécUe à sou neveu. Mon amie me rendait compte en ces mots de l’entretien : « Gomment avez-vous pu, disait mou père, penser un seul instant que je balancerais pour Cécile entre une fortune et une considération tout acquises , et l’existence <run jeune étourdi sans état, sans patrimoine et sans
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protection ? — La fortune de Cécile est trop considérable, et vous ne pouvez me le dissimuler, pour ne pas replacer le vicomte de B.... dans le haut rang que son nom lui assure, et le faire partager à ma fille. — Son âge est un obstacle insurmontable, dit mon père. — Selon toutes les lois de la prudence et de la raison, répondit ma mère, celui de votre ami en est un bien plus invincible. — A quoi donc, madame, servit à votre famille de compter des ducs, des cardinaux de son nom, quand, à vingtdeux ans, votre neveu n’est encore que premier page d’un prince du sang légitimé, et que son plus grand espoir est d’obtenir une sous-lieutenance de cavalerie ? — Ce prince du sang légitimé est de tous les enfans du roi celui qui a le plus d’influence à la cour, et, s’il veut s’occuper de Jules, sa fortune est assurée. — Pourquoi ne l’a-t-il pas encore faite? — On ne le lui a pas demandé, et tout, jusqu’au temps de page qu’on a fait prolonger à mon neveu , est une preuve de cet intérêt qui porte rarement les grands à presser le moment d’éloigner ceux qui l’ont fait naître : un mariage est l’occasion qui doit faire connaître l’étendue de la bienveillance qu’on lui accorde, et que la modestie de Jules ne lui a sûrement pas permis de m’exagérer. — Tout cela, madame, ne vaut pas l’honorable et magnifique état que la main du chevalier assure à votre enfant. Ma parole est donnée, préparez-la à m’obéir. Les fortunes se détériorent aisément, et avec le beau nom de monsieur le vicomte de B je ne veux pas ex-
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poser mes petits-enfans h être, comme vous l’avez été, élevés par la charité du roi. » En finissant ces mots, mon père sortit en fermant avec violence la porte de la chambre. Ma mère, ajoutait Cécile, m’a trouvée baignée de larmes, et presque sans connaissance; elle m’a rassurée et est parvenue à me consoler en m’apprenant qu’elle avait écrit à madame la duchesse du Maine. Elle m’a montré une réponse à la vérité très - favorable, et dans laquelle cette princesse lui promet quelle saisira la première occasion de parler au roi, et d’obtenir pour Jules une compagnie de cavalerie. Ab, ma chère Lise! me disait cette pauvre enfant, je n’ai pu fermer l’œil depuis deux nuits entières, et, si quelquefois je cède à un assoupissement involontaire, des rêves sinistres, semblables au plus affreux délire, s’emparent de moi. Deux fois j’ai songé qu’au milieu de toutes les filles du village qui faisaient retentir l’air de leurs cris, on dirigeait mon convoi du côté du château de M. Dervilliers. Cécile finissait sa lettre en me demandant, avec la chaleur de sa piété douce et fervente, de prier madame la supérieure de faire dire une neuvaine pour obtenir que Dieu mît d’autres desseins dans le cœur de son père. Elle demandait, en outre, à la bonne sœur Marthe de dire deux fois par jour son grand rosaire à son intention.
Le duc et la duchesse du Maine prenaient bien véritablement de l’intérêt au sort du chevalier; ils étaient très-satisfaits de concourir à relever l’ancienne maison dont il portait le nom, et se trou-
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talent peut-être flattés d’avoir eu un page d’aussi bonne race ; tuais malheureusement une assez grave indisposition avait empêché la duchesse du Maine d’aller passer la soirée du jeudi auprès du roi et de madame de Maintenon , comme c’était son usage habituel.
Madame de Pontourant n’avait pas voulu montrer à son mari la lettre de la princesse , bien persuadée qu’il la rangerait dans le nombre des réponses de pure bienséance; elle voulait attendre une chose plus décisive , espérant , d’après la promesse qui lui en était faite , que le vœu du roi, pour l’union quelle voulait faire contracter à sa fille , serait énoncé dans la lettre ofilcieUe qui apprendrait au comte la grâce accoixlée. Sachant à quel point il chérissait son souverain et respectait ses moindres volontés , elle se flattait d’obtenir un succès complet dans un vœu si cher è son cœur. Cependant le chevalier DervUliers , instruit par un de ses amis qui était gentilhomme du duc , des démarches que Jules faisait à Sceaux, supplia M. de Pontourant de hâter les préparatifs de son mariage. Le samedi suivant, M. de Pontourant ayant fait appeler sa femme et sa fille , elles trouvèrent dans son cabinet un notaire, venu de Pontoise, et deux témoins. La comtesse avait reçu la veille une lettre de Jules, qui lui détaillait les nouvelles promesses de ses protecteurs. Persuadée qu’il y aurait assez de temps entre la signature du contrat et la cérémonie du mariage pour qu’elle fût empêchée par l’etfet
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des grâces attendues , et voulant éviter la fureur du comte , elle engagea la pauvre Cécile à ne point résister à l’ordre que son père lui donnait de signer cet acte , l’assurant que le oui dit à l’autel était le seul engagement qu’on ne pût rompre. L’infortunée signe en tremblant ce funeste contrat , pâlit et s’évanouit. Voilà, s’écria le comte, le fruit de la faiblesse romanesque d’une mère qui a malheureusement approuvé le penchant de sa fille pour un écôlier sans état et sans fortune; mais je serai obéi, et rien ne retiendra mon courroux , si l’on ose porter atteinte à mes droits paternels et retarder l’exécution de ma volonté. En sortant du cabinet, Cécile, rendue à elle-même , fut saisie d’un violent frisson , suivi d’une fièvre brûlante qui ne cessa qu’au bout de douze heures. Pour rassurer sa mère désolée , elle se leva le lendemain comme à l’ordinaire , et entendit la messe. Elle ignorait, ainsi que la comtesse, que le même jour le premier ban était proclamé au prône de la paroisse ; elles l’appi’irent par leur vénérable curé qui venait très- rarement au château , le caractère et les mœurs de l’aumônier du comte étant trop opposés à ses douces et pastorales vertus. Ce bon prêtre, partageant k douleur de madame de Pontourant et de sa fille , crut cependant ne pas devoir leur laisser ignorer que les bans, qui devaient être annoncés huit jours après , avaient été achetés, et que les plus grandes dispenses , accordées à la demande du comte par monseigneur l’arche-
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vêque tle Paris , dounaieut au père le droit de l'aire marier sa fille dans sa chapelle par son propre aumônier. A l’instant, la comtesse fit partir en poste le fils de son fermier; il portait au jeune vicomte une lettre de quelques lignes dont l’écriture était à peine lisible , tant le cœur de cette pauvre mère était agité. « Mon enfant, jetez-vous aux pieds de » votre protectrice, le contrat de mariage -de Cécile » avec le chevalier est signé , les bans sont publiés : » demain elle peut être sacrifiée. Depuis vingt ans , » je n’ai la force de vivre avec M. de Pontou- » rant que dans une soumission dégénérée en fai- » blesse , en terreur. Que je suis malheureuse l » Jules tombe en fondant en larmes aux pieds tle la princesse, et lui présente cette lettre. Quoique son indisposition ne fût pas encore totalement dissipée, elle ordonne à l’instant que sa voiture soit préparée , et part pour Versailles. C’était un dimanche ; le roi , en sortant du • salut , s’était promené en cariole dans son orangerie ; remonté chez lui , il avait eu à tenir un conseil privé , et ne s’était rendu chez madame de Maintenon qu’à dix heures du soir. Le duc , la duchesse de Bourgogne , le duc , la duchesse du Maine et plusieurs seigneurs favorisés, composaient ce petit cercle intime. Quand le roi arriva , toute cette société était très-occupée de la touchante position du jeune vicomte. Sa majesté daigna en entendre le récit avec une grande attention, parla avec sa sagesse ordinaire sur le respect dû à l’autorité paternelle ,
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mais elle insista sur l’abus qu’en faisait dans cette circonstance un brave militaire qui , après avoir quitté le service , n’avait rapporté dans son intérieur que la plus dure habitude du commandement. Il se rappela parfaitement la valeur du père du jeune page , et cita lui-même quelques preuves historiques de l’ancienne illustration de la maison du vicomte de B***. La duchesse du Maine avait trouvé madame de Maintenon toute disposée à servir madame de Pontourant, qui avait été une des grandes élèves de Saint-Cyr appelées par son règlement à faire sa société particulière, et qui s’était acquittée avec grâce et sensibilité du touchant rôle d’Elise dans la tragédie f^iEsther. Enfin le roi partagea l’opinion des princesses et de madame de Maintenon sur ce qu’il ferait de convenable â sa dignité , en relevant un nom tant de fois cité avec éclat dans les pages de l’histoire. Faites partir un courrier pour la terre du comte de Pontourant , dit le roi à madame la duchesse du Maine, et mandez-lui que non-seulement j’approuve , mais que je désire l’union de sa fille avec le vicomte de B*** ; qu’eu faveur de ce mariage, je donne au jeune vicomte une compagnie de cavalerie, en attendant un régiment qu’il ne tardera pas à avoir ; que j’ajoute h cette grâce une gratification de 50,000 francs pour les premiers frais d’établissement du jeune homme , et que, dans quelque temps, lorsqu’il sera colonel, pour qu’il puisse paraître à ma cour d’une manière conforme au rang qu’il doit y avoir , je donnerai à
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sa femme une place de dame auprès de la duchesse de Bourgogne. Le ministre était présent lorsque le roi fit connaître toute l’étendue de ses bontés pour le jeune vicomte, et voulut faire délivrer de suite le brevet pour la compagnie de cavalerie. La princesse, rentrée dans son appartement, écrivit la lettre dans laquelle le roi permettait qu'on parlât en sou nom ; mais il était déjà deux heures du matin avant que le vicomte eût reçu du ministre le titre ostensible qu’il voulait joindre à la lettre de la duchesse, et trois heures sonnaient quand il partit de Versailles à franc étrier avec un piqueur et un palefrenier du duc.
Malheureusement ce que le bon curé avait prévu était arrivé : dès la pointe du jour, la chapelle avait été préparée , le comte était entré chez sa fille , et du ton le plus solennel lui avait ordonné de se lever et de le suivre , lui disant qu’il veillait à son bonheur, voulait la garantir de ses faiblesses et de celles de sa mère, et remplissait en cela le devoir d’un père tendre et éclairé. La comtesse s’était précipitée à ses genoux ; mais , oubliant ce qu’il devait à une mère , à une épouse, le comte, entièrement égaré par sa colère , frappa la comtesse assez violemment sur le bras. Cécile entend la plainte douloureuse de la plus tendre mère , elle s’écrie : Non celle qui m’a donné la vie ne périra point pour moil Restez , mon père, je vous suis. En un instant, aidée par une femme de chambre, elle passe une robe, jette un manteau sur ses épaules , cache le désordre de
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ses cheveux par un long voile de mousseline , prend le bras du comte , et dans l’égarement du déses^ poir lui dit : marchons. Elle se rend à la chapelle , sans regarder le chevalier qui vient au-devant d’elle ; Cécile s’agenouille sur un des carreaux qui étaient posés au pied de l’autel ; l’aumônier , déjà revêtu de ses habits sacerdotaux , commence la cérémonie; madame de Pontourant, soutenue par mademoiselle Dufour et par une de ses femmes , s’était traînée jusqu’à la chapelle pour ne pas cesser de voir sa malheureuse fille ; fondant en pleurs , elle demandait à Dieu de donner à son enfant chéri la force d’àme que son malheur lui rendait si nécessaire ; mais au moment de dire le oui fatal , le désespoir arrache seulement du cœur de Cécile un cri plaintif son barbare père s’écrie , avec tout l’emportement de la fureur : Edle dit oui , monsieur. — A l’instant, Cécile tombe sur les marches de l’autel ; la cérémonie est suspendue : on accourt , on la relève , on veut la ranimer ; elle n’était plus ! Une émotion trop violente avait fait porter le sang vers le cœur. On arrache madame de Pontourant du corps inanimé de sa fille. Tandis qu’on les portait toutes deux à leurs appartemens, le piqueur et le palefrenier du prince, instruits du sujet de leur course, précèdent Jules, et entrent dans la grande cour en criant : f^ive le roi I Ce cri de réjouissance, répété par les paysans qui déjà étaient accourus pour la noce de la fille du seigneur, se mêle aux cris de désespoir, aux sanglots qui retentissent dans Tinté-
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rieur du château. Jules arrive, accourt, pénètre jusqu’à la chambre de Cécile. Quel spectacle ! quelle douleur ! Il veut donner la mort aux barbares qui ont fait périr sa cousine , sa femme , ou la recevoir de leurs mains. Les imprécations, les fureurs, les cris, les sanglots se succèdent; enfin il succombe à ce déchirement affreux , et tombe sans connaissance. On le transporte dans un autre appartement; il revient à lui, se lève en silence, sort, rencontre les gens de la duchesse, leur fait signe de le suivre, marche à grands pas , s’éloigne du village , ne s’arrête que dans la plaine voisine de la ville de Poissy, et tombe saisi par une crise nouvelle. Les gens qui l’avaient spivi en silence le relèvent, le soutiennent dans leurs bras; un d’eux veut aller chercher du secours à la ville , mais il les implore , et obtient de leur compatissante soumission qu’ils resteront auprès de lui , et passeront la nuit dans le lieu où ses forces l’ont abandonné. L’infortuné consent à boire quelques gouttes d’eau qu’ils s’étaient procurées , s’étend sur la terre , y reste dans le silence de la mort jusqu’à la pointe du jour; il se lève alors, et continue de marcher à pied jusqu’à Saint-Germain. Avant d’entrer dans cette ville, il donne à ses deux serviteurs tout ce qu’il avait sur lui de précieux, les supplie de faire savoir à la princesse toute l’étendue de son malheur, et de dire que ses principes lui font envisager le suicide avec horreur; que le monde et les crimes qui s’y commettent lui inspirent la même aversion , et qu’il
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allait s’enfermer à jamais dans un cloître. Il lés quitte , et se rend à l’ermitage de Senart , sous le nom de frère Pacôme. La piété la plus austère , le silence observé parmi ces religieux , celui des bois où il passait une partie du jour à herboriser, lui firent supporter quarante ans le fardeau de la vie en ne pensant qu’à la mort. Je l’ai souvent rencontré, nous dit ma mère , dans la belle partie de la forêt où est placé l’ermitage; son capuchon baissé sur ses veux , sa pâleur , son excessive maigreur , n’empêchaient pas de remarquer dans toute sa personne un ensemble et une démarche qui le faisaient distinguer des autres religieux. Les habitans des hameaux voisins parlaient avec vénération de frère Pacôme et de sa haute piété ; une des routes qui conduisent du village de Mainville à l’ermitage porte encore son nom. L’infortunée mère de Cécile ne voulut plus habiter le château ; elle se fit transporter dans sa ferme , et y passa deux années avant de teiminer ses jours , tantôt écoutant avec toute sa raison les consolations pieuses de son charitable pasteur, tantôt livrée à une fièvre et à des accès de délire qui n’avaient que Cécile et Jules pour objets. Dans un de ses momens lucides elle voulut revoir l’amie de sa fille ; on crut devoir lui donner cette satisfaction , et on partit à l’instant môme pour venir me chercher. La 'bonne Marthe obtint de la supérieure la permission de m’accompagner. Notre arrivée dans la grande salle de la ferme ,'où on avait placé le lit de madame de Pontourant , la replongea dans son délire. « Ah !
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VOUS voilà, Lise! me dit-elle; vous 'allez la voir; qu’on ouvre la fenêtre ; regardez dans la prairie ; làbas, elle danse avec de jeunes vierges ; voyez la blancheur de leurs vêtemens.... comme elles sont légères! elles ressemblent à des nuages éclatans;... c’est Cécile qui mène la ronde.... Mais elle vient, elle vient , qu’on ouvre la porte, elle vient avec une corbeille de fleurs pour sa tendre mère. » Les sanglots nous sufibquaient la bonne Marthe et moi. 11 fallut nous séparer de cette mère infortunée ; mais avant de quitter la terre de Pontourant, nous allâmes, moi et la sœur, prier et pleurer dans la chapelle où reposaient les cendres de Cécile.
TABLE GÉNÉRALE