Pascal, Grandeur et mUère de V homme
>i94 SEGONDi; PARTIE.
cérité de 80D esprit» wie Gérirud : le rôle de l'idée religieuse y est à peine indiqué ; cette idée n'y est guère qu'une sorte de théorie de l'entendement. Dans les Nach/ancAungen^ que devient le christianisme? une simple donnée morale. Lisez, enfin, le livre de Léonard et Gerirude : le représentant do dogme, l'homme de l'autorité disparait dans la personne de Léonard. Que reste-t-il? non le pasteur qui enseigne, mais le moraliste qui conseille.
Or, à quoi bon l'Église, si elle n'est plus que l'interprète bénévole d'une morale générale? si elle n'apparaît point comme la source féconde de certaines vertus réservées, s'épanouissant dans l'atmosphère qu'elle a vivifiée de son souffle? Chose digne de remarque I Schleiermacher a mieux compris que Pestalozzi ^ le philosophe a saisi plus pratiquement que le pédagogue la mission qui, dans l'œuvre de l'éducation , appartient à l'Église : «L'Église et l'État font alliance, dit Schleiermacher; pour le second, la tâche principale est le développement des facultés intellectuelles; à la communauté chrétienne appartient la culture morale de l'àme' ; » et c'est, à ses yeux, le grand caractère des siècles modernes, qu'à la différence des temps anciens, l'Église peut y développer sa vie, sans être absorbée par l'État' : l'Église, la Famille, l'État, voilà, pour lui, les trois
1. Recherches sur la marche de la nature dans le développement de Vhumanité; ce titre pompeux cache le vide de Poavrage; Pestalozzi lai-méme a écrit au sujet de ce livre : « Je ne trouvais pas deux hommes qui ne me dounassent à entendre qu'ils regardaient tout le livre comme an salimatias. „Ei maintenant encore, un homme de mérite et qui m'est attaché, me répète avec la franchise helvétique : I<rest-ce pas, vous sentiez bien, quand vous écriviez ce livre, que vous ne saviez |Mia précisément ce que vous vouliez?*
2. • ...Er (der Staat) wird sagen : ich erkenne die christliche Gemeinschaft an als vorzUglich auf Bildung der Gesinnung berechnet, w9brend bei mir Bildung des Talents die Hauptsache i3t. • ( Christliche Sitte, s. 329.)
V. aussi l'ouvrage intitulé : Pie Idée der Volkschule nach denSchrifien Fr. Schleiermacher*s. — Leipsig, 1852.
3 So beruht der Unterscbied swischen nnserer Zeii als der
puissances qui doivent diriger et vivifier l'éducation ^ Et renseignement religieux est, dans sa pensée^ non point cet enseignement humanitaire que Basedow vient offrir indifféremment au Turc, au Chrétien et nu Juif, mais renseignement positif et pratique : « une religion générale , déclare le philosophe, est une chimère, non moins qu'une langue commune et une nationalité universelle*, i
De ces trois puissances dont parle Schleiermacher , les deux dernières seulement, à vrai dire, sont appelées par Pestalozzi à élever Tédifice qui doit abriter les générations nouvelles. ■ Aujourd'hui, s'écriait -on au parlement de Francfort, aujourd'hui, l'État est resté dépositaire de la religion humanitaire; l'État est devenu plus religieux que l'Église, et c'est à l'État seul qu'appartient l'enseignement. » Pestalozzi n'a point parlé ce langage révolutionnaire des politiques de Francfort ; et quand, de ses lèvres mourantes, s'échappaient les paroles de pardon qu'il adressait à ses ennemis, c'était certes le chrétien qui se révélait au moment suprême. Cependant, il faut le confesser, Pestalozzi n'a jamais assigné un rang principal et distinct à l'élément religieux dans l'éducation : le point de vue duquel il jugeait la nature humaine en voilait pour lui l'une des faces; et, qu'on le sache ou qu'on l'ignore, il est un des pères de la doctrine qui se résumait, en 1848, dans la devise devenue célèbre de l'autre côté du Rhin : éman-
christUcben uad der frttheren aïs der beidniscben darin, dass unsere Zeit, die chrîatliche, aosser dem gemeinsamen Leben im Staate noch das Lebon în der Kirche kennt. Eins kann aber dem andern nicht subordinirt werden. > {ErziehungsUhre^ s. 13.)
1. «Es komml bel der Erziehuog ailes daraaf an, dass Familie, Staat QtH) Kircbe in Uebereinstimmung îhren Einfloés aof die jtingere Génération aQsttl>en. • (Ibid.)
3. • Eine atlgemeine Religion ond eine von aller Nationalitat entblOsste Sinne sind eben solcbe ChimSiren , wie eine allgemeine Spracbe und ein, allgemeiner Staat. •
^ 96 SECONDE PÀBTIE.
ctpation de V école. Dans les derniers jours d'une vie pleine de déceptions, ce noble esprit, assure-t-on, avait reconnu Terreur qui paralysa de généreux efforts; et n'est-ce pas en ce sens qu'il faut entendre l'aveu que lui dictait un sentinaent profond : « J'avais perdu la vérité intérieure , et j*en étais venu à honorer les airs de trompette et les recettes de charlatan avec lesquels le temps actuel prétend sauver l'humanité. • Aujourd'hui, l'école conservatrice allemande porte un jugement sévère sur l'influence exercée par Pestalozzi. Le créateur d'Yverdun n'est plus entouré de ces hommages incontestés qui semblaient devenus une sorte de culte. On se croit en droit de faire remonter jusqu'à lui, en partie du moins, la responsabilité de cette insurrection morale qui, depuis trente années, a éclaté dans le monde pédagogique au delà du Rhin ; on l'accuse, lui et ses disciples, d'avoir méconnu « le but, la mission et les lois de l'école populaire* ; » on lui dénie le pouvoir de résoudre le problème; on déclare hautement qu'il n'en possède pas les éléments.
Quel rapport, à première vue, entre les conceptions metaphysiques et renseignement de l'école primaire? Qu'on ne s'y trompe pas cependant, tout système de pédagogie procède d^une pensée supérieure et y retourne. Cette pensée sera tantôt le christianisme, tantôt le naturalisme de Rousseau et de Basedow ; et s^il arrive que le panthéisme s'empare un jour des régions élevées de la science, l'école primaire, qu'on n'en doute pas, alors comme toujours, sera l'écho des univei*sités.
Que dit la philosophie allemande depuis cinquante ans ?
1. • Eine so aogenfSlllige Unwissenheit tiber Zweck, Zîel, Anfgabe
und Yerballnisse der wirkiichea Yolkschale...* • {Eifurkhtungn-und Lehr* plan, von Theod. Goltzsch; p. 2 ; ouvrage auquel a souscrit, on le sait, le Ministre de Tinstruction publique, pour le répandre dans toute la Prusse).
RÔLE DE LA SClEiNCE PEDAGOGIQUE. 4 97
La raison crée tout ce qu'elle conçoit; en pensant le monde extérieur, le moi robjective, et lui donne l'existence. Le moi est donc le principe de tout et l'unique réalité, h la fois sujet et objet, ces deux faces de l'absolu. Voilà le principe de Ficbte; et le philosophe terminait un de ses discours par ce défi de l'orgueil : « Dans la prochaine leçon, nous créerons Dieu ! »
De là aux formules de Feuerbacb, il n'y a que la distance de la conséquence au principe : c L'homme porte en lui-même ce qu'il adore sous le nom de Dieu... Il n'adore un objet qu'après s'être transporté dans cet objet. C'est la formule définitive qui se concentre en celle-ci : L'homme s'adore lui-même, rhomme ne peut pas ne point s'adorer lui-même ^>
Fichte partait du moi pour conquérir YaAsolu ; il créait Dieu. Schelling se plaça du premier bond au sein de l'absolu. «Tout est un, dit-il, et identique quant à l'essence, i Pendant vingt années, pendant toute la première partie d'un enseignement dont l'illustre vieillard, en inaugurant la philosophie de larécélaiion^, a déserté les conséquences, toute la philosophie de
la nature n'est que le développement de ce principe. Survient Hegel : Dieu , déclare le philosophe , n'est Dieu qu'en tant
1. Feuerbacb, Qu^est-ce que la rdigion? trad. d'Ewerbec, p. U.
2. «Je reconnais^ aditM. de Schelling, dans son dernier enseignement, le ftls de Dieu fait homme, et tout le contenu de la révélation comme autant de faits. Je les admets, quoique ce soient des mystères. • ^-La révélation , dit-il encore, est au-dessus de la raison autant que Dieu est audessus de Phomme. Elle dit elle-même qu*elle dépasse toute intelligence humaine. Et que serions- nous si cela n'était pas? La raison est ballottée de doute en doute. Or, ce ne peut être là sa doctrine dernière. Sa doctrine dernière est la science suprême. La science suprême est la foi. C'est le port assuré qui est offert à la raison errante sur TOcéan agité par la tempête. C*est donc là qu'il faut diriger ceux qui cherchent la science. La science est consommée dans Jésus-Christ; et saint Augustin a eu raison de dire : Prœter Christum scire est nihil sdre, •
Le philosophe admet la Trinité, la chute, la rédemption, TËglise; mais en expliquatU les mystères, il renouvelle, à bien des égards, les doctrines du gnosticisme.
qu'il 86 connaît ; et il ne se connaît qn'en tant qu'il a conscience de soi dans l'esprit de rhomme.
Arrêtons-nous sur le nom de Hegel. Le problème de l'éducation a vivement préoccupé l'audacieux sophiste aux pieds duquel l'Allemagne moderne a semblé, vingt années durant, abdiquer son indépendance.
Quelle est l'idée qu'implique le mot à*èducaitonf L'idée de développement. Or , se développer, devenir (werden) , c'est là le fond de la métaphysique de Hegel. Pour Hegel , l'être, r essence absolue, Dieu , n*esi pas, il devient. De même que Vêtre, selon une théorie que nous ne nous chargeons pas de rendre intelligible, sort du sein du néant, pour arriver, par une force latente d'expansion, à la conscience de son inanité; de même l'individu part d'un état inférieur, état où il est asservi par l'instinct, et par les pasêions^ pour s'élever jusqu'à l'état où il n'obéit qu'aux lois générales, et participe au divin (dca GbttUche).
Le point de départ de Hegel, on le voit, est fort différent de celui de Rousseau et de Basedow. Pour lui, la nature n'est point bonne; bien loin delà^ : «L'homme, par sa nature, n'est pas ce qu'il doit être... La première ncUuralilé doit être détruite... C'est un enseignement de l'Église, dit encore le philosophe, que l'homme naît mauvais, et que cette perversité est un vice dont héritent les générations. Le péché originel est donné par l'Église comme ayant sa cause dans un acte accidentel du premier homme. En réalité, la notion même de l'esprit implique ce principe que l'homme est naturellement
I. Ce point de vue de Hegel est curieux : «Der Naturzustand ist der Stand der Robheit, Gewalt and Ungerechtigkeit... der Mensch iat nicht von Natur, was er sein soll... die Natur ist bOse von Hause aas, der Mensch ist an sich das Ebenbild Gottes, in der Existenz nur ist er nalUrlich und das Yfàs an sich ist, soll bervorgebracht werden. Die ersie Namrlicbkeil soll aufgeboben werden. Dies ist diedeedes Christentbuma Uberiiaupt.*
mauvais et Ton ne peut même se représenter qa'il en soit autrement^. 9 Ainsi, ridée d*an vice intime, sinon le dogme de la chnte originelle, devient, en quelqoe sorte, le fondement de sa théorie. La pédagofpe sera donc Tart d'enfanter l'individn à une nouvelle vie, de transformer sa première nature en une seconde nature intellectuelle ($eine ente Natwr zu einer zweùen geUtigen umzuwandeln). Dans une certaine mesure, la pensée philosophique de Hegel se rapproche, au point de départ, de renseignement chrétien. Mais quelle sera cette seconde nature? Sur quel fondement reposeront les bis générales dont l'observation élève l'homme, de l'état naturel (fuMrlicA) à l'état moral {sUtKchyf Ici tout devient arbitraire; car l'être, l'essence absolue, Dieu, est, pour Hegel, une abstraction métaphysique. Dès lors , quelles règles précises assigner à la liberté de l'homme? Et conséquemment, quel sera le caractère positif de l'éducation? Hegel veut, il est vrai, que l'Ame subjugue le corps, le réduise en servage, et s'empare de lui comme d'un instrument qu'elle fera servir à ses desseins' ; il déclare que c la domination exercée sur ce qui tient au corps, et, pour employer ce mot barbare, sur la carporalité (Leiblichkeil) ^ est la condition de l'affranchissement de l'àme et de la possibilité où elle est d arriver à
1. •Bekannie Lehra der Kirche ist es, dass der Meoscb von Natur bOse sey, un dièses bMesein von Natur wird als ErbsUnde bezeicbnet... ia der That, liegtes im Regriffdes Geietes, dase der Menscb voo Natur bOse ist, and mon hat sich nicht vorsusidlen^ dots dies auch $ein kifnnU.»
Voyez les qaatre volumes composés des morceaux de Hegel sur l'éducation, et publiés par le docteur Gustav Thaulow, professeur à Tuniversité de Kiel : Hegel^s Ànsiehteniibsr ErMiung un4 Unterricht (1S&3, Kiel), !«' vol- p. 57 et 5S.
2. • Die menschliche Seele hat viel damit zu thun, sich ihre Leiblichkeit zum If itlel zu macben. Der Menscb muss seinen KOrper gieicbsam erst in Besita nebrnen, damit er das Instrument seiner Seele sel* {HegeVs ulnnchtent etc., p. 77).
200 SECONDE FAâTlE.
la conscience objective < >• Nais, l'Ame une fois dans la plénitude de l'activité et de la puissance, vers quel point du monde moral se dirigeront cette puissance et cette activité? Yoilà la question décisive. Je vois s'ouvrir une carrière immense , infinie ; je ne vois ni une direction ni ua but. Se développer, devenir {werden), ces deux mots, sans une restriction qui en fixe le sens et en détermine la portée, contiennent à eux seuls tous les périls de l'avenir; et dans la théorie de Hegel je découvre d'avance les dédains des politiques de Francfort pour les leçons du passé, et la rupture violente avec le vieil esprit allemand.
Émancipation , indépendance I Tel a été , depuis Hegel, le fond de la doctrine scolaire. Indépendance de Dieu, de la tradition, des lois consacrées : cela a été enseigné, sous toutes les formes, dans les chaires des universités, dans les livres, dans les revues périodiques, dans les almanachs qui se glissent furtivement sous le toit du pauvre, pour y prendre place, à côté de la Bible, dans la bibliothèque de famille*; cela est descendu, plus ou moins modifié, dans les feuilles populaires rédigées par .des pasteurs ; et
1. Die Bem&chtiguDg der Leiblichkeit bildet die Bedingung des Freiwerdens der Seele, ihres Gelangens zum objectiyen Bewusstseyn... (Hegd's AnHchten^ etc., p. 77.)
On ne voit pas trop, du reste, comment cette idée, aussi joste que pea nouvelle, de la lutte de l*àme contre le corps, s'accorde avec la théorie de l'unité substantielle de Tune et de l'autre : « Die Seele ist die substantielle Einheit aller Bestimmtheitendes Leibes ; beide, Leib und Seele, sind nicht unterschiedenen welche zusammenkommen, sondern eine und dieselbe TotalitSit derselben Bestimmungen... so ist auch das Leben nur als die Einheit der Seele und ihres Leibes zu erkennen. »
t. Catéchisme de la libre Commune^ par Schneider. — Almanach des Paysans^ par Neff. — Almanach du peuple (1850), par LUders, sous le patronage d'Arnold Ruge : on y enseigne la sainteté du divorce, l'organisation de la polygamie, l'anéantissement des religions. — Almanach des sujets et des vai6<<,^etc., ete.
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de chute en chute s'est infiltré dans l'école par les fissures de renseignement pédagogique.
c Toute Église, s'écriait-on au parlement de Francforts quel que soit le nom qu'elle porte, ou le principe dont elle est Issoe, est un obstacle à la civilisation. Chaque Église, par cela seul qu'elle a des articles de foi , est un obstacle au libre essor de l'esprit humain. Je veux cet essor illimité; c'est pour cela que je ne veux point d'Eglise. »
«Point d'Eglise! » répétaient les pédagogues , d'accord avec les pasteurs des libres communes >• « Nous tenons les dogmes de l'Église pour décrépits, son enseignement pour pétrifié; ils ne répondent plus en rien à la vie du siècle. » Telle était, on ne l'a pas oublié, la profession de foi des BkeinischeBIàUer, Et, il faut bien le dire, après avoir suivi dans ses développements l'histoire de l'évangélisme prussien, ce n'est pas au nom du principe protestant que nous irions condanmer dans la bouche du pédagogue le cri insurrectionnel que la logique absout dans la bouche du pasteur : pourquoi M. Diesterweg ne serait-il pas en droit d'élever dans l'école le drapeau que H. Uhlich arborait dans le temple?
Que le maître d'école se donne donc libre carrière! c Une religion' qui se proclame immuable, étemelle, s'écriera*t-il avec M. Diesterweg, affiche, comme telle, des prétentions à la domination absolue de l'homme, exige de lui une