EUGÈNE RENDU
PRÉFACE
«Une philosophie est à l’humanité ce qu’un nuage est à la terre. Le nuage plane dans les sphères supérieures; on ne sait ce qu’il porte que lorsqu’il a éclaté : salutaire ou funeste, selon que, de ses flancs, 11 laisse échapper sur les moissons une pluie fécondante, ou qu’il en fait jaillir les tempêtes. »
C’est de la bouche de M. de Schelling, en 1852, à Berlin, qu’il nous a été donné derecueillir ces paroles.
De telles paroles, de la part d’un tel homme, ont une portée qu’on ne peut méconnaître. Les pages qu’on va lire n’en sont, à bien des égards, que le commentaire et la démonstration.
Notre livre est né des études qu’a provoquées la mission dont nous avons été chargé dans les différents pays de l’Allemagne du Nord. Cette mission, témoignage précieux d’une double bienveillance % ouvrait devant nous de vastes horizons. A part les questions techniques dont nous devions spécialement nous préoccuper, elle appelait nos investigations sur les points les plus divers d’un domaine encore inexploré.
i. M. Charles Giraud nous fit l’honneur de nous charger spontanément de la mission dont il s’agit. Le ministre qui préside avec tant d’éclat aux destinées de l’instruction publique, M. Forloul, voulut bien la confirmer dès les premiers jours de son avènement au pouvoir.
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Les détails purement scolaires n’y devaient occuper que le second plan. Ce n’était pas une statistique sèche et morte que nous avions à dresser : nous nous trouvions en contact avec les forces vives de la société allemande. Envisagées au point de vue qui nous était assigné, les recherches pédagogiques prenaient un caractère nouveau. Elles devenaient le moyen de saisir sur le fait et, pour ainsi parler, en flagrant délit quelques-unes des théories développées, trente années durant, dans les sphères supérieures de l’enseignement, chez nos voisins; elles se confondaient avec l’examen des idées religieuses et des systèmes philosophiques, avec la critique des législations scolaires, en un mot, avec l’étude des problèmes qui font de l’instruction primaire un intérêt social de premier ordre.
El d’abord, il fallait établir notre point de départ; avant d’apprécier l’état actuel de l’enseignement au delà du Rhin, nous avions à nous demander quel principe a présidé à la direction de l’éducation populaire depuis la période où les écoles reçurent une si vive impulsion, depuis la Réforme, jusqu’à la fin du dixhuitième siècle. Venait ensuite l’analyse des faits contemporains. L’enseignement primaire en Allemagne porte-t-il la trace des systèmes qui ont violemment rompu en visière avec la tradition des siècles précédents? avait-il subi, avant 1848, l’atteinte des théories insurrectionnellesqui ont préparé les bouleversements des dernières années? existe-t-il sous ce rapport quelque différence entre les pays protestants et les pays
PRÉFACE
catholiques? Et s’il fallait reconnaître que trop souvent, dans la patrie de Hegel, l’enseignement populaire, depuis un demi-siècle, est sorti des voies de la tradition religieuse et du bon sens, à quelles causes attribuer la déviation dont nous étions amené à signaler les effets ?
Ici, nous devions interroger les trois puissances qui portent la responsabilité du gouvernement des intelligences : nous avions à déterminer le rôle de l’Etat, le rôle de l’Église et le rôle de celte science qui, au délit du Rhin, forme une branche spéciale de la philosophie, qui constitue une autorité indépendante, et avec laquelle il faut compter, la science pédagogique.
Les révolutions qui sont le châtiment sont aussi la leçon des peuples. Pendant qu’un examen attentif nous révélait la profondeur de l’abîme qu’avait creusé sous les pas de la société allemande une propagande redoutable, nous constations, dans les idées comme dans les faits, les signes certains d’une réaction salutaire. A l’encontre des efforts persistants d’un ennemi qui nes’endort pas, nous voyions laCommune, l’Église, l’État, s’unir dans une sorte de ligue du bien public pour reconquérir le terrain perdu. Nous saisissions les témoignages de cette renaissance ( fViedergeburt ), dans le langage des hommes d’état, dans les actes de la haute administration, dans les réformes poursuivies avec persistance. Ces réformes, nous devions les exposer, en indiquer le principe et le but ; après quoi, il nous restait à faire l’application de nos éludes, à
PREFACE
mettre en relief les améliorations que peuvent, selon nous, provoquer, dans notre système d’enseignement populaire, la critique des expériences accomplies et l’observation consciencieuse des résultats.
Tel est l’enchaînement des idées qui ont dirigé nos investigations pendant un voyage de quatre mois au delà du Rhin; tel a été aussi le plan de notre livre.
Un écrivain distingué 1 a éclairé d’une vive lumière les théories malsaines qui avaient cours dans les hautes sphères de l’Allemagne lettrée avant 1848. Nous avons essayé de montrer ces théories non plus à l’état de rêves dans le cabinet des penseurs, mais à l’étal de forces destructives dans le domaine des faits; comme le voulait M. de Schelling, nous avons vérifié ce (/déportait te nuage, après qu’il avait éclaté.
Dans nos études sur l’Angleterre, une pensée principale nous préoccupait : nous voulions indiquer les liens qui rattachent l’enseignement populaire auxquestions du paupérisme. Nous envisageons aujourd’hui l’instruction primaire dans ses rapports avec l’état moral d’un peuple; nous cherchons dans l’école les faits qui témoignent de la vie religieuse et philosophique de ce peuple. Ce que nous y étudions, ce n’est pas seulement l’esprit de l’Allemagne, c’est son âme.
Il sera peu question, dans les pages de ce livre, des classes supérieures de la société allemande. Les détails dont on va suivre l’exposé se rapportent à la situation