‹ De l'éducationChapitre 233 sur 245 · USAGE DU MONDE · texte numérisé non relu

USAGE DU MONDE

La politesse est à l’esprit Ce que la grâce est au visage ;

De la bonté du cœur elle est la douce image , Et c'est la bonté qu’on chérit.

Te y a deux sortes de politesse ; celle qui tient aux usages et qui, par cette raison, varie selon les siècles et les pays où l’on vit ; les principes en étaient contenus , il y a deux siècles , dans un petit traité imprimé eu caractères gothiques , et intitulé, la Civilité puérile et honnête -, on apprenait alors, dans ce prétendu code de la politesse et du bon ton, qu’il ne fallait pas parler dans le nez des gens, ni éternuer sans se détourner , ni cracher par terre , etc. La moindre gouvernante sait de nos jours, sur ces notions de politesse, tout ce qu’il faut enseigner à l’enfance. Quant k la politesse qui tient à la bienveillance, à la bonté du cœur, elle est le fruit d’une éducation soignée et réfléchie ; elle est de tous les pays et de tous les temps. Il est pourtant nécessaire de connaître et de pratiquer la première; mais on ne

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fera le charme de la société qu’en étant pénétré des principes et de l’utilité de la seconde. Tout ce qui tient à la délicatesse, k l’extrême propreté, entre dans toutesles règles à observer pour être vraiment poli. Il ne faut occasioner aucun dégoût aux autres dans toutes les habitudes de la vie; c’est surtout à table, où la propreté du service et celle des convives vient ajouter au plaisir du repas , qu’il faut le plus promptement s’accoutumer à tous les .petits usages de la politesse. U faut donc manger avec le plus de propreté possible, et y ajouter même de la recherche et des grâces. Je me souviens que, dans ma jeunesse , la société d’un savant traducteur d’Homère , qui venait beaucoup chez mes parens, me devint insupportable, parce qu’il mangeait et parlait à la fois avec tant de gloutonnerie et de véhémence, que toutesles fois qu’il prononçait le nom de Ménélas , il nous faisait apercevoir une aile entière de perdrix dans sa bouche ; il ne parvint pas k me dégoûter d’Homère , mais je le fus si complètement de son traducteur , que j’obtins de mon beau-père de ne plus l’inviter k sa table.

T ose espérer que vous serez toutes faciles k servir ; qu’en tenant l’ordre par vous-mêmes dans votre ménage , vous formerez par ce seul et louable moyen vos domestiques k l’habitude de l’y faire régner ; mais si vous en avez quelqu’un qui soit novice ou maladroit, s’il pose mal un plat, s’il casse un verre ou une porcelaine en vous servant , s’il vous fait attendre , songez que c’est manquer k toute espèce d’égards que de gronder ses gens en présence de ses convives. Ap-

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pelez celui que vous avez h reprendre , parlez-lui bas d’une manière précise et brève , en vous réservant de le reprendre en particulier; si vous pouvez même éviter de lui parler , c’est encore mieux , car vous courez le risque d’une réponse gauche et impertinente. Il faut savoir laisser casser une porcelaine précieuse ou jeter par terre une pièce d’argenterie , sans montrer le plus léger mécontentement; on vous en saura gré, car on n’ignore pas combien les femmes soigneuses par elles-mêmes sont attachées à ces petits objets d’ornement.

Le dialogue avec les domestiques , lorsqu’ils servent, est une impolitesse , puisque c’est un moment où vous suspendez toute l’attention que vous devez aux personnes que vous recevez et que rien ne doit distraire. On ne dit pas je vous remercie aux valets qui servent chez les autres , ils ne font que ce que leur maître leur ordonne ; mais si on a quelque chose à leur demander, il faut le faire dans des termes tout-à-fait différens de ceux dont on se sertpour parler à ses propres domestiques.

I-a fortune et le rang amènent tant de différences dans le service de table, qu'il est difficile de prescrire juste ce qu’il faut y faire. Chez les princes, chez les grands, chez les ministres et chez les gens très-riches, qui ne manquent jamais de les imiter, les Valets de la maison sont seuls admis pour servir h. table ; les maîtres d’hôtels coupent les viandes etfontletour de la table en vous offrant de tous les mets, de tous les vins. On vous présente aussi en sortant de table

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des jattes de porcelaine ou de cristal , contenant <les verres d’eau tiède pour se laver la bouche et les extrémités des doigts : il ne faut ignorer aucun de ces usages et ne pas tomber dans la gaucherie d’un membre de l’assemblée des notables, convoquée en 1787 par l’infortuné Louis XVI. Ce provincial se plaignait , au bout de quinze jours de séjour à la cour , que sa santé était très-dérangée parce que les valets lui présentaient toujours à boire à la fin de ses repas un grand verre d’eau tiède , et que cet usage lui avait délabré l’estomac.

Partout où il n’y a point de maître d’hôtel et un grand nombre de serviteurs , c’est la maîtresse de la maison qui doit couper et servir ; comme il y a peutêtre dans Paris cent maisons seulement montées sur le pied des grandes maisons, et que chaque grande ville en compte tout au plus une ou deux de cet ordre , je ne vous ai donné quelques notions sur les usages des grands que pour vous préserver de toute gaucherie, si quelque circonstance vous faisait admettre dans leur société. Filles de braves militaires, vous n’êtes point destinées à un état de magnificence, et vous devez seulement être formées pour la vie bourgeoise et simple. Si les femmes servent à table, c’est parce quelles sont les ménagères et les économes de leur maison.

La fortune des familles dépend de l’économie des l’einmes ; les hommes doivent être généreux , leurs compagnes économes et ménagères; c’est par ces vertus quelles sauvent leurs enfans des malheurs qui

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accompagnent la misère. On ne peutse faireune juste idée de ce que vaut dans une famille une femme véritablement économe et laborieuse. L’aiguille , qui ne rapporte à l’infortuné que de quoi manger du pain, peut valoir plus de douze cents fr. par an à une bonne ménagère; elle fait ses robes, celles de ses filles, leurs chapeaux , leurs bonnets , les layettes de ses enfans; elle fait durer son linge plusieurs années de plus que celui d’une femme paresseuse ; par sa propreté elle entretient son mobilier ; ses robes préservées de taches conservent leur fraîcheur ; elle achète elle-même, en bornant sa dépense à son revenu.

On doit avoir sous clef les objets de consommation les plus chers, tels que le vin, les liqueurs, le sucre , le café , les confitures ; des domestiques fidèles relativement à l’argent, et qui ne se permettraient pas de dérober une pièce de vingt sous , et qui ne surchargeraient pas un mémoire d’un centime, entraînés par la gourmandise, trompés par de faux argumens, ne se fei’aient pas de scrupule de dérober ces provisions.

Les femmes sont privées par nos modes actuelles d’un grand avantage pour les bonnes ménagères : on ne porte plus de poches , mais le soin peut suppléer à cet inconvénient; une seule clef de secrétaire portée dans son sac ou à une seule chaîne de cou suffit pour s’assurer de toutes les clefs de la maison.

Si par hasard vous vous trouviez dans ces sociétés où l’on fait de mauvais lazzis sur les noms des mets (jui sont servis , ne blâmez point cette triviale gaieté^

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mais sachez qu elle est et quelle a toujours été bannie (le la bonne compagnie.

Sachez encore qu’il est convenable qu’une maîtresse de maison serve au besoin avec grâce et propreté. Les vins d’entremets, les liqueurs sont aussi versés par elle; c’est, comme je vous l’ai dit, un usage général en France. Vous savez sans doute déjà que les places d’honneur à table sont des deux côtés delà maîtresse de la maison; le mari, qui se met ordinairement en face d’elle , est de même livré aux soins de faire les honneurs et a deux places de prédilection à offrir. Les meilleures, après celles que je viens d’indiquer, sont vei's le liaut de la table, au côté opposé à celui de la porte par laquelle se fait le service. On ne quitte pas la table sans avoir fait une légère inclination qui est un signal poli pour tous les convives.

Il ne faut pas ignorer non plus qu’on ne doit jamais monter la première dans sa voiture, ni se plaœr dans le fond si l’on est avec plusieurs femmes mariées; la place sur le devant, quand il n’y aurait qu’une banquette incommode , est celle de la maîtresse de la voiture.

Il faut aussi dans son appartement offrir toujours sa bergère ou son meilleur fauteuil à la personne que l’on reçoit. Je vous conseille de faire ce sacrifice avec grâce et même avec quelque instance , lorsque vous recevez une femme que vous considérez, mais de ne jamais l’accepter chez les autres ; s'il est convenable de l’offrir, je trouve très-impoli de l’accepter. L’usage

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le plus ancien a perpétué jusqu’à nous l’habitude de saluer lorsqu’on éternue; on disait même autrefois, Dieu vous bénisse ; on assure que cette petite politesse de société date d’un temps fort éloigné , où une maladie épidémique régna dans toute l’Europe , y fît de grands ravages , et débutait par un éternuement ; ainsi il paraît que c’était une espèce de vœu adressé au ciel pour qu’il garantit la personne qui éternuait des atteintes de cette cruelle maladie. A la cour , lorsque le roi ou la reine éternuait , toutes les dames faisaient la révérence, et je me souviens dans ma grande jeunesse d’avoir trouvé quelque plaisir aux rhumes de cerveau de leurs majestés , lorsque le cercle entier saluait leurs éternuemens.

Une des choses les plus impolies dans la société est d’interrompre une personne qui parle pour prendre soi-même la parole ; si , par inadvertance , on tombe dans cette faute , il faut la réparer promptement par le silence, et même y ajouter une inclination de tête qui indique l’excuse que l’on doit faire. Toutes ces pratiques de politesse ne doivent pas seulement avoir lieu pour les personnes que l’on voit très- rarement, il faut en entretenir l’usage dans la vie privée et même en grande partie avec les siens. Les égards mutuels ajoutent un grand charme aux liens intérieurs , ne nuisent en rien à la confiance et à l’amitié , et éloignent au contraire une familiarité grossière qui pourrait y nuire \

' La politesse est une envie de plaire; la nature la donne ,

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Je viens de vous entretenir d’une partie des choses à observer pour pratiquer et se rendre familière une politesse qui acquiert infiniment de charmes, lorsqu’en commençant jeune à être polie , on y joint les grâces de l'habitude. Mais ces leçons ne sont utiles que pour celles qui se trouvent déjà disposées par un juste désir de plaire à en apprécier la valeur. Il y a des êtres si gauches, si insoucians, si peu disposés à recevoir d’utiles leçons, quelque talent que l’on puisse avoir pour en donner, que milord Chesterüeld , l’homme de son siècle et de sa nation qui connaissait le mieux les usages de tous les pays , et particulièrement ceux de la plus haute société , entreprit inutilement de diriger lui-même l’éducation de son fils qu’il aimait éperdument. Aucun détail ne se trouve négligé dans quatre volumes composés de lettres écrites par cet homme célèbre au jeune lord Stanhope. Là se trouvent mêlés à l’érudition la plus étendue des avis salutaires sur tous les secrets replis du cœur des hommes , sur les usages du monde , sur la politesse à observer dans les cercles , au jeu , à la table : on croirait , en lisant ce code charmant , que

el l’édacation et le monde l'augmentent... Je crois qu’elle est un des plus grands liens de la société , puisqu’elle contribue le plus à la paix : elle est une préparation à la charité, une imitation même de l'humilité. La vraie politesse est modeste; et, comme elle cherche à plaire , elle sait que les moyens pour y réussir sont de faire sentir qu’on ne se préfère point aux autres; qu’on leur donne le premier rang dans notre estime. (Œuvres de madame la marquise de Lambert, page 196 )

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le jeune homme le plus parfait donnait à peine l’idée de ce que devait être le fils de milord Ghesterficld à son début dans le monde; mais ces lettres spirituelles n’ont été profitables qu’à d’autres , et point à celui qui en était l’objet. En vain milord avait recommandé à son fils la propreté , la recherche des manières, les grâces aimables : il était, après avoir voyagé dans toute l’Europe, aussi gauche, aussi malpropre que le plus grossier paysan qui aurait à l’instant quitté la charrue pour paraître dans le grand monde. Au repas que son père donna pour son arrivée à Londres, le jeune lord parut avec un habit brodé fort agréablement; il se plaça à table avec les convives distingués que son père avait réunis , et trouvant tout bonnement qu’il mangeait sa soupe trop lentement avec sa cuillère, il prit l’assiette pour boire le bouillon comme avec une soucoupe, et versa la totalité de ce qu’elle contenait sur son habit. Quelle dut être la confusion de son père !

J’espère, mes chères amies, que, parmi cette * réunion d’aimables personnes que je chéris également et que je me plais à former depuis plusieurs années , il ne s’en trouvera pas d’aussi gauche que le jeune Stanhope , et que vous ne négligerez aucuns des usages du monde qui constituent la vraie politesse.

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